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2 octobre 2014 4 02 /10 /octobre /2014 07:51

Alexandre Courban, “L'Humanité” de Jean Jaurès à Marcel Cachin, 1904-1939, éditions de l'Atelier, 2014.

L'Huma de 1904 à 1939

Alexandre Courban livre avec cet ouvrage, une version remaniée et allégée de sa thèse, la première histoire du journal l'Humanité. Curieusement, alors que ce quotidien a joué un role considérable dans l'histoire du mouvement socialiste puis communiste en France, aucun historien ne s'était penché avant lui, de manière scientifique, sur son histoire.

 

Le fil rouge qui court tout au long de l'ouvrage est celui des relations difficiles entre un organe de presse et un parti politique, chacun étant animé par des logiques souvent différentes voire opposées. Mais le journal et le parti socialiste, puis le PCF, ont besoin l'un de l'autre. Quand Jaurès lance l'Humanité en 1904, il souhaite se doter d'une tribune pour diffuser ses idées mais également faire du journal un lien entre les différentes composantes du mouvement ouvrier. Avec la naissance de la SFIO en 1905, la question des rapports entre le parti et le journal se pose rapidement. Les difficultés financières du l'Humanité offrent l'occasion à la SFIO d'asseoir son autorité sur un journal qui en 1914 tire à 100 000 exemplaires. Mais c'est l'assassinat de Jaurès qui fait définitivement de l'Humanité l'organe de la SFIO.

 

L'auteur retrace ensuite la vie du journal durant la Grande Guerre, entre la mobilisation des employés et jounaliste et la mise en place de la censure. L'Humanité devient également un enjeu dans le conflit de plus en plus vif entre les majoritaires de guerre favorables à l'Union sacrée et les minoritaires qui veulent une issue pacifiste au conflit. La victoire des minoritaires à la fin 1918 a une conséquence direct sur le journal puisque son directeur, Pierre Renaudel, est remplacé par Marcel Cachin.

 

La naissance du PCF à la fin de 1920, qui s'assure rapidement le controle de l'Humanité modifie les rapport entre le journal et le parti. Selon la doctrine bolchevique, c'est dorénavant la direction du PC qui prend toute les décisions concernant le journal, du recrutement des journalistes aux moyens de diffusions. Mais les relations sont en réalité plus complexes que cela puisque si le journal doit refléter le point de vue du PCF, il cherche aussi à attirer un lectorat qui dépasse la seule mouvance militante. Vaillant-Couturier, rédacteur en chef de 1926 à 1929 puis de 1935 à sa mort en 1937 réussit ce périlleux exercice en faisant de l'Humanité un journal d'information grand public qui atteint en 1936 son apogée. Les années qui précédent la guerre sont plus difficiles pour le journal dont les ventes baissent avant d'etre interdit par le gouvernement Daladier en septembre 1939.

 

En faisant revivre l'histoire de l'Humanité, Alexandre Courban met également en lumière des formes originales de militantisme qui s'incarnent dans les Correspondants ouvriers ou bien les Comités de défense de l'Humanité. Il donne des pistes qui permettent d'appréhender le lectorat du journal mais aussi l'image que le quotidien se fait de ses lecteurs.

 

Voici un livre essentiel pour mieux connaitre le mouvement socialiste et communiste du premier 20e siècle. Souhaitons qu'il inaugure de nouveaux travaux sur la presse militante et surtout qu'il soit complété par un ouvrage retraçant l'histoire de l'Huma après 1939.

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communismeetconflits - dans Communisme français
30 septembre 2014 2 30 /09 /septembre /2014 07:06

Adila Benedjaï-Zou, Joseph Confavreux, Passés à l'ennemi. Des rangs de l'armée française aux maquis Viet-Minh, Taillandier, 2014.

De l'armée française au Viet-Minh

Adila Bennedjaï-Zou et Joseph Confavreux s'attaquent dans leur livre à un sujet encore très sensible et mal connu en raison des raccourcis et des polémiques politiques qui lui sont liés. D'abord le terme rallié qu'ils utilisent dans le titre de l'ouvrage ne pourra que faire bondir les adeptes d'une vision en noir et blanc de l'histoire. Les soldats dont ils retracent les destins ne sont en effet pas de simples déserteurs même si leurs parcours les amènent à déserter. La guerre d'Indochine, comme de nombreuses guerres, a ses déserteurs, des hommes qui quittent leur camp par lassitude ou par peur de se faire tuer. Les ralliés vont au-delà de ce simple geste de refus de combattre puisqu'ils se rangent délibérément du coté de leurs adversaire et servent dans son armée au nom d'un idéal politique.

 

Les auteurs ne se livrent pas ici à une étude exhaustive de ce phénomène mais présentent différents parcours qui en illustrent les multiples facettes. Chaque chapitre est consacré à une figure du rallié : l'ancien FTP qui part en Indochine pour combattre le Japon, le nord-africain qui veut échapper à la misère, l'antifasciste allemand réfugié dans la Légion, le jeune intellectuel idéaliste. Tous se retrouvent face à une guerre qui est à la fois une guerre révolutionnaire et une guerre coloniale. Ils rejoignent le Viet-Minh par conviction idéologique au nom de l'internationalisme prolétarien et de l'anticolonialisme.

 

Les auteurs montrent la solitude de ces ralliés, leur déracinement culturel, leurs conditions de vie précaires. Peu combattent les armes à la main les troupes françaises surtout après 1950. Ils sont en effet essentiellement utilisés pour des taches de propagande ou pour l'endoctrinement des prisonniers dans le cas de Georges Boudarel. L'impact de leurs actions sur le déroulement de la guerre est donc minime. Pour le Viet-Minh ils représentent surtout un puissant instrument de propagande en direction de l'opinion publique en France et en Indochine. Ils sont néanmoins rapidement marginalisés, à la fois en butte à l'hostilité d'une partie de la population vietnamienne et victimes des inflexions de la ligne politique du PC vietnamien. Le PCF est quant à lui mal à l'aise face à ces ralliés puisque s'il combat le guerre en Indochine, il ne prône pas le ralliement. Les auteurs montrent ainsi que de nombreux militants communistes en Indochine suivent la ligne officielle et continuent à servir loyalement dans l'armée.

 

Une fois la guerre d'Indochine terminée les ralliés se trouvent dans une situation de plus en plus marginalisée. Les Allemands réussissent à rejoindre la RDA mais ils restent sous la surveillance de la Stasi. Les Nord-africains se retrouvent abandonnés par leurs gouvernements et ne rentrent chez eux qu'au début des années 1970. Les Français, sous le coup de condamnations par contumace, doivent attendre les lois d'amnistie des années 1960 pour retrouver leur pays. Ce retour est le plus souvent difficile entre une réinsertion professionnelle dans la France des Trente Glorieuses et la vindicte d'une partie de l'opinion comme le montre l'affaire Boudarel dans les années 1990.

 

Voici un livre qui prolonge l'ouvrage, de 1973, de Jacques Doyon Les soldats blancs d'Ho-Chi-Minh et s'appuie sur les témoignages des derniers ralliés survivants. Il ne peut laisser indifférent et fait resurgir un pan méconnu d'un passé qui ne passe toujours pas.

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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 07:05

Ben Macintyre, Kim Philby, l'espion qui trahissait ses amis, éditions Ixelles, 2014.

Kim Philby

La vie de Kim Philby, le plus célèbre des 5 de Cambridge, a déjà fait l'objet de nombreux ouvrages dont les mémoires de l’intéressé lui-même. Le livre de Macintyre ne révèle donc aucun fait nouveau d'autant que les archives sur cette question sont encore fermées. L’intérêt du livre repose sur la focale particulière qu'utilise l'auteur pour raconter une histoire bien connue. Il déroule ainsi la vie de Philby a travers l'amitié de ce dernier avec Nicholas Elliott et dans une moindre mesure avec James Angleton. Ces deux hommes ne sont pas n'importe qui puisque le premier fut chef de poste du MI6 dans différentes capitales tandis que le second était le responsable du contre-espionnage à la CIA. Et tous les deux défendirent l'innocence de Philby jusqu'à sa défection en 1963. Par ce biais l'auteur se livre à une réflexion sur l'amitié mais montre surtout le talent de Philby qui réussit à duper pendant des décennies des amis qui étaient aussi des maîtres espions.

 

L'auteur livre aussi dans son livre un portrait de la classe supérieure britannique, une classe persuadée de sa supériorité, de sa vocation à diriger, une classe endogame qui fonctionne selon des loyautés tribales et parvient ainsi à monopoliser les postes de responsabilités notamment dans le renseignement. Elliott rentre ainsi au MI6 par le biais d'un diplomate, ami de son père, rencontré sur un champ de course. Philby rejoint également le MI6 par l'entremise d'un ami de son père. Ses sympathies communistes du temps de son passage à Cambridge sont oubliées sur la simple présomption qu'un ancien élève d'Eton, un assidu des clubs pour gentlemen ne peut espionner contre son pays. Philby commence donc une carrière brillante au sein du MI6 dont il devient le représentant aux États-Unis après guerre. C'est ainsi qu'il rencontre Elliott et Angleton. Ses amis lui font des confidences qu'il transmet aux Soviétiques pour lesquelles il travaille depuis 1934.

 

Lorsqu'en 1951, à la suite du décryptage de messages soviétiques, Burgess et Maclean, deux amis de Philby, sont démasqués comme espions, ce dernier devient la cible de soupçons. Mais là encore la solidarité de caste joue en faveur de Philby. Si l'aristocratique MI6 prend la défense de Philby, le plus prolétaire MI5 s'acharne sur lui. Sans preuves probantes contre lui, Philby échappe à l'arrestation mais doit quitter le renseignement. A partir de 1954 il commence à être réhabilité grace à l'aide de ses amis et réintègre le MI6 pour partir à Beyrouth où il peut recommencer son jeu d'agent double. Finalement démasqué en 1963, Philby se réfugie à Moscou où il meurt en 1988. Si Elliott a, semble-t'il, laissé la possibilité à Philby de faire défection, Angleton, lui aussi trahi par son ami, se lance dans une chasse forcenée aux agents doubles qui cause de profonds dégâts à la CIA.

 

Le lecteur a l'impression d’être dans un roman d'espionnage mais ici tout est vrai. L'auteur développe surtout, avec aisance et un certain humour anglais, l'histoire d'une amitié corrompue par la trahison, le double jeu, l'idéologie. Une histoire à l'image d'un 20e siècle où la foi communiste transcendait chez certains les fidélités nationales, familiales, professionnelles et amicales.

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communismeetconflits - dans Espionnage
23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 07:11

Martin Malia, Histoire des révolutions, Taillandier, 2008, (version poche : Points Histoire, 2010).

L'ére des révolutions

Martin Malia, décédé en 2004, fut une des figures de proue des historiens conservateurs spécialisés dans l'histoire de l'URSS. Auteur d'un Comprendre la révolution russe paru en France en 1980 puis de La tragédie soviétique en 1995, il ne cache pas que pour lui la Révolution russe fut une catastrophe, non seulement pour la Russie mais aussi pour le reste du monde. Son dernier ouvrage L'Histoire des révolutions, paru en anglais en 2006, ne déroge pas à ce point de vue.

 

L'auteur tente ici d'appréhender sur cinq siècles l'histoire du phénomène révolutionnaire, une histoire essentiellement européenne. Pour Malia la révolution est en effet un concept et une pratique intrinsèque à la civilisation occidentale. Les révolutions extra-européennes ne sont pour lui que le fruit de l'influence de l'Europe sur le reste du monde. C'est aussi essentiellement une histoire politique ou plutôt d'une pensée politique, ce qui permet à l'auteur de trouver des similitudes, des inflexions, des évolutions entre chaque événement qu'il étudie de la révolution hussite à Octobre rouge.

 

L'analyse de Malia débute par l'étude de révolutions qui sont d'abord des hérésies religieuses. La première est la révolution hussite de 1415 à 1436 dont la force provient du fait qu'elle amalgame à la fois idées religieuses et motifs politiques. Pour Malia la question du pouvoir, de sa remise en cause et de sa transformation, est en effet au cœur du phénomène révolutionnaire. Sans cet ingrédient le hussisme ne serait qu'un millénarisme comparable à ceux qui ont déjà embrasés l'Occident médiéval. C'est à partir de ce prisme que l'auteur étudie ensuite la Réforme luthérienne puis le protestantisme français. Il termine cette partie en s'attardant sur la révolte des Pays-Bas de 1566 à 1609 où selon lui la question religieuse, si elle reste présente, passe au second plan derrière celle des libertés politiques.

 

La seconde partie de l'ouvrage traite des révolutions atlantiques des 17e et 18e siècles. La révolution anglaise accomplis pleinement le passage de la révolte religieuse à la révolution politique mais cette dernière reste encore dans un cadre traditionnelle, la défense des libertés anciennes. La révolution américaine débute aussi comme une révolte au nom des libertés traditionnelles contre les empiétements d'une monarchie centraliste. Sa nouveauté réside dans l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. La révolution française reprend à l'Amérique l'idée d'une constitution garantissant la liberté du citoyen. Mais le radicalisme qui la caractérise débouche sur l'idée d'une nécessaire égalité entre citoyen.

 

Pour Malia, cette irruption de l'égalité conduit fatalement à la Révolution russe et à son cortège de malheur. Le socialisme se veut en effet le mouvement qui doit conduire à l'égalité politique mais aussi sociale. L'échec des révolutions de 1848 permet au marxisme de devenir hégémonique au sein de la famille socialiste. L'impossibilité de concilier socialisme et libéralisme disqualifie la social-démocratie d'avant 1914 ouvrant ainsi la porte au léninisme.

 

Le livre est clair, bien écrit, d'une lecture agréable et fluide. Les analyses sont brillantes et portent le lecteur à la réflexion. Néanmoins nous ne pouvons que regretter que l'auteur privilégie systématiquement les dimensions idéologiques du phénomène révolutionnaire, négligeant de façon délibéré les facteurs économiques et sociaux. Surtout l'ombre de 1917 recouvre l'ensemble de l'étude comme si le phénomène révolutionnaire devait nécessairement aboutir à cette acmé. Cette posture aboutit à oublier le contexte propre à chaque événement et à privilégier une vision téléologique de l'histoire dans le seul but d'expliquer pourquoi la Révolution russe et le régime soviétique.

 

Un livre avec des qualités et des défauts donc. Mais un livre stimulant et qui pousse à la réflexion, donc un livre à découvrir.

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communismeetconflits - dans Révolution russe Revolutions
18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 07:05

Franz Mehring, Karl Marx. Histoire de sa vie, Bartillat, 2009.

La vie de Marx

Les éditions Bartillat ont eu la bonne idée de rééditer en 2009 la biographie que Franz Mehring a consacrée à Karl Marx. Le livre paru en allemand en 1918 n'a en effet plus été publié en français depuis 1983. Son auteur fut à la fois historien et journaliste mais également un des dirigeants du Parti social-démocrate allemand avant de devenir l'un des fondateurs du Parti communiste allemand en 1918.

 

Intellectuel marxiste, le lecteur pourrait craindre que la biographie que Mehring consacre à Marx soit une sorte d'hagiographie, au mieux un récit qui épargne le créateur du socialisme scientifique. Il n'en est rien ce qui fait que ce livre demeure toujours un incontournable pour connaître la vie de Marx.

 

Le récit est classique dans sa forme chronologique puisque le lecteur suit Marx de sa naissance en 1818 à Trêves à sa mort en 1883 à Londres. Les grands épisodes de sa vie sont retracés avec soin, sa formation, son exil à Paris, la révolution de 1848, l'exil à Londres, la 1ere Internationale, les grands textes, les controverses, l'amitié indéfectible avec Engels. Surtout l'auteur nous fait également plonger dans l'intimité de Marx, sa vie familiale et ses soucis financiers.

 

Si l'auteur souligne l'incroyable capacité de travail de Marx, sa soif de connaissance, il n'esquive pas son intransigeance qui confine souvent à l'injustice. Sur ce point Mehring, pourtant fervent marxiste, se livre à une réhabilitation de Bakounine qu'il juge injustement malmené par Marx. Il n'oublie pas non plus de souligner les erreurs de jugements et d'analyses de Marx et Engels et à remettre en cause certaine de leurs interprétations. Ici donc pas de culte de la personnalité mais une liberté de ton qui montre les forces et les faiblesses d'un Marx qui n'hésite pas à sacrifier sa santé et sa famille pour la cause qu'il défend, un homme dont l'intransigeance ombrageuse lui aliène de nombreuses amitiés.

 

Certains points de cette biographie sont manifestement dépassés, l'auteur par exemple ne connaît pas les écrits de jeunesse de Marx qui ne seront découvert que dans les années 1920-1930. Mais la force du style et la capacité à brosser en quelques lignes un portrait ou une situation font de ce livre une biographie détaillée accessible à tous. Elle reste donc incontournable pour connaître la vie de Marx et mieux comprendre l'environnement qui a donné naissance à cette œuvre qui a fortement marquée l'histoire du 20e siècle.

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communismeetconflits - dans Biographie
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 07:58

Guerres et Histoire, n°20, aout 2014.

De la Normandie à la Biélorussie

Le dernier numéro du magazine Guerres et Histoire propose un dossier central autour d'une question souvent polémique : « Alliés ou Armée Rouge. Qui a eu la peau de la Wehrmacht ? ». Pour y répondre, les deux auteurs des articles qui le composent, Jean Lopez et Benoist Bihan, concentrent leur attention, non pas sur l'ensemble du conflit, mais sur les combats de l'été et de l'automne 1944, c'est à dire le débarquement en Normandie et la libération de la France à l'ouest et l'opération Bagration à l'est.

 

Le dossier s'ouvre d'abord sur un aperçu du rapport des forces début 1944. Si l'Allemagne dispose de l'avantage de sa position centrale et peut donc déplacer ses troupes d'un front à l'autre par ses lignes intérieures, elle doit lutter sur plusieurs fronts et assurer la sécurité de milliers de kilomètres de côtes. Ses adversaires ont l'avantage de maîtriser le ciel tandis que l'industrie américaine marche à plein pour l'effort de guerre. Mais les Alliés sont divisés entre Anglo-Saxons et Soviétiques. Impressionné par les sacrifices soviétiques, Roosevelt, contre l'avis de Churchill, accepte la demande de Staline d’ouvrir un second front en Europe lors de la conférence de Téhéran. L'arrivée des Anglo-Saxons sur le sol français doit permettre de soulager les Soviétiques mais elle annonce aussi la course au partage de l'Europe entre l'Ouest et l'Est. Et Staline veut prendre le maximum de gage.

 

Un article détaille les objectifs et le déroulement d'Overlord et de Bagration en essayant de montrer les points communs et les différences entre les deux opérations. Les auteurs s'interrogent ensuite sur leurs portées, expliquant que finalement elles ne parviennent pas à donner le coup de grace au Reich. Des problèmes logistiques, absence de ports à l'Ouest, insuffisance du réseau ferrés à l'Est mais également des maladresses stratégiques à l'Ouest ralentissent et stoppent les progressions alliées. Les Allemands se raidissent également et le général Model parvient grace à sa stratégie défensive à user le potentiel ennemi. Jean Lopez montre ensuite que l'attentat manqué du 20 juillet 1944, qui aurait pu faire basculer le cours de la guerre, a paradoxalement pour effet de galvaniser les défenseurs du Reich ce qui débouche notamment sur l'offensive des Ardennes en décembre 1944. Parmi cet ensemble d'articles signalons l'entretien avec un officier d'infanterie géorgien sur son expérience de l'opération Bagration.

 

Le dossier est solide, clair, mêlant aspects militaires, diplomatiques et géopolitiques. Mais les auteurs ne répondent pourtant pas à la question qu'ils posent en préambule du dossier, qui des Anglo-Saxons ou des Soviétiques a eu la peau de la Wehrmacht ? Ils donnent en tout cas les éléments pour que chacun puisse se faire son idée.

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communismeetconflits - dans Seconde Guerre mondiale
11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 07:08

Patrick Pécherot, L'homme à la carabine, Gallimard, 2011.

Un perdant magnifique

L'histoire de la bande à Bonnot est entrée dans la légende populaire et il existe depuis longtemps de nombreux ouvrages qui content les exploits des bandits tragiques. Patrick Pécherot, romancier, n'apporte rien de nouveau sur le déroulement de cet épisode, pas de faits nouveaux, ni d'interprétations inédites. Mais son livre, outre ses qualités littéraires, à l’intérêt de braquer le projecteur sur un obscur de la bande, un protagoniste qui n'a ni le charisme de Bonnot, ni le panache de Garnier. Le personnage central de son roman est en effet André Soudy un adolescent tuberculeux poursuivi par les malheurs de l'existence.

 

A travers ce personnage l'auteur nous fait entrer dans cette France populaire du début du 20e siècle où le fait de naître dans un milieu pauvre est un handicap difficile à surmonter. Soudy, après une enfance dans une famille pauvre, quitte l'école à 11 ans pour devenir commis dans une épicerie. Là il est vite confronté à la mesquinerie de ses patrons, à des conditions de travail difficiles pour un salaire de misère. Il se révolte contre ces injustices et découvre l'anarchie au milieu d'une petite bande où militantisme, combine, végétarisme et amour libre s’entremêlent. Mais rapidement, de ce petit groupe, émerge ceux qui basculent dans l'illégalisme et qui autours de Jules Bonnot se lancent dans un parcours sanglant fait de meurtres et de hold-up. Soudy emprunte ce chemin alors que la maladie le ronge. Il devient l'homme à la carabine bien qu'il n'ai tué, durant sa courte vie, personne.

 

Pour raconter l'histoire de Soudy, le « perdant magnifique », l'auteur compose une sorte de collage à travers des chapitres courts où se succèdent récits, interrogatoires de police, lettres. Il retrace ainsi la vie du jeune Soudy, le milieu libertaire de l'époque, les exploits de la bande à Bonnot, la traque policière, la chute de la bande, le procès des survivants et l'exécution de 3 compagnons dont Soudy. Mais le lecteur croise aussi au fil des pages d'autres personnages comme Georges Brassens ou Arletty.

 

Roman court qui se lit d'une traite, le livre de Pécherot transporte littéralement le lecteur dans une autre France, celle des téléphones à manivelle, des autos de Dion-Bouton, des Brigades du Tigre. Il en restitue aussi les mots à travers le parler de ses personnages, la plupart issu du milieu populaire, où les formules rappellent les répliques d'Audiard. C'est surtout une magnifique plongée dans la misère sociale de l'époque, une misère que n'accepte pas Soudy qui rêve d'un monde meilleur où il aurait enfin sa chance et qu'il espère réaliser grâce à l'idée anarchiste. Mal lui en a prit, même si son souvenir reste dans la mémoire collective, contrairement à celle des centaines de milliers de jeunes de son age qui vont disparaître quelques années plus tard sur les champs de bataille, de la Marne à Verdun.

 

Obscur parmi les obscurs, le personnage de Soudy trouble car il n'a pas les épaules d'un bandit, même tragique. Sa fragilité d'adolescent perdu, livré à lui-même, malchanceux nous le rend proche. Ce sentiment est renforcé par les quelques photos de Soudy qui sont reproduites dans le livre où, sans la moustache à la mode avant 1914, il nous apparaît si contemporain.

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communismeetconflits - dans Anarchisme Fiction
9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 07:53

Ivan Cadeau, La Guerre de Corée, 1950-1953, Perrin, 2013.

Guerre en Corée

La guerre de Corée est le premier grand conflit chaud de la Guerre froide dont, ajoutons-le, les conséquences se font toujours sentir sur l'aire Asie-Pacifique. Pourtant ce conflit a fait l'objet de peu de publications en direction des lecteurs francophones. La parution, il y a un an du livre, d'Ivan Cadeau permet largement de combler cette lacune.

 

Ouvrage de synthèse qui s'adresse au grand public, l'auteur prend d'abord soin de présenter l'histoire de la Corée et de sa division au lendemain du second conflit mondial. Après avoir décrits les mécanismes qui conduisent finalement à l'affrontement, il expose de manière chronologique le déroulement d'un conflit où les retournements de situation ne cessent de s’enchaîner. La guerre commence le 25 juin 1950 quand l'armée nord-coréenne passe à l'attaque bousculant les défenses du Sud. Face à cette agression, l'ONU décide d'intervenir militaire en s'appuyant principalement sur les troupes américaines. Malgré l'arrivée de renforts alliés sur le sol coréen, la situation de la Corée du Sud semble désespérée. Il faut l'opération amphibie d'Inchon menée par les Américains pour qu'une contre-offensive occidentale permette de reconquérir le territoire perdu. La poursuite des troupes nord-coréenne entraîne les Alliés à franchir le 38e parallèle, à s'emparer de Pyongyang puis à atteindre la frontière chinoise. Mao qui craint de voir les Américains aux portes de la Chine, envoient des troupes chinoises soutenir les Nord-Coréens qui se trouvent dans une situation difficile. L'offensive chinoise est un succès puisque les troupes alliées doivent évacuer la Corée du Nord tandis que Séoul est à nouveau perdue. Une contre-offensive alliée permet de rétablir la situation avant que le conflit ne s'enlise dans une guerre de position meurtrière autours du 38e parallèle jusqu'en 1953.

 

L'auteur prend soin de décrire chaque phase de ce conflit, les forces en présence, le déroulement des combats, les intentions stratégiques des belligérants, les implications politiques et diplomatiques de l'évolution de la guerre. Il fait également le point sur des questions toujours controversée : les crimes de guerre nord-coréens et américains, l'utilisation d'armes bactériologiques, la tentation d'utiliser l'arme nucléaire. Il met également en lumière certains points méconnus comme l'existence de groupes de partisans communistes dans le Sud ou la révolte des prisonniers de guerre nord-coréens.

 

L'ouvrage permet d'appréhender de manière précise les différents aspects de la guerre de Corée. Une copieuse bibliographie et quelques cartes des opérations assure également la solidité de l'ensemble. Un livre indispensable pour comprendre un épisode majeur de la Guerre froide mais aussi les tensions qui existent toujours entre les deux Corée.

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communismeetconflits - dans Guerre de Corée
4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 07:46

Harold M. Tanner, The Battle for Manchuria and the Fate of China: Siping, 1946, Indiana University Press, 2013.

Une bataille pour la Chine

La guerre civile chinoise, qui opposa de 1945 à 1949 communistes et nationalistes, est très mal connu en France. Il n'existe d'ailleurs à notre connaissance aucun ouvrage en français sur ce conflit obligeant le curieux à se tourner vers l'historiographie anglo-saxonne pour mieux connaître un événement fondateur de la Chine contemporaine. Le livre de Tanner, professeur à l'Université de North Texas, ne traite pas de l'ensemble de cette guerre civile, mais d'une bataille cruciale qui eut lieu au printemps 1946 près de la ville de Siping en Mandchourie.

 

Longtemps occupée par les Japonais la Mandchourie tombe entre les mains des Soviétiques en août 1945. Lorsqu'ils s'en retirent, début 1946, après la signature de la paix avec le Japon, ils laissent le contrôle de la région aux communistes chinois de Mao. Cette situation est bien entendu inacceptable pour le gouvernement nationaliste qui commence alors à faire marcher ses troupes pour reprendre le contrôle de la Mandchourie. L'état-major communiste prend la décision d'engager une bataille décisive autour du nœud ferroviaire de Siping afin de briser l'armée nationaliste et de s'assurer le contrôle total de la Mandchourie. L'adoption de cette stratégie de guerre conventionnelle est un tournant sur le plan militaire pour les communistes chinois qui jusqu'alors ne pratiquaient que la guérilla. Ils se retranchent donc dans la ville de Siping mais après des semaines de violents combats, ils sont obligés de se retirer tandis que les troupes nationalistes entrent dans Siping. C'est alors que prend effet le cessez-le-feu négocié sous la pression du général américain Georges Marshall.

 

Les Américains craignent en effet que les communistes ne parviennent à renverser un gouvernement nationaliste gangrené par la corruption et l'incompétence. Ils espèrent que la fin des combats permettra de gagner le temps nécessaire pour renforcer le camp nationaliste et le maintenir en place. Mais le cessez-le-feu est rapidement rompu et l'affrontement reprend. Après plusieurs campagnes les nationalistes sont vaincus tandis que les communistes proclament la République populaire.

 

Au-delà de la description du contexte politique et de la bataille proprement dite, que l'auteur rend parfaitement compréhensible, l’intérêt du livre réside surtout dans les débats concernant l'enjeu et la portée de la bataille de Siping. Cet événement est en effet au cœur de controverses historiographiques et politiques. Pour les nationalistes elle fut une chance de gagner la guerre, chance qui fut gâchée par la signature d'un cessez-le-feu. Coté communiste se pose la question du bien-fondé du changement de stratégie militaire, le passage de la guérilla à la guerre conventionnelle. Sur le premier point Tanner répond clairement que les problèmes de logistiques auraient empêché l'armée nationaliste d'exploiter son succès à Siping. Sur le second l'auteur montre que la décision de Mao s'est soldée par un gaspillage des ressources militaires.

 

Le livre de Tanner, bien documenté et utilisant à la fois des sources communistes et nationalistes, est d'un accès facile et d'une lecture fluide. Une lecture indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile chinoise et plus largement à la naissance de la République populaire.

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communismeetconflits - dans Communisme chinois Guerre civile chinoise
2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 07:36

T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire, Aden, 2004.

Clausewitz et Lénine

Carl von Clausewitz, général prussien du début du 19e siècle, est depuis longtemps considéré comme l'un des plus grands théoriciens de la guerre. Son œuvre, notamment Vom Kriege (De la guerre) a profondément influencée des générations de militaires mais également d'hommes politiques jusqu'à nos jours, un exemplaire a même été retrouvé dans une cache d'Al-Qaida en Afghanistan.

 

Le livre de T. Derbent n'est pas une nouvelle étude de l'ensemble de l’œuvre de Clausewitz mais examine avec minutie les analyses du penseur prussien concernant la guérilla. Clausewitz, contemporain du soulèvement espagnol contre les troupes de Napoléon, joua un rôle majeur dans la réforme de l'armée prussienne après la défaite de 1806 et participa à ce titre à la création de la Landwehr, la milice territoriale, instrument de la guerre ,populaire contre la Grande Armée. Cette expérience est à la base du chapitre de Vom Kriege qu'il consacre à la guérilla mais également des conférences qu'il donna sur ce sujet et qui sont d'ailleurs publiées en annexe du livre de T. Derbent.

 

A partir de ce matériel, l'auteur offre une analyse didactique et claire de la pensée d'un Clausewitz qui a parfaitement compris l'importance prise depuis la Révolution française par l'engagement du peuple dans la guerre. Il expose ensuite comment ces thèses ont influencés les penseurs révolutionnaires de Marx et Engels à Giap en passant par Lénine, Staline et Mao. Il montre ainsi que la stratégie de guerre populaire théorisée par Mao doit énormément au penseur militaire prussien. L'auteur montre surtout l'importance que Clausewitz joue dans l'élaboration par Lénine de la stratégie bolchevique mais également dans la pensée militaire soviétique. A l'appui de cette démonstration il place en annexe de son livre les notes prises par Lénine lors de sa lecture de Vom Kriege.

 

Au-delà de l'influence de Clausewitz sur les stratèges révolutionnaires, notons au passage un chapitre consacré à Jaurès, l'auteur livre également de pertinentes réflexions comparatives entre les travaux de Clausewitz et ceux de Machiavel et Jomini. Plus généralement les chapitres sur l'influence de Clausewitz sur la pensée militaire allemande et soviétique dépassent largement le simple cadre de la stratégie révolutionnaire et permettent de porter un regard différent sur les deux conflits mondiaux.

 

Voici un livre intelligent et didactique qui intéressera à la fois l'amateur d'histoire militaire que d'histoire politique. Le lecteur peut parfois regretter que l'auteur laisse deviner ses orientations politiques mais ce défaut est largement compensé par l'érudition et la clarté du propos. Pour terminer signalons qu'il est possible de lire quelques chapitres de ce livre sur le site internet de l'auteur ( http://www.agota.be/t.derbent/giap.html ) ainsi que des textes non publiés qui analysent l'influence de Clausewitz sur Giap, Mao, Lawrence ou Mehring. En attendant, espérons-le, un gros volume où l'auteur réunira l'essentiel de ses travaux sur Clausewitz.

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")