Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 07:05

Franz Mehring, Karl Marx. Histoire de sa vie, Bartillat, 2009.

La vie de Marx

Les éditions Bartillat ont eu la bonne idée de rééditer en 2009 la biographie que Franz Mehring a consacrée à Karl Marx. Le livre paru en allemand en 1918 n'a en effet plus été publié en français depuis 1983. Son auteur fut à la fois historien et journaliste mais également un des dirigeants du Parti social-démocrate allemand avant de devenir l'un des fondateurs du Parti communiste allemand en 1918.

 

Intellectuel marxiste, le lecteur pourrait craindre que la biographie que Mehring consacre à Marx soit une sorte d'hagiographie, au mieux un récit qui épargne le créateur du socialisme scientifique. Il n'en est rien ce qui fait que ce livre demeure toujours un incontournable pour connaître la vie de Marx.

 

Le récit est classique dans sa forme chronologique puisque le lecteur suit Marx de sa naissance en 1818 à Trêves à sa mort en 1883 à Londres. Les grands épisodes de sa vie sont retracés avec soin, sa formation, son exil à Paris, la révolution de 1848, l'exil à Londres, la 1ere Internationale, les grands textes, les controverses, l'amitié indéfectible avec Engels. Surtout l'auteur nous fait également plonger dans l'intimité de Marx, sa vie familiale et ses soucis financiers.

 

Si l'auteur souligne l'incroyable capacité de travail de Marx, sa soif de connaissance, il n'esquive pas son intransigeance qui confine souvent à l'injustice. Sur ce point Mehring, pourtant fervent marxiste, se livre à une réhabilitation de Bakounine qu'il juge injustement malmené par Marx. Il n'oublie pas non plus de souligner les erreurs de jugements et d'analyses de Marx et Engels et à remettre en cause certaine de leurs interprétations. Ici donc pas de culte de la personnalité mais une liberté de ton qui montre les forces et les faiblesses d'un Marx qui n'hésite pas à sacrifier sa santé et sa famille pour la cause qu'il défend, un homme dont l'intransigeance ombrageuse lui aliène de nombreuses amitiés.

 

Certains points de cette biographie sont manifestement dépassés, l'auteur par exemple ne connaît pas les écrits de jeunesse de Marx qui ne seront découvert que dans les années 1920-1930. Mais la force du style et la capacité à brosser en quelques lignes un portrait ou une situation font de ce livre une biographie détaillée accessible à tous. Elle reste donc incontournable pour connaître la vie de Marx et mieux comprendre l'environnement qui a donné naissance à cette œuvre qui a fortement marquée l'histoire du 20e siècle.

Repost 0
communismeetconflits - dans Biographie
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 07:58

Guerres et Histoire, n°20, aout 2014.

De la Normandie à la Biélorussie

Le dernier numéro du magazine Guerres et Histoire propose un dossier central autour d'une question souvent polémique : « Alliés ou Armée Rouge. Qui a eu la peau de la Wehrmacht ? ». Pour y répondre, les deux auteurs des articles qui le composent, Jean Lopez et Benoist Bihan, concentrent leur attention, non pas sur l'ensemble du conflit, mais sur les combats de l'été et de l'automne 1944, c'est à dire le débarquement en Normandie et la libération de la France à l'ouest et l'opération Bagration à l'est.

 

Le dossier s'ouvre d'abord sur un aperçu du rapport des forces début 1944. Si l'Allemagne dispose de l'avantage de sa position centrale et peut donc déplacer ses troupes d'un front à l'autre par ses lignes intérieures, elle doit lutter sur plusieurs fronts et assurer la sécurité de milliers de kilomètres de côtes. Ses adversaires ont l'avantage de maîtriser le ciel tandis que l'industrie américaine marche à plein pour l'effort de guerre. Mais les Alliés sont divisés entre Anglo-Saxons et Soviétiques. Impressionné par les sacrifices soviétiques, Roosevelt, contre l'avis de Churchill, accepte la demande de Staline d’ouvrir un second front en Europe lors de la conférence de Téhéran. L'arrivée des Anglo-Saxons sur le sol français doit permettre de soulager les Soviétiques mais elle annonce aussi la course au partage de l'Europe entre l'Ouest et l'Est. Et Staline veut prendre le maximum de gage.

 

Un article détaille les objectifs et le déroulement d'Overlord et de Bagration en essayant de montrer les points communs et les différences entre les deux opérations. Les auteurs s'interrogent ensuite sur leurs portées, expliquant que finalement elles ne parviennent pas à donner le coup de grace au Reich. Des problèmes logistiques, absence de ports à l'Ouest, insuffisance du réseau ferrés à l'Est mais également des maladresses stratégiques à l'Ouest ralentissent et stoppent les progressions alliées. Les Allemands se raidissent également et le général Model parvient grace à sa stratégie défensive à user le potentiel ennemi. Jean Lopez montre ensuite que l'attentat manqué du 20 juillet 1944, qui aurait pu faire basculer le cours de la guerre, a paradoxalement pour effet de galvaniser les défenseurs du Reich ce qui débouche notamment sur l'offensive des Ardennes en décembre 1944. Parmi cet ensemble d'articles signalons l'entretien avec un officier d'infanterie géorgien sur son expérience de l'opération Bagration.

 

Le dossier est solide, clair, mêlant aspects militaires, diplomatiques et géopolitiques. Mais les auteurs ne répondent pourtant pas à la question qu'ils posent en préambule du dossier, qui des Anglo-Saxons ou des Soviétiques a eu la peau de la Wehrmacht ? Ils donnent en tout cas les éléments pour que chacun puisse se faire son idée.

Repost 0
communismeetconflits - dans Seconde Guerre mondiale
11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 07:08

Patrick Pécherot, L'homme à la carabine, Gallimard, 2011.

Un perdant magnifique

L'histoire de la bande à Bonnot est entrée dans la légende populaire et il existe depuis longtemps de nombreux ouvrages qui content les exploits des bandits tragiques. Patrick Pécherot, romancier, n'apporte rien de nouveau sur le déroulement de cet épisode, pas de faits nouveaux, ni d'interprétations inédites. Mais son livre, outre ses qualités littéraires, à l’intérêt de braquer le projecteur sur un obscur de la bande, un protagoniste qui n'a ni le charisme de Bonnot, ni le panache de Garnier. Le personnage central de son roman est en effet André Soudy un adolescent tuberculeux poursuivi par les malheurs de l'existence.

 

A travers ce personnage l'auteur nous fait entrer dans cette France populaire du début du 20e siècle où le fait de naître dans un milieu pauvre est un handicap difficile à surmonter. Soudy, après une enfance dans une famille pauvre, quitte l'école à 11 ans pour devenir commis dans une épicerie. Là il est vite confronté à la mesquinerie de ses patrons, à des conditions de travail difficiles pour un salaire de misère. Il se révolte contre ces injustices et découvre l'anarchie au milieu d'une petite bande où militantisme, combine, végétarisme et amour libre s’entremêlent. Mais rapidement, de ce petit groupe, émerge ceux qui basculent dans l'illégalisme et qui autours de Jules Bonnot se lancent dans un parcours sanglant fait de meurtres et de hold-up. Soudy emprunte ce chemin alors que la maladie le ronge. Il devient l'homme à la carabine bien qu'il n'ai tué, durant sa courte vie, personne.

 

Pour raconter l'histoire de Soudy, le « perdant magnifique », l'auteur compose une sorte de collage à travers des chapitres courts où se succèdent récits, interrogatoires de police, lettres. Il retrace ainsi la vie du jeune Soudy, le milieu libertaire de l'époque, les exploits de la bande à Bonnot, la traque policière, la chute de la bande, le procès des survivants et l'exécution de 3 compagnons dont Soudy. Mais le lecteur croise aussi au fil des pages d'autres personnages comme Georges Brassens ou Arletty.

 

Roman court qui se lit d'une traite, le livre de Pécherot transporte littéralement le lecteur dans une autre France, celle des téléphones à manivelle, des autos de Dion-Bouton, des Brigades du Tigre. Il en restitue aussi les mots à travers le parler de ses personnages, la plupart issu du milieu populaire, où les formules rappellent les répliques d'Audiard. C'est surtout une magnifique plongée dans la misère sociale de l'époque, une misère que n'accepte pas Soudy qui rêve d'un monde meilleur où il aurait enfin sa chance et qu'il espère réaliser grâce à l'idée anarchiste. Mal lui en a prit, même si son souvenir reste dans la mémoire collective, contrairement à celle des centaines de milliers de jeunes de son age qui vont disparaître quelques années plus tard sur les champs de bataille, de la Marne à Verdun.

 

Obscur parmi les obscurs, le personnage de Soudy trouble car il n'a pas les épaules d'un bandit, même tragique. Sa fragilité d'adolescent perdu, livré à lui-même, malchanceux nous le rend proche. Ce sentiment est renforcé par les quelques photos de Soudy qui sont reproduites dans le livre où, sans la moustache à la mode avant 1914, il nous apparaît si contemporain.

Repost 0
communismeetconflits - dans Anarchisme Fiction
9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 07:53

Ivan Cadeau, La Guerre de Corée, 1950-1953, Perrin, 2013.

Guerre en Corée

La guerre de Corée est le premier grand conflit chaud de la Guerre froide dont, ajoutons-le, les conséquences se font toujours sentir sur l'aire Asie-Pacifique. Pourtant ce conflit a fait l'objet de peu de publications en direction des lecteurs francophones. La parution, il y a un an du livre, d'Ivan Cadeau permet largement de combler cette lacune.

 

Ouvrage de synthèse qui s'adresse au grand public, l'auteur prend d'abord soin de présenter l'histoire de la Corée et de sa division au lendemain du second conflit mondial. Après avoir décrits les mécanismes qui conduisent finalement à l'affrontement, il expose de manière chronologique le déroulement d'un conflit où les retournements de situation ne cessent de s’enchaîner. La guerre commence le 25 juin 1950 quand l'armée nord-coréenne passe à l'attaque bousculant les défenses du Sud. Face à cette agression, l'ONU décide d'intervenir militaire en s'appuyant principalement sur les troupes américaines. Malgré l'arrivée de renforts alliés sur le sol coréen, la situation de la Corée du Sud semble désespérée. Il faut l'opération amphibie d'Inchon menée par les Américains pour qu'une contre-offensive occidentale permette de reconquérir le territoire perdu. La poursuite des troupes nord-coréenne entraîne les Alliés à franchir le 38e parallèle, à s'emparer de Pyongyang puis à atteindre la frontière chinoise. Mao qui craint de voir les Américains aux portes de la Chine, envoient des troupes chinoises soutenir les Nord-Coréens qui se trouvent dans une situation difficile. L'offensive chinoise est un succès puisque les troupes alliées doivent évacuer la Corée du Nord tandis que Séoul est à nouveau perdue. Une contre-offensive alliée permet de rétablir la situation avant que le conflit ne s'enlise dans une guerre de position meurtrière autours du 38e parallèle jusqu'en 1953.

 

L'auteur prend soin de décrire chaque phase de ce conflit, les forces en présence, le déroulement des combats, les intentions stratégiques des belligérants, les implications politiques et diplomatiques de l'évolution de la guerre. Il fait également le point sur des questions toujours controversée : les crimes de guerre nord-coréens et américains, l'utilisation d'armes bactériologiques, la tentation d'utiliser l'arme nucléaire. Il met également en lumière certains points méconnus comme l'existence de groupes de partisans communistes dans le Sud ou la révolte des prisonniers de guerre nord-coréens.

 

L'ouvrage permet d'appréhender de manière précise les différents aspects de la guerre de Corée. Une copieuse bibliographie et quelques cartes des opérations assure également la solidité de l'ensemble. Un livre indispensable pour comprendre un épisode majeur de la Guerre froide mais aussi les tensions qui existent toujours entre les deux Corée.

Repost 0
communismeetconflits - dans Guerre de Corée
4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 07:46

Harold M. Tanner, The Battle for Manchuria and the Fate of China: Siping, 1946, Indiana University Press, 2013.

Une bataille pour la Chine

La guerre civile chinoise, qui opposa de 1945 à 1949 communistes et nationalistes, est très mal connu en France. Il n'existe d'ailleurs à notre connaissance aucun ouvrage en français sur ce conflit obligeant le curieux à se tourner vers l'historiographie anglo-saxonne pour mieux connaître un événement fondateur de la Chine contemporaine. Le livre de Tanner, professeur à l'Université de North Texas, ne traite pas de l'ensemble de cette guerre civile, mais d'une bataille cruciale qui eut lieu au printemps 1946 près de la ville de Siping en Mandchourie.

 

Longtemps occupée par les Japonais la Mandchourie tombe entre les mains des Soviétiques en août 1945. Lorsqu'ils s'en retirent, début 1946, après la signature de la paix avec le Japon, ils laissent le contrôle de la région aux communistes chinois de Mao. Cette situation est bien entendu inacceptable pour le gouvernement nationaliste qui commence alors à faire marcher ses troupes pour reprendre le contrôle de la Mandchourie. L'état-major communiste prend la décision d'engager une bataille décisive autour du nœud ferroviaire de Siping afin de briser l'armée nationaliste et de s'assurer le contrôle total de la Mandchourie. L'adoption de cette stratégie de guerre conventionnelle est un tournant sur le plan militaire pour les communistes chinois qui jusqu'alors ne pratiquaient que la guérilla. Ils se retranchent donc dans la ville de Siping mais après des semaines de violents combats, ils sont obligés de se retirer tandis que les troupes nationalistes entrent dans Siping. C'est alors que prend effet le cessez-le-feu négocié sous la pression du général américain Georges Marshall.

 

Les Américains craignent en effet que les communistes ne parviennent à renverser un gouvernement nationaliste gangrené par la corruption et l'incompétence. Ils espèrent que la fin des combats permettra de gagner le temps nécessaire pour renforcer le camp nationaliste et le maintenir en place. Mais le cessez-le-feu est rapidement rompu et l'affrontement reprend. Après plusieurs campagnes les nationalistes sont vaincus tandis que les communistes proclament la République populaire.

 

Au-delà de la description du contexte politique et de la bataille proprement dite, que l'auteur rend parfaitement compréhensible, l’intérêt du livre réside surtout dans les débats concernant l'enjeu et la portée de la bataille de Siping. Cet événement est en effet au cœur de controverses historiographiques et politiques. Pour les nationalistes elle fut une chance de gagner la guerre, chance qui fut gâchée par la signature d'un cessez-le-feu. Coté communiste se pose la question du bien-fondé du changement de stratégie militaire, le passage de la guérilla à la guerre conventionnelle. Sur le premier point Tanner répond clairement que les problèmes de logistiques auraient empêché l'armée nationaliste d'exploiter son succès à Siping. Sur le second l'auteur montre que la décision de Mao s'est soldée par un gaspillage des ressources militaires.

 

Le livre de Tanner, bien documenté et utilisant à la fois des sources communistes et nationalistes, est d'un accès facile et d'une lecture fluide. Une lecture indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile chinoise et plus largement à la naissance de la République populaire.

Repost 0
communismeetconflits - dans Communisme chinois Guerre civile chinoise
2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 07:36

T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire, Aden, 2004.

Clausewitz et Lénine

Carl von Clausewitz, général prussien du début du 19e siècle, est depuis longtemps considéré comme l'un des plus grands théoriciens de la guerre. Son œuvre, notamment Vom Kriege (De la guerre) a profondément influencée des générations de militaires mais également d'hommes politiques jusqu'à nos jours, un exemplaire a même été retrouvé dans une cache d'Al-Qaida en Afghanistan.

 

Le livre de T. Derbent n'est pas une nouvelle étude de l'ensemble de l’œuvre de Clausewitz mais examine avec minutie les analyses du penseur prussien concernant la guérilla. Clausewitz, contemporain du soulèvement espagnol contre les troupes de Napoléon, joua un rôle majeur dans la réforme de l'armée prussienne après la défaite de 1806 et participa à ce titre à la création de la Landwehr, la milice territoriale, instrument de la guerre ,populaire contre la Grande Armée. Cette expérience est à la base du chapitre de Vom Kriege qu'il consacre à la guérilla mais également des conférences qu'il donna sur ce sujet et qui sont d'ailleurs publiées en annexe du livre de T. Derbent.

 

A partir de ce matériel, l'auteur offre une analyse didactique et claire de la pensée d'un Clausewitz qui a parfaitement compris l'importance prise depuis la Révolution française par l'engagement du peuple dans la guerre. Il expose ensuite comment ces thèses ont influencés les penseurs révolutionnaires de Marx et Engels à Giap en passant par Lénine, Staline et Mao. Il montre ainsi que la stratégie de guerre populaire théorisée par Mao doit énormément au penseur militaire prussien. L'auteur montre surtout l'importance que Clausewitz joue dans l'élaboration par Lénine de la stratégie bolchevique mais également dans la pensée militaire soviétique. A l'appui de cette démonstration il place en annexe de son livre les notes prises par Lénine lors de sa lecture de Vom Kriege.

 

Au-delà de l'influence de Clausewitz sur les stratèges révolutionnaires, notons au passage un chapitre consacré à Jaurès, l'auteur livre également de pertinentes réflexions comparatives entre les travaux de Clausewitz et ceux de Machiavel et Jomini. Plus généralement les chapitres sur l'influence de Clausewitz sur la pensée militaire allemande et soviétique dépassent largement le simple cadre de la stratégie révolutionnaire et permettent de porter un regard différent sur les deux conflits mondiaux.

 

Voici un livre intelligent et didactique qui intéressera à la fois l'amateur d'histoire militaire que d'histoire politique. Le lecteur peut parfois regretter que l'auteur laisse deviner ses orientations politiques mais ce défaut est largement compensé par l'érudition et la clarté du propos. Pour terminer signalons qu'il est possible de lire quelques chapitres de ce livre sur le site internet de l'auteur ( http://www.agota.be/t.derbent/giap.html ) ainsi que des textes non publiés qui analysent l'influence de Clausewitz sur Giap, Mao, Lawrence ou Mehring. En attendant, espérons-le, un gros volume où l'auteur réunira l'essentiel de ses travaux sur Clausewitz.

Repost 0
communismeetconflits
28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 07:56

Les opérations militaires.

Au matin du 25 août la canonnière britannique HMS Shoreham attaque et coule dans le port d'Abadan le navire iranien des gardes-cotes Palang tandis que les petits patrouilleurs s'enfuient ou se rendent. Protégés par les appareils de la RAF, deux bataillons d'infanterie de la 8e division indienne traversent alors le détroit de Chatt al-Arab lors d'une opération amphibie sans rencontrer d'opposition et s'emparent de la raffinerie et des nœuds de communication d'Abadan. Rapidement le terminal pétrolier et les infrastructures portuaires sont sécurisés tandis que les unités indiennes de l'armée britannique continuent à avancer dans le Khouzistan au nord-ouest de Bassorah. Les 18e, 25e et 10e divisions indiennes entrent également et progressent de Bassorah vers Ahvaz. Au soir du 25 août, l'armée du Shah se retire lentement vers le nord-est sous le harcèlement des avions de la RAF. Les Hurricanes attaquent ainsi l'aérodrome d'Ahvaz détruisant une bonne partie de l'aviation iranienne. Les Britanniques contrôlent donc Abadan et Khorramshahr où une partie de la 6e division iranienne a opposé une certaine résistance.

Plus au nord, sous le commandement du major-général William Slim, huit bataillons progressent le long de la route de Khanaqin à Kermansha. Le 27 août, les Britanniques se heurtent au verrou du col de Paytak ou se sont retranchés les forces iraniennes. Mais après les bombardements de ces positions par des Blenheims, les Iraniens se replient sur Kermanshah. La prise du col Paytak permet alors aux soldats britanniques de s'emparer du champ pétrolifère de Nafti Shah.

A la frontière soviétique le coup principal est porté par la 47e armée du général Vladimir Novikov qui compte plus de 37 000 hommes. Cette armée est composée de la 63e et 76e divisions de montagne, du 236e régiment d'infanterie, de la 23e division de cavalerie, des 6e et 54e régiments blindés et de deux bataillons motocyclistes. C'est l'armée soviétique la mieux préparée pour cette opération puisque son personnel s'est entraîné sur un terrain similaire à celui du nord de l'Iran. Elle s'est également adaptée aux conditions climatiques locales. La 44e armée quand à elle, avec plus de 30 000 hommes, borde la Caspienne prés d'Astara. A l'ouest pour couvrir la frontière avec la Turquie se trouvent les 45e et 46e armées qui rassemblent ensemble plus de 100 000 combattants.

A l'aube du 25 août, les 44e et 47e armées qui le 24 ont pris position le long de la frontière se mettent en marche. Les gardes-frontières entrent sans difficulté en action et coupent les lignes de communications des Iraniens. La flotte aérienne soviétique apparaît aussi dans le ciel de l'Iran où elle largue des tracts alors que le président du parlement iranien prétend qu'elle bombarde Tabriz, Mashhad, Ardabil, Rasht et d'autres villes.

L'armée qui stationne en Arménie soviétique, la 47e, progresse le 25 août de 70 km sur les axes Djoulfa (Azerbaïdjan soviétique)-Khvoy et Djoulfa-Tabriz. Sur ce dernier la 76e division de montagne s'empare de Tabriz dès le 26 août. L'armée et la gendarmerie iranienne n'opposent aucune résistance et reculent. Dès le 26, les hommes de la 47e armée descendent vers le sud le long du chemin de fer Trans-iranien jusqu'à l'ouest de Qavzin.

A l'est du Caucase l'opération la plus délicate dans les premières heures de l'invasion est le contrôle du passage de la rivière au sud d'Astara qui est retardé à cause des pluies. La flotte soviétique de la Caspienne soutient l'avancée des troupes au sol soit les unités de la 44e armée qui prennent Ahmadabad et Ardabil. La 15e division d'infanterie iranienne qui défend le secteur se retire si rapidement que lorsque l'armée rouge s'empare d'Ardabil elle y trouve les autorités et les force de gendarmerie qui n'ont pas eu le temps d'évacuer. Au même moment les Soviétiques lancent une opération amphibie pour débarquer prés de Bandar-e-Pahlavi, le plus important port iranien sur la mer Caspienne. Mais les conditions météorologiques sont là aussi mauvaises et si le 105e régiment d'infanterie de montagne parvient à débarquer ce n'est pas le cas du 563e bataillon d'artillerie qui doit rebrousser chemin avant de pouvoir débarquer ultérieurement. Cette opération amphibie est si mal préparée que des navires de transports sont confondus avec des vedettes iraniennes et deviennent les victimes de tirs amis.

Le ciel de l'Iran est entièrement dominé par la RAF et les forces aériennes soviétiques. Le 28 août l'armée de l'air iranienne est complètement détruite surtout en raison de l'action de la RAF. L'aviation soviétique, outre le lancer de tracts, mène principalement des opérations de reconnaissance et de bombardement d'objectifs militaires. Certaines villes sont également la cible de l'aviation rouge notamment la ville de Maku tandis que les chasseurs ont pour mission d'empêcher l'aviation adverse de menacer Bakou ce qui d'ailleurs ne se produit jamais.

1941, l'invasion de l'Iran (2nde partie)

 A la fin du 27 août les forces soviétiques tiennent la ligne Khvoy-Tabriz-Ardabil au nord-ouest de l'Iran. Ce même jour la 53e armée du général Trofimenko qui stationne en Asie central pénètre en Iran. Cette armée est divisée en trois groupes, à l'ouest agit le 58e corps d'infanterie, au centre la 8e division de montagne et à l'est quatre corps de cavalerie. Le nord-est de Téhéran est défendu par les 9e et 10e divisions d'infanterie iraniennes. Face à l'attaque soviétique, la 10e division, victime de désertions de masse, s'évapore tandis que la 9e recule et se retire pour prendre position sur les lignes de défenses dans les montagnes de Mashhad et Gorgan qui bordent la capitale iranienne. Mashhad est néanmoins prise le soir du 27 par les troupes soviétiques.

Au sud de l'Iran les Britanniques continuent à avancer. Le 28 août la 18e brigade de la 10e division indienne occupe Ahvaz. Plus au nord le major-général Slim s’apprête à s'emparer de Kermanshah le 29 mais le commandant de la garnison dépose les armes sans combattre. Ce qui reste de l'armée iranienne rejoint alors Téhéran pour organiser la défense de la capitale. Les Britanniques continuent à avancer depuis Kermanshah et Ahvaz tandis que les unités soviétiques tiennent la ligne de Mahabad-Quavzin-Sary-Damghan-Sabzevar, c'est à dire l'ensemble du nord-ouest du pays et la zone au nord de Téhéran jusqu'à la frontière afghane. Le Shah n'a alors plus à sa disposition que le 9e division d'infanterie qui reste seule en état de combattre et de défendre la capitale.

Le 28 août le commandement iranien comprend la futilité d'opposer une résistance face à un adversaire plus puissant. L'état-major décide même de dissoudre l'armée au moment où les 3e, 4e, 11e et 15e divisions sont hors de combats. Sous la pression de l'opposition, le 29 août, le Shah congédie le gouvernement d'Ali Mansour et le remplace par un nouveau gouvernement dirigé par Mohammad Ali Foroughi. Britanniques et Soviétiques occupent alors la plupart des grandes villes du pays à l'exception de Téhéran. Ali Foroughi signe un armistice avec les Britanniques le 29 puis avec les Soviétiques le 30. Ce jour là c'est à Sanandaj, dans le Kurdistan irakien, que les armées des deux puissances alliées font leur jonction. Elle se réalise ensuite à Qavzin au pied de l'Elbourz.

L'invasion a coûté aux Iranien la perte d'environ 800 soldats et de 200 civils. Deux navires ont été coulés et deux autres endommagés. L'armée rouge a perdu environ 40 hommes, une centaine de blessés et trois avions tandis que les Britanniques comptabilisent 22 morts et 50 blessés. Pour l'armée rouge qui ne connaît que des défaite sur le front allemand l'invasion est un succès opérationnel. A l'exception du débarquement sur la Caspienne les troupes soviétiques ont atteintes la totalité de leurs objectifs et cela sur un terrain particulièrement difficile. Les réussites des unités du génie et des pontonniers soviétiques est un facteur important de ce succès. Il est difficile d'affirmer que le succès en Iran a joué un rôle dans les combats en cours au cœur de la Russie. La plupart des forces soviétiques engagées en Iran sont il est vrai rapidement transférée sur le front allemand. Ainsi la 44e division de cavalerie qui a participé à la campagne d'Iran sera presque entièrement détruite prés de Volokolamsk lors de la défense de Moscou en décembre.

Le 8 septembre un accord est signé entre l'Iran et les Alliés qui entérine la création de deux zones d'occupation. Au nord-ouest la zone de Tabriz et les rives de la Caspienne sont occupées par l'armée rouge tandis que les Britanniques occupent les champs pétroliers d'Abadan et de Kermanshah. Téhéran accepte également d'expulser tous les ressortissants des pays de l'Axe et de faciliter le transit des cargaisons militaires britanniques vers l'URSS. Les concessions pétrolières à l'Anglo-Persian Oil Company sont renouvelés à des conditions plus avantageuses pour cette dernière.

Malgré l'acceptation par Reza Shah de toutes les conditions imposées par les Alliés, le 12 septembre, l'ambassadeur britannique à Moscou, Sir Cripps et Staline se mettent d'accord sur la nécessité de déposer le le souverain iranien et de le remplacer par son fils. Pour appuyer cette ultime exigence, qui prend comme prétexte le fait que le Shah refuse de remettre entre les mains des Alliés les ressortissants de l'Axe, le 15 septembre des troupes britanniques et soviétiques entrent dans Téhéran. Le 16, acculé, le Shah abdique et son fils, qui régnera sans partage jusqu'à la révolution islamique de 1979, lui succède. Ce dernier accepte la situation de son pays et renvoie les représentants diplomatiques de l'Allemagne, de l'Italie et de la Roumanie. Des discussions commencent alors en vue de la conclusion un traité d'alliance avec les Britanniques et les Soviétiques, traité qui est signé en janvier 1942. Finalement le 9 septembre 1943, l'Iran déclare la guerre à l'Allemagne.

 

Char soviétique dans Téhéran

Char soviétique dans Téhéran

Le résultat le plus important de la facile victoire militaire alliée est de permettre d'utiliser le territoire iranien pour acheminer en URSS les fournitures stratégiques livrées par les États-Unis dans le cadre de la loi du prêt-bail. L'Iran ouvre en effet ses ports aux cargos alliés et permet un accès libre par la route et la voie ferrée en direction du Caucase soviétique. Par ce biais c'est plus de 5 tonnes de matériels de guerre qui sont livré à l'URSS entre 1942 et 1945. Les Alliés peuvent également exploiter à leurs profits les immenses réserves pétrolières du Moyen-Orient et faire ainsi tourner à plein la formidable machine industrielle américaine, l'un des facteurs clefs du tournant du conflit en 1943.

L'invasion s’insère aussi dans des stratégies de plus longue durée propres à chaque partenaire. D'ailleurs les motifs officiels avancés pour justifier l'invasion prêtent largement à discussion. En effet il n'y a pas plus d'agents allemands en Iran que dans d'autres parties du monde. Et au sujet du transit de matériels de guerre à travers ce pays, ce trafic existe déjà en juillet 1941 et ne prendra une importance vraiment vitale qu'en 1942 après le drame dans l'océan Arctique du convoi britannique PQ-17. Pour la Grande-Bretagne, l'invasion répond à des considérations géostratégiques particulières à l'Empire de Sa Majesté puisque l'antique Perse fait le lien entre les Indes et la Birmanie d'une part et le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord d'autre part. Pour l'URSS des considérations identiques sont moins évidente. Si pour Staline l'Iran n'est pas une menace sérieuse, comme le montre le rapide effondrement de l'armée du Shah, l'invasion a des raisons essentiellement politiques : d'abord la volonté de renforcer l'alliance avec la Grande-Bretagne mais également la crainte d'une action unilatérale des Britanniques au sud du Caucase et la volonté de poursuivre la politique de retour aux anciennes frontières impériales.

L'occupation alliée qui débute à l'été 1941 n'est pas sans conséquence non plus sur l'Iran. Lors de la conférence de Téhéran en novembre 1943, les trois Grands remercient le pays pour sa contribution à l'effort de guerre allié et s'engagent à nouveau à respecter son intégrité territoriale. Au début de 1946, l'armée britannique évacue sa zone d'occupation. Mais les choses sont plus difficiles avec les Soviétiques qui ont des visées annexionnistes sur l'Azerbaïdjan iranien où ils forment des gouvernements fantoches. Ils n'acceptent, après un crise diplomatique qui réveille le nationalisme iranien, de quitter le pays qu'en mai 1946.

 

Bibliographie :

En russe:

Голуб Ю. Г, « Малоизвестная страница великой войны: советская оккупация Северного Ирана в августе-сентябре 1941 года », Военно-исторические исследования в Поволжье, Вып. 5. Саратов, 2003, (I Golub, « Un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale : l'occupation soviétique du nord de l'Iran en aout-septembre 1941 », Recherche en histoire militaire de la région de la Volga, Saratov, 2003).

Плешаков К. В., « Вступление во Вторую Мировую войну СССР и США и начальный этап антифашистского сотрудничества (июнь 1941 — 1942) », Кризис и война: Международные отношения в центре и на периферии мировой системы в 30-40-х годах, МОНФ, Москва, 1998, (V. Plechakov, « L'entrée dans la Seconde Guerre mondiale de l'Union soviétique et des Etats-Unis et le début de l'alliance anti-nazie (juin 1941-1942) », Crise et guerre : relations internationales au centre et dans la périphérie du système mondial dans les années 30 et 40, Moscou, 1998).

En anglais:

Richard Stewart, Sunrise at Abadan: the British and Soviet invasion of Iran, 1941, Praeger, 1988.

F. Eshraghi, « Anglo-Soviet Occupation of Iran in August 1941 », Middle Eastern Studies, n° 1, janvier 1984, pp. 27-52.

Mohammad Goli Majd, August 1941 : The Anglo-Russian Occupation of Iran and Change of Shahs, University Press of America, 2012.

Miron Rezun, The Soviet Union and Iran : Soviet Policy in Iran from the Beginnings of the Pahlavi Dynasty until the Soviet Invasion in 1941, Westview Press, 1988.

Kaveh Farrokh, Iran at War, 1500-1988, Osprey Publishing, 2011.

 

Soldats soviétiques et britanniques en Iran

Soldats soviétiques et britanniques en Iran

Repost 0
26 août 2014 2 26 /08 /août /2014 07:48

En août 1941, l'Europe est dominée par l'Allemagne hitlérienne. La Wehrmacht a envahi l'Union soviétique le 22 juin 1941. Après Minsk, Smolensk est tombée le 16 juillet et les unités allemandes avancent sur Kiev. A l'autre bout de l'Europe, la Grande-Bretagne est isolée dans son île qu'elle a transformé durant l'été 1940 en forteresse. L'armée de Sa Majesté est alors obligée d'affronter l'ennemi en Afrique du nord où le général Rommel, après avoir repris la Libye à la tête de son Afrika Korps, atteint à la mi-juin 1941 la frontière égyptienne. L'expansion allemande en URSS et en Afrique ressemble alors aux bras d'une tenaille dont les pointes sont destinées à se rejoindre au cœur du Moyen-Orient après avoir respectivement franchit le canal de Suez et les monts du Caucase. Les Britanniques, conscients de ce danger et de la fragilité de leur position en Palestine, décident alors de prendre de gré ou de force le contrôle du Proche et Moyen-Orient. En avril 1941, ils chassent donc d'Irak le gouvernement pro-allemand de Rachid Ali al Gillani. En juin 1941, conjointement avec les Forces françaises libres du général de Gaulle, l'armée britannique s'empare du Liban et de la Syrie. Reste le cas de l'Iran à l'heure où l'invasion de l'URSS bouleverse les grands équilibres internationaux et fait naître de nouvelles coalitions.

 

L'Iran est de nos jours une puissance de premier plan au Moyen-Orient, un pays qui en raison de son programme nucléaire défie la communauté internationale. Il n'en a pas toujours été ainsi et au début du XXe siècle, l'Iran, qui se nomme encore la Perse, est un État semi-féodal où la Russie et la Grande-Bretagne exerce une sorte de co-protectorat. La naissance de l'Union soviétique après 1917 ne change pas cette situation. Mais à partir des années 1930 l'influence allemande vient perturber cet état de fait alors que le régime du Shah semble vouloir s'inspirer du modèle fasciste pour fonder une Iran nouvelle.

Si au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, l'Iran proclame sa neutralité, elle est néanmoins la victime d'une invasion puis d'une occupation par les troupes soviétiques et britanniques durant l'été 1941. Churchill veut ainsi assurer la sécurité de l'approvisionnement en pétrole des Alliés tandis que Staline cherche à protéger sa frontière caucasienne et le champs pétrolifère de Bakou. Il s'agit aussi, à l'heure où la Wehrmacht déferle sur l'Union soviétique de sécuriser le corridor iranien, une des principales voies de communication permettant aux puissances anglo-saxonnes de ravitailler en armes l'URSS.

L'invasion de l'Iran en août 1941, connu également en anglais sous le nom d'Opération Countenance, est un épisode de la Seconde Guerre mondial largement ignoré alors qu'il revêt une grande importance pour les Alliés, notamment pour Staline. En effet au plus fort de la bataille de Kiev, quand Odessa et Léningrad sont assiégés, que l'Union soviétique mobilise toute ses forces pour une lutte vitale comment expliquer qu'elle détourne trois armées pour une opération militaire de grande échelle. Certainement parce que l'invasion de l'Iran est avant tout un acte éminemment politique : la première action militaire commune entre l'Union soviétique et la Grande-Bretagne alliés dans une coalition anti-hitlérienne.

1941, l'invasion de l'Iran (1ere partie)

L'Iran, une menace pour les Alliés ?

Au début de la Seconde Guerre mondiale, l'Iran, terme qui signifie le pays des Aryens, n'est déjà plus la Perse d'antan. Depuis son coup d’État de 1921, Reza Khan gouverne le pays. Ayant renverser la dynastie Kadjar, il songe d'abord à créer une République avant de se proclamer Shah en 1926 sous le nom de Reza Shah Pahlavi. Il s'inspire alors du modèle de la Turquie de Mustapha Kemal Ataturk pour moderniser son pays en menant une politique d'européanisation. Reza Shah est également fasciné par l'expérience fasciste puis par le nazisme. La volonté de s'inspirer de ces modèles européens se laisse voir dans les organisations de jeunesse qui de développent alors et où la mystique aryenne, directement inspirée des écrits d'Hitler et d'Albert Rosenberg, est propagée. Ce rapprochement idéologique se traduit également sur les terrains diplomatiques et économiques avec la bénédiction d'officier supérieurs dont le général pro-nazi Fazlollah Zahidi.

En 1933, la situation est propice pour que l'Iran se rapproche du III° Reich Outre l'idée aryenne, des intérêts économiques rapprochent les deux pays. L’Allemagne, dès l'époque de la république de Weimar, participe économiquement à la modernisation de l'Iran mais aussi à celle de son armée. En contrepartie avec des livraisons de près de 10 millions de tonne de pétrole en 1938, le Reich est le premier client de l'Iran. Des étudiants iraniens partent également se former dans les universités allemandes où ils sont soumis à la propagande nazie qui les appelle les « fils de Zoroastre ». Par décret spécial, le régime nazi affirme même que les Iraniens sont des purs aryens et ne sont donc pas soumis aux lois raciales de Nuremberg.

Mais la situation géopolitique de l'Iran est particulière et originale. Au début du XXe siècle, les faiblesses de la Perse ont en effet permis à la Russie et à la Grande-Bretagne de se partager des zones d'influence sur le pays. Les Russes s'imposent au nord et les Britanniques au sud à partir de l'actuel Pakistan alors partie de l'Empire des Indes. La Révolution de 1917 change peu les choses. Pourtant en 1920, un mouvement révolutionnaire se développe dans la province de Gilan au nord de la Perse. Les Jangalis dirigés par Mirza Kouchek Khan reçoivent l'aide de l'armée rouge et en mai 1920, une République socialiste soviétique de Perse voit le jour. Dans le sud du pays Reza Khan, à la tête de sa brigade de cosaque, remonte alors vers le nord et, avec le soutien de l'Angleterre, s'empare de Téhéran. Il signe alors un traité d'amitié avec les Soviétiques après que ces derniers ont passés un accord avec les Britanniques. Si L'URSS abandonne certains droits tsaristes, elle reçoit le droit d'intervenir militairement en Iran si elle estime que ses frontières méridionales sont menacés. A la suite de la signature de ce traité, les forces soviétiques se retirent laissant à Reza Khan la possibilité d'écraser les Jangalis, de mettre fin à la République soviétique de Perse et d'asseoir son pouvoir sur le pays.

La position géographique de l'Iran prend une importance nouvelle pour l'Union soviétique après le 22 juin 1941. Son contrôle apparaît en effet indispensable pour assurer la sécurité des champs pétrolifères de Bakou. Elle est aussi un passage obligé pour faire parvenir en URSS le matériel de guerre envoyé par les Occidentaux dans le cadre de la loi prêt-bail. Les autres voies de ravitaillement sont en effet soit trop éloignées du front comme celles à destination du port de Vladivostok ou trop dangereuse comme celles qui arrivent au port de Mourmansk pilonné par les bombardiers de la Luftwaffe tandis que les cargos britanniques sont les victimes des sous-marins de la Kriegsmarine.

La Grande-Bretagne ne peut quand à elle prendre le risque que les infrastructures de transports et l'industrie pétrolière iraniennes, qu'elle a largement financé, ne soient utilisés au profit du Reich. En mai 1939, Londres a signé un accord avec l'Iran qui stipule que les importations britanniques dans ce pays seront payées par un système de crédits reposant sur la livraison de pétroles. Mais la déclaration de la guerre puis la défaite de la France réduisent fortement les exportations britanniques vers l'Iran et déséquilibrent dangereusement les échanges entre les deux pays au détriment de l'Angleterre. Mais à l'heure où la guerre moderne s'appuie sur le binôme blindé-avion, le contrôle des ressources pétrolières est un atout stratégique essentiel. Et l'Iran est déjà un important producteur. En 1940 la seule raffinerie d'Abadan produit ainsi 8 millions de tonnes d'essences tandis que l'ensemble des bases de la RAF au Moyen-Orient sont alors approvisionnés à partir de Bakou et Abadan. L'enjeu pétrolier est donc d'importance pour l'effort de guerre allié. Ainsi la menace vichyste qui pèse sur le pipeline qui traverse la Syrie pour alimenter la flotte britannique en Méditerranée justifient l'invasion du Mandat. Après la Syrie, c'est l'Irak qui tombe sous le contrôle militaire britannique. Reste l'Iran mais la convention de 1921 signée entre ce pays et l'Union soviétique interdit à la Grande-Bretagne d'intervenir dans ce pays. Cette situation est bouleversée par l'opération Barbarossa.

Troupes iranienne

Troupes iranienne

Les préparatifs de l'invasion.

Le Shah a officiellement proclamé la neutralité de son pays le 4 septembre 1939, neutralité qui est réaffirmée par le souverain le 26 juin 1941. Pourtant dès le 22 juin, jour de l'attaque allemande contre l'URSS, l’ambassadeur britannique à Moscou, sir Stafford Cripps demande à Molotov que l'armée rouge pénètre en Iran. Le sujet est rapidement au centre de nombreuses consultations entre les des deux nouveaux alliés. Staline se range vite aux arguments des Britanniques concernant la menace que ferait peser la présence d'agents allemands sur le transit de matériel livrée dans le cadre du prêt-bail américain.

Quand le Shah conformément à son statut de neutre, refuse à Smirnov, l'ambassadeur de Staline à Téhéran, le transit de matériel militaire, il signe sa perte. Il ne donne en effet pas d'autre choix à Staline et Churchill que d'envahir un pays dont la position géostratégique est de première importance. Le 13 août, Britanniques et Soviétiques prennent donc la décision d'envahir l'Iran et de sceller par par la force leur fraîche alliance.

Du coté soviétique c'est une directive du NKVD du 8 juillet 1941 prescrivant de prendre des mesures en vue d’empêcher l'arrivée en Iran d'espions allemands qui est le point de départ pour la préparation de l'invasion de l'Iran. Cette planification est confiée au général Fiodor Tolboukhine qui dirige alors le district militaire de Transcaucasie. Pour les Britanniques, c'est au groupe de l'Iraq Force, qui devient alors le commandement persan et irakien, la Paiforce, sous la direction du lieutenant-général Sir Edward Quinan que revient la tache de préparer l'attaque. Pour cela la Paiforce peut compter sur les 8e et 10e divisions d'infanterie indienne du général William Slim, la 2e brigade blindée indienne du général John Aizlewood, la 4e brigade de cavalerie britannique du général James Kingstone et la 21e division d'infanterie indienne. Trois escadrons de la RAF, le 94e, composé de bombardiers Blenheim IV, le 261e avec des chasseurs Hurricane et le 244e formé de vieux biplans complètent le dispositif britannique.

Le plan anglais prévoit deux axes d'attaque contre l'Iran. Le premier, au sud, doit partir de Bassorah avec la 8ème division d’infanterie indienne en direction des champs pétroliers et du port d’Abadan. Pendant ce temps des navires britanniques et australiens ont pour mission de détruire la flotte iranienne qui mouille dans le port. Au nord les 2e et 9e brigades blindées ont pour tache de marcher sur Téhéran, depuis la frontière irakienne. Enfin, en soutien, venue de Syrie, la 10ème division d’infanterie indienne complète le dispositif britannique.

La conduite de l'invasion est confiée du coté soviétique aux troupes du district militaire de Transcaucasie. Les autorités forment alors sous le commandement du général Dimitri Kozlov, un front de Transcaucasie qui se compose des 44e, 45e, 46e et 47e armées soviétiques soit prés de 250 000 hommes. Pour l'opération contre l'Iran, l'aviation rouge est constituée des 36e et 265e régiments de chasse et du 336e régiment de bombardier. Cette force aérienne représente environ 500 appareils soit 225 chasseurs, 90 avions de reconnaissance et 207 bombardiers. [19].

Sur le Caucase une colonne doit partir de Tbilissi pour s'emparer de Tabriz et une autre de Bakou en direction de Bandar-e-Pahlavi (actuel Bandar-e-Anzali). De l'autre coté de la mer Caspienne, dans les plaines d'Asie centrale, la 53e armée commandée par le général Sergei Trofimenko participe également à l'opération. Cette armée, qui à été créé à partir des forces du district militaire d'Asie centrale et stationne à Achgabat au Turkménistan, doit avancer sur Téhéran par le nord-est.

Alors que les préparatifs militaires progressent, sur le plan diplomatique, Britanniques et Soviétiques accroissent leur pression sur le gouvernement iranien. Le 19 juillet puis le 16 août, les deux pays demandent à l'Iran l'expulsion immédiate de tous les ressortissants allemands. Selon l'ambassade soviétique à Téhéran il y aurait alors prés de 5 000 Allemands en Iran. Les autorités iraniennes répondent qu'en réalité le pays ne compte sur son territoire que 2 500 Britanniques, 390 Soviétiques et seulement 690 Allemands et 310 Italiens. Cette estimation, certainement plus proche de la réalité est de peu de poids face aux volontés conjointes des nouveaux alliés.

Le 19 août, le gouvernement du Shah annule les congés des militaires et mobilise 30 000 réservistes. Les journaux et la radio diffusent des discours patriotiques sur la nécessité de défendre la patrie. Les Iraniens disposent alors de 200 000 soldats, soit 9 divisions d'infanterie appuyées par une soixantaine de chars légers et moyens d'origine tchèque ainsi que d'une petite force aérienne de 80 avions. Cette armée a une faible capacité militaire qui lui permet certes de mettre au pas les tribus rebelles mais lui donne peu de chance face à un adversaire plus sérieux.

Le 21 août les Britanniques font savoir à leur allié russe qu'ils sont prêt passer à l'attaque. Le 25 août, le jour où les Iraniens annoncent enfin l'expulsion des ressortissants allemands, le premier ministre Ali Mansour reçoit une note soviétique qui l'informe que l'URSS s’apprête à prendre des mesures de protection en conformité avec le traité de 1921. Les Anglais font également parvenir une note qui dénonce les agissements des agents allemands en Iran et constatent que cette situation les oblige à agir préventivement.

Le Shah lance alors une appel désespéré au président des États-Unis, Franklin Roosevelt, afin que ce dernier prenne la défense d'un État neutre au nom de la justice internationale et du droit des peuples. La réponse de Roosevelt est décevante. Il indique au Shah que la progression nazie dans le monde ne peut être arrêtée que par la force et donc que les États-Unis accorde la priorité à la nécessité de sécuriser une voie de communication essentielle pour ravitailler l'URSS en guerre. Roosevelt rassure malgré tout le Shah en indiquant que les Alliés n'ont aucune revendication territoriale sur son pays. S'il est vrai que la Grande-Bretagne n'a pas de visées expansionnistes il n'en est pas de même de Staline qui soutient alors la politique annexionnistes menée par Bagirov Jafar, le premier secrétaire du PC de l'Azerbaïdjan, sur les provinces du nord de l'Iran.

Repost 0
20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 07:01

8Le samedi 26 avril France Inter a diffusé une émission sur les Trois Rouges, la branche suisse du célèbre Orchestre rouge dirigé par Sandor Rado.

 

A retrouver et écouter en cliquant ici:

Sandor Rado

Sandor Rado

Repost 0
communismeetconflits - dans Espionnage Seconde Guerre mondiale Orchestre rouge
13 août 2014 3 13 /08 /août /2014 07:17
La bataille de la Vistule vue par la propagande polonaise.

La bataille de la Vistule vue par la propagande polonaise.

La bataille de Varsovie.

La prise de Varsovie par les soldats de l'armée rouge semble alors inéluctable. La seule solution pour sauver la capitale polonaise reste le lancement d'une large contre-offensive. Mais l'ensemble des forces polonaises est déjà sur le front et il n'est pas question pour les généraux de dégarnir le front sud face à Boudienny en faveur d'un front nord où le danger est pourtant plus pressant. Le gouvernement fait donc appels à la conscription et à l'engagement volontaire tout en pressant les Alliés de lui fournir un approvisionnement vital en armes et munitions.

 

Persuadé que les Polonais sont sur le point de s'effondrer, Toukhatchevski s'apprête à porter le coup de grâce. Pour cela il souhaite contourner les défenses nord de Varsovie et attaquer la ville en partant du nord-ouest. Les Soviétiques traversent la Vistule à Plock au nord de la capitale polonaise. Pendant ce temps la 16° Armée rouge avance sur Varsovie par l'est bien que son flanc sud ne soit protégé que par les 8 000 hommes du groupe Mozyr. Si la cavalerie de Budienny commence a quitté le front sud pour rejoindre les troupes de Toukhatchevski, ce dernier ne semble pas préoccuper à renforcer ce flanc sud dangereusement dégarni. Le gros des troupes soviétiques s'est trop avancé vers l'ouest au-delà de la Vistule négligeant de consolider sa jonction avec les troupes de Boudienny, liaison qui repose uniquement sur un groupe Mozyr qui ne compte que 8 000 hommes.

 

Dès la mi-juillet, Pilsudski a perçu les chances qu'il avait de percer le centre du front soviétique, là où se tient le groupe Mozyr au effectif bien faible. Pilsudski veut enfoncer ce centre puis progresser vers le nord dans un mouvement d'encerclement des forces de Toukhatchevski. Les risques associés à ce plan sont importants. Pour qu'il réussisse il faut pouvoir compter sur la résistance des troupes défendant Varsovie face au gros des forces soviétiques et surtout déterminer si les troupes du front sud pourront participer à l'assaut. Le problème qui se pose à Pilusdski est celui de la répartition de ses forces pour mener son opération à bien. Combien de troupes sont-elles nécessaire pour défendre Varsovie ? Combien peut-on retirer d'unité du front sud sans le mettre en péril ? Une fois ces arbitrages fait, restera-t-il suffisamment d'unités pour lancer avec une chance de succès l'attaque contre les Soviétiques ? Pilsudski décide finalement de ramener du front sud des unités afin de former une troupe de 20 000 hommes soit 5 divisions qui forment la 4° armée sous les ordres de Rydz-Smigly. Cette armée a pour mission d'attaquer par le sud et d'écraser le groupe Mozyr puis de se lancer en direction du nord dans un mouvement d'encerclement des troupes de Toukhatchevski. Dix divisions forment les 1° et 2° armées et doivent défendre Varsovie face à l'est. Cinq autre divisions, formant la 5° armée, sous les ordres de Sikorski, doivent défendre la capitale au nord autours de la forteresse Modlin. La réussite du plan nécessite que cette 5° armée tienne fermement ses positions sur la rivière Wrka au nord de Varsovie face aux éléments de pointe de l'armée rouge. Même la mission militaire Allié doute de l'efficacité du plan polonais et va jusqu'à recommander l'organisation d'une solide ligne de défense à l'ouest de Varsovie, signifiant ni plus ni moins l'abandon de la capitale.

 

Pour réussir son entreprise, Pilsudski peut compter sur la levée en masse que connaît son pays. L'armée passe ainsi de 150 000 hommes à 180 000 début août puis à plus de 300 000. Formées hâtivement, mal entraînées et sous-équipées, les nouvelles unités polonaises reçoivent un précieux renfort, celui de l'armée bleue du général Jozef Haller, formée de Polonais émigrés, qui arrive de France où elle s'est battue pendant le Grande Guerre. La mince flotte aérienne polonaise est également renforcée par une escadrille de pilotes volontaires américains, l'escadrille Kosciuzko. Pour parfaire la défense de Varsovie le gouvernement peut s'appuyer aussi sur un ensemble hétéroclite d'environ 80 000 volontaires ouvriers et paysans.

 

Le 13 août, la 3° armée rouge lance l'assaut final contre Varsovie. Les Soviétiques attaquent, percent les lignes polonaises et s'emparent de Radzymin, à 25 km de Varsovie. Les éléments les plus avancés peuvent déjà voir au loin les clochers de la ville. Au même moment la 4° armée rouge attaque par le nord sur la rivière Wkra. La situation devient désespérée pour les Polonais. Le général Haller demande alors à Pilsudski d'avancer son attaque de 24 heures, ce que ce dernier accepte, bien que les préparatifs ne soient pas totalement terminés. La 27° division d'infanterie de l'armée rouge atteint Izabelin à 12 km de Varsovie.

 

Les Polonais contre-attaquent pour reprendre Radzymin et après de dures combats au corps à corps ils reprennent la ville le 15 août. Pendant ce temps, le 5° armée de Sikorski attaque la 5° armée rouge au nord-ouest de Varsovie mais expose dangereusement son flanc. Pourtant les Soviétiques ne profitent pas de cette opportunité qui aurait pu être fatale aux Polonais. La cavalerie de Gayk Bzhishkyan au lieu d'attaquer le flanc gauche de Sikorski et de soutenir la 4° armée préfère en effet couper les lignes de chemin de fer plus à l'ouest. C'est là le résultat d'un manque de communication et de coopération entre les différents commandants soviétiques. Si cette faiblesse touche d'abord les unités de l'armée de Toukhatchevski, elle s'étend aussi à l'ensemble des troupes soviétiques. Ainsi Boudienny refuse que ses cavaliers qui stationnent alors près de Lvov montent vers le nord, ignorant ainsi les appels de Toukhatchevski, peut être sur les conseils de Staline. Ce dernier qui est alors commissaire politique du front sud-ouest veut se voir attribuer le mérite de la prise de Lvov. Sikorski profite ainsi de l'inaction des Soviétiques pour lancer une série de raids. Ces opérations offensives localisés et limités qui reposent sur l'utilisation de chars, de camions et de véhicules blindés permettent de créditer Sikorski d'avoir le premier utilisé la tactique de la guerre éclair. Il parvient ainsi par un coup de main à s'emparer du siège de l’état-major de la 4° armée rouge à Ciechanow s'emparant des plans et des chiffres.

 

Au sud, le 16 août, les cavaliers de Budienny traversent le Bug et progressent en direction de Lvov. Pour empêcher la prise de la ville, les appareils de la 3° division aérienne polonaise bombardent et mitraillent la colonne. Au prix de plus de 190 sorties et de prés de 9 tonnes de bombes, les aviateurs polonais parviennent à faire ralentir la progression des cavaliers, qui tombe même à seulement quelques kilomètres par jour, gagnant un temps précieux pour permettre aux troupes terrestres de se déployer au nord. Au centre la 1° armée polonaise commandée par le général Franciszek Latinik repousse l'assaut sur Varsovie de six divions soviétiques.

 

Le 16, Jozef Pilsudski lance sa contre-offensive. Les troupes polonaises de la 4° armée s'élancent à partir de la rivière Wieprz. Face à elles ne se trouve que le groupe Mozyr composé de la seule 57° division d'infanterie. Les Polonais parviennent à battre les premières lignes soviétiques puis parcourant prés de 120 km en trois jours, elles progressent en direction du nord sans rencontrer de résistance. Le groupe Mozyr en déroute, les Polonais se trouvent face au vide et exploitent au mieux la situation coupant les voies de ravitaillement de la 16° armée rouge.. La 1° division polonaise avance ainsi de plus de 250 km en 6 jours entre Lubartov et Byalistok et participe à deux batailles. Pour franchir les lignes soviétiques, la 4° armée polonaise, reçoit le soutien de 12 chars Renault de type FT-17. Elle parvient à atteindre Brest-Litovsk fermant la nasse où se retrouve la 16° armée rouge. Pendant que les troupes de Sikorski continuent à harceler les Soviétiques, Pilsudski qui suit l'avance de ses troupes dans un camion décide de pousser encore plus au nord.

 

Le 18 aout, Toukhatchevski, installé à Minsk, conscient que ses unités les plus avancées en territoire polonais risque d’être débordé, ordonne la retraite. Une retraite qu'il veut limiter afin de réorganiser son front, d'arrêter l’attaque polonaise puis de reprendre l'initiative. Mais la déroute a déjà commencé. La 5° armée de Sikorski brise le front soviétique à Nasielsk et met en déroute les 3° et 15° armées rouges. Elle avance alors rapidement vers le nord, utilisant des véhicules blindés, des chars et mêmes deux trains blindés, pour encercler la 4° armée rouge dans une véritable opération de guerre éclair. La cavalerie de Gayk Bzhishkyan et la 4° armée sont prises au piège. Malgré de sérieux accrochages avec les Polonais, les cavaliers et certaines unités de la 4° armée parviennent à se réfugier en Prusse orientale. Elles sont désarmées et internées par les autorités allemandes. Mais la majeure partie de la 4° armée rouge, incapable de s’échapper doit se rendre aux Polonais. Seule la 15° armée rouge tente de protéger la retraite. La défaite de cette armée le 19 puis le 20 août a pour résultat de faire cesser toute résistance sur le front nord-ouest. Le 24 aout la défaite soviétique est définitivement consommée. Sur 4 armées du front nord-ouest, les 4° et 15° ont été battu sur le champ de bataille, la 16° s'est désintégrée à Byalistok, seule la 3° a réussi à battre en retraite. Toukhatchevski abandonne 200 pièces d'artillerie, 1000 mitrailleuses, 10 000 véhicules de toutes sortes et plus de 66 000 prisonniers. Le total des pertes soviétiques se monte à prés de 100 000 hommes contre 4500 polonais tués et 21 000 blessés.

 

Les Polonais doivent encore conjurer la menace que fait peser la cavalerie de Budienny au sud. Le 27 aout, Pilsudski confie à Sikorski le commandement de la 3° armée avec pour mission d'écraser les cavaliers rouges. L'avant-garde de Sikorski, c'est à dire la 13° division d'infanterie et la 1° division de cavalerie commandée par Haller, affronte la cavalerie de Boudienny à Zamarc. Les lanciers à cheval polonais chargent et mettent en pièce les Soviétiques. Après un second engagement à Komarow, Budienny ordonne une action d’arrière-garde pour permettre la retraite et ainsi éviter l'anéantissement de son armée.

 

Pendant ce temps au nord Pilsudski poursuit les troupes de Toukhatchevski en retraite en Biélorussie. Sur le Niémen, les Polonais enfoncent à nouveau les lignes de défense soviétiques le 26 septembre et détruisent la 3° armée rouge avant de s'emparer de Grodno. Le 27 septembre ils affrontent encore les troupes soviétiques démoralisées sur la rivière Szczara. Ces dernières, à nouveau battu, doivent se replier sur Minsk. Lors de cette bataille du Niémen, les Russes ont perdus 160 canons et 50 000 prisonniers. L'armée rouge subit sa défaite la plus cuisante de son histoire. La guerre a fait plus de 150 000 morts coté soviétique et prés de 50 000 du coté polonais.

 

Un armistice est finalement signé le 12 octobre entre Polonais et Soviétiques. De longues négociations s'engagent pour mettre fin aux hostilités et déterminer le tracé de la frontière polono-russe. Le 18 mars 1921 le traité de Riga laisse à la Pologne un ensemble de territoire incluant régions ukrainiennes et biélorusses revendiquées par les Soviétiques. L'URSS devra attendre l’écrasement de la Pologne par l'Allemagne en septembre 1939 pour, conformément au protocole secret du pacte germano-soviétique, récupérer ses territoires.

 

 

Vite oublié en Occident la bataille de Varsovie a évité que le communisme ne s'étende en Europe sur les pas de l'armée rouge dès 1920. Il faudra attendre 1944 pour que le rêve de Lénine se réalise en partie, quand l'armée rouge occupera l'ensemble de l'Europe orientale. Sur le plan militaire, la guerre sovieto-polonaise a de quoi surprendre les observateurs étrangers. Après des années de guerre de tranchées nécessitant des sacrifices immenses pour des avancées dérisoires, ils assistent à une guerre de mouvement rapide où l'arme maitresse est la cavalerie. S'il n'est pas possible de parler de Blitzkrieg, cette guerre réhabilite les stratégies offensives et les attaques en profondeur. Toukhatchevski pourra s'appuyer sur son expérience de ce conflit pour développer son concept d'opération en profondeur qui s'exprimera pleinement lors des grandes offensives soviétiques de 1944-1945. Mal connue, la guerre qui opposa la Pologne et la Russie soviétique, et surtout la contre-attaque polonaise qui détruisit l'armée soviétique restent un chef d’œuvre de tactique.

 

Bibliographie

Norman Davies, White Eagle, Red Star: the Polish-Soviet War, 1919-20, Pimlico, 2003, (première édition: New York, St. Martin's Press, 1972.)

Thomas Fiddick « The 'Miracle of the Vistula': Soviet Policy versus Red Army Strategy », The Journal of Modern History, vol. 45, no. 4, 1973, pp. 626-643.

Thomas C. Fiddick, Russia's Retreat from Poland, 1920, Macmillan Press, 1990

Adam Zamoyski, Warsaw 1920. Lenin's failed Conquest of Europe, Harper Press, 2008.

Maria Pasztor, Frédéric Guelton, « La bataille de la Vistule, 1920 », Nouvelle Histoire Bataille, Cahiers du CEHD, n°9, 1999, pp. 223-250.

Frédéric Guelton, « La France et la guerre polono-bolchevique », Annales de l'Académie polonaise des Sciences- Centre scientifique de Paris, Vol 13, 2010, pp. 89-124.

Orlando Figes, La Révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d'un peuple, Éditions Denoël, 2007.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie

Présentation

  • : Communisme, violence, conflits
  • Communisme, violence, conflits
  • : Blog destiné à publier des articles et travaux historiques concernant les relations entre communisme et violence au XX°siècle. Ce blog est ouvert à ceux qui voudront publier articles, notes, annonces de publications, de colloques ou autres concernant ce champs d'étude historique.
  • Contact

L'autre coté de la colline

bannerfans 6509167

Rigueur historienne et clarté du propos. A ne pas manquer !

Recherche

Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")