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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 07:00

Le 11 septembre 1973, un coup d’État militaire renverse le président légitime du Chili, le socialiste Salvador Allende qui, ne voulant pas céder son pouvoir aux putschistes, préfère se suicider dans le palais de la Moneda. Une dictature militaire, dirigée par le général Augusto Pinochet, se met en place et entame une féroce répression contre les forces de gauche. Fort du soutien de l’armée, des classes dirigeantes et des agences de renseignements américaines, elle leur porte des coups sévères. Dès le coup d’État, la presque totalité des militants du MIR, le Mouvement de la gauche révolutionnaire, sont soit arrêtés, soit exécutés. Le PC chilien est également violemment réprimé. Selon les historiens, lors des premiers mois de la dictature, c’est environ 30 000 personnes qui sont tuées. La victime la plus célèbre reste le chanteur Victor Jara, brutalement assassiné dans le stade de Santiago transformé en camp de concentration. La terreur instaurée par la Junte stupéfie la gauche chilienne qui ne parvient pas à se mobiliser pour organiser la résistance.

Quelques militants de gauche parviennent néanmoins à se cacher ou à fuir le pays et commencent à réfléchir sur les moyens d’organiser la lutte anti-Pinochet. Dans l’impossibilité de mener une lutte politique pacifique, la question de l’adoption de la tactique de la guerre de guérilla se pose à eux rapidement.

La répression au Chili

La répression au Chili

Les communistes chiliens et la lutte armée.

À la suite du coup d’État de l’armée, d’âpres débats secouent le PC chilien où certains critiquent l’absence d’une politique militaire efficace du Parti avant le 11 septembre. Rapidement, les dirigeants du PC entament une révision de la ligne politique où la lutte armée devient une option légitime contre le régime de Pinochet. Dès 1974, apparaît également l’idée de se doter d’une organisation militaire, un bras armé du Parti. Mais il faut attendre une dizaine d’années avant que cette idée ne se concrétise. Ce délai s’explique d’abord par l’absence au Chili, contrairement à de nombreux autres pays d’Amérique latine, d’une tradition de guérillas. La géographie du pays, une large bande de terres étroites entre les Andes et le Pacifique dominée par de hauts plateaux, n’a jamais été propice à cette stratégie. L’absence d’une culture de la guérilla au sein de la gauche chilienne nécessite donc que les militants soient formés à ce type de guerre s’ils veulent remporter quelques succès.

De nombreux communistes chiliens ont trouvé refuge à Cuba où ils reçoivent un logement et un emploi mais où les autorités ne se lassent pas de leur répéter qu’ils doivent mener une lutte armée contre le régime de Pinochet plutôt que de rester en exil. Les Cubains n’hésitent pas non plus à accuser socialistes et communistes d’avoir été incapable d’organiser correctement la défense du gouvernement d’Allende. Alors que la direction du PC chilien envisage d’engager la lutte armée, en juillet 1974, Fidel Castro propose aux dirigeants communistes Volodia Teitelboim et Rodrigo Rojas Castro de donner une formation militaire à des militants des Jeunesses communistes, proposition qui est acceptée. Les militants choisis reçoivent alors une éducation militaire complète au sein de l’École militaire Camilo Cienfuegos et deviennent officiers au sein des Forces armées révolutionnaires cubaines. Cette formation dure une année et se déroule aussi bien dans des unités d’infanterie que d’artillerie tandis que certains se spécialisent dans la marine ou l’aviation. Quelques militants sont également envoyés en RDA et en Bulgarie pour y recevoir une instruction militaire. Les diplômés des écoles bulgares formeront plus tard la base des unités de guérilla les plus efficaces. Ainsi, sous l’égide de Castro, se développe peu à peu une véritable petite armée rouge chilienne.

À l’issue de ces différentes formations, les Cubains pensent néanmoins que les communistes chiliens n’ont pas encore la capacité d’affronter l’armée de Pinochet. Par conséquent, ils préfèrent les envoyer sur d’autres terrains de combat afin de les aguerrir. Beaucoup prennent alors la direction du Nicaragua afin de lutter aux côtés des sandinistes. Ils y sont d’un grand soutien dans le combat contre la dictature de Somoza en raison de leurs formations militaires et servent comme mitrailleurs, artilleurs anti-aériens ou comme commandants dans l’infanterie. À ce titre, ils participent à la plupart des batailles que livrent les sandinistes, notamment la prise de Managua. Après la victoire de 1979, ils sont nombreux à rester au Nicaragua pour servir au sein des forces armées de ce pays.

En septembre 1980, le secrétaire général du PC chilien, Luis Corvalan, déclare ouvertement que l’emploi de la lutte armée est légitime pour abattre le régime militaire et théorise la ligne du Parti sous le nom de politique de rébellion populaire de masse. À ce moment-là, la gauche radicale, notamment le MIR, s’est depuis longtemps lancé dans cette voie en organisant des attaques périodiques sur l’ensemble du territoire chilien. Rien qu’en 1975, près de 130 opérations de guérilla sont recensées, notamment contre des casernes et des dépôts militaires dans le but de s’emparer des armes qui s’y trouvent. Les bases de cette guérilla sont pour beaucoup installées dans les montagnes de l’Argentine voisine. Mais en 1976, à la suite du coup d’État à Buenos-Aires, elles sont détruites par des raids de l’aviation militaire argentine. Le MIR poursuit néanmoins ses actions de guérilla jusqu’à la fin des années 1980.

C’est durant l’année 1983 que le PC chilien organise son appareil militaire qui est baptisé Front patriotique Manuel Rodriguez (FPMR) en l’honneur d’un héros de la lutte pour l’indépendance contre les Espagnols. Guillermo Teillier, chef de la commission militaire du PC est chargé de superviser les actions de cette nouvelle organisation. Dès l’été, cinq commandants rentrent clandestinement au Chili afin de commencer l’organisation de la guérilla et d’en prendre la direction. La fourniture d’armes et d’argent est assurée par les services de renseignements cubains tandis que le noyau des structures de commandement sur le terrain est confié à des militants ayant reçu une formation militaire à Cuba et en Bulgarie ou s’étant battu aux côtés des Sandinistes, autrement dit ce sont des combattants expérimentés. Parmi eux se distingue Raul Pellegrin, sous-lieutenant dans l’armée cubaine et vétéran du Nicaragua, qui retourne clandestinement dans son pays natal en 1983 pour devenir le principal dirigeant du FPMR sous le nom de guerre de commandant José Miguel.

La lutte armée communiste contre Pinochet : le FPMR

Le FPMR en action

La première action du FPMR au Chili a lieu le 14 décembre 1983 avec le sabotage de la centrale électrique de Curico, privant d’électricité le centre du pays. Les modes d’action du FPMR sont ceux de la guérilla urbaine : attentats à la bombe, sabotage, attaque à main armée mais aussi l’organisation de rapt ou l’utilisation de véhicules piégés. La première opération ayant un retentissement national est l’enlèvement d’un journaliste du quotidien de droite La Nacion en décembre 1984. Entre décembre 1983 et octobre 1984, le FPMR réalise prés de 1 890 actions dont 1 138 attentats à la bombe, 229 sabotages, 163 attaques à main armée. Il engage des actions répétées contre les partis et mouvements d’extrême-droite ciblant les imprimeries de leurs journaux ainsi que leurs locaux. Les dirigeants du régime sont également des cibles privilégiées. Ainsi, en 1986, le colonel Mario Aberle Rivadeneira, chef du protocole à la garnison de Santiago est enlevé par le FPMR. Il est libéré trois jours plus tard sans qu’une rançon n’ait été demandé. En 1987, débutent les attaques contre les patrouilles de police tandis que sont également visées des cibles économiques notamment des entreprises américaines. À la fin de la décennie 1980, dans certaines provinces, des zones entières échappent peu à peu au contrôle des forces de l’ordre. Dans ces endroits, si de jour, les policiers et les militaires peuvent patrouiller, la nuit, ils préfèrent ne pas se montrer par crainte des attaques de la guérilla.

Dès sa création, le FPMR souhaite devenir le centre de ralliement de toutes les forces de gauche favorable à la lutte armée contre Pinochet. Dans ses rangs s’engagent donc des communistes, des socialistes et des militants d’extrême-gauche, les débats sur l’avenir du Chili après la chute de la dictature étant remis à plus tard. Le FPMR connaît une croissance rapide puisqu’en 1985, il rassemble environ 1 500 combattants réunis dans 500 groupes de combat. L’année 1986 marque son apogée avec de 3 000 à 4 000 militants et sympathisants contre les 1 000 à 2 000 des années précédentes. Le FPMR est fortement structuré comme il sied à toute organisation communiste avec des sympathisants, des militants, des chefs de détachements, des chefs de zone et des commandants, la majorité des cadres étant issus des Jeunesses communistes chiliennes.

Le financement et l’approvisionnement en matériel de l’organisation sont fournis par Cuba et les pays d’Europe de l’Est. Ainsi, en mai 1986, dans le port du petit village de Carrizal Bajo, les hommes du FPMR débarquent prés de 80 tonnes d’armement transportés jusque-là par les forces spéciales cubaines. Ces armes, de l’explosif C-4, des lance-roquettes RPG-7 et M72-Law et plus de 3 000 fusils d’assaut M-16, représentant une valeur de 30 millions de dollars, sont d’origines américaines en provenance du Vietnam. Si le déchargement d’une telle quantité passe au départ inaperçu, de nombreuses imprudences commises par des militants permettent aux forces de sécurités chiliennes de mettre la main sur cet impressionnant arsenal. Début août, près de 90 % de ce matériel est déjà tombé entre les mains des autorités.

Combattants du FPMR

Combattants du FPMR

L’année 1986 est aussi celle où le FPMR réalise une opération préparée depuis la fin 1984 sous le nom d’opération 20e siècle et qui vise, rien de moins qu’à assassiner le général Pinochet. Les armes utilisées sont celles débarquées à Carrizal Bajo et qui ont été distribué avant que la police ne découvre la plus grande partie des stocks. L’opération est menée pour la partie militaire par José Valenzuela Levi, commandant Ernesto, tandis que la logistique et la planification sont du ressort de Cecilia Magni, commandante Tamara.

Le 7 septembre 1986, Pinochet quitte sa résidence de vacances à El Melocoton pour rentrer à Santiago. Le convoi du dictateur est composé de cinq véhicules dont deux blindés et l’escorte, fortement armée, comprend des policiers et des militaires. Il est attaqué par une vingtaine de militants du FPMR armés de fusils M16 et de lance-roquettes M72 LAW. Pinochet, qui voyage dans l’un des deux véhicules blindés, sort indemne de l’attaque. Il doit la vie à une roquette qui a rebondi sur le toit de son véhicule plutôt que de frapper la carrosserie et à l’habileté de son chauffeur. Cinq gardes du corps du dictateur sont néanmoins tués lors de cette opération.

L'opération 20e siècle

L'opération 20e siècle

La rupture avec le PC chilien.

Malgré son statut formel de branche armée du Parti communiste, le FPMR se transforme peu à peu en organisation autonome. Cette situation est le résultat de la montée des divergences de plus en plus fortes entre le commandement du FPMR dont les vues sont plus radicales que celles des dirigeants en exil du PC chilien. Ces derniers constatent en 1987 que Pinochet tient toujours fermement le Chili et que les actions militaires des années précédentes n’ont rien changé à cette situation. Ils décident alors de modifier la ligne pour privilégier une sortie de la dictature par la voie politique et non plus seulement militaire.

Pinochet devant son véhicule après l'attentat du FPMR

Pinochet devant son véhicule après l'attentat du FPMR

Pour Raul Pellegrin, la position nouvelle prise par le PC signifie un abandon du travail militaire et la marginalisation du FPMR. La rupture scelle la création d’un FPMR autonome à laquelle adhérent des commandants formés à Cuba comme Vasili Carrilo et Galvarino Apablaza. Il commence alors à publier le journal El Rodriguista sous la direction d’Alex Voytovych. Le conflit entre le PC et le FPMR s’accompagne néanmoins d’une crise interne au sein de ce dernier. Quand la direction communiste appelle à dissoudre l’organisation militaire, des militants obéissent et déposent les armes pour fonder le Mouvement patriotique Manuel Rodriguez dirigé par le PC, un groupe qui, par la suite, se séparera néanmoins des communistes.

Outre cette crise interne, la répression qui suit la tentative d’attentat contre Pinochet affaibli le FPMR. De nombreux responsables sont abattus notamment lors de l’opération Albania où 12 militants sont assassinés dans divers endroits du pays le 15 juin 1987 par des policiers et des militaires. Le FPMR se lance alors dans une campagne visant des personnalités du régime comme le colonel Carlos Carreño, enlevé en septembre 1987, ou la tentative d’attentat contre le procureur Torres en mai 1988. Il s’engage également dans ce qu’il appelle une « guerre nationale patriotique » afin de soulever la population contre Pinochet. C’est au cours de cette campagne que Raul Pellegrin trouve la mort. Le 21 octobre 1988, en essayant d’échapper à un encerclement policier, des combattants du FPMR, dont Pellegrin, sont arrêtés. Son corps sera retrouvé deux jours plus tard dans une rivière. La direction du FPMR passe alors à Galvarino Apablaza, commandant Salvador.

Raul Pellegrin

Raul Pellegrin

Malgré la rupture avec le PC chilien, Cuba continue à soutenir financièrement et à assurer le ravitaillement en armes du FPMR. La Stasi participe également activement à l’aide apportée aux guérilleros. Raul Pellegrin se rend ainsi régulièrement en RDA où il rencontre des responsables est-allemands. Mais les fonds envoyés depuis Cuba sont généralement insuffisants pour financer l’ensemble des activités du FPMR qui complète ses besoins par une politique « d’expropriation » ou de rackets des entreprises afin de percevoir un impôt révolutionnaire.

Cecilia Magni, commandante Tamara

Cecilia Magni, commandante Tamara

La fin du FPMR.

À la fin des années 1980, la situation économique du Chili se détériore entraînant le développement de manifestations de masse. Le soutien américain au général Pinochet commence également à fléchir et Washington, en cette période de fin de Guerre froide, ne désire plus le maintien du dictateur. Face à la mise en cause de son pouvoir, Pinochet est poussé à organiser un référendum, le 5 août 1988, dont il espère qu’il sera un plébiscite en sa faveur. À sa grande surprise, la majorité des Chiliens vote contre le maintien de la dictature. Le vieux général se voit alors contraint d’entamer une procédure de transmission de pouvoirs à un gouvernement civil. Le 11 mars 1990, il démissionne de sa charge de chef de l’État.

Tract du FPMR

Tract du FPMR

La fin de la dictature et le retour de la démocratie au Chili ne signifient pourtant pas l’arrêt des opérations militaires du FPMR. Si ce dernier réduit l’intensité de ses actions, il continue à porter des coups. Il organise ainsi le rapt du fils du propriétaire d’un grand quotidien en septembre 1991. Surtout, le 1er avril 1991, le FPMR abat le sénateur Jaime Guzman. Cuba condamne cette action et cesse de soutenir l’organisation. Quant aux autorités chiliennes, elles forment une unité de renseignements pour combattre les groupes armés, notamment le FPMR. En 1992, cette unité, avec la collaboration d’anciens militants, appréhende les auteurs du rapt de septembre 1991. Durement frappé par ces arrestations, le FPMR cesse toute action pendant quelques années. Il refait parler de lui, le 30 décembre 1996 quand certains de ces militants, enfermés dans la prison de haute sécurité de Santiago, parviennent à s’en évader en utilisant un hélicoptère. Après cette action d’éclat, l’aventure militaire du FPMR cesse et finalement, en 1999, il est retiré de la liste des organisations terroristes par le Département d’État américain.

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communismeetconflits - dans Communisme chilien Chili Pinochet FPMR Guérilla
17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 07:00

L’Armée rouge bavaroise.

Sur la question militaire, le gouvernement de Toller n’a jamais réellement cherché à organiser une force armée bien que le 9 avril le Conseil central ait décidé de former une armée rouge. L’inactivité de l’USPD et des anarchistes dans ce domaine est l’objet de vives critiques de la part des communistes. Quand ces derniers prennent finalement le pouvoir, ils commencent donc à organiser des forces de sécurité, placées sous le commandement d’un jeune marin de 22 ans, Rudolf Egelhofer, arrivé à Munich avec une Division de matelot qui soutient depuis le début la révolution. Egelhofer originaire de Schwabing a servi durant la guerre comme matelot dans la Kriegsmarine. À la fin octobre 1918, il est l’un des meneurs de la révolte des marins de Kiel. Arrêté et condamné à mort, il n’est sauvé que par la victoire de la révolution de novembre. De retour en Bavière, il mobilise les soldats afin de soutenir la révolution.

La situation semble favorable pour créer rapidement une armée rouge puisque le pays compte de nombreux soldats démobilisés qui ne se sont pas encore réadaptés à la vie civile et forment un vivier de recrutement important aussi bien pour les mouvements nationalistes que révolutionnaires. Pourtant dans un premier temps les révolutionnaires bavarois se méfient de cette masse de démobilisés qui leur semblent politiquement peu sûre tandis que les communistes n’ont pas confiance dans le soutien des conseils de soldats. Anarchistes et communistes sont également plutôt favorables à la formation de détachements de gardes ouvriers, formés de prolétaires conscients, et destinés à être le socle de l’organisation de la défense du pouvoir soviétique. Mais cette solution montre rapidement ses limites, notamment sur le plan des effectifs. Egelhofer, responsable de la formation des troupes rouges, reconnaît également la nécessité de se doter d’une véritable structure militaire et de restaurer la traditionnelle discipline. Le choix entre une armée de milice et une armée traditionnelle, qui est l’objet de débats dans la Russie soviétique au début de 1918, se retrouve au moment où la Bavière soviétique est placée devant la nécessité de se doter d’un outil militaire.

Rudolf Egelhofer

Rudolf Egelhofer

Comme l’Armée rouge soviétique à ses débuts, son homonyme bavaroise est construite sur la base du volontariat. Si les démobilisés qui s’engagent ne font pas l’objet d’un contrôle particulier, les candidatures d’officiers sont quant à elles soumises à une inspection. Parmi les engagés se trouvent de nombreux soldats du régiment de la Garde et du premier régiment d’infanterie où sert d’ailleurs à ce moment-là le caporal Hitler. Mais l’essentiel des volontaires sont des soldats démobilisés au chômage alors que les ouvriers des grandes entreprises munichoises préfèrent rejoindre les rangs de la Garde rouge, la milice ouvrière, afin de ne pas perdre leur emploi. Ainsi l’armée rouge recrute surtout dans les secteurs les plus marginalisés de la population qui rejoignent ses rangs principalement pour les repas réguliers et la solde. Elle recrute également parmi les prisonniers de guerre de l’Entente présents en Bavière principalement des Italiens et des Russes. Les unités constituées par ces prisonniers se distinguent d’ailleurs par leur plus grande combativité et sont donc utilisées pour les opérations les plus importantes et difficiles. Rapidement l’armée rouge compte de 10 000 à 20 000 hommes équipés grâce aux stocks réquisitionnés dans les casernes.

La formation de l’armée rouge ne se fait pas non plus sans tension, notamment entre Egelhofer, le commandant de l’armée et Wilhelm Reichart le commissaire militaire de la République. Egelhofer, plus radical, souhaite en effet transformer l’armée en un outil offensif révolutionnaire tandis que Reichart est plus conservateur et espère attirer d’anciens officiers de l’armée impériale pour la construire et l’encadrer. Pour régler ce conflit, Egelhofer fait cerner le commissariat militaire par ses troupes. Il s’oppose à la présence de « spécialistes militaires » dans l’armée et refuse même que des socialistes, qu’il juge trop modéré, accèdent au commandement. Pour dénouer la crise, qui n’est pas sans rappeler celle que connaît le Parti bolchevik avec « l’opposition militaire, c’est le communiste Max Levien qui devient commissaire militaire.

La principale faiblesse de l’armée est son hétérogénéité. Si son épine dorsale est formée par des militants communistes, quelques prisonniers de guerre russes et des anciens du front, la majorité de la troupe est composée de jeunes marginaux de Munich désireux d’échapper au chômage et de s’assurer des conditions de vie plus supportable. Bien entendu, la combativité de ces volontaires attirés par la ration alimentaire est faible comme allait bientôt le montrer les combats pour la défense de la République. L’armée rouge souffre également de l’absence de chefs expérimentés. Que ce soit Egelohfer, Toller qui commande les troupes de Dachau ou son adjoint Gustav Klingelhöfer, aucun n’a jamais été officier. Seul Erich Wollenberg, le chef de l’état-major, a servi comme lieutenant dans l’armée impériale. Leur autorité sur la troupe est donc faible d’autant que les soldats n’hésitent pas à agir de leur propre initiative.

Détachement de l'Armée rouge bavaroise

Détachement de l'Armée rouge bavaroise

La chute de la République des Conseils.

À la mi-avril 1919, les adversaires de la République des Conseils se sont renforcés. Le premier ministre Hoffman a réussi à obtenir l’appui du ministre de la Guerre du Reich, le social-démocrate Gustav Noske, qui accepte l’envoi en Bavière d’unités régulières mais également de détachements de corps francs, c’est-à-dire des milices paramilitaires, l’ensemble représentant un total d’environ 35 000 hommes.

Face à la menace qui grandit, la Bavière rouge se mobilise. Tous les moyens de transport sont réquisitionnés, la levée en masse est proclamée et une zone de défense établie autour de Munich. Les bâtiments publics sont armés de mitrailleuses et de lance-mines et l’armée rouge mise sur le pied de guerre. Tandis que la Garde rouge reste à Munich pour maintenir l’ordre, les troupes quittent la ville sous les ordres de Toller et Egelhofer. Elles se rendent vers Freising et Dachau déjà occupés par les avant-gardes ennemies. Le 16 avril, les Rouges bombardent les positions contre-révolutionnaires qui ripostent. Sous les ordres de Toller, un bataillon de volontaires enfonce les lignes ennemies tandis que les ouvriers de Dachau se ruent sur les troupes d’Hoffmann qui sont désarmées et expulsées de la ville. Les 2 000 hommes de Toller occupent alors Dachau tandis que ce dernier fait libérer les prisonniers en espérant que, repentis, ils ne s’opposeront plus par les armes à la République des Conseils, une mansuétude dont ne feront pas preuve les corps francs victorieux.

La victoire à Dachau est célébrée comme un triomphe par les Rouges. C’est oublier que les forces gouvernementales se sont aventurées trop loin et trop vite, sous-estimant également la force véritable de l’armée rouge. Noske ordonne alors l’intervention de l’armée régulière. Berlin a longuement hésité avant d’envoyer l’armée en Bavière, craignant que l’arrivée de troupes venant de Prusse ne suscite l’hostilité de la population. Dorénavant, Noske décide de pacifier l’ensemble de l’Allemagne par les armes. Pour que l’attaque contre la République des Conseils n’apparaisse pas comme une agression extérieure, l’opération est confiée à des corps francs bavarois commandés par un natif du pays, Franz von Epp. Ce dernier est un soldat de métier qui a participé en Chine à la répression de la révolte des Boxers en 1900-1901. En 1904, il part dans la colonie du Sud-Ouest africain où il commande le 1er régiment d’infanterie de la Garde impériale qui prend part à la répression du soulèvement des Hereros. De retour en Allemagne, il sert dans l’armée bavaroise et durant la Première Guerre mondiale, il commande un régiment d’infanterie sur le front occidental, puis en Serbie avant de revenir en France participer à la bataille de Verdun. Au début de 1919, von Epp forme un corps-francs bavarois pour défendre les frontières orientales avant de s’installer au Wurtemberg pour préparer l’assaut contre la Bavière des Conseils.

Soldats rouges

Soldats rouges

Le 27 avril, partant d’Augsbourg, les forces gouvernementales atteignent le Lech et se déploie en demi-cercle à l’ouest de Munich. Des contingents se concentrent au même moment en Thuringe en bordure de la frontière sud de la Bavière qui est franchie le 28. Face au 30 000 combattants rassemblés par Noske, l’armée rouge bavaroise comprend théoriquement entre 50 000 à 60 000 hommes. Mais sur cet effectif, Egelhofer ne peut véritablement compter que sur 12 000 soldats éprouvés. Il établit une ceinture de défense autours de Munich qui s’appuie au nord sur Freising et Dachau, sur la Würm à l’ouest et sur Starnberg et Rosenheim au sud.

Le plan de Noske vise à encercler la capitale bavaroise et à resserrer peu à peu l’étau. Malgré la défense acharnée des Rouges, le 29 avril, les gouvernementaux prennent Freising, Erding, Wasserburg et Gars. Le même jour, Starnberg, défendue par 200 soldats rouges et 150 gardes rouges, est capturée après de violents combats par les militaires qui arrêtent 21 communistes, fusillés sur place. Le 30, les troupes de Noske sont à 15 km de Munich. Seule Dachau tient encore et riposte par un feu roulant. Mais bientôt, manquant de munitions, la ville est prise d’assaut par les corps-francs. Au soir du 30, les gouvernementaux sont aux portes de la capitale après avoir pris le contrôle du sud de la Bavière.

Combattants de la République des Conseils

Combattants de la République des Conseils

Les combats de rue pour la prise de Munich commencent le 1er mai. Pour conjurer l’inéluctable, les communistes organisent une terreur rouge et fusillent 10 otages dont des membres de la Société de Thulé ce qui n’empêche pas l’effondrement du pouvoir des Conseils. Des groupes d’anciens officiers et d’étudiants s’emparent de bâtiments publics alors que les soldats de Noske entrent dans la ville. Si le quartier des ministères est occupé sans combat, des affrontements sanglants se déroulent dans les quartiers nord et est. La bataille dure longtemps autour de la gare et du Palais de Justice. Le 2 mai, des combats sporadiques ont encore lieu et le quartier général des révolutionnaires est nettoyé aux lance-flammes. Le 3 mai, le dernier bastion des Rouges, Rosenheim, un nœud de communication important entre Munich, Salzbourg et Innsbruck,.est emporté par les troupes de Noske.

 

Le temps de la répression.

Les contre-révolutionnaires, afin de gagner le soutien de la population rurale, ont fait circuler l’idée que le pouvoir à Munich était détenu par des communistes russes et des Juifs. Cette rhétorique anticommuniste et antisémite est indissolublement liée aux actions de répression qui touchent la Bavière avec l’arrivée des corps francs. Ces derniers, qui comptent dans leurs rangs de nombreux militants et sympathisants de l’extrême-droite, sont les agents d’une répression particulièrement brutale qui fait environ 550 victimes, principalement des militants communistes mais également des « civils » surtout des Juifs. Ainsi le 2 mai 1919, les corps-francs arrêtent et assassinent sauvagement Landauer qui, s’il a joué un rôle important dans les premiers temps de la République des Conseils, s’est retiré de la politique avec la prise de pouvoir par les communistes.

Corps francs à Munich

Corps francs à Munich

La cruauté des corps-francs à Munich et en Bavière du Sud s’appuie également sur la fracture confessionnelle qui traverse le pays. La plupart des combattants des corps-francs sont en effet issus du nord de la Bavière majoritairement protestante. Ils traitent donc durement les catholiques, dont beaucoup ont soutenu la gauche. Ainsi, ce sont eux qui font irruption dans un café de Munich où se réunissent une trentaine de catholiques de la paroisse Saint-Joseph qui sont immédiatement fusillés. Environ 600 combattants rouges sont morts au combat et 400 en raison de la répression dont 55 prisonniers de guerre russes fusillés dans une gravière de Gräfelfing. Prés de 2 200 personnes sont arrêtés pour activité révolutionnaire. Il est possible que parmi eux se soit retrouvé Hitler, membre d’un conseil de soldats.

Leviné est quant à lui capturé, jugé et fusillé le 5 juillet 1919. Le 5 juin, Erich Mühsam est appréhendé et condamné à 15 ans de prison. Ernst Toller parvient à prendre la fuite et vit caché durant les semaines où la répression est la plus féroce. Lorsqu’il est finalement arrêté, en juin, il n’est condamné qu’à 5 ans de prison. Max Levien, le commissaire militaire de la République et l’un de ses principaux dirigeants réussit à fuir la Bavière.

Un soldat rouge capturé

Un soldat rouge capturé

Si Laudauer et Leviné trouvent la mort durant la répression qui suit la fin de la République des Conseils, le sort de leurs camarades n’en sera pas moins tragique. Mühsam profite d’une amnistie en 1924 pour retrouver la liberté et reprendre sa carrière d’écrivain. En 1933, il est arrêté par les nazis et se retrouve dans le camp de concentration de Sonnenbourg puis dans celui d’Oranienburg. Soumis à des mauvais traitements et à la torture, il est finalement assassiné le 10 juillet 1934. Ernst Toller parvient à échapper à la Gestapo et trouve refuge en Suisse, puis en France et en Grande-Bretagne avant d’arriver aux États-Unis. Il se montre particulièrement actif dans l’organisation de l’aide aux républicains espagnols. La victoire des nationalistes le plonge donc dans une profonde dépression et il se donne la mort à New-York le 22 mai 1939, le jour où les troupes de Franco défilent dans Madrid. Max Levien qui a fui la Bavière après la chute de la République des Conseils trouve refuge en URSS où il travaille au sein de l’Université de Moscou. Le 17 juin 1937, il est fusillé suite au verdict du collège militaire de la Cour suprême de l’URSS qui l’a reconnu coupable d’activités antisoviétiques.


 

Bibliographie :

Erich Mühsam, La République des conseils de Bavière, La Digitale-Spartacus, 1999.

Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005.

Allan Mitchell, Revolution in Bavaria, 1918-1919: The Eisner Regime and the Soviet Republic. Princeton University Press, 1965.

Ralf Höller, Der Anfang, der ein Ende war. Die Revolution in Bayern 1918/19, Aufbau Taschenbuch, 1999.

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 07:38

L’Europe tremble sur ses bases en 1919, une année qui voit se multiplier les tentatives d’étendre la révolution soviétique en Europe occidentale. L’épicentre de ces bouleversements se trouve en Europe centrale, sur les territoires des Empires qui s’effondrent sous le poids de leur défaite dans le conflit mondial et de la crise politique et sociale qui en découlent. De Budapest à Munich, de Vienne à Berlin, les diverses tentatives d’instaurer des pouvoirs soviétiques se terminent néanmoins par des échecs qui marquent profondément l’histoire du mouvement révolutionnaire tout en écrivant quelques-unes de ses pages les plus tragiques.


 

La révolution en Bavière.

En Allemagne, où l’unité nationale ne date que de 1871, la défaite militaire du IIe Reich réveille les forces centrifuges, notamment dans les régions où les particularismes locaux sont restés vivaces. En Bavière, une région qui a conservé sa monarchie et une armée propre sous le IIe Reich, l’aspiration révolutionnaire se greffe à une montée du séparatisme. À Munich, ces tendances fragilisent la dynastie royale des Wittelsbach. Le roi Louis III, considéré comme un monarque libéral depuis qu’il a soutenu, en 1906, l’instauration du suffrage universel, doit affronter des manifestations de masse en novembre 1918. Avec la défaite, la population lui reproche en effet d’avoir suivi la Prusse dans la guerre sans prendre en compte les intérêts de la Bavière.

Manifestation à Munich en novembre 1918

Manifestation à Munich en novembre 1918

Lors de la grande manifestation du 7 novembre, sous la conduite du dirigeant du Parti social-démocrate indépendant (USPD) Kurt Eisner, les soldats rejoignent les manifestants, s’emparent de l’École militaire, de postes de police, de la prison et arrêtent des officiers. Le soir même le premier conseil d’ouvriers et de soldats est formé. Dans la nuit du 8 novembre, Eisner, leader de l’insurrection, annonce devant le conseil des ouvriers et soldats de Munich la déposition de Louis III et la fin de la monarchie en Bavière. Des conseils apparaissent alors dans l’ensemble des villes bavaroises, à Passau, Augsbourg, Rosenheim ou Nuremberg tandis que le drapeau rouge flotte sur la Frauenkirche, la plus haute cathédrale de Munich. La révolution se réalise sans effusion de sang.

La république ainsi proclamée se dote d’un gouvernement provisoire dirigé par Eisner qui prend également la direction des Affaires étrangères. Dans le même temps a été formé un Conseil central des soldats de Bavière. Si ce dernier est loin de partager les positions du gouvernement d’Eisner, il représente les nombreux conseils de soldats qui se sont multipliés dans le pays. Ces derniers qui représentent une force réelle capable de s’emparer du pouvoir, jouissent d’une grande influence et l’USPD comme les communistes sont contraints de prendre des décisions qui répondent aux aspirations de la masse des soldats. Au sein de l’armée, les conseils deviennent la principale structure du pouvoir et supplantent la hiérarchie traditionnelle. Eisner doit donc composer avec eux mais également avec les modérés du Parti social-démocrate (SPD) dirigés par le ministre de l’Intérieur, Erhard Auer. Ce dernier, hostile au pouvoir des conseils et favorable à l’instauration d’un régime parlementaire, propose la création d’une Garde civique où pourraient s’engager d’anciens officiers.

L’aile radicale des révolutionnaires, les anarchistes et les communistes, souhaite quant à elle que l’ensemble des pouvoirs soit transmis aux conseils sur le modèle soviétique. Le 7 janvier 1919, pour appuyer cette revendication, 4 000 chômeurs descendent dans la rue et essayent de prendre d’assaut le siège du ministère du Travail. Lors de ces incidents, trois personnes sont tuées et huit blessés. Eisner, qui n’est pas favorable à l’instauration d’un régime de type soviétique, demande l’arrestation des instigateurs de la manifestation, c’est-à-dire le communiste Leviné et l’anarchiste Mühsam. Leurs partisans descendent alors dans la rue et obtiennent leur libération.

Kurt Eisner

Kurt Eisner

Malgré l’activisme des révolutionnaires, lors des élections au Landtag bavarois du 12 janvier 1919, c’est le Parti populaire bavarois qui arrive en tête des suffrages, suivi par le SPD tandis que l’USPD d’Eisner ne recueille que 2,5 % des voix et 3 sièges. Les communistes ont, quant à eux, boycotté le scrutin. Le 21 février, après avoir donné sa démission du gouvernement suite à sa cuisante défaite électorale, Eisner sort du Landtag pour être abattu dans la rue par le comte Anton von Arco-Valley, un aristocrate monarchiste membre de la Société de Thulé. En tant que Prussien, intellectuel, juif et socialiste, Eisner est depuis longtemps la cible de la presse et des milieux de droite, où se distingue la Société de Thulé. Cette dernière est devenue l’un des centres de la contre-révolution en Bavière. Elle forme même une cellule militaire deux jours seulement après la proclamation de la République et se dote, le 5 janvier, d’une vitrine politique, le DAP (Parti ouvrier allemand) dirigé par Anton Drexler qui deviendra en 1920 le NSDAP, le Parti nazi.

Le meurtre d’Eisner provoque la stupéfaction et la colère qui se transforment vite en émeutes. Le Landtag est pris d’assaut et Auer, jugé responsable du meurtre d’Eisner est grièvement blessé par un militant communiste alors qu’il se trouve à la tribune. Les funérailles d’Eisner, le 26 février, sont l’occasion de grandes manifestations dans tout le pays et entament une phase plus radicale de la révolution. Le 22 février, les conseils de Munich ont formé un Conseil central des conseils, dirigé par l’USPD Niekisch, le futur théoricien du national-bolchevisme, qui demande au Landtag de proclamer l’instauration du pouvoir soviétique, proposition qui est rejetée. Les députés bavarois nomment néanmoins à la tête du gouvernement le social-démocrate Hoffmann dont les pouvoirs sont de plus en plus réduits face au chaos qui s’empare du pays.

Le 4 avril, les conseils d’Augsbourg demandent l’instauration d’une république des conseils et lancent une grève générale qui fait tache d’huile les jours suivants dans de nombreuses autres villes. Finalement, le 7 avril, le conseil central de Munich annonce la déposition du gouvernement Hoffmann et proclame la République des Conseils. Quand le Landtag est dispersé par les soldats révolutionnaires de la garnison, Hoffmann est contraint de se réfugier à Bamberg avec un contre-gouvernement socialiste avant de demander l’aide de Berlin. La Bavière soviétique peut alors prendre pour modèle la Hongrie voisine où le 20 mars a été proclamé une République soviétique. Certains se prêtent même à rêver d’une alliance entre la Russie, la Hongrie et la Bavière rouge, prélude à l’extension de la révolution socialiste en Europe centrale et occidentale.

Ernst Toller

Ernst Toller

Du gouvernement Toller à la prise du pouvoir par les communistes.

Le premier président de la République des Conseils est un poète de 25 ans, Ernst Toller. Originaire de Prusse, il se porte volontaire pour le front en 1914. L’expérience de la guerre change de façon spectaculaire les idées du jeune homme. Après 13 mois au front, il devient un pacifiste convaincu. Malade, il est démobilisé et rejoint Berlin avant de s’inscrire à l’Université d’Heidelberg où il fonde un cercle pacifiste. Surveillé par la police, le cercle est dispersé, ses membres expulsés de l’Université et envoyés au front. Toller qui est démobilisé se retrouve dans une prison militaire. Libéré, il se rend à Munich où il fait la connaissance du militant pacifiste, Kurt Eisner. De nouveau emprisonné, Toller ne retourne en Bavière qu’après la fin de la guerre. Après le meurtre d’Eisner, il prend une part active à l’agitation populaire et devient le chef de la République des Conseils.

Toller s’entoure d’intellectuels dont deux militants anarchistes, Gustav Landauer et Erich Mühsam. Le premier a fait des études de philosophie et de philologie à Heidelberg et Berlin où il a commencé à s’intéresser aux idées libertaires en étudiant Proudhon et Kropotkine. Pour ses écrits anarchistes il est emprisonné en 1893 puis en 1899. C’est en tant que savant et spécialiste de l’histoire de la Révolution française qu’il est appelé comme délégué populaire à l’Éducation de la Bavière soviétique. Mühsam est quant à lui un poète et dramaturge d’extrême gauche. Il a fréquenté dans sa jeunesse la bohème littéraire et artistique d’inspiration libertaire où il fait la rencontre de Landauer. Au début de la guerre, il prend des positions nationalistes mais sous l’influence de ses amis anarchistes il devient un farouche opposant au conflit. En raison de ces activités pacifistes, il est emprisonné en avril 1918 et ne retrouve sa liberté qu’en novembre pour rejoindre Munich. Ces trois intellectuels, Toller, Landauer et Mühsam, forment l’ossature du gouvernement des Conseils du 6 au 12 avril.

Jusqu’au 12 avril, la République des Conseils est caractérisée par le rôle dominant de l’USPD ainsi que par la participation active des anarchistes. Les communistes restent en retrait et n’hésitent pas d’ailleurs à entraver l’activité des forces qui la dirigent. Ce n’est que face à l’impéritie du gouvernement Toller et au risque de renversement du régime qu’ils se décident à y prendre une position dominante. Dans la nuit du 11 au 12 avril, les soldats de la garnison et les gardes républicains ralliés à Hoffmann s’emparent des principaux points de Munich. Mais le 12, les ouvriers révolutionnaires alliés aux Gardes rouges reprennent par les armes le contrôle de la ville. Les conseils se réunissent alors pour élire un nouveau gouvernement révolutionnaire où les communistes détiennent tous les pouvoirs.

Erich Mühsam

Erich Mühsam

Bien qu’ils n’aient pas demandé l’accord de la direction du PC allemand avant de s’emparer du pouvoir, les communistes peuvent s’appuyer sur les conseils que Lénine leur a fait transmettre par télégramme. L’une des premières instructions du dirigeant de la Révolution russe est de désarmer la bourgeoisie pour armer le prolétariat, de nationaliser les banques et de prendre des otages parmi la bourgeoisie. Ce que font les communistes bavarois en demandant à la population de remettre ses armes, en supprimant les journaux hostiles aux Conseils et en prenant des otages dont certains membres de la Société de Thulé.

Le principal dirigeant de la République des Conseils sous contrôle communiste est Eugen Leviné. Ce dernier est né en 1883 à Saint-Pétersbourg dans une famille de marchands juifs. À la mort de son père, sa mère s’installe avec lui à Wiesbaden. Leviné fait des études universitaires de droit où il rencontre de nombreux révolutionnaires russes en exil. Il se rend alors en Russie et participe à la révolution de 1905 dans les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. De retour en Allemagne, il adhère au SPD avant de servir comme traducteur dans l’armée allemande durant la guerre et de rejoindre le KPD. Le bras de droit de Leviné est Max Levien. Ce dernier est né à Moscou en 1885 dans une famille de riches commerçants allemands. Après des études universitaires en Allemagne, il retourne en Russie où il participe à la Révolution de 1905 dans les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. Arrêté par les autorités tsaristes et emprisonné, il part en exil en Suisse à sa libération où il établit des contacts avec les sociaux-démocrates russes notamment Lénine. Durant la guerre, il sert dans la garde royale bavaroise avant de rejoindre en novembre 1918 les spartakistes et de participer au congrès de fondation du Parti communiste allemand comme délégué de la section de Munich.

Eugen Leviné

Eugen Leviné

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 07:40

Catherine Merridale, Lénine, 1917 : le train de la révolution, Payot, 2017.

Le voyage de Lénine

Le 9 avril 1917, au milieu d’une Europe en guerre, un exilé russe, accompagné de son épouse et de trente camarades, monte dans un train à Zurich pour un voyage à travers le continent qui va rapidement entrer dans l’Histoire. Dans son livre, Catherine Merridale offre une description détaillée de ce célèbre voyage en train de Zurich à Petrograd. Il y a déjà bien longtemps que l’on sait que, contrairement à la légende, le wagon de Lénine ne fut pas plombé. Il s’agissait plus simplement de quelques wagons aux portes verrouillées même si le leader bolchevik a demandé un statut d’extraterritorialité pour les compartiments dévolus aux exilés de retour en Russie.

 

Des militaires allemands se trouvent néanmoins dans le wagon de queue mais Lénine prend soin de faire tracer une ligne à la craie qu’il leur interdit de franchir. Il n’hésite pas non plus à régenter la vie de ses compagnons, installant un système de ticket afin que les fumeurs puissent utiliser les toilettes, pour fumer, interdisant les chants et les discussions bruyantes durant certaines heures. Rapidement le lecteur se trouve ainsi plongé au cœur de l’atmosphère étouffante de ce train qui traverse d’abord une Allemagne qui lutte pour sa survie, puis la Suède et la Finlande.

 

Catherine Merridale ne manque pas de replacer le voyage de Lénine dans son contexte historique, la Révolution russe, dont elle retrace longuement les péripéties. Elle fait également plonger le lecteur dans les intrigues qui suivent la chute de la monarchie et dont l’enjeu est le destin de la Russie révolutionnaire et plus largement celui de la guerre mondiale. Si le rôle de Parvus, à la fois révolutionnaire et agent allemand amassant des fortunes, dans ce jeu d’intrigue est bien connu, l’auteur s’intéresse aussi aux multiples agents et espions qui cherchent à la fois à comprendre les événements russes et à en profiter.

 

Le voyage de Lénine s’insère en effet dans ce jeu à l’échelle internationale où l’Allemagne cherche à profiter des troubles russes pour prendre l’avantage dans la guerre. Le gouvernement du Reich n’accepte le passage de Lénine à travers l’Allemagne que dans l’unique but que le retour du chef bolchevik à Pétrograd provoque un chaos suffisant pour faire sortir la Russie du conflit. À ce moment-là, l’Allemagne pourra concentrer toutes ses forces sur le front occidental pour forcer la décision contre les Français et les Britanniques.

 

Le pari allemand est risqué mais il réussit au-delà de toute espérance au point de se retourner contre ses inspirateurs. Arrivé en Russie, Lénine, par sa force de persuasion et sa volonté implacable, reprend la direction d’un parti bolchevik prêt jusque-là à collaborer avec le gouvernement provisoire et le convainc de la nécessité de prendre le pouvoir. La traversée de l’Europe par Lénine et ses compagnons apparaît ainsi comme le prélude au détournement du cours de la Révolution russe et au bouleversement majeur que représente l’instauration du premier État communiste au monde.

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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 07:42

Alexandre Jevakhoff, La Guerre civile russe, 1917-1922, Perrin, 2017.

Les Rouges contre les Blancs

Mal connue et parent pauvre de l’historiographie française concernant l’histoire de la Russie et de l’URSS, la guerre civile russe est pourtant un moment essentiel de l’histoire du 20e siècle. Le livre d’Alexandre Jevakhoff vient donc à point pour combler cette lacune d’autant que le pari est particulièrement risqué. En effet, outre que cet événement se déploie sur l’étendue immense de l’ancien Empire tsariste, de Vladivostok à Helsinki, de Samarcande à Varsovie, il met aux prises une quantité impressionnante d’acteurs politiques et sociaux : bolcheviks, socialistes-révolutionnaires, libéraux, monarchistes, Russes, Ukrainiens, Caucasiens, Baltes, Sibériens, nobles, bourgeois, paysans, ouvriers mais aussi Allemands, Français, Britanniques, Américains, Japonais. Les diverses interactions entre ces acteurs et cela sur un territoire démesuré font de la guerre civile un conflit particulièrement complexe à déchiffrer, à analyser et à mettre en récit.

Il serait donc facile de critiquer le travail d’Alexandre Jevakhoff pour lui reprocher d’avoir négligé tel ou tel aspect de la guerre civile russe. Il parle peu en effet des nationalismes qui désagrègent l’Empire russe, de la guerre civile dans le Caucase, en Asie centrale ou en Extrême-Orient, des révoltes paysannes. Les amateurs d’histoire militaire seront déçus car si l’auteur retrace dans ses grandes lignes l’évolution des principaux fronts de la guerre civile, il dit peu de choses sur l’organisation des armées, leurs tactiques, les combats, les batailles.

Malgré ces absences, ou plutôt grâce à elles, Alexandre Jevakhoff essaye de répondre à une question, qu’il ne pose jamais clairement mais qui forme le fil rouge de son livre : comment les bolcheviks, minoritaires en Russie aussi bien en février qu’en octobre 1917, réussissent-ils finalement à l’emporter contre une impressionnante série d’adversaires ? Comme le montre l’auteur, les partisans de Lénine font preuves d’un grand pragmatisme, n’hésitant pas à jouer la carte allemande ou alliée suivant les circonstances alors que les blancs refusent fermement toute aide germanique ainsi qu’une alliance avec les nationalités de l’ancien Empire au nom de la Russie une et indivisible.

Surtout les bolcheviks comprennent qu’une guerre civile ne se conduit pas comme une guerre classique et que l’objectif principal est de conquérir le soutien de la population. Une conquête qui se fait soit par la contrainte au travers de la répression et de la terreur rouge, soit par une propagande habile et massive. Sur ces points, les blancs ne se montrent pas à la hauteur, incapables de réprimer les rébellions et les infiltrations rouges et de fournir des réponses claires aux aspirations populaires qui ont conduit à la Révolution. Ils se retrouvent ainsi isolés, fragilisés comme le montre leur difficultés à enrôler la population dans leurs armées. Dans cette situation une aide extérieure s’avère indispensable. Mais dans ce domaine, les blancs se heurtent à la pusillanimité des Alliés, à leurs divisions, à leurs ambitions et querelles respectives. Au final, ce soutien s’avère décevant, à l’exception de celui des Tchécoslovaques qui forment l’ossature des armées blanches en Sibérie et dans l’Oural, et en tout cas incapable de donner l’avantage aux blancs.

S’appuyant sur une importante documentation, bien que curieusement il manque dans la bibliographie certains travaux anglo-saxons importants, et sur des fonds d’archives russes et occidentales, le livre d’Alexandre Jevakhoff retrace, dans un style clair et fluide, les grandes lignes de forces et les grandes étapes de la guerre civile russe. Même si, à notre goût, l’auteur fait un peu trop la part belle dans son récit aux blancs, un biais peut-être lié à sa documentation, ou aux intrigues personnelles, notamment autour des agents alliés en Russie, son ouvrage permet une meilleure connaissance de la guerre civile russe auprès d’un vaste public et, à ce titre, mérite toute l’attention de la part de ceux qui souhaitent découvrir ce moment essentiel de l’histoire russe contemporaine.

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 07:40

Pascale Nivelle, Histoire du Petit Livre rouge, Tallandier, 2016.

Le missel rouge du maoïsme

Le Petit Livre rouge, ou plutôt les Citations du président Mao selon son titre exact, est certainement l’une des opérations de propagande la plus gigantesque et la mieux réussie du 20e siècle. Pascal Nivelle, ancienne correspondante de « Libération » en Chine, raconte dans un livre plein d’humour l’histoire de ce livre de poche à la couverture plastifiée écarlate, cauchemar de millions de Chinois et missel des petits bourgeois révolutionnaires européens notamment français.

La genèse du Petit Livre rouge a lieu au siège du Quotidien de Tianjin en 1961 quand une documentaliste décide de compiler quelques citations du président Mao afin d’avoir en réserve des paroles du Grand Timonier à publier dans le journal. L’idée et le petit carnet rédigé par cette documentaliste parviennent un jour au directeur du journal de l’Armée populaire de libération qui décide d’enrichir le pensum de sa collègue. L’intérêt de ce militaire pour les paroles de Mao n’est pas innocent. Le président, mis sur la touche après l’échec du Grand Bond en avant, a en effet décidé de reprendre les commandes et d’écarter ses rivaux. Pour cela il souhaite s’appuyer sur l’armée dirigée par son fidèle Lin Biao. La compilation de ces formules mise au point par les militaires plaît à Mao qui décide de la faire publier. La première version sort en 1964 avec une préface de Lin Biao, destinée exclusivement aux soldats. Devant le succès que rencontre le livre, de nouvelles versions sont édités et la diffusion s’élargit à l’ensemble de la population chinoise. Muni d’une couverture rouge en plastique, le Petit Livre rouge est alors diffusé à des millions d’exemplaires dans toutes les provinces du pays. Avec le lancement de la Révolution culturelle en 1966, il devient l’objet d’un véritable culte. Brandi en toutes circonstances comme un talisman, il est lu et récité en boucle avec ferveur par des adolescents qui forment la majorité des Gardes rouges et qui pensent avoir trouvé dans cette lecture les clefs pour révolutionner un pays qui ne leur laisse pas de place.

Très vite, le Petit Livre rouge s’internationalise et devient un objet de fascination pour une frange des intellectuels et de la jeunesse contestataire occidentale qui s’entichent d’une Chine qui leur apparaît plus révolutionnaire et plus dynamique que l’URSS de Brejnev. La Chine est alors à la mode, notamment en France entre le col mao, la chanson de Nino Ferrer « Mao et moa » et « La Chinoise » de Godard. Le maoïsme et son bréviaire en plastique écarlate enflamment les esprits à l’École normale supérieure, à la Sorbonne ou à Saint-Germain des Prés plus sûrement qu’à Billancourt. Les voix isolées qui, comme celle du sinologue belge Simon Leys, essayent de montrer que derrière le Petit Livre rouge se cache une féroce lutte au cœur du pouvoir chinois, accompagnée de persécutions et de crimes causant la mort de centaines de milliers de personnes, sont condamnées et ostracisées.

La mort, en septembre 1971, de Lin Biao, signe le déclin du Petit Livre rouge. Le maréchal a trahi Mao et l’opprobre qui s’abat sur sa mémoire rejaillit sur l’ouvrage dont il fut le concepteur. Les Chinois veulent également tourner la page éprouvante de la Révolution culturelle. En France, la vague maoïste dure encore quelques années avant que ses adeptes ne jettent aux orties leurs idoles de jeunesse pour ne conserver qu’un silence, bien souvent honteux, sur leur passé rouge. Il est vrai que nombre d’entre eux se sont intégrés « comme des poissons dans l’eau » à la société libérale, n’hésitant pas à dénoncer le passé trouble de leurs adversaires.

Le livre de Pascale Nivelle alterne donc entre tragédie et ridicule pour raconter l’histoire d’un livre hors-norme, non pas comme chef-d’œuvre de réflexion ou de littérature, mais comme l’un des plus efficaces instruments de propagande maoïste. Cet évangile selon Mao qui marqua une époque méritait bien un livre que les lecteurs prendront plaisir à découvrir tant il nous replonge dans un passé oublié et pourtant pas si lointain.

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communismeetconflits - dans Communisme chinois Mao Zedong Maoïsme
7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 07:36

Géo Histoire, n° 31, « 1917. La Révolution russe »

Panorama de la Révolution russe

Le magazine Géo Histoire consacre l’essentiel de son dernier numéro au centenaire de la Révolution russe. Sur environ 120 pages, ils retracent les événements qui jalonnent cette année, ses conséquences et sa mémoire. Un très bon entretien avec Marc Ferro, très sollicité en ce moment, permet de retracer le cours des événements entre la révolution de février et celle d’octobre. Là encore, l’historien démontre la surprise que représenta le déclenchement de la révolution en février et surtout la difficulté à définir ce que fut la prise du pouvoir par les bolcheviks, à la fois putsch et révolution.

Les autres articles, de longueurs inégales, s’intéressent à certains moments ou personnages clefs de la Révolution russe. Les derniers jours de Nicolas II avant son abdication sont retracés avec soin tandis que Raspoutine, Kerensky et Lénine sont chacun l’objet d’un article, celui sur le chef des bolcheviks étant particulièrement consistant. De courts textes se penchent sur des aspects particuliers, parfois relativement secondaires, de la révolution, comme le sort de la grande-duchesse Anastasia, les mystères entourant le trésor du tsar ou les actes de cannibalisme lors de la grande famine de 1920-1921.

Plus intéressants à nos yeux sont les articles qui traitent de la Tchéka, de la politique soviétique en faveur des femmes ou des relations entre la révolution et le monde des avant-gardes artistiques tel que le futurisme ou le constructivisme. À cela s’ajoute un très bon texte sur le film « Octobre » d’Eisenstein qui fut loin d’être reconnu à l’époque comme un chef-d’œuvre et une évocation de l’intervention alliée à Mourmansk.

Bien qu’essentiellement narratifs et rédigés par des non-spécialistes, quelques erreurs ou imprécisions historiques se glissant çà et là, l’ensemble est d’un bon niveau et d’une lecture agréable. Mais l’intérêt de ce numéro réside également dans sa très belle et nombreuse iconographie qu’accompagnent une chronologie et une superbe carte sur la guerre civile. Le seul bémol concerne la bibliographie particulièrement succincte.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Révolution russe
22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 07:00

Liouba Vinogradova, Les Combattantes. Les aviatrices soviétiques contre les as de la Luftwaffe, Editions Heloïse d’Ormesson, 2016.

Les Sorcières de la nuit

La participation des femmes soviétiques à la guerre contre l’Allemagne au sein d’unités de combat est un phénomène bien connu, notamment grâce à des ouvrages anglo-saxons dont celui de Bruce Myles paru en français en 1993. Le livre de Liouba Vinogradova revient sur l’histoire de ces femmes qui servirent dans l’armée de l’air soviétique que ce soit comme pilotes, mécaniciennes ou navigatrices.

L’initiative d’enrôler des femmes dans l’aviation revient à Marina Raskova, célèbre pilote soviétique des années 1930, détentrice du record de la plus longue distance parcourue en avion en 1938. Forte de sa célébrité et de ses entrées au Kremlin, elle parvient à convaincre Staline de former le 122e groupe d’aviation composé exclusivement de femmes. Ce groupe comprend par la suite trois régiments d’aviation, le 586e régiment de chasse, le 587e régiment de bombardement et le 588e régiment de bombardement de nuit. Il est composé de volontaires issues de tous les milieux sociaux, ouvrières, étudiantes, techniciennes.

C’est à travers le regard de ces femmes que Liouba Vinogradova s’attache à décrire le destin particulier de quelques-unes, aussi bien des anonymes que celles qui firent la une des journaux comme Lidya Litvak. Pour cela, l’auteur s’appuie à la fois sur des documents d’archives, des correspondances et des souvenirs et fait ainsi entendre la voix de celles qui sacrifièrent une partie de leur jeunesse, voire leur vie pour défendre leur pays.

Liouba Vinogradova, dans un style clair et particulièrement agréable, retrace ainsi le quotidien de ces femmes aviatrices. De leur apprentissage militaire à Engels aux différentes batailles auxquelles elles prennent part, elle décrit les multiples facettes du vécu de ces femmes, leurs difficultés matérielles, les peurs, les amitiés, les amours, les rapports avec leurs familles à l’arrière, la volonté, aussi, de conserver des signes de féminité dans un univers où les normes dominantes sont masculines. Liouba Vinogradova montre également les divisions qui s’installent entre elles, notamment en raison des différences de grades et de la hiérarchie qui existe entre mécaniciennes et pilotes.

L’auteur ne fait pas l’impasse sur les difficultés que rencontrent les femmes au sein de l’armée. La hiérarchie militaire, si elles acceptent de les employer dans l’armée, rechigne néanmoins à les mettre en première ligne. C’est en effet l’extrême gravité de la situation militaire de l’Union soviétique de juin 1941 au début de 1943 qui permet de briser la division traditionnelle des genres face à la guerre. Les femmes volontaires doivent néanmoins faire la démonstration de leur capacité à combattre à l’égal des hommes. Cela ne se passe pas toujours sans difficultés. Elles subissent les quolibets et moqueries des hommes tandis que la hiérarchie cherche à les isoler, aussi bien des combattants masculins que des combats dont elles sont peu à peu éloignées au fil du temps, à fur et à mesure que l’Armée rouge prend le dessus sur la Wehrmacht. Celles qui parviennent néanmoins à se battre en première ligne, à l’image de Lidya Litviak, la plus célèbre d’entre elles, ne déméritent pas et surpassent bien souvent leurs camarades masculins.

L’ouvrage se termine avec la mort de Lidya Litvak en juillet 1943 qui marque le moment où les femmes dans l’aviation soviétique sont retirées des premières lignes pour réaliser des missions de soutiens et de protection à l’arrière. Les victoires soviétiques qui suivent la bataille de Stalingrad réinstallent la division des genres. L’URSS, de plus en plus assurée d’aller à la victoire, n’a plus besoin de femmes pour combattre les armes à la main.

Le livre de Liouba Vinogradova, offre ainsi à voir, vu d’en bas, ce que fut le destin, les souffrances, mais aussi les joies des centaines de femmes qui démontrèrent par leur courage l’absurdité de l’expression « sexe faible ». Était-il besoin d’une guerre pour cela ?

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 07:00

Le Figaro-Histoire, n° 30, février-mars 2017.

1917, suite...

Le numéro de février-mars du magazine Le Figaro-Histoire donne une large place au centenaire de la Révolution russe. C’est l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse qui débute ce dossier par l’évocation du règne de Nicolas II, un tsar qu’elle présente à la fois comme celui qui essaya de réformer et de moderniser l’Empire mais dont les faiblesses, l’indécision et l’incapacité à asseoir son autorité conduisirent finalement à la fin de la monarchie tricentenaire des Romanov. Jean-Christophe Buisson trace quant à lui le portrait d’Alexandre Kerenski, un avocat idéaliste, opportuniste et charismatique qui dans le chaos qui emporte la Russie après février 1917 parvient à se hisser à la tête du pouvoir, se rêvant même Bonaparte. Son ambition le mène finalement à sa perte puisque tous ceux qui l’ont soutenu l’abandonnent, le forçant à rejoindre « les poubelles de l’Histoire ».

Jean-Pierre Arrignon retrace les grands moments de la Révolution depuis les événements de février à Petrograd jusqu’au début de la guerre civile en passant par la montée des bolcheviks, l’échec du putsch de Kornilov et l’incapacité de Kerenski face à Lénine. Pour l’auteur, la chute du tsarisme, œuvre des libéraux et des socialistes modérés, ouvre de façon presque inéluctable la voie à Octobre présenté comme un coup d’État minoritaire. Alexandre Jevakhoff traite de la guerre civile russe, un épisode mal connu en France et inséparable du moment révolutionnaire qui la précède. Événement d’une ampleur à l’égal de la taille de la Russie, la guerre civile ne se résume pas à une lutte entre des armées monarchistes et des troupes bolcheviques. Allemands et Alliés interviennent en effet dans ce conflit tandis que le camp blanc est hétérogène, rassemblant des socialistes modérés, des libéraux et des militaires. La défaite de ces derniers s’explique, selon l’auteur, par leur incapacité à se hisser à la hauteur des bolcheviks notamment dans le domaine de la répression.

Stéphane Courtois dresse un portrait au vitriol de Lénine qu’il qualifie d’inventeur du totalitarisme, un homme assoiffé de pouvoir, implacable dictateur, d’abord au sein de son parti puis de toute la Russie, promoteur du terrorisme d’État, les mains pleines de sang. C’est oublier que Lénine fut souvent mis en cause et contesté par ses camarades, aussi bien avant qu’après la prise du pouvoir. C’est oublier également la violence sociale et politique qui se déchaîne en Russie bien avant Octobre et la puissance des adversaires coalisés des bolcheviks.

Ce numéro du Figaro-Histoire est ainsi symptomatique d’une vision libérale et conservatrice de l’histoire de la Révolution russe qui fut à son apogée dans les années 1990. Pour ce courant, la Russie de Nicolas II avait pris le chemin de la modernité, un chemin juste entravé par l’incapacité du tsar à comprendre la nécessité de réformer le système politique pour l’adapter à l’émergence de la Russie capitaliste. Cette voie heureuse fut, hélas, brisée en 1917 par une révolution, certes démocratique en février, mais qui ouvrit le pouvoir à la dictature bolchevique, un projet totalitaire et sanguinaire. L’article d’Irina de Chikoff sur la vision qu’avait Soljenitsyne de la révolution russe et qu’il délivra dans le cycle romanesque de la Roue rouge résume parfaitement cette lecture historique en noir et blanc largement dépassée comme le montrent des travaux historiques récents comme ceux d’Orlando Figes.

Ce numéro richement illustré, doté d’une solide chronologie et d’un article présentant les grands films ayant pour décor la Russie en révolution, contient également un passionnant entretien avec Olivier Wievorka sur la résistance en Europe occidentale.

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 07:00

Olivier Wievorka, Une histoire de la Résistance en Europe occidentale, Perrin, 2017.

L’armée des ombres en Europe

Après la publication d’un ouvrage remarqué sur l’histoire de la Résistance française, Olivier Wieviorka élargit son champ d’observation à l’ensemble de la résistance en Europe occidentale soit la France, l’Italie, la Belgique, les Pas-Bas, le Danemark et la Norvège. A l’opposé d’une juxtaposition ou d’un catalogue qui décrirait à tour de rôle chaque résistance nationale, il adopte, pour analyser son sujet, une position résolument comparatiste particulièrement fructueuse et riche d’enseignements.

Le pari d’Olivier Wieviorka pouvait se révéler périlleux tant la situation de chaque pays est contrastée à la suite de l’invasion allemande du printemps 1940. Les souverains et les gouvernements de Norvège et des Pays-Bas se réfugient à Londres à l’instar du gouvernement belge dont le roi reste néanmoins au pays. Le Danemark, qui n’est pas entré officiellement en guerre, conserve quant à lui ses institutions tandis que la France est coupée en deux avec le régime de Vichy en zone sud. Quant à l’Italie, elle demeure membre de l’Axe jusqu’en septembre 1943. Cette diversité conditionne le développement de résistances nationales selon des modalités et des chronologies différentes. Pour contourner la difficulté que représente cette hétérogénéité, Olivier Wieviorka se place en surplomb et privilégie l’étude des relations qu’entretiennent les Alliés anglo-saxons avec ses résistances nationales.

À l’été 1940, les Britanniques, qui se retrouvent seules face à l’Axe, sont conscients des possibilités que peut leur apporter le développement d’une guerre subversive en Europe occupée, mais ne disposent d’aucune structure, ni de doctrines concernant son emploi. Churchill fonde alors un service destiné à organiser et animer ce nouveau front, le SOE, rejoint avec l’entrée en guerre des États-Unis par l’OSS, deux services qui vont à la fois soutenir les mouvements de résistance mais également essayer de leur faire appliquer les directives de l’État-major allié.

Olivier Wieviorka montre avant tout que la résistance, phénomène endogène aux pays occupés, n’aurait pu se développer sans le soutien anglo-saxon, notamment en moyens matériels et en armes mais aussi par la propagande. Les relations ne sont pas toujours faciles entre les résistances et les Alliés d’autant qu’elles sont souvent parasitées par les conflits entre services alliés, entre les Anglo-saxons et les pouvoirs en exil, entre ces derniers et la résistance.

Malgré ces difficultés, les Alliés apportent un appui substantiel aux résistants et cela sans faire de discrimination selon leur couleur politique, malgré ce que diront beaucoup de résistants après la guerre. Les incompréhensions qui s’installent entre les Alliés anglo-saxons et les résistances résultent avant tout d’une divergence entre les partenaires quant à leurs objectifs. Si les premiers sont animés par une logique de victoire militaire, les secondes privilégient une logique de libération. Cette divergence est à la base de la controverse entre partisans de l’action immédiate et attentistes. Elle n’empêche pas que les résistants se plient finalement aux exigences de la stratégie définie par les Alliés, une stratégie où ils jouent le plus souvent un rôle de second plan sans être néanmoins négligeable.

Le livre d’Olivier Wieviorka est une réussite qui permet tout à la fois d’élargir nos connaissances sur l’histoire de la résistance hors des frontières hexagonales, de mieux appréhender la place des Britanniques et des Américains dans cette histoire, de réfléchir à l’articulation entre guerre conventionnelle et guerre subversive et de remettre en cause certaines idées reçues. Espérons que ce livre donne à un historien l’idée de se pencher sur les relations de l’Union soviétique avec les résistances nationales en Europe, aussi bien orientales qu’occidentales.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")