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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 07:41

Alexander Rabinowich, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd, La Fabrique, 2016.

Les bolcheviks et la Révolution d’Octobre

Le centenaire, l’an prochain, de la Révolution russe sera certainement l’occasion de nombreuses publications où le meilleur côtoiera le moins bon. Espérons néanmoins que la majorité puisse avoir la qualité du livre d’Alexander Rabinowitch. Cette étude, devenue un classique de l’histoire de la Révolution russe depuis sa publication en 1976, enfin accessible aux lecteurs francophones, bouscule bien des idées reçues sur la prise du pouvoir par les bolcheviks.

 

L’auteur, s’appuyant sur une documentation ample et diversifiée, concentre son étude sur les événements qui se déroulent à Petrograd de juillet à octobre 1917. Dans les premiers jours de juillet, la capitale de la Russie est la proie d’une tentative insurrectionnelle vite maîtrisée par les autorités qui accusent les bolcheviks d’être à l’origine des désordres. En réalité l’insurrection est largement spontanée et les bolcheviks sont fortement divisés quant à son opportunité. Si la majorité des dirigeants des organisations locales du parti ainsi que l’Organisation militaire bolchevik soutiennent et participent au mouvement, la majorité des dirigeants se montre réservée à l’instar de Lénine qui prône le calme. L’échec de juillet entraîne une violente répression contre les bolcheviks de la part du gouvernement provisoire et une condamnation unanime des partis socialistes du Soviet.

 

L’insurrection ratée de juillet entraîne en réaction une effervescence de la droite qui se cristallise autour de la personne du général Kornilov. À la fin août, ce dernier se sent assez fort face à Kerenski pour déclencher un coup d’État. Devant cette situation et alors que le 6e congrès du parti a vu l’adoption des thèses de Lénine refusant toute coopération avec les autres formations socialistes, les bolcheviks de Petrograd s’allient aux socialistes révolutionnaires et aux mencheviks pour lutter contre Kornilov. Ils jouent un rôle important dans l’échec de l’aventure kornilovienne par l’agitation qu’ils mènent au sein des troupes du général et en paralysant le trafic ferroviaire.

 

Remis en selle par sa participation à la défense de Petrograd contre Kornilov, le parti bolchevik reste encore le champ de divergences. D’abord, Lénine, début septembre, adopte des positions jugées trop modérées par certains avant qu’il ne révise son jugement pour appeler à l’insurrection armée immédiate. Cette position est vivement condamnée par le comité central et Lénine est obligé de se rendre en personne à Petrograd pour imposer le vote d’une résolution prônant l’insurrection immédiate.

 

La conjoncture est favorable aux bolcheviks. Leur influence ne cesse de progresser au sein des soviets ce qui leur permet d’ailleurs de prendre la direction de celui de Petrograd. La crainte d’une offensive allemande contre la capitale mobilise la garnison qui multiplie les résolutions en faveur de la défense de la ville et du soviet et condamne fermement le gouvernement provisoire. Pour organiser la défense de Petrograd, le soviet met sur place un comité militaire révolutionnaire que les bolcheviks transforment peu à peu en organe préparant et dirigeant l’insurrection. Finalement, au moment où s’ouvre le 2e Congrès des Soviets, le 25 octobre, les bolcheviks ont de leur côté les troupes de la garnison et une grande partie des ouvriers de la capitale. Sans défenseurs, le gouvernement provisoire s’écroule dans une certaine indifférence lors d’une journée historique dont l’auteur retrace avec soin tous les détails.

 

Précis et détaillé le livre de Rabinowich est véritable référence pour se guider dans les faits qui conduisent à l’Octobre rouge. Il montre également que le parti bolchevik, loin d’être une organisation monolithique, est traversé de débats, de désaccords où souvent Lénine est en minorité. Surtout il fait un sort à l’idée, trop largement répandue et fausse, que la Révolution d’octobre fut un simple coup d’État organisé par une minorité. Au contraire, les ouvriers et les militaires de Petrograd ont reconnu leurs aspirations dans le programme bolchevik et lui ont accordé leurs soutiens sans lequel la prise du pouvoir aurait été impossible.

29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 07:37

Jean Monneret, Histoire cachée du Parti communiste algérien. De l’Étoile nord-africaine à la bataille d’Alger, Via Romana, 2016

Communistes en Algérie

Pour de nombreux historiens, les positions prises par les communistes français face à la guerre d’Algérie marquent une rupture entre le PCF et une partie de la gauche qui lui était jusque-là favorable. Les ambiguïtés communistes face à la question nationale algérienne ne datent pas de 1954 mais s’inscrivent dans une histoire plus longue, une histoire qui est au cœur du livre de Jean Monneret et que résume le destin du PC algérien.

 

L’auteur montre dans un premier temps les relations compliquées entre les communistes et l’Algérie depuis la création de l’Étoile nord-africaine en 1926 au début de la guerre d’Algérie en 1954 en passant, bien sur, par la création du PC algérien en 1936. Au cœur de ce lien se trouve la difficulté pour les communistes d’articuler lutte des classes et lutte nationale, surtout dans le contexte d’une colonie de peuplement comme l’est alors l’Algérie. Si l’anticolonialisme radical prôné par le PCF dans les années 1920 peut sembler un point de convergence avec les nationalistes, très rapidement les tensions apparaissent et ne cessent de croître notamment lorsque le PCF, au moment du Front populaire, prône l’assimilation et n’envisage une éventuelle indépendance que dans un futur lointain.

 

Le PC algérien, chapeauté par le PCF, suit la ligne dictée depuis Paris qui, par exemple, se montre virulente pour condamner les soulèvements de Sétif et Guelma en mai 1945 et approuver la répression qui suit. Les relations sont alors particulièrement conflictuelles avec les nationalistes d’autant que si le PCA cherche à s’ouvrir aux musulmans, sa base et ses cadres sont essentiellement composés d’Européens.

 

L’insurrection nationaliste de la Toussaint 1954 lancées par le FLN est l’objet de critiques de la part du PCF comme du PCA. Si ce dernier opère néanmoins un rapprochement avec les nationalistes sa situation devient vite intenable et la logique de la guerre d’Algérie le broie peu à peu. Le départ de nombreux militants européens le réduit en effet à une peau de chagrin tandis que certains militants qui souhaitent participer à la lutte pour l’indépendance se retrouvent dans les Combattants de la libération, son bras armé. Il se rapproche alors de plus en plus du FLN. En 1955, les communistes sont acceptés à titre individuel au sein du Front tandis qu’en 1956, les Combattants de la libération sont intégrés au FLN. Le PCA, peu à peu marginalisé par les nationalistes, n’a plus qu’un rôle de propagande et subit les coups de la répression à la suite de son interdiction par les autorités en septembre 1955.

 

Jean Monneret, montre que la participation du PCA à la lutte indépendantiste durant la guerre d’Algérie fut modeste même si elle ne fut pas négligeable. L’épisode du vol d’armes par l’aspirant Maillot suivi de la tentative de former un maquis rouge, l’affaire Fernand Iveton, la présence d’artificiers communistes travaillant avec le FLN montrent que des communistes participèrent activement à la lutte mais cet appui fut marginal, à l’image d’un parti qui ne parvint jamais à devenir un mouvement de masse.

 

La dernière partie du livre de Jean Monneret, qui traite de l’affaire Maurice Audin, est certainement celle qui prête le plus à discussion et à débat. Pour l’auteur, les communistes ont choisi le cas Audin pour mener une vaste campagne contre l’utilisation de la torture en Algérie sans prendre en compte la réalité des faits, ni le contexte terroriste de l’époque. En ciblant volontairement les seuls militaires, ils ont oublié que ces derniers agissent avec l’assentiment des autorités civiles tandis que le FLN organise de son côté des attentats qui prennent délibérément pour cible des civils innocents. Si l’auteur ne cache pas ses opinions sur la question de la répression en Algérie, il montre aussi que pour les militaires, l’ennemi communiste était tout aussi important et dangereux que l’ennemi nationaliste. Traumatisés par l’échec indochinois, les officiers sont pour beaucoup convaincus que l’insurrection algérienne est le fruit d’une machination initiée par Moscou. Cette obsession anticommuniste explique en grande partie la vigueur de la répression contre le PC algérien dont Maurice Audin fut une des victimes, une répression disproportionnée en vérité en comparaison du rôle marginal tenu par les communistes dans l’insurrection algérienne.

 

Si le livre de Jean Monneret est parfois loin de la doxa dominante concernant la guerre d’Algérie, il a le grand mérite de rappeler ce que fut l’histoire du PC algérien, de ses contradictions et de ses déchirements qui le conduisirent à son échec final.

23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 07:33

Alain Roux, Chiang Kaï-shek, un destin trop grand, Payot, 2016

Le rival de Mao

Alors que Mao Tsé-toung a été l’objet de nombreuses biographies, il n’en existait pas, en français, de son grand rival, le généralissime Chiang Kaï-shek. Cette absence est aujourd’hui largement comblée avec la belle biographie que lui consacre Alain Roux.

 

Il n’est pas possible de tracer ici, en quelques lignes, le destin de Chiang Kaï-shek qui se confond en grande partie, au moins jusqu’à la fin des années 1950 avec l’histoire de la Chine. Comme de nombreux Chinois de sa génération, notamment Mao, Chiang a particulièrement souffert des humiliations que les puissances occidentales et le Japon infligèrent à son pays au moment de la guerre des Boxers en 1900. Restaurer la puissance et le prestige de son pays devint alors l’aiguillon qui guida son action et sa politique. Obscur militaire nationaliste à ses débuts, il parvint rapidement à se faire un nom auprès de Sun Yat-sen dont il se réclama par la suite l’héritier tout en prenant le contre-pied de sa politique sur certains points. Il en fut ainsi des relations entre nationalistes et communistes. Si Sun avait initié le rapprochement entre ces deux forces, obtenant ainsi le soutien, notamment militaire, de l’URSS, Chiang fut l’homme de la rupture avec les communistes qu’il massacra impitoyablement à Shanghaï en 1927 puis qu’il poursuivit lors de campagnes d’extermination qui faillirent d’ailleurs mettre un terme à l’existence du mouvement communiste chinois.

 

C’est la guerre contre le Japon en 1937 qui sauve Mao et ses partisans en forçant Chiang a tourné toute ses forces contre l’envahisseur et à consentir une alliance précaire avec les communistes qui lui permet d’obtenir le soutien de Moscou contre Tokyo. Chiang affronte seul les armées japonaises avant de recevoir l’aide des alliés occidentaux à partir de la fin 1941. Si la victoire finale de 1945 permet à la Chine d’entrer dans le cercle des Grands avec un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU, la guerre a largement ébranlé son image d’unificateur du pays. Les défaites militaires successives, l’inflation galopante, le développement de la corruption et l’absence de liberté minent le régime de Chiang qui va s’effondrer en quelques années face aux armées communistes.

 

Vaincu, Chiang se réfugie sur l’île de Taïwan dont il entend faire sa base de départ pour reconquérir le continent. S’il bénéficie de la protection militaire américaine contre une attaque de la Chine populaire, son projet de reconquête ne verra jamais le jour. Pire encore, en 1972, Nixon rend visite à Mao tandis que le siège chinois au Conseil de sécurité de l’ONU est retiré à Chiang pour être donné à la Chine populaire. Dernier pied-de-nez de la vie, Chiang ne verra pas mourir son adversaire de toujours puisqu’il décède un an avant Mao.

 

S’appuyant sur le journal intime de Chiang, Alain Roux offre un portrait mesuré et sans complaisance d’un ambitieux qui, une fois arrivé au pouvoir ne se montra pas un grand politique, ni un grand stratège militaire. Son autoritarisme qui parfois se teinte d’une tentation fasciste, ses liens avec le crime organisé, son recours à l’assassinat politique finissent de dessiner un personnage qui paradoxalement est l’objet depuis quelques années d’une relative réhabilitation en Chine. Ce retour en grâce, signe d’un renouveau du nationalisme chinois, doit être surtout mis en parallèle avec le jugement plus mesuré, voire critique, des Chinois envers la politique maoïste. Néanmoins cette revanche posthume de Chiang sur Mao ne doit pas faire oublier que ce dernier surpasse le premier, non pas humainement, mais comme dirigeant politique sachant évaluer correctement un rapport de forces et utiliser les faiblesses et les divisions de ses adversaires pour rebondir quand le pouvoir semble lui échapper.

8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 07:01

André Gounot, Les mouvements sportifs ouvriers en Europe (1893-1939), Presses universitaires de Strasbourg, 2016.

Le sport rouge

André Gounot, spécialiste de l’histoire du mouvement sportif ouvrier, offre avec son dernier livre la première synthèse sur cet aspect peu connu de l’histoire du mouvement ouvrier. S’appuyant sur les nombreux travaux universitaires existant, il offre un panorama des différentes organisations qui, de la fin du 19e siècle au début de la Seconde Guerre mondiale, essayèrent de promouvoir des pratiques et un encadrement sportif issu et à destination du monde ouvrier.

 

A la croisée de l’histoire politique, sociale et culturelle, l’auteur montre la profonde hétérogénéité des mouvements sportifs ouvriers. Le phénomène apparaît et se développe prioritairement dans l’Europe germanique c’est à dire en Allemagne et dans les provinces allemandes et tchèques de l’Empire austro-hongrois. Ces pays voient, avant 1914, l’essor et l’implantation d’organisations sportives ouvrières de masses tandis qu’il faut attendre l’Entre-deux-guerres pour que des mouvements similaires apparaissent en Scandinavie ou en Espagne. Malgré ce développement inégal, qui laisse largement à l’écart la France et la Grande Bretagne, les mouvements sportifs ouvriers se regroupent en 1913 au niveau international dans l’Association socialiste internationale d’éducation physique (ASIEP).

 

La fragile unité du sport ouvrier international ne résiste pas aux bouleversements de la guerre et à la scission entre socialistes et communistes. Dans chaque pays les organisations sportives ouvrières sont l’objet d’une compétition entre les deux tendances. Si la social-démocratie garde le contrôle de l’organisation en Allemagne, en France ce sont les communistes qui l’emportent ce qui provoque le départ des socialistes qui fondent leur propre organisation. Si le rapport de forces est profondément différent dans chaque pays, il se joue également au niveau européen avec la reconstitution de l’ASIEP à Lucerne en 1920 tandis qu’à Moscou est formé l’Internationale rouge sportive en 1923.

 

La compétition est tendue entre les deux organisations internationales, surtout à partir du moment où le mouvement communiste adopte la stratégie classe contre classe. Les contacts et rencontres sportives entre clubs socialistes et communistes sont interdits et les organisations encore unifiées se scindent comme en Allemagne. La confrontation se donne pleinement à voir en juillet 1931 quand chaque internationale organise une Olympiade. Les socialistes se retrouvent à Vienne tandis que les communistes organisent les Spartakiades à Berlin. C’est aussi à ce moment que le sport ouvrier est confronté à la montée du fascisme. Si certains sportifs ouvriers répondent à cette menace par la résistance armée, notamment en Autriche, ils ne forment le plus souvent qu’une minorité ce qui démontre les limites de la volonté affirmée par certains de faire du sport ouvrier une sorte d’entraînement militaire prolétarien.

 

Les défaites ouvrières face au fascisme en Autriche et en Allemagne entraînent en réaction des rapprochements entre sportifs socialistes et communistes. Anticipant la stratégie de Front populaire, les organisations sportives ouvrières françaises fusionnent en 1934 au sein de la Fédération sportive et gymnique du travail. L’arrivée au pouvoir du Front populaire en Espagne s’accompagne d’un impressionnant développement du sport ouvrier, notamment en Catalogne. C’est d’ailleurs dans cette région que sont organisées en juillet 1936 des Olympiades populaires en réaction contre les Jeux Olympiques qui se déroulent alors à Berlin. Même si cet événement ne pourra se tenir en raison du déclenchement du soulèvement nationaliste, socialistes et communistes ont activement collaboré à son organisation. Le Front populaire sportif débouche finalement sur la dissolution de l’Internationale sportive rouge en 1937 tandis que des sportifs soviétiques participent à l’Olympiade ouvrière d’Anvers organisée par les socialistes.

 

Au-delà d’une histoire uniquement centrée sur les organisations, André Gounot analyse également la nature du sport ouvrier, cette recherche d’une alternative au sport « bourgeois » considéré comme élitiste et trop préoccupé par les performances et la compétition. Il en montre surtout les limites. Dés ses débuts, le sport, contrairement à d’autres activités de loisirs ou artistiques, se prête mal aux tentatives de politisation. Les sportifs ouvriers, s’ils sont pour la plupart membres ou sympathisants des partis ouvriers, ne donnent pas un contenu politique à leurs pratiques. L’auteur remarque d’ailleurs que la majorité des ouvriers pratiquant un sport le font au sein de clubs « bourgeois ». Le mouvement sportif ouvrier est d’ailleurs obligé, pour ne pas perdre des adhérents, de s’aligner sur les pratiques du sport « bourgeois », notamment dans le domaine des compétitions ou la valorisation des performances. Ce processus est parallèle à celui qui voit les équipes sportives soviétiques s’intégrer peu à peu aux circuits officiels du sport international.

 

La Seconde Guerre mondiale met fin aux aspirations du mouvement sportif ouvrier qui, s’il continue à exister à travers de nombreuses organisations nationales, ne se distingue plus par ses conceptions et ses pratiques du sport « bourgeois » au moment où l’URSS entre au CIO et que le culte de la performance sportive devient une caractéristique des démocraties populaires.

 

La synthèse d’André Gounot, claire et bien documentée, apparaît déjà comme un livre de référence sur l’histoire du sport ouvrier.

2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 06:52

Henri Locard, Pourquoi les Khmers rouges, Vendémiaire, 2016.

La tragédie Khmer rouge

Le régime des Khmers rouges et les monstruosités qu’il perpétra sont considéré par beaucoup comme le symbole de l’extrême violence du communisme en action, un super-stalinisme en somme. Si cette vision n’est pas totalement fausse, elle laisse de côté les spécificités propres de ce régime qui s’insère dans un contexte culturelle, ethnique, historique et international particulier. C’est tout le talent d’Henri Locard de rendre intelligible cet environnement et par là même le régime khmer rouge et ses crimes.

 

Si les influences étrangères jouent un rôle important dans la politique des Khmers rouges, l’humus cambodgien en constitue également le terreau. La période qui suit l’indépendance du pays en 1953 est politiquement chaotique. En 1955, le roi Norodom Sihanouk abdique afin de prendre la tête du gouvernement et instaure un régime autoritaire, mélange à la fois de socialisme, de bouddhisme et de neutralisme, qui n’hésite pas à réprimer durement ses opposants, parmi lesquels de nombreux futurs dirigeants khmers rouges. Ces derniers se réfugient alors dans le maquis en 1960 et sous la direction de Pol Pot, ils fondent le Parti ouvrier du Kampuchea. Le Cambodge indépendant fait ainsi ses premiers pas dans un climat de violence qui ne cesse de s’accentuer tout au long des années 1960. La prise du pouvoir par Lon Nol en 1970 ne fait qu’empirer la situation. Sihanouk, désireux avant tout de reprendre le pouvoir, s’allie alors avec les Khmers rouges tandis que le Cambodge s’enfonce dans la guerre civile. Peu à peu la guérilla khmère rouge prend le contrôle des campagnes avant de s’emparer des villes dont la capitale Phnom Penh en avril 1975.

 

Au-delà de l’histoire politique du Cambodge indépendant, Henri Locard montre également que certaines caractéristiques de la société cambodgienne comme la faiblesse de la notion d’État, la violence sociale, les superstitions, la culture de l’obéissance ou le rejet de l’individualisme propre au bouddhisme ont formé un substrat favorable à l’application du programme khmer rouge.

 

Une fois au pouvoir, le régime khmer rouge se met à l’école de la Chine rouge d’autant que les liens sont anciens entre les Chinois et le mouvement de Pol Pot. Sur le plan économique, les Khmers rouges s’inspirent ainsi du Grand Bond en avant en créant des communes populaires tandis que les purges au sein du mouvement rappellent l’expérience de la Révolution culturelle. Ce lien privilégié ne répond pas seulement à une affinité idéologique mais s’inscrit également dans un contexte géopolitique particulier. Ainsi, le conflit séculaire entre les Cambodgiens et les Vietnamiens se greffe sur le conflit sino-soviétique. La tension ne cesse alors de croître entre les deux voisins indochinois débouchant finalement sur un conflit armé et l’invasion, en 1979, du Cambodge par les troupes vietnamiennes qui chassent les Khmers rouges du pouvoir.

 

L’invasion vietnamienne met ainsi fin à une forme de communisme de guerre, prônée et mise en place par les Khmers rouges, et dont la radicalité se donne à voir dès la prise de Phnom Penh qui, en quelques heures, se voit vidée de ses trois millions d’habitants tandis que les élites et les collaborateurs de l’ancien régime sont systématiquement exécutés. Le maoïsme poussé à l’extrême des Khmers rouges débouche rapidement sur un volontarisme qui nie les individus. Les familles sont ainsi séparées tandis que les jeunes sont obligés de se marier puisque le régime souhaite voir la population du pays passée de 8 millions à 20 millions de personnes. Les enfants sont enlevés aux parents dès l’age de 5 ans pour recevoir une éducation médiocre dispensée par le régime. Les traditions sont rejetées et le seul droit qui est octroyé à la population est celui d’obéir dans un climat de disette et de répression.

 

Si Henri Locard décrit avec précision les fondements et le fonctionnement du régime khmer rouge et offre un saisissant portrait de ses dirigeants, il n’oublie de rappeler que le mouvement de Pol Pot ne disparaît pas en 1979 et continue à peser sur la vie cambodgienne jusqu’à la fin des années 1990. Il montre également que le régime installé en 1979 par les Vietnamiens et qui est toujours au pouvoir de nos jours fut formé d’anciens Khmers rouges, une situation qui a pour résultat d’empêcher la société de porter un regard serein sur le passé tragique du pays alors que la transition démocratique en cours est laborieuse.

 

Accessible, nourri par une documentation riche et une connaissance sûre du sujet, le livre d’Henri Locard est une lecture indispensable pour appréhender ce que fut réellement le régime khmer rouge et plus largement l’histoire du Cambodge depuis son indépendance.

communismeetconflits - dans Cambodge Khmer rouge
27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 07:24

Edward Sarboni, Une revue entre les deux guerres. Le syndicalisme de La Révolution prolétarienne entre 1925 et 1939, Acratie, 2016.

La Révolution prolétarienne

La revue La Révolution prolétarienne, dont le premier numéro est édité en janvier 1925, perpétue à bien des égards le groupe de la Vie ouvrière du nom de la revue lancée par Pierre Monatte en 1909. En 1925, les proches de ce dernier ont déjà une expérience militante ancienne et ont joué un rôle fondamental dans les bouleversements qui touchent le mouvement ouvrier depuis 1914. Edward Sarboni, rappelle cette histoire née au sein de la CGT en réaction à l’abandon progressif par la direction de la confédération de la ligne syndicaliste-révolutionnaire. En 1914, Monatte et ses amis sont parmi les premiers à dénoncer la guerre et à prôner le retour à l’internationalisme prolétarien. Des membres du groupe participent ensuite à la réunion de Zimmerwald et, en 1917, apportent leur soutien à la révolution bolchevique. Par la suite, ils adhèrent au PCF, et certains comme Monatte et Rosmer intègrent la direction du nouveau parti. De par leur passé syndicaliste, ils sont également à l’œuvre au moment de la scission de la CGT et de la création de la CGTU. Mais rapidement, ils se montrent critiques face aux évolutions qui touchent aussi bien la Russie soviétique et le PCF et finissent, en 1924, par en être exclus.

 

Edward Sarboni, après avoir rappelé ce passé des membres de la Révolution prolétarienne, étudie les relations qu’entretient cette dernière avec le communisme. Il montre que jusqu’en 1930, la revue se considère toujours comme appartenant à la mouvance communiste, plus précisément à l’opposition à la direction stalinienne qui s’incarne alors dans la personne de Trotski. Mais cet attachement fait rapidement place à une critique sévère de ce dernier, notamment pour son rôle dans l’écrasement de la révolte de Kronstadt en 1921. Au début des années 1930, la Révolution prolétarienne a définitivement tourné le dos au communisme. Pour elle, le syndicalisme est redevenu le seul moyen d’arriver à l’émancipation du prolétariat.

 

La Révolution prolétarienne estime donc indispensable le retour à l’unité syndicale. Pour cela, elle fonde en 1926 la Ligue syndicaliste qui vise à rassembler des militants venant de confédérations opposées. Ses efforts pour l’unification rencontrent en définitive peu de succès et la réunification de la CGT en 1935 se réalise sans l’intervention de la Révolution prolétarienne qui se réjouit néanmoins de l’événement. La revue déchante rapidement devant la montée de l’influence communiste au sein de la confédération qui porte en elle le risque d’une subordination du syndicalisme au politique ce qu’elle refuse. A la veille de la guerre, elle accepte même l’idée de nouvelles scissions syndicales, anticipant ainsi son soutien à la formation de Force ouvrière en 1947.

 

La mise en avant de la nécessité de l’indépendance syndicale, la redécouverte de la valeur des principes du syndicalisme-révolutionnaire, le pacifisme affirmé caractérisent la démarche de la Révolution prolétarienne dans les années 1930. Si sur ces différents thèmes, les positions de la revue se rapprochent de celles des anarchistes, aucun rapprochement ne se produit entre ces deux mouvances. Pour Edward Sarboni, s’il y a une constante au sein de la Révolution prolétarienne c’est son hostilité, quasi viscéral, envers les anarchistes. Pour l’auteur, cette hostilité serait le fruit de la mauvaise conscience des animateurs de la revue, responsables par leur compromission avec les communistes, de l’effondrement du syndicalisme-révolutionnaire. Une explication qui n’emporte pas la conviction et qui n’est pas sans parti pris.

 

C’est là le principal défaut du livre d’Edward Sarboni. Sa volonté de démontrer que le syndicalisme-révolutionnaire, pour lequel il ne cache pas sa sympathie, aurait été trahi par les animateurs de la Révolution prolétarienne, au contraire des anarchistes, semble plutôt procéder d’une démarche militante qu’historienne et dessert l’ensemble de son travail. Un autre défaut du livre est sa bibliographie assez datée. Notons néanmoins la présence de reproduction de nombreux documents dont des photos des membres de la Révolution prolétarienne.

communismeetconflits - dans Communisme français Syndicalisme Anarchisme
19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 07:19

Paul Boulland, Des vies en rouge. Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981), Editions de l’Atelier, 2016.

Les communistes français des Trente glorieuses.

Issu de sa thèse de doctorat en Histoire, Paul Boulland, nous offre dans son livre une véritable plongée au cœur du monde communiste français au moment de son apogée. Dépassant la simple étude sociologique des militants et cadres, l’auteur, à travers l’analyse des modifications de la composition du PCF, propose une lecture originale et stimulante de l’histoire de ce dernier.

 

Pour les communistes, la composition sociale du corps militant et de son encadrement représente un enjeu politique majeur. Parti de la classe ouvrière, le PCF veut incarner concrètement cette spécificité aussi bien à la base qu’aux différents niveaux de sa hiérarchie. Pour cela, il a élaboré au cours des années 1930 le modèle du cadre thorézien qui conjugue à la fois l’origine ouvrière, la capacité à assimiler de nouvelles connaissances et l’autorité du meneur et de l’organisateur, ce modèle assurant la légitimité politique des cadres et dirigeants qui l’incarnent. Afin de maintenir ce modèle au centre de son dispositif, le PCF s’est doté à partir de 1932 d’une section des cadres renommée après-guerre section de montée des cadres. Cette dernière, à travers des questionnaires biographiques et des enquêtes, doit d’abord protéger le Parti de l’infiltration par des provocateurs, des policiers, des adversaires et, après-guerre, le purger de ceux dont la conduite sous l’Occupation ne fut pas irréprochable. La section de montée des cadres doit également sélectionner ceux et celles jugés aptes à tenir des fonctions d’encadrements à tous les niveaux du Parti. C’est donc elle qui est en première ligne pour perpétuer le modèle du cadre thorèzien.

 

Après la guerre, la légitimité politique incarnée par la conformité à ce modèle se heurte à une autre légitimité, celle issue de la Résistance. Cette concurrence débouche sur une série de crises interne mais permet de réaffirmer la primauté du modèle thorèzien, le plus à même d’assurer la cohésion du Parti en période de Guerre froide. Ce sont les changements politiques initiés à la fin des années 1950 et qu’incarne à partir de 1964 Waldeck-Rochet, le successeur de Thorez, qui vont profondément ébranler son caractère central dans l’organisation communiste. L’ouverture vers les socialistes et la volonté d’élargir les rangs du PCF débouchent dans les années 1970 sur la signature du Programme commun et la montée des effectifs. Les classes moyennes, c’est-à-dire les techniciens, fonctionnaires, ingénieurs et employés prennent alors une place de plus en plus importante alors que les ouvriers qualifiés, au cœur du modèle thorèzien, s’effacent, victimes de la crise économique des années 1970. Face à cette évolution, la direction du PCF, incarnée par Georges Marchais, réaffirme la primauté du modèle ancien, cette forme de conservatisme provoquant la rupture avec la fédération de Paris en 1979. Cette crise apparaît de manière rétrospective comme le premier signal du déclin communiste dans les années 1980.

 

Si Paul Boulland dans son ouvrage ne parle jamais des théories du sociologue Roberto Michels, le lecteur qui connaît les thèses de ce dernier ne peut manquer de constater que le PCF, à travers le modèle thorèzien, a cherché à contrecarrer une des lois que Michels a mis en évidence en étudiant le mouvement socialiste du début du 20e siècle, la tendance pour les militants disposant d’un capital culturel élevé à s’imposer comme dirigeant. Pris entre le phénomène de démocratisation de l’enseignement supérieur et la disparition de pans de la classe ouvrière traditionnelle, le PCF n’a pas su renouveler son modèle militant et s’est recroquevillé sur un schéma qui n’était plus en phase avec la société issue des Trente glorieuses.

 

Le livre de Paul Boulland, c’est là aussi tout ce qui fait son intérêt, ne se limite pas à l’étude de la composition du Parti ou des moyens pris par la direction pour la contrôler. Il offre également de nombreux aperçus du quotidien des militants et cadres. Les pages consacrées à l’étude de l’agenda d’une secrétaire de section de la région parisienne sont particulièrement éloquentes sur l’aspect chronophage du militantisme. L’auteur montre également la difficulté d’être permanent, non seulement sur le plan matériel, mais aussi dans les rapports avec les militants. Il y a aussi les cadres qui choisissent volontairement de devenir ouvrier pour être en conformité avec le modèle militant mis en avant par la direction et ceux qui refusent les promotions sans oublier les tensions qui existent pour chacun entre la vie militante et la vie familiale. Paul Boulland montre ainsi toute la diversité des militants et des cadres communistes, un univers où se côtoient abnégation et faiblesse, un monde à l’image de la nature humaine en somme. 

communismeetconflits - dans Communisme français
12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 07:19

Pino Adriano, Une mort de plomb, qui a tué Mauro Brutto ? Vuibert, 2016.

Un journaliste face aux années de plomb

Le 25 novembre 1978, un journaliste du quotidien communiste milanais, L’Unità, Mauro Brutto, trouve la mort dans ce qui semble être d’abord un simple accident de la route. Ce drame est le point de départ d’une fascinante enquête de Pino Adriano qui plonge le lecteur dans les arcanes des années de plomb de l’Italie des années 1970. Brutto n’est pas en effet un journaliste ordinaire mais un véritable enquêteur qui s’est, en particulier, spécialisé dans l’investigation concernant les nombreux enlèvements contre rançon qui ravagent le nord de l’Italie. Et il est doué puisque grâce à ces informations la police appréhende un chef mafieux responsable de nombreuses séquestrations. Il découvre également des trafics d’armes organisés conjointement entre les néofascistes et la Mafia, les relations troubles entre certains autonomes et néofascistes pour le contrôle de la vente de drogues. Et bien sur, au fil de ses enquêtes, il ne cesse de se faire des ennemis, suffisamment pour laisser penser que sa mort n’est pas purement accidentelle, d’autant qu’elle est revendiquée par un groupe gauchiste.

 

Le récit du parcours de Brutto, de sa mort, de l’enquête judiciaire qui suit celle-ci, permet à Pino Adriano de plonger le lecteur dans les arcanes et les entrelacs des années de plomb, expression de la souveraineté limitée de l’Italie dans le contexte de la Guerre froide. Après la chute de Mussolini, les États-Unis, mais également le Vatican, sont en effet obsédés par la crainte que l’Italie ne bascule à gauche alors que le Parti communiste italien est le plus puissant des PC en Europe occidentale. Le maintien de la Démocratie chrétienne au pouvoir devient alors la garantie de l’attachement solide de la péninsule au giron atlantiste. Pourtant, dans le climat de détente du début des années 1960, apparaît au sein de la DC une aile gauche incarnée par Fanfani et Aldo Moro, favorable à un rapprochement avec la gauche. C’est plus que ne peuvent en supporter les Américains qui, s’appuyant sur leurs plus solides soutiens au sein de l’appareil d’État italien, alimentent une stratégie de la tension visant toujours à éloigner la gauche du pouvoir.

 

Tentatives de coups d’État, attentats sanglants, meurtres, enlèvements vont dés lors marquer le quotidien de l’Italie jusqu’aux années 1980. Le paroxysme de cette flambée de violence sera l’enlèvement et le meurtre du président du Conseil, Aldo Moro, en 1978, quelques mois seulement avant la mort de Brutto. La Mafia, les groupes néofascistes, les services de renseignements sont les principaux instigateurs de ces tragédies, n’hésitant pas à infiltrer les organisations gauchistes pour faire retomber sur l’ensemble de la gauche l’horreur légitime que ces violences inspirent. C’est ce que Brutto découvre peu à peu au fil de ces investigations.

 

A travers le destin de ce journaliste mort à seulement 32 ans, Pino Adriano dissèque avec brio les mécanismes de cette stratégie de la tension, ses mobiles, les liens entre ses acteurs. Il réussit surtout à rendre compréhensible une histoire passablement compliquée dont les principaux protagonistes ont cherché à brouiller et effacer leurs traces. Son livre, qui se lit comme un fascinant roman policier, permet ainsi d’appréhender une période charnière de l’histoire italienne et européenne. Une époque de violence qui ne manque pas de rappeler celle que nous vivons.

communismeetconflits - dans Terrorisme Italie Guerre froide
31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 07:08

Patrick Fort, Après nous, Editions Arcane, 2016.

Un « Espagnol rouge »

Ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous avons ouvert le livre que Patrick Fort consacre à Celestino Alfonso. Depuis quelques années, en effet, la fiction s’est emparée des combattants FTP-MOI de la tristement célèbre Affiche rouge. Ainsi depuis 2009, ils ont été les protagonistes d’un film de Robert Guédiguian, d’un polar de Didier Daenincks, du livre d’Alain Blottiére sur Tomas Elek, de celui de Marie-Florence Ehret sur Olga Bancic, d’une bande dessinée sur Marcel Rayman. Cette profusion pouvait laisser craindre l’apparition dans le domaine éditorial d’un « filon » charriant le bon grain mais surtout le mauvais ivraie, celui qui naît de la facilité et de la caricature. Tel n’est heureusement pas le cas du livre de Patrick Fort, ni d’ailleurs des auteurs cités précédemment.

 

L’auteur retrace les derniers mois de la vie de Celestino Alfonso, de son arrestation à sa mort le 21 février 1944. Chaque chapitre est donc l’occasion de décrire une nouvelle étape du chemin qui mène le résistant à sa fin mais également d’analepses qui racontent son parcours avant son arrestation. Et ce destin possède quelques singularités peu connues que l’auteur met en lumière. Ainsi, si Celestino Alfonso est bien né en Espagne, il n’arrive pas en France à la fin de la guerre civile espagnole comme de nombreux compatriotes qui s’engageront dans la Résistance, mais au début des années 1930, avec sa famille, alors qu’il n’est encore qu’adolescent. Il découvre alors la banlieue ouvrière de Paris, en l’occurrence Ivry-sur-Seine, et s’intègre en trouvant un travail et en militant au sein de la Jeunesse communiste à partir de 1934. Mais quand son Espagne natale devient la proie de la guerre civile, Alfonso se porte volontaire dans les Brigades internationales. Quand il rentre définitivement en France, en février 1939, il est interné au camp de Saint-Cyprien dont il s’évade pour rejoindre sa famille.

 

Quand il s’engage dans la Résistance, Alfonso est en effet marié et père d’un petit garçon. S’il n’est pas le seul dans ce cas, cette situation semble plutôt minoritaire au sein des groupes FTP-MOI de la région parisienne. Patrick Fort raconte alors les ennuis d’Alfonso qui, pour cacher ses activités clandestines, doit mentir à son épouse, provoquant ainsi disputes et suspicions. En effet, Alfonso n’est pas un clandestin, il mène une double vie, partagé entre son emploi et ses activités résistantes. Son arrestation a ainsi lieu au moment où il rentre de son travail pour retrouver sa famille, ce qui permet à Patrick Fort d’offrir au lecteur le récit poignant de l’instant où Alfonso aperçoit les siens pour la dernière fois sans même pouvoir leur faire un signe ou leur lancer un au revoir.

 

Loin de tomber dans la facilité de l’héroïsation de son personnage, l’auteur nous dépeint un Celestino Alfonso profondément humain, plein de doutes et d’angoisses, meurtri de ne pas voir les siens, ni de recevoir de leurs nouvelles quand il est en prison. Il revient également sur les différentes actions d’Alfonso dans la lutte armée, notamment l’exécution de Julius Ritter et prend soin de ne pas donner une image totalement négative des Allemands. La bonté de l’abbé Stock « l’archange des prisons » et le courage du sous-officier qui a pris, à la dérobée, des photos de l’exécution des membres de l’Affiche rouge répondent à la brutalité des policiers français qui torturent Alfonso pour montrer que la barbarie et l’humanité n’ont pas de patrie.

 

Au final, voici un livre à la fois sobre, émouvant et bien documenté sur cet « Espagnol rouge » qui donna sa vie pour la France le 21 février 1944 au côté de 21 de ses camarades.

18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 07:34

Jean Vigreux, Histoire du Front populaire. L’échappée belle, Taillandier, 2016.

La vie est à nous

Les commémorations d’événements historiques sont depuis quelques années systématiquement accompagnées d’une floraison éditoriale où la quantité n’est pas toujours synonyme de qualité. Les 80 ans du Front populaire n’échappent pas à ce phénomène même si dans ce cas le nombre de publications est moindre que pour d’autres événements et la qualité des ouvrages publiés bien meilleurs. Parmi ces derniers, celui de Jean Vigreux apparaît comme la synthèse la mieux réussie.

 

Le livre de Jean Vigreux, s’adressant au plus grand nombre, apparaît au premier abord d’une facture assez classique, adoptant un plan chronologique qui, après un tableau de la crise à la fois économique, politique et sociale qui touche la France dans la première moitié des années 1930, retrace la genèse et le développement de la coalition de Front populaire jusqu’à la victoire électorale de mai 1936. La suite de l’ouvrage étudie le Front populaire au pouvoir, donnant une large place aux grèves de juin et aux différentes réformes initiées par le gouvernement Blum, puis son déclin et sa fin avec l’arrivée de Daladier au pouvoir. Pour terminer, les deux derniers chapitres analysent l’ampleur du phénomène de politisation ainsi que la façon dont les différents secteurs de la société ont vécu la période.

 

Si l’auteur, à la lumière des travaux historiques les plus récents, retrace les différentes étapes, déjà bien connues, de l’histoire du Front populaire, il élargit son propos bien au-delà du simple horizon de l’histoire politique ou sociale traditionnelle concernant cette période. Ainsi, sur le plan social, si Jean Vigreux consacre une part importante de son livre au monde ouvrier, il offre de nombreux passages traitant de la situation et des conflits au sein de la société rurale. Le rôle des intellectuels, de l’Église, du patronat, des femmes n’est pas oublié de même que la façon dont l’expérience du Front populaire est vécue dans les régions et dans les colonies françaises. A ce titre, Jean Vigreux innove dans l’historiographie du Front populaire en nous offrant la première histoire globale du Front populaire de ce moment clef de l’histoire française contemporaine.

 

La démarche de Jean Vigreux permet ainsi de « casser » certains mythes concernant le Front populaire. Ainsi, si cette période fut marquée par de nombreuses espérances et une certaine joie de vivre, elle fut aussi un moment de grandes tensions, de haines et de violences. Elle fut aussi celle de profondes restructurations politiques. Si à gauche, l’unité des débuts laisse la place à des divisions, aussi bien entre les formations politiques qu’à l’intérieur de celles-ci, notamment au sein de la SFIO et du parti radical, la droite voit l’émergence du Parti social français, véritable parti de masse. Jean Vigreux montre d’ailleurs que l’attraction exercée par le PSF sur de larges franges de l’électorat radical pousse le parti radical à se rapprocher de la droite, conduisant ainsi à mettre fin à la coalition de Front populaire.

 

Le livre de Jean Vigreux, claire et accessible aux non-spécialistes, magistrale synthèse sur ce moment clef de l’histoire politique et sociale française où l’État s’arroge un rôle régulateur et interventionniste, est un passage obligé pour tous ceux qui veulent découvrir ou redécouvrir, au-delà des mythologies et des simplifications cette « échappée belle » que fut le Front populaire.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")