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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 07:42

Alexandre Jevakhoff, La Guerre civile russe, 1917-1922, Perrin, 2017.

Les Rouges contre les Blancs

Mal connue et parent pauvre de l’historiographie française concernant l’histoire de la Russie et de l’URSS, la guerre civile russe est pourtant un moment essentiel de l’histoire du 20e siècle. Le livre d’Alexandre Jevakhoff vient donc à point pour combler cette lacune d’autant que le pari est particulièrement risqué. En effet, outre que cet événement se déploie sur l’étendue immense de l’ancien Empire tsariste, de Vladivostok à Helsinki, de Samarcande à Varsovie, il met aux prises une quantité impressionnante d’acteurs politiques et sociaux : bolcheviks, socialistes-révolutionnaires, libéraux, monarchistes, Russes, Ukrainiens, Caucasiens, Baltes, Sibériens, nobles, bourgeois, paysans, ouvriers mais aussi Allemands, Français, Britanniques, Américains, Japonais. Les diverses interactions entre ces acteurs et cela sur un territoire démesuré font de la guerre civile un conflit particulièrement complexe à déchiffrer, à analyser et à mettre en récit.

Il serait donc facile de critiquer le travail d’Alexandre Jevakhoff pour lui reprocher d’avoir négligé tel ou tel aspect de la guerre civile russe. Il parle peu en effet des nationalismes qui désagrègent l’Empire russe, de la guerre civile dans le Caucase, en Asie centrale ou en Extrême-Orient, des révoltes paysannes. Les amateurs d’histoire militaire seront déçus car si l’auteur retrace dans ses grandes lignes l’évolution des principaux fronts de la guerre civile, il dit peu de choses sur l’organisation des armées, leurs tactiques, les combats, les batailles.

Malgré ces absences, ou plutôt grâce à elles, Alexandre Jevakhoff essaye de répondre à une question, qu’il ne pose jamais clairement mais qui forme le fil rouge de son livre : comment les bolcheviks, minoritaires en Russie aussi bien en février qu’en octobre 1917, réussissent-ils finalement à l’emporter contre une impressionnante série d’adversaires ? Comme le montre l’auteur, les partisans de Lénine font preuves d’un grand pragmatisme, n’hésitant pas à jouer la carte allemande ou alliée suivant les circonstances alors que les blancs refusent fermement toute aide germanique ainsi qu’une alliance avec les nationalités de l’ancien Empire au nom de la Russie une et indivisible.

Surtout les bolcheviks comprennent qu’une guerre civile ne se conduit pas comme une guerre classique et que l’objectif principal est de conquérir le soutien de la population. Une conquête qui se fait soit par la contrainte au travers de la répression et de la terreur rouge, soit par une propagande habile et massive. Sur ces points, les blancs ne se montrent pas à la hauteur, incapables de réprimer les rébellions et les infiltrations rouges et de fournir des réponses claires aux aspirations populaires qui ont conduit à la Révolution. Ils se retrouvent ainsi isolés, fragilisés comme le montre leur difficultés à enrôler la population dans leurs armées. Dans cette situation une aide extérieure s’avère indispensable. Mais dans ce domaine, les blancs se heurtent à la pusillanimité des Alliés, à leurs divisions, à leurs ambitions et querelles respectives. Au final, ce soutien s’avère décevant, à l’exception de celui des Tchécoslovaques qui forment l’ossature des armées blanches en Sibérie et dans l’Oural, et en tout cas incapable de donner l’avantage aux blancs.

S’appuyant sur une importante documentation, bien que curieusement il manque dans la bibliographie certains travaux anglo-saxons importants, et sur des fonds d’archives russes et occidentales, le livre d’Alexandre Jevakhoff retrace, dans un style clair et fluide, les grandes lignes de forces et les grandes étapes de la guerre civile russe. Même si, à notre goût, l’auteur fait un peu trop la part belle dans son récit aux blancs, un biais peut-être lié à sa documentation, ou aux intrigues personnelles, notamment autour des agents alliés en Russie, son ouvrage permet une meilleure connaissance de la guerre civile russe auprès d’un vaste public et, à ce titre, mérite toute l’attention de la part de ceux qui souhaitent découvrir ce moment essentiel de l’histoire russe contemporaine.

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 07:40

Pascale Nivelle, Histoire du Petit Livre rouge, Tallandier, 2016.

Le missel rouge du maoïsme

Le Petit Livre rouge, ou plutôt les Citations du président Mao selon son titre exact, est certainement l’une des opérations de propagande la plus gigantesque et la mieux réussie du 20e siècle. Pascal Nivelle, ancienne correspondante de « Libération » en Chine, raconte dans un livre plein d’humour l’histoire de ce livre de poche à la couverture plastifiée écarlate, cauchemar de millions de Chinois et missel des petits bourgeois révolutionnaires européens notamment français.

La genèse du Petit Livre rouge a lieu au siège du Quotidien de Tianjin en 1961 quand une documentaliste décide de compiler quelques citations du président Mao afin d’avoir en réserve des paroles du Grand Timonier à publier dans le journal. L’idée et le petit carnet rédigé par cette documentaliste parviennent un jour au directeur du journal de l’Armée populaire de libération qui décide d’enrichir le pensum de sa collègue. L’intérêt de ce militaire pour les paroles de Mao n’est pas innocent. Le président, mis sur la touche après l’échec du Grand Bond en avant, a en effet décidé de reprendre les commandes et d’écarter ses rivaux. Pour cela il souhaite s’appuyer sur l’armée dirigée par son fidèle Lin Biao. La compilation de ces formules mise au point par les militaires plaît à Mao qui décide de la faire publier. La première version sort en 1964 avec une préface de Lin Biao, destinée exclusivement aux soldats. Devant le succès que rencontre le livre, de nouvelles versions sont édités et la diffusion s’élargit à l’ensemble de la population chinoise. Muni d’une couverture rouge en plastique, le Petit Livre rouge est alors diffusé à des millions d’exemplaires dans toutes les provinces du pays. Avec le lancement de la Révolution culturelle en 1966, il devient l’objet d’un véritable culte. Brandi en toutes circonstances comme un talisman, il est lu et récité en boucle avec ferveur par des adolescents qui forment la majorité des Gardes rouges et qui pensent avoir trouvé dans cette lecture les clefs pour révolutionner un pays qui ne leur laisse pas de place.

Très vite, le Petit Livre rouge s’internationalise et devient un objet de fascination pour une frange des intellectuels et de la jeunesse contestataire occidentale qui s’entichent d’une Chine qui leur apparaît plus révolutionnaire et plus dynamique que l’URSS de Brejnev. La Chine est alors à la mode, notamment en France entre le col mao, la chanson de Nino Ferrer « Mao et moa » et « La Chinoise » de Godard. Le maoïsme et son bréviaire en plastique écarlate enflamment les esprits à l’École normale supérieure, à la Sorbonne ou à Saint-Germain des Prés plus sûrement qu’à Billancourt. Les voix isolées qui, comme celle du sinologue belge Simon Leys, essayent de montrer que derrière le Petit Livre rouge se cache une féroce lutte au cœur du pouvoir chinois, accompagnée de persécutions et de crimes causant la mort de centaines de milliers de personnes, sont condamnées et ostracisées.

La mort, en septembre 1971, de Lin Biao, signe le déclin du Petit Livre rouge. Le maréchal a trahi Mao et l’opprobre qui s’abat sur sa mémoire rejaillit sur l’ouvrage dont il fut le concepteur. Les Chinois veulent également tourner la page éprouvante de la Révolution culturelle. En France, la vague maoïste dure encore quelques années avant que ses adeptes ne jettent aux orties leurs idoles de jeunesse pour ne conserver qu’un silence, bien souvent honteux, sur leur passé rouge. Il est vrai que nombre d’entre eux se sont intégrés « comme des poissons dans l’eau » à la société libérale, n’hésitant pas à dénoncer le passé trouble de leurs adversaires.

Le livre de Pascale Nivelle alterne donc entre tragédie et ridicule pour raconter l’histoire d’un livre hors-norme, non pas comme chef-d’œuvre de réflexion ou de littérature, mais comme l’un des plus efficaces instruments de propagande maoïste. Cet évangile selon Mao qui marqua une époque méritait bien un livre que les lecteurs prendront plaisir à découvrir tant il nous replonge dans un passé oublié et pourtant pas si lointain.

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communismeetconflits - dans Communisme chinois Mao Zedong Maoïsme
7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 07:36

Géo Histoire, n° 31, « 1917. La Révolution russe »

Panorama de la Révolution russe

Le magazine Géo Histoire consacre l’essentiel de son dernier numéro au centenaire de la Révolution russe. Sur environ 120 pages, ils retracent les événements qui jalonnent cette année, ses conséquences et sa mémoire. Un très bon entretien avec Marc Ferro, très sollicité en ce moment, permet de retracer le cours des événements entre la révolution de février et celle d’octobre. Là encore, l’historien démontre la surprise que représenta le déclenchement de la révolution en février et surtout la difficulté à définir ce que fut la prise du pouvoir par les bolcheviks, à la fois putsch et révolution.

Les autres articles, de longueurs inégales, s’intéressent à certains moments ou personnages clefs de la Révolution russe. Les derniers jours de Nicolas II avant son abdication sont retracés avec soin tandis que Raspoutine, Kerensky et Lénine sont chacun l’objet d’un article, celui sur le chef des bolcheviks étant particulièrement consistant. De courts textes se penchent sur des aspects particuliers, parfois relativement secondaires, de la révolution, comme le sort de la grande-duchesse Anastasia, les mystères entourant le trésor du tsar ou les actes de cannibalisme lors de la grande famine de 1920-1921.

Plus intéressants à nos yeux sont les articles qui traitent de la Tchéka, de la politique soviétique en faveur des femmes ou des relations entre la révolution et le monde des avant-gardes artistiques tel que le futurisme ou le constructivisme. À cela s’ajoute un très bon texte sur le film « Octobre » d’Eisenstein qui fut loin d’être reconnu à l’époque comme un chef-d’œuvre et une évocation de l’intervention alliée à Mourmansk.

Bien qu’essentiellement narratifs et rédigés par des non-spécialistes, quelques erreurs ou imprécisions historiques se glissant çà et là, l’ensemble est d’un bon niveau et d’une lecture agréable. Mais l’intérêt de ce numéro réside également dans sa très belle et nombreuse iconographie qu’accompagnent une chronologie et une superbe carte sur la guerre civile. Le seul bémol concerne la bibliographie particulièrement succincte.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Révolution russe
22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 07:00

Liouba Vinogradova, Les Combattantes. Les aviatrices soviétiques contre les as de la Luftwaffe, Editions Heloïse d’Ormesson, 2016.

Les Sorcières de la nuit

La participation des femmes soviétiques à la guerre contre l’Allemagne au sein d’unités de combat est un phénomène bien connu, notamment grâce à des ouvrages anglo-saxons dont celui de Bruce Myles paru en français en 1993. Le livre de Liouba Vinogradova revient sur l’histoire de ces femmes qui servirent dans l’armée de l’air soviétique que ce soit comme pilotes, mécaniciennes ou navigatrices.

L’initiative d’enrôler des femmes dans l’aviation revient à Marina Raskova, célèbre pilote soviétique des années 1930, détentrice du record de la plus longue distance parcourue en avion en 1938. Forte de sa célébrité et de ses entrées au Kremlin, elle parvient à convaincre Staline de former le 122e groupe d’aviation composé exclusivement de femmes. Ce groupe comprend par la suite trois régiments d’aviation, le 586e régiment de chasse, le 587e régiment de bombardement et le 588e régiment de bombardement de nuit. Il est composé de volontaires issues de tous les milieux sociaux, ouvrières, étudiantes, techniciennes.

C’est à travers le regard de ces femmes que Liouba Vinogradova s’attache à décrire le destin particulier de quelques-unes, aussi bien des anonymes que celles qui firent la une des journaux comme Lidya Litvak. Pour cela, l’auteur s’appuie à la fois sur des documents d’archives, des correspondances et des souvenirs et fait ainsi entendre la voix de celles qui sacrifièrent une partie de leur jeunesse, voire leur vie pour défendre leur pays.

Liouba Vinogradova, dans un style clair et particulièrement agréable, retrace ainsi le quotidien de ces femmes aviatrices. De leur apprentissage militaire à Engels aux différentes batailles auxquelles elles prennent part, elle décrit les multiples facettes du vécu de ces femmes, leurs difficultés matérielles, les peurs, les amitiés, les amours, les rapports avec leurs familles à l’arrière, la volonté, aussi, de conserver des signes de féminité dans un univers où les normes dominantes sont masculines. Liouba Vinogradova montre également les divisions qui s’installent entre elles, notamment en raison des différences de grades et de la hiérarchie qui existe entre mécaniciennes et pilotes.

L’auteur ne fait pas l’impasse sur les difficultés que rencontrent les femmes au sein de l’armée. La hiérarchie militaire, si elles acceptent de les employer dans l’armée, rechigne néanmoins à les mettre en première ligne. C’est en effet l’extrême gravité de la situation militaire de l’Union soviétique de juin 1941 au début de 1943 qui permet de briser la division traditionnelle des genres face à la guerre. Les femmes volontaires doivent néanmoins faire la démonstration de leur capacité à combattre à l’égal des hommes. Cela ne se passe pas toujours sans difficultés. Elles subissent les quolibets et moqueries des hommes tandis que la hiérarchie cherche à les isoler, aussi bien des combattants masculins que des combats dont elles sont peu à peu éloignées au fil du temps, à fur et à mesure que l’Armée rouge prend le dessus sur la Wehrmacht. Celles qui parviennent néanmoins à se battre en première ligne, à l’image de Lidya Litviak, la plus célèbre d’entre elles, ne déméritent pas et surpassent bien souvent leurs camarades masculins.

L’ouvrage se termine avec la mort de Lidya Litvak en juillet 1943 qui marque le moment où les femmes dans l’aviation soviétique sont retirées des premières lignes pour réaliser des missions de soutiens et de protection à l’arrière. Les victoires soviétiques qui suivent la bataille de Stalingrad réinstallent la division des genres. L’URSS, de plus en plus assurée d’aller à la victoire, n’a plus besoin de femmes pour combattre les armes à la main.

Le livre de Liouba Vinogradova, offre ainsi à voir, vu d’en bas, ce que fut le destin, les souffrances, mais aussi les joies des centaines de femmes qui démontrèrent par leur courage l’absurdité de l’expression « sexe faible ». Était-il besoin d’une guerre pour cela ?

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 07:00

Le Figaro-Histoire, n° 30, février-mars 2017.

1917, suite...

Le numéro de février-mars du magazine Le Figaro-Histoire donne une large place au centenaire de la Révolution russe. C’est l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse qui débute ce dossier par l’évocation du règne de Nicolas II, un tsar qu’elle présente à la fois comme celui qui essaya de réformer et de moderniser l’Empire mais dont les faiblesses, l’indécision et l’incapacité à asseoir son autorité conduisirent finalement à la fin de la monarchie tricentenaire des Romanov. Jean-Christophe Buisson trace quant à lui le portrait d’Alexandre Kerenski, un avocat idéaliste, opportuniste et charismatique qui dans le chaos qui emporte la Russie après février 1917 parvient à se hisser à la tête du pouvoir, se rêvant même Bonaparte. Son ambition le mène finalement à sa perte puisque tous ceux qui l’ont soutenu l’abandonnent, le forçant à rejoindre « les poubelles de l’Histoire ».

Jean-Pierre Arrignon retrace les grands moments de la Révolution depuis les événements de février à Petrograd jusqu’au début de la guerre civile en passant par la montée des bolcheviks, l’échec du putsch de Kornilov et l’incapacité de Kerenski face à Lénine. Pour l’auteur, la chute du tsarisme, œuvre des libéraux et des socialistes modérés, ouvre de façon presque inéluctable la voie à Octobre présenté comme un coup d’État minoritaire. Alexandre Jevakhoff traite de la guerre civile russe, un épisode mal connu en France et inséparable du moment révolutionnaire qui la précède. Événement d’une ampleur à l’égal de la taille de la Russie, la guerre civile ne se résume pas à une lutte entre des armées monarchistes et des troupes bolcheviques. Allemands et Alliés interviennent en effet dans ce conflit tandis que le camp blanc est hétérogène, rassemblant des socialistes modérés, des libéraux et des militaires. La défaite de ces derniers s’explique, selon l’auteur, par leur incapacité à se hisser à la hauteur des bolcheviks notamment dans le domaine de la répression.

Stéphane Courtois dresse un portrait au vitriol de Lénine qu’il qualifie d’inventeur du totalitarisme, un homme assoiffé de pouvoir, implacable dictateur, d’abord au sein de son parti puis de toute la Russie, promoteur du terrorisme d’État, les mains pleines de sang. C’est oublier que Lénine fut souvent mis en cause et contesté par ses camarades, aussi bien avant qu’après la prise du pouvoir. C’est oublier également la violence sociale et politique qui se déchaîne en Russie bien avant Octobre et la puissance des adversaires coalisés des bolcheviks.

Ce numéro du Figaro-Histoire est ainsi symptomatique d’une vision libérale et conservatrice de l’histoire de la Révolution russe qui fut à son apogée dans les années 1990. Pour ce courant, la Russie de Nicolas II avait pris le chemin de la modernité, un chemin juste entravé par l’incapacité du tsar à comprendre la nécessité de réformer le système politique pour l’adapter à l’émergence de la Russie capitaliste. Cette voie heureuse fut, hélas, brisée en 1917 par une révolution, certes démocratique en février, mais qui ouvrit le pouvoir à la dictature bolchevique, un projet totalitaire et sanguinaire. L’article d’Irina de Chikoff sur la vision qu’avait Soljenitsyne de la révolution russe et qu’il délivra dans le cycle romanesque de la Roue rouge résume parfaitement cette lecture historique en noir et blanc largement dépassée comme le montrent des travaux historiques récents comme ceux d’Orlando Figes.

Ce numéro richement illustré, doté d’une solide chronologie et d’un article présentant les grands films ayant pour décor la Russie en révolution, contient également un passionnant entretien avec Olivier Wievorka sur la résistance en Europe occidentale.

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 07:00

Olivier Wievorka, Une histoire de la Résistance en Europe occidentale, Perrin, 2017.

L’armée des ombres en Europe

Après la publication d’un ouvrage remarqué sur l’histoire de la Résistance française, Olivier Wieviorka élargit son champ d’observation à l’ensemble de la résistance en Europe occidentale soit la France, l’Italie, la Belgique, les Pas-Bas, le Danemark et la Norvège. A l’opposé d’une juxtaposition ou d’un catalogue qui décrirait à tour de rôle chaque résistance nationale, il adopte, pour analyser son sujet, une position résolument comparatiste particulièrement fructueuse et riche d’enseignements.

Le pari d’Olivier Wieviorka pouvait se révéler périlleux tant la situation de chaque pays est contrastée à la suite de l’invasion allemande du printemps 1940. Les souverains et les gouvernements de Norvège et des Pays-Bas se réfugient à Londres à l’instar du gouvernement belge dont le roi reste néanmoins au pays. Le Danemark, qui n’est pas entré officiellement en guerre, conserve quant à lui ses institutions tandis que la France est coupée en deux avec le régime de Vichy en zone sud. Quant à l’Italie, elle demeure membre de l’Axe jusqu’en septembre 1943. Cette diversité conditionne le développement de résistances nationales selon des modalités et des chronologies différentes. Pour contourner la difficulté que représente cette hétérogénéité, Olivier Wieviorka se place en surplomb et privilégie l’étude des relations qu’entretiennent les Alliés anglo-saxons avec ses résistances nationales.

À l’été 1940, les Britanniques, qui se retrouvent seules face à l’Axe, sont conscients des possibilités que peut leur apporter le développement d’une guerre subversive en Europe occupée, mais ne disposent d’aucune structure, ni de doctrines concernant son emploi. Churchill fonde alors un service destiné à organiser et animer ce nouveau front, le SOE, rejoint avec l’entrée en guerre des États-Unis par l’OSS, deux services qui vont à la fois soutenir les mouvements de résistance mais également essayer de leur faire appliquer les directives de l’État-major allié.

Olivier Wieviorka montre avant tout que la résistance, phénomène endogène aux pays occupés, n’aurait pu se développer sans le soutien anglo-saxon, notamment en moyens matériels et en armes mais aussi par la propagande. Les relations ne sont pas toujours faciles entre les résistances et les Alliés d’autant qu’elles sont souvent parasitées par les conflits entre services alliés, entre les Anglo-saxons et les pouvoirs en exil, entre ces derniers et la résistance.

Malgré ces difficultés, les Alliés apportent un appui substantiel aux résistants et cela sans faire de discrimination selon leur couleur politique, malgré ce que diront beaucoup de résistants après la guerre. Les incompréhensions qui s’installent entre les Alliés anglo-saxons et les résistances résultent avant tout d’une divergence entre les partenaires quant à leurs objectifs. Si les premiers sont animés par une logique de victoire militaire, les secondes privilégient une logique de libération. Cette divergence est à la base de la controverse entre partisans de l’action immédiate et attentistes. Elle n’empêche pas que les résistants se plient finalement aux exigences de la stratégie définie par les Alliés, une stratégie où ils jouent le plus souvent un rôle de second plan sans être néanmoins négligeable.

Le livre d’Olivier Wieviorka est une réussite qui permet tout à la fois d’élargir nos connaissances sur l’histoire de la résistance hors des frontières hexagonales, de mieux appréhender la place des Britanniques et des Américains dans cette histoire, de réfléchir à l’articulation entre guerre conventionnelle et guerre subversive et de remettre en cause certaines idées reçues. Espérons que ce livre donne à un historien l’idée de se pencher sur les relations de l’Union soviétique avec les résistances nationales en Europe, aussi bien orientales qu’occidentales.

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 07:00

L’Histoire, « Les Révolutions russes. Février-Octobre 1917 », n° 432, février 2017.

La Russie en révolution

Centenaire oblige, la rédaction du magazine L’Histoire propose dans son numéro de février un dossier sur les Révolutions russes de 1917. L’ensemble s’ouvre par un entretien avec Marc Ferro, grand spécialiste de l’histoire de cette période. Ce dernier dresse le tableau de la Russie en révolution, ses moments forts et ses évolutions qui conduisent finalement à la prise du pouvoir par les bolcheviks. Sur ce point, Marc Ferro montre finement que si la révolution d’Octobre est techniquement un coup d’État, elle s’appuie sur un soutien important dans la population de Petrograd et ne peut donc se réduire à un simple putsch.

Au-delà de l’histoire des événements qui ponctuent l’année 1917, ce numéro privilégie des éclairages précis sur certains aspects de la révolution russe. L’article de Boris Kolonitskii montre ainsi le lien qui existe entre politique et religion à travers la Pâque rouge, la résurrection du Christ étant confondue dans les discours et l’iconographie avec celle de la Russie. Nicolas Werth étudie la place des soldats dans la révolution. Loin des idées reçues, il montre que les phénomènes de désertions sont relativement rares sur le front contrairement à ce qui se passe à l’arrière et dans les garnisons. L’écroulement de l’armée survient surtout après la tentative de putsch de Kornilov quand les désertions prennent un caractère massif, les soldats irriguant tout le pays d’une violence de guerre qu’ils transportent avec eux depuis le front. Catherine Goussef porte son regard sur le quotidien des classes aisées, la bourgeoisie, à Petrograd, un quotidien qui ne cesse de s’aggraver entre les pénuries, les perquisitions et les arrestations arbitraires.

Plus politique, Catherine Merridale revient sur les circonstances du retour de Lénine en Russie à travers l’Allemagne et la façon, dès son retour, dont il définit les grandes lignes de sa stratégie politique jusqu’à la prise du pouvoir d’octobre. Dominique Colas, dans un court article, s’interroge sur les raisons qui ont permis à Lénine de l’emporter sur ses adversaires, à la fois au sein du Parti bolchevik et en dehors. Emilia Koustova revient quant à elle sur l’histoire du soviet de Petrograd entre février et octobre 1917 tandis que Sabine Dullin fait découvrir la formidable frénésie démocratique qui s’empare de la Russie à l’occasion de l’élection de l’Assemblée constituante, un élan qui se prolonge au-delà de la prise du pouvoir par les bolcheviks avant de se fracasser sur la dispersion de l’Assemblée dès sa première séance.

Alexandre Sumpf interroge la postérité d’Octobre à travers les productions cinématographiques soviétiques. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la révolution inspire peu les cinéastes qui, lorsqu’ils traitent de ce sujet, répondent le plus souvent à des commandes étatiques à l’occasion de commémorations dans des films qui ne rencontrent jamais le succès public. Emilia Koustova termine ce dossier de L’Histoire avec un article qui met en parallèle la façon dont est célébré le premier anniversaire de la Révolution et le malaise des autorités russes face au centenaire qui approche. En effet, la Révolution russe, synonyme de déchirement national, de révolte contre les autorités et de bouleversement social, correspond mal aux valeurs prônées par la Russie de Poutine.

Ce numéro de L’Histoire, loin de brosser un simple récit de la Révolution russe dont les grandes lignes sont bien connues, porte un éclairage original sur certain des aspects de ce grand bouleversement qui inaugure le siècle des communismes.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Révolution russe
24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 07:00

Paul Preston, Une guerre d’extermination. Espagne, 1936-1939, Belin, 2016.

La tragédie espagnole

Les guerres civiles sont toujours des tragédies atroces, des conflits totaux propices aux massacres et à la vengeance. Une fois terminée, elles sont également l’objet d’une rivalité des mémoires où les héritiers de chaque camp se disputent sur la responsabilité des crimes commis, leur ampleur et leur légitimité. La guerre civile espagnole n’échappe bien entendu pas à ce tropisme sanglant, ni à cette lutte des mémoires d’autant que le vainqueur a, pendant près de 40 ans, pu imposer sa vision de l’histoire et que la démocratisation post-franquiste du pays s’est construite sur une forme d’oubli du passé et de ses taches sombres.

C’est tout le mérite du livre de Paul Preston, grand historien de l’Espagne contemporaine, de retracer et d’analyser les massacres qui eurent lieu en Espagne à la suite du soulèvement militaire du 18 juillet 1936. Il en retrace la genèse dans la guerre sociale dont les campagnes espagnoles furent le théâtre au début des années 1930, dans le développement et la théorisation d’un racisme social à l’égard des ouvriers et des paysans pauvres qui s’accompagne d’une démonisation de la gauche, symbole d’une anti-Espagne manipulée par la franc-maçonnerie, les juifs et Moscou. Les massacres s’enracinent aussi dans les pratiques utilisées par l’armée espagnole au Maroc contre les populations colonisées.

Ces pratiques coloniales, l’armée de Franco les importent dans la péninsule dès les premiers jours de la guerre civile. Les massacres ont alors deux objectifs complémentaires. Le premier est de terroriser la population, la frapper d’épouvante afin d’asseoir le pouvoir des militaires et d’imposer l’ordre nouveau. Le second est d’éliminer toute opposition, même potentielle, de purifier les zones conquises de ceux et celles qui représentent l’anti-Espagne, en somme les partisans de la République. Cette volonté d’éliminer physiquement l’adversaire prime même les impératifs stratégiques. Ainsi, quand un objectif militaire est atteint, il arrive que les nationalistes, plutôt que de profiter de leur succès pour s’emparer rapidement du suivant, préfèrent ratisser la région conquise pour procéder à l’élimination de leurs adversaires.

La zone républicaine n’est pas exempte de massacres, notamment dans les premiers mois de la guerre. Mais ces derniers ne procèdent pas d’une volonté délibérée des autorités et sont plutôt le résultat de l’effondrement de l’État à la suite du soulèvement militaire. Ce contexte chaotique, incarnée dans le domaine répressif par la multiplication des checas, ces prisons privées aux mains des partis du Front populaire, favorise les vengeances, les fusillades suscitées par la crainte devant l’avancée nationaliste, la peur d’une cinquième colonne. Au fur et à mesure que l’État se reconstruit et se renforce, la violence tend à s’atténuer pour laisser la place à une répression encadrée juridiquement. Cela ne signifie pas, bien sur, la fin des abus et des crimes en zone républicaine que ce soit contre les franquistes ou bien contre les militants du POUM après les journées de Barcelone en mai 1937. Mais l’État républicain cherche dans tous les cas, dans la mesure de ses moyens, à contrôler la répression et n’a jamais une volonté exterminatrice contre ses ennemis. Cette différence profonde explique que le nombre de victimes de la répression en zone républicaine est trois fois inférieur à celui de la zone franquiste que Paul Preston estime à environ 130 000.

Une fois la guerre civile terminée, en avril 1939, la volonté exterminatrice des franquistes se mue en terreur d’État contre les vaincus qui sont asservis dans le cas des prisonniers de guerre, poursuivis devant les tribunaux, emprisonner, dépouiller de leurs biens et impitoyablement traquer y compris dans leur exil avec la complicité de l’Allemagne nazie et de la France de Vichy.

L’ouvrage de Paul Preston, somme de près de 900 pages, avec une abondante bibliographie, des notes, des cartes, des graphiques est un puissant travail de recherche et de vulgarisation, une référence incontournable. Sa lecture, parfois difficile par la succession de massacres et de crimes qu’il relate, est indispensable pour tous ceux qui veulent comprendre l’histoire de l’Espagne contemporaine et d’un conflit qui hante toujours la société espagnole.

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communismeetconflits - dans Guerre d'Espagne
17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 07:00

Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, La Découverte-Zones, 2016.

La France des dominés

Inspiré du livre d’Howard Zinn sur les États-Unis, Michelle Zancarini-Fournel propose aux lecteurs une première histoire « populaire » de la France, une seconde étant annoncée aux éditions Agone sous la plume de Gérard Noiriel pour le courant de l’année 2017. Véritable somme de plus de 1 000 pages, le livre de Michelle Zancarini-Fournel rassemble et synthétise les savoirs les plus récents autours d’un objectif commun, retracer une histoire de la France vue par les gens d’en bas, les petits, les humbles, les opprimés et cela depuis la fin du 17e siècle.

Saluons d’abord les grands mérites de ce travail. L’auteur fournit une vaste fresque de l’histoire de la France populaire, ses conditions de vie, ses mentalités, ses fractures, ses espoirs, ses mobilisations et ses combats. Pour cela, elle n’hésite pas à donner largement la parole à ces gens d’en bas qui s’expriment à travers des journaux intimes, des lettres, des souvenirs ou face à des policiers ou des juges. Elle retrace également le parcours de quelques-uns de ces gens, inconnus ou non, mais dont les destins sont symptomatiques d’une époque ou des évolutions d’une société toujours en mouvement.

L’auteur donne une large place dans son récit aux résistances, luttes et révoltes de ce monde populaire qui se bat pour de meilleures conditions de vie et de travail mais également pour sa liberté et son droit à s’exprimer et à participer à la vie nationale. Luttes politiques et luttes sociales rythment donc la geste que retrace Michelle Zancarini-Fournel qui, si elle ne peut prétendre à une exhaustivité chimérique, restitue l’ensemble des offensives populaires, depuis les journées de 1789 aux émeutes de 2005, en essayant à chaque fois de décentrer le regard traditionnellement porté sur ces événements. Elle traite ainsi des mouvements communalistes en province au moment de la Commune de Paris ou des grèves dans les campagnes lors du Front populaire.

Plutôt qu’une histoire populaire, le livre de Michelle Zancarini-Fournel est avant tout une histoire des dominées, comme le démontre le choix de l’année 1685 comme début de son récit marquée par la révocation de l’Édit de Nantes et l’adoption du Code Noir et l’insistance de l’auteur sur le sort et les combats des plus dominés parmi les dominés, les femmes et les colonisés. Si Michel Zancarini-Fournel livre une très intéressante synthèse sur l’histoire, mal connu pour le grand public, de ces deux groupes, l’importance qu’elle leur accorde dans son récit laisse perplexe. Consacrer deux pages à Messali Hadj et à la naissance de l’Étoile Nord-africaine alors que celle du PCF n’est traitée qu’en deux lignes nous interroge. Si on ne peut plus faire, comme auparavant et dans une tradition marxiste, une histoire du monde ouvrier qui laisse de côté la diversité de ses composantes et qui se concentre uniquement sur l’histoire de ses organisations, négliger ces dernières, c’est oublier le rôle intégrateur qu’elles ont pu jouer auprès des exclus et sur lequel le livre de Miche Zancarini-Fournel dit peu de choses.

Les luttes et les rêves pourra apparaître sur certains points comme un livre militant, notamment dans ses dernières pages. Il possède quelques défauts comme la tendance à utiliser la graphie inesthétique de style « militant.e.s » ou « polonais.e.s » Il n’en reste pas moins une excellente synthèse sur l’histoire des dominés et plus particulièrement celle des femmes, des colonisés et des immigrés.

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communismeetconflits - dans France luttes sociales Histoire de France
10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 07:00

Pascal Delwit, Les gauches radicales en Europe, XIXe-XXe siècles, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, 2016.

Une histoire de l'Europe rouge

L’ouvrage de Pascal Delwit est un concentré d’érudition, une mine d’informations et une synthèse d’une grande clarté sur l’histoire de la gauche radicale depuis deux siècles.

L’ouvrage est divisé en trois parties, la première, la plus classique, traite de l’apparition du socialisme dans l’Europe au début du 19e siècle, de sa montée en puissance, de son implantation nationale et de son unification au sein des 1e et 2e Internationales. La seconde partie, qui forme le cœur de l’ouvrage et occupe prés des 2/3 du livre, s’intéresse au « court 20e siècle » de 1914 à 1991 et traite exclusivement de l’histoire du mouvement communiste et de ses dissidences trotskistes et maoïstes. La dernière partie, la plus originale, étudie les différentes formes où s’incarne la gauche radicale au lendemain de la chute des pays socialistes en Europe de l’Est et jusqu’à nos jours, que ce soit d’anciennes organisations qui essayent ou non de s’adapter aux temps nouveaux ou de formations nouvelles comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce.

Si la dernière partie de l’ouvrage, la plus contemporaine, doit encore passer le cap de la durée pour confirmer ou non certaines hypothèses, la partie sur l’histoire du communisme européen est une véritable référence. L’auteur, par de multiples aller-retours entre sa dimension internationale et nationale, montre à la fois la profonde unité du communisme européen mais également sa diversité dans ses expressions nationales, une diversité qui, à partir de 1956, tend à s’accroître avant son déclin général dans les années 1970-1980. Pour cela, l’auteur s’appuie sur une impressionnante masse de faits et de connaissances ne laissant de côté aucun parti communiste européen, des plus grands comme celui de France ou d’Italie aux plus modestes comme ceux d’Islande ou du Luxembourg.

L’ensemble s’accompagne de nombreuses cartes et tableaux et d’une vaste bibliographie pour faire du livre de Pascal Delwit une excellente synthèse, un instrument de travail, un manuel de qualité pour comprendre et appréhender le destin et la place de la gauche radicale en Europe depuis deux siècles. Un ouvrage indispensable qui a en plus le mérite d’être édité en format de poche à un prix plus que raisonnable pour une telle somme.

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communismeetconflits - dans Communisme en Europe Extrême-gauche

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")