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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 07:00

L’Armée rouge bavaroise.

Sur la question militaire, le gouvernement de Toller n’a jamais réellement cherché à organiser une force armée bien que le 9 avril le Conseil central ait décidé de former une armée rouge. L’inactivité de l’USPD et des anarchistes dans ce domaine est l’objet de vives critiques de la part des communistes. Quand ces derniers prennent finalement le pouvoir, ils commencent donc à organiser des forces de sécurité, placées sous le commandement d’un jeune marin de 22 ans, Rudolf Egelhofer, arrivé à Munich avec une Division de matelot qui soutient depuis le début la révolution. Egelhofer originaire de Schwabing a servi durant la guerre comme matelot dans la Kriegsmarine. À la fin octobre 1918, il est l’un des meneurs de la révolte des marins de Kiel. Arrêté et condamné à mort, il n’est sauvé que par la victoire de la révolution de novembre. De retour en Bavière, il mobilise les soldats afin de soutenir la révolution.

La situation semble favorable pour créer rapidement une armée rouge puisque le pays compte de nombreux soldats démobilisés qui ne se sont pas encore réadaptés à la vie civile et forment un vivier de recrutement important aussi bien pour les mouvements nationalistes que révolutionnaires. Pourtant dans un premier temps les révolutionnaires bavarois se méfient de cette masse de démobilisés qui leur semblent politiquement peu sûre tandis que les communistes n’ont pas confiance dans le soutien des conseils de soldats. Anarchistes et communistes sont également plutôt favorables à la formation de détachements de gardes ouvriers, formés de prolétaires conscients, et destinés à être le socle de l’organisation de la défense du pouvoir soviétique. Mais cette solution montre rapidement ses limites, notamment sur le plan des effectifs. Egelhofer, responsable de la formation des troupes rouges, reconnaît également la nécessité de se doter d’une véritable structure militaire et de restaurer la traditionnelle discipline. Le choix entre une armée de milice et une armée traditionnelle, qui est l’objet de débats dans la Russie soviétique au début de 1918, se retrouve au moment où la Bavière soviétique est placée devant la nécessité de se doter d’un outil militaire.

Rudolf Egelhofer

Rudolf Egelhofer

Comme l’Armée rouge soviétique à ses débuts, son homonyme bavaroise est construite sur la base du volontariat. Si les démobilisés qui s’engagent ne font pas l’objet d’un contrôle particulier, les candidatures d’officiers sont quant à elles soumises à une inspection. Parmi les engagés se trouvent de nombreux soldats du régiment de la Garde et du premier régiment d’infanterie où sert d’ailleurs à ce moment-là le caporal Hitler. Mais l’essentiel des volontaires sont des soldats démobilisés au chômage alors que les ouvriers des grandes entreprises munichoises préfèrent rejoindre les rangs de la Garde rouge, la milice ouvrière, afin de ne pas perdre leur emploi. Ainsi l’armée rouge recrute surtout dans les secteurs les plus marginalisés de la population qui rejoignent ses rangs principalement pour les repas réguliers et la solde. Elle recrute également parmi les prisonniers de guerre de l’Entente présents en Bavière principalement des Italiens et des Russes. Les unités constituées par ces prisonniers se distinguent d’ailleurs par leur plus grande combativité et sont donc utilisées pour les opérations les plus importantes et difficiles. Rapidement l’armée rouge compte de 10 000 à 20 000 hommes équipés grâce aux stocks réquisitionnés dans les casernes.

La formation de l’armée rouge ne se fait pas non plus sans tension, notamment entre Egelhofer, le commandant de l’armée et Wilhelm Reichart le commissaire militaire de la République. Egelhofer, plus radical, souhaite en effet transformer l’armée en un outil offensif révolutionnaire tandis que Reichart est plus conservateur et espère attirer d’anciens officiers de l’armée impériale pour la construire et l’encadrer. Pour régler ce conflit, Egelhofer fait cerner le commissariat militaire par ses troupes. Il s’oppose à la présence de « spécialistes militaires » dans l’armée et refuse même que des socialistes, qu’il juge trop modéré, accèdent au commandement. Pour dénouer la crise, qui n’est pas sans rappeler celle que connaît le Parti bolchevik avec « l’opposition militaire, c’est le communiste Max Levien qui devient commissaire militaire.

La principale faiblesse de l’armée est son hétérogénéité. Si son épine dorsale est formée par des militants communistes, quelques prisonniers de guerre russes et des anciens du front, la majorité de la troupe est composée de jeunes marginaux de Munich désireux d’échapper au chômage et de s’assurer des conditions de vie plus supportable. Bien entendu, la combativité de ces volontaires attirés par la ration alimentaire est faible comme allait bientôt le montrer les combats pour la défense de la République. L’armée rouge souffre également de l’absence de chefs expérimentés. Que ce soit Egelohfer, Toller qui commande les troupes de Dachau ou son adjoint Gustav Klingelhöfer, aucun n’a jamais été officier. Seul Erich Wollenberg, le chef de l’état-major, a servi comme lieutenant dans l’armée impériale. Leur autorité sur la troupe est donc faible d’autant que les soldats n’hésitent pas à agir de leur propre initiative.

Détachement de l'Armée rouge bavaroise

Détachement de l'Armée rouge bavaroise

La chute de la République des Conseils.

À la mi-avril 1919, les adversaires de la République des Conseils se sont renforcés. Le premier ministre Hoffman a réussi à obtenir l’appui du ministre de la Guerre du Reich, le social-démocrate Gustav Noske, qui accepte l’envoi en Bavière d’unités régulières mais également de détachements de corps francs, c’est-à-dire des milices paramilitaires, l’ensemble représentant un total d’environ 35 000 hommes.

Face à la menace qui grandit, la Bavière rouge se mobilise. Tous les moyens de transport sont réquisitionnés, la levée en masse est proclamée et une zone de défense établie autour de Munich. Les bâtiments publics sont armés de mitrailleuses et de lance-mines et l’armée rouge mise sur le pied de guerre. Tandis que la Garde rouge reste à Munich pour maintenir l’ordre, les troupes quittent la ville sous les ordres de Toller et Egelhofer. Elles se rendent vers Freising et Dachau déjà occupés par les avant-gardes ennemies. Le 16 avril, les Rouges bombardent les positions contre-révolutionnaires qui ripostent. Sous les ordres de Toller, un bataillon de volontaires enfonce les lignes ennemies tandis que les ouvriers de Dachau se ruent sur les troupes d’Hoffmann qui sont désarmées et expulsées de la ville. Les 2 000 hommes de Toller occupent alors Dachau tandis que ce dernier fait libérer les prisonniers en espérant que, repentis, ils ne s’opposeront plus par les armes à la République des Conseils, une mansuétude dont ne feront pas preuve les corps francs victorieux.

La victoire à Dachau est célébrée comme un triomphe par les Rouges. C’est oublier que les forces gouvernementales se sont aventurées trop loin et trop vite, sous-estimant également la force véritable de l’armée rouge. Noske ordonne alors l’intervention de l’armée régulière. Berlin a longuement hésité avant d’envoyer l’armée en Bavière, craignant que l’arrivée de troupes venant de Prusse ne suscite l’hostilité de la population. Dorénavant, Noske décide de pacifier l’ensemble de l’Allemagne par les armes. Pour que l’attaque contre la République des Conseils n’apparaisse pas comme une agression extérieure, l’opération est confiée à des corps francs bavarois commandés par un natif du pays, Franz von Epp. Ce dernier est un soldat de métier qui a participé en Chine à la répression de la révolte des Boxers en 1900-1901. En 1904, il part dans la colonie du Sud-Ouest africain où il commande le 1er régiment d’infanterie de la Garde impériale qui prend part à la répression du soulèvement des Hereros. De retour en Allemagne, il sert dans l’armée bavaroise et durant la Première Guerre mondiale, il commande un régiment d’infanterie sur le front occidental, puis en Serbie avant de revenir en France participer à la bataille de Verdun. Au début de 1919, von Epp forme un corps-francs bavarois pour défendre les frontières orientales avant de s’installer au Wurtemberg pour préparer l’assaut contre la Bavière des Conseils.

Soldats rouges

Soldats rouges

Le 27 avril, partant d’Augsbourg, les forces gouvernementales atteignent le Lech et se déploie en demi-cercle à l’ouest de Munich. Des contingents se concentrent au même moment en Thuringe en bordure de la frontière sud de la Bavière qui est franchie le 28. Face au 30 000 combattants rassemblés par Noske, l’armée rouge bavaroise comprend théoriquement entre 50 000 à 60 000 hommes. Mais sur cet effectif, Egelhofer ne peut véritablement compter que sur 12 000 soldats éprouvés. Il établit une ceinture de défense autours de Munich qui s’appuie au nord sur Freising et Dachau, sur la Würm à l’ouest et sur Starnberg et Rosenheim au sud.

Le plan de Noske vise à encercler la capitale bavaroise et à resserrer peu à peu l’étau. Malgré la défense acharnée des Rouges, le 29 avril, les gouvernementaux prennent Freising, Erding, Wasserburg et Gars. Le même jour, Starnberg, défendue par 200 soldats rouges et 150 gardes rouges, est capturée après de violents combats par les militaires qui arrêtent 21 communistes, fusillés sur place. Le 30, les troupes de Noske sont à 15 km de Munich. Seule Dachau tient encore et riposte par un feu roulant. Mais bientôt, manquant de munitions, la ville est prise d’assaut par les corps-francs. Au soir du 30, les gouvernementaux sont aux portes de la capitale après avoir pris le contrôle du sud de la Bavière.

Combattants de la République des Conseils

Combattants de la République des Conseils

Les combats de rue pour la prise de Munich commencent le 1er mai. Pour conjurer l’inéluctable, les communistes organisent une terreur rouge et fusillent 10 otages dont des membres de la Société de Thulé ce qui n’empêche pas l’effondrement du pouvoir des Conseils. Des groupes d’anciens officiers et d’étudiants s’emparent de bâtiments publics alors que les soldats de Noske entrent dans la ville. Si le quartier des ministères est occupé sans combat, des affrontements sanglants se déroulent dans les quartiers nord et est. La bataille dure longtemps autour de la gare et du Palais de Justice. Le 2 mai, des combats sporadiques ont encore lieu et le quartier général des révolutionnaires est nettoyé aux lance-flammes. Le 3 mai, le dernier bastion des Rouges, Rosenheim, un nœud de communication important entre Munich, Salzbourg et Innsbruck,.est emporté par les troupes de Noske.

 

Le temps de la répression.

Les contre-révolutionnaires, afin de gagner le soutien de la population rurale, ont fait circuler l’idée que le pouvoir à Munich était détenu par des communistes russes et des Juifs. Cette rhétorique anticommuniste et antisémite est indissolublement liée aux actions de répression qui touchent la Bavière avec l’arrivée des corps francs. Ces derniers, qui comptent dans leurs rangs de nombreux militants et sympathisants de l’extrême-droite, sont les agents d’une répression particulièrement brutale qui fait environ 550 victimes, principalement des militants communistes mais également des « civils » surtout des Juifs. Ainsi le 2 mai 1919, les corps-francs arrêtent et assassinent sauvagement Landauer qui, s’il a joué un rôle important dans les premiers temps de la République des Conseils, s’est retiré de la politique avec la prise de pouvoir par les communistes.

Corps francs à Munich

Corps francs à Munich

La cruauté des corps-francs à Munich et en Bavière du Sud s’appuie également sur la fracture confessionnelle qui traverse le pays. La plupart des combattants des corps-francs sont en effet issus du nord de la Bavière majoritairement protestante. Ils traitent donc durement les catholiques, dont beaucoup ont soutenu la gauche. Ainsi, ce sont eux qui font irruption dans un café de Munich où se réunissent une trentaine de catholiques de la paroisse Saint-Joseph qui sont immédiatement fusillés. Environ 600 combattants rouges sont morts au combat et 400 en raison de la répression dont 55 prisonniers de guerre russes fusillés dans une gravière de Gräfelfing. Prés de 2 200 personnes sont arrêtés pour activité révolutionnaire. Il est possible que parmi eux se soit retrouvé Hitler, membre d’un conseil de soldats.

Leviné est quant à lui capturé, jugé et fusillé le 5 juillet 1919. Le 5 juin, Erich Mühsam est appréhendé et condamné à 15 ans de prison. Ernst Toller parvient à prendre la fuite et vit caché durant les semaines où la répression est la plus féroce. Lorsqu’il est finalement arrêté, en juin, il n’est condamné qu’à 5 ans de prison. Max Levien, le commissaire militaire de la République et l’un de ses principaux dirigeants réussit à fuir la Bavière.

Un soldat rouge capturé

Un soldat rouge capturé

Si Laudauer et Leviné trouvent la mort durant la répression qui suit la fin de la République des Conseils, le sort de leurs camarades n’en sera pas moins tragique. Mühsam profite d’une amnistie en 1924 pour retrouver la liberté et reprendre sa carrière d’écrivain. En 1933, il est arrêté par les nazis et se retrouve dans le camp de concentration de Sonnenbourg puis dans celui d’Oranienburg. Soumis à des mauvais traitements et à la torture, il est finalement assassiné le 10 juillet 1934. Ernst Toller parvient à échapper à la Gestapo et trouve refuge en Suisse, puis en France et en Grande-Bretagne avant d’arriver aux États-Unis. Il se montre particulièrement actif dans l’organisation de l’aide aux républicains espagnols. La victoire des nationalistes le plonge donc dans une profonde dépression et il se donne la mort à New-York le 22 mai 1939, le jour où les troupes de Franco défilent dans Madrid. Max Levien qui a fui la Bavière après la chute de la République des Conseils trouve refuge en URSS où il travaille au sein de l’Université de Moscou. Le 17 juin 1937, il est fusillé suite au verdict du collège militaire de la Cour suprême de l’URSS qui l’a reconnu coupable d’activités antisoviétiques.


 

Bibliographie :

Erich Mühsam, La République des conseils de Bavière, La Digitale-Spartacus, 1999.

Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005.

Allan Mitchell, Revolution in Bavaria, 1918-1919: The Eisner Regime and the Soviet Republic. Princeton University Press, 1965.

Ralf Höller, Der Anfang, der ein Ende war. Die Revolution in Bayern 1918/19, Aufbau Taschenbuch, 1999.

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 07:38

L’Europe tremble sur ses bases en 1919, une année qui voit se multiplier les tentatives d’étendre la révolution soviétique en Europe occidentale. L’épicentre de ces bouleversements se trouve en Europe centrale, sur les territoires des Empires qui s’effondrent sous le poids de leur défaite dans le conflit mondial et de la crise politique et sociale qui en découlent. De Budapest à Munich, de Vienne à Berlin, les diverses tentatives d’instaurer des pouvoirs soviétiques se terminent néanmoins par des échecs qui marquent profondément l’histoire du mouvement révolutionnaire tout en écrivant quelques-unes de ses pages les plus tragiques.


 

La révolution en Bavière.

En Allemagne, où l’unité nationale ne date que de 1871, la défaite militaire du IIe Reich réveille les forces centrifuges, notamment dans les régions où les particularismes locaux sont restés vivaces. En Bavière, une région qui a conservé sa monarchie et une armée propre sous le IIe Reich, l’aspiration révolutionnaire se greffe à une montée du séparatisme. À Munich, ces tendances fragilisent la dynastie royale des Wittelsbach. Le roi Louis III, considéré comme un monarque libéral depuis qu’il a soutenu, en 1906, l’instauration du suffrage universel, doit affronter des manifestations de masse en novembre 1918. Avec la défaite, la population lui reproche en effet d’avoir suivi la Prusse dans la guerre sans prendre en compte les intérêts de la Bavière.

Manifestation à Munich en novembre 1918

Manifestation à Munich en novembre 1918

Lors de la grande manifestation du 7 novembre, sous la conduite du dirigeant du Parti social-démocrate indépendant (USPD) Kurt Eisner, les soldats rejoignent les manifestants, s’emparent de l’École militaire, de postes de police, de la prison et arrêtent des officiers. Le soir même le premier conseil d’ouvriers et de soldats est formé. Dans la nuit du 8 novembre, Eisner, leader de l’insurrection, annonce devant le conseil des ouvriers et soldats de Munich la déposition de Louis III et la fin de la monarchie en Bavière. Des conseils apparaissent alors dans l’ensemble des villes bavaroises, à Passau, Augsbourg, Rosenheim ou Nuremberg tandis que le drapeau rouge flotte sur la Frauenkirche, la plus haute cathédrale de Munich. La révolution se réalise sans effusion de sang.

La république ainsi proclamée se dote d’un gouvernement provisoire dirigé par Eisner qui prend également la direction des Affaires étrangères. Dans le même temps a été formé un Conseil central des soldats de Bavière. Si ce dernier est loin de partager les positions du gouvernement d’Eisner, il représente les nombreux conseils de soldats qui se sont multipliés dans le pays. Ces derniers qui représentent une force réelle capable de s’emparer du pouvoir, jouissent d’une grande influence et l’USPD comme les communistes sont contraints de prendre des décisions qui répondent aux aspirations de la masse des soldats. Au sein de l’armée, les conseils deviennent la principale structure du pouvoir et supplantent la hiérarchie traditionnelle. Eisner doit donc composer avec eux mais également avec les modérés du Parti social-démocrate (SPD) dirigés par le ministre de l’Intérieur, Erhard Auer. Ce dernier, hostile au pouvoir des conseils et favorable à l’instauration d’un régime parlementaire, propose la création d’une Garde civique où pourraient s’engager d’anciens officiers.

L’aile radicale des révolutionnaires, les anarchistes et les communistes, souhaite quant à elle que l’ensemble des pouvoirs soit transmis aux conseils sur le modèle soviétique. Le 7 janvier 1919, pour appuyer cette revendication, 4 000 chômeurs descendent dans la rue et essayent de prendre d’assaut le siège du ministère du Travail. Lors de ces incidents, trois personnes sont tuées et huit blessés. Eisner, qui n’est pas favorable à l’instauration d’un régime de type soviétique, demande l’arrestation des instigateurs de la manifestation, c’est-à-dire le communiste Leviné et l’anarchiste Mühsam. Leurs partisans descendent alors dans la rue et obtiennent leur libération.

Kurt Eisner

Kurt Eisner

Malgré l’activisme des révolutionnaires, lors des élections au Landtag bavarois du 12 janvier 1919, c’est le Parti populaire bavarois qui arrive en tête des suffrages, suivi par le SPD tandis que l’USPD d’Eisner ne recueille que 2,5 % des voix et 3 sièges. Les communistes ont, quant à eux, boycotté le scrutin. Le 21 février, après avoir donné sa démission du gouvernement suite à sa cuisante défaite électorale, Eisner sort du Landtag pour être abattu dans la rue par le comte Anton von Arco-Valley, un aristocrate monarchiste membre de la Société de Thulé. En tant que Prussien, intellectuel, juif et socialiste, Eisner est depuis longtemps la cible de la presse et des milieux de droite, où se distingue la Société de Thulé. Cette dernière est devenue l’un des centres de la contre-révolution en Bavière. Elle forme même une cellule militaire deux jours seulement après la proclamation de la République et se dote, le 5 janvier, d’une vitrine politique, le DAP (Parti ouvrier allemand) dirigé par Anton Drexler qui deviendra en 1920 le NSDAP, le Parti nazi.

Le meurtre d’Eisner provoque la stupéfaction et la colère qui se transforment vite en émeutes. Le Landtag est pris d’assaut et Auer, jugé responsable du meurtre d’Eisner est grièvement blessé par un militant communiste alors qu’il se trouve à la tribune. Les funérailles d’Eisner, le 26 février, sont l’occasion de grandes manifestations dans tout le pays et entament une phase plus radicale de la révolution. Le 22 février, les conseils de Munich ont formé un Conseil central des conseils, dirigé par l’USPD Niekisch, le futur théoricien du national-bolchevisme, qui demande au Landtag de proclamer l’instauration du pouvoir soviétique, proposition qui est rejetée. Les députés bavarois nomment néanmoins à la tête du gouvernement le social-démocrate Hoffmann dont les pouvoirs sont de plus en plus réduits face au chaos qui s’empare du pays.

Le 4 avril, les conseils d’Augsbourg demandent l’instauration d’une république des conseils et lancent une grève générale qui fait tache d’huile les jours suivants dans de nombreuses autres villes. Finalement, le 7 avril, le conseil central de Munich annonce la déposition du gouvernement Hoffmann et proclame la République des Conseils. Quand le Landtag est dispersé par les soldats révolutionnaires de la garnison, Hoffmann est contraint de se réfugier à Bamberg avec un contre-gouvernement socialiste avant de demander l’aide de Berlin. La Bavière soviétique peut alors prendre pour modèle la Hongrie voisine où le 20 mars a été proclamé une République soviétique. Certains se prêtent même à rêver d’une alliance entre la Russie, la Hongrie et la Bavière rouge, prélude à l’extension de la révolution socialiste en Europe centrale et occidentale.

Ernst Toller

Ernst Toller

Du gouvernement Toller à la prise du pouvoir par les communistes.

Le premier président de la République des Conseils est un poète de 25 ans, Ernst Toller. Originaire de Prusse, il se porte volontaire pour le front en 1914. L’expérience de la guerre change de façon spectaculaire les idées du jeune homme. Après 13 mois au front, il devient un pacifiste convaincu. Malade, il est démobilisé et rejoint Berlin avant de s’inscrire à l’Université d’Heidelberg où il fonde un cercle pacifiste. Surveillé par la police, le cercle est dispersé, ses membres expulsés de l’Université et envoyés au front. Toller qui est démobilisé se retrouve dans une prison militaire. Libéré, il se rend à Munich où il fait la connaissance du militant pacifiste, Kurt Eisner. De nouveau emprisonné, Toller ne retourne en Bavière qu’après la fin de la guerre. Après le meurtre d’Eisner, il prend une part active à l’agitation populaire et devient le chef de la République des Conseils.

Toller s’entoure d’intellectuels dont deux militants anarchistes, Gustav Landauer et Erich Mühsam. Le premier a fait des études de philosophie et de philologie à Heidelberg et Berlin où il a commencé à s’intéresser aux idées libertaires en étudiant Proudhon et Kropotkine. Pour ses écrits anarchistes il est emprisonné en 1893 puis en 1899. C’est en tant que savant et spécialiste de l’histoire de la Révolution française qu’il est appelé comme délégué populaire à l’Éducation de la Bavière soviétique. Mühsam est quant à lui un poète et dramaturge d’extrême gauche. Il a fréquenté dans sa jeunesse la bohème littéraire et artistique d’inspiration libertaire où il fait la rencontre de Landauer. Au début de la guerre, il prend des positions nationalistes mais sous l’influence de ses amis anarchistes il devient un farouche opposant au conflit. En raison de ces activités pacifistes, il est emprisonné en avril 1918 et ne retrouve sa liberté qu’en novembre pour rejoindre Munich. Ces trois intellectuels, Toller, Landauer et Mühsam, forment l’ossature du gouvernement des Conseils du 6 au 12 avril.

Jusqu’au 12 avril, la République des Conseils est caractérisée par le rôle dominant de l’USPD ainsi que par la participation active des anarchistes. Les communistes restent en retrait et n’hésitent pas d’ailleurs à entraver l’activité des forces qui la dirigent. Ce n’est que face à l’impéritie du gouvernement Toller et au risque de renversement du régime qu’ils se décident à y prendre une position dominante. Dans la nuit du 11 au 12 avril, les soldats de la garnison et les gardes républicains ralliés à Hoffmann s’emparent des principaux points de Munich. Mais le 12, les ouvriers révolutionnaires alliés aux Gardes rouges reprennent par les armes le contrôle de la ville. Les conseils se réunissent alors pour élire un nouveau gouvernement révolutionnaire où les communistes détiennent tous les pouvoirs.

Erich Mühsam

Erich Mühsam

Bien qu’ils n’aient pas demandé l’accord de la direction du PC allemand avant de s’emparer du pouvoir, les communistes peuvent s’appuyer sur les conseils que Lénine leur a fait transmettre par télégramme. L’une des premières instructions du dirigeant de la Révolution russe est de désarmer la bourgeoisie pour armer le prolétariat, de nationaliser les banques et de prendre des otages parmi la bourgeoisie. Ce que font les communistes bavarois en demandant à la population de remettre ses armes, en supprimant les journaux hostiles aux Conseils et en prenant des otages dont certains membres de la Société de Thulé.

Le principal dirigeant de la République des Conseils sous contrôle communiste est Eugen Leviné. Ce dernier est né en 1883 à Saint-Pétersbourg dans une famille de marchands juifs. À la mort de son père, sa mère s’installe avec lui à Wiesbaden. Leviné fait des études universitaires de droit où il rencontre de nombreux révolutionnaires russes en exil. Il se rend alors en Russie et participe à la révolution de 1905 dans les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. De retour en Allemagne, il adhère au SPD avant de servir comme traducteur dans l’armée allemande durant la guerre et de rejoindre le KPD. Le bras de droit de Leviné est Max Levien. Ce dernier est né à Moscou en 1885 dans une famille de riches commerçants allemands. Après des études universitaires en Allemagne, il retourne en Russie où il participe à la Révolution de 1905 dans les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. Arrêté par les autorités tsaristes et emprisonné, il part en exil en Suisse à sa libération où il établit des contacts avec les sociaux-démocrates russes notamment Lénine. Durant la guerre, il sert dans la garde royale bavaroise avant de rejoindre en novembre 1918 les spartakistes et de participer au congrès de fondation du Parti communiste allemand comme délégué de la section de Munich.

Eugen Leviné

Eugen Leviné

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 07:49

Chris Harman, La Révolution allemande, 1918-1923, La Fabrique, 2015.

 L’Allemagne en révolution

Les événements révolutionnaires qui secouent l’Allemagne entre 1918 et 1923 sont mal connus alors qu'ils sont fondamentaux pour comprendre l’histoire de ce pays et celle du communisme au 20e siècle. La bibliographie en français sur ce sujet reste, il est vrai, faible et datée avec les travaux de Gilbert Badia et surtout le monument écrit par Pierre Broué au début des années 1970. Elle s’enrichit néanmoins aujourd'hui avec la publication du livre de Chris Harman dont l’édition anglaise date du milieu des années 1980.

 

Après une présentation de la situation sociale et politique de l’Allemagne en 1914 et des débats qui agitent la social-démocratie allemande pendant la guerre, conduisant en 1917 à une première scission, l’auteur décrit les différentes phases de la révolution allemande. Cette dernière éclate début novembre 1918 entraînant la chute de l’Empire, l’instauration de la République et la fin de la guerre. Dès les premiers jours apparaissent les trois acteurs principaux du drame qui va ensanglanter l’Allemagne : la social-démocratie, l’armée, le mouvement révolutionnaire. Les deux premiers s’allient pour écraser les spartakistes à Berlin en janvier 1919 puis la république des Conseils de Bavière. La configuration change en 1920 quand, pour faire échec au putsch de Kapp, la social-démocratie s’allie aux révolutionnaires avant de s’entendre à nouveau avec les militaires pour mettre aux pas les aspirations révolutionnaires notamment dans la Ruhr. En 1921, les communistes se lancent dans une insurrection contestée dans ses propres rangs, l’action de mars, qui est un échec retentissant. La dernière tentative révolutionnaire pour briser le statu-quo qui s’installe progressivement en Allemagne, aura lieu en 1923. En réalité l’Octobre allemand de 1923 ne verra jamais le jour puisqu’à la dernière minute le Parti communiste allemand décommande l’insurrection préparée avec le soutien de Komintern. Cet épisode met fin aux espérances révolutionnaires en Europe occidentale.

 

L’auteur, dans un style clair et avec un véritable sens de la synthèse, retrace avec soin les affrontements, les débats politiques, la complexité sociale et économique de cette période. La focale de l’ouvrage se concentre bien entendu sur les révolutionnaires et particulièrement sur le Parti communiste allemand mais aussi sur le Komintern qui sont encore à ce moment-là des lieux de débats et de confrontations. La place que tient alors l’Allemagne dans la définition de la politique de l’Internationale est si cruciale que la compréhension des événements qui la détermine est fondamentale pour comprendre la politique que mène le mouvement communiste à l’échelle mondiale. C’est là aussi un autre intérêt majeur du livre de Chris Harman.

 

L’auteur, dirigeant d’une formation trotskiste britannique, ne cache à aucun moment qu’il analyse les événements qu’il décrit selon un prisme militant. Selon lui la raison principale de l’échec de la révolution allemande réside dans l’absence dans ce pays d’un véritable parti révolutionnaire de type bolchevik avec des dirigeants déterminés. C’est oublier un peu vite le contexte national particulier de l’Allemagne d’après 1918 où une partie du territoire est occupée par des troupes étrangères. Même si on ne partage pas l’essentiel des analyses de l’auteur, elles fournissent néanmoins un heureux point de départ à la réflexion et au débat.

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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 07:13

Nicolas Patin, La catastrophe allemande, 1914-1945, Perrin, 2014.

Le démocratie allemande dans la tourmente.

Le titre de l’ouvrage de Nicolas Patin est quelque peu trompeur puisqu’il peut laisser croire qu’il retrace l’histoire de l’Allemagne entre le déclenchement de la Première Guerre mondiale et la capitulation du 8 mai 1945. En fait, l’auteur analyse cette tranche d’histoire allemande par le biais d’une institution, le Reichstag, le parlement allemand, et surtout à travers le destin des députés élus à l’époque de la République de Weimar.

 

L’auteur commence par montrer la place singulière du Reichstag dans la vie politique à l’époque de l’Empire, un rôle qui est assez éloigné de celui, central, joué par la Chambre des députés de la IIIe République. Le Chancelier n’étant pas responsable devant le Reichstag et l’exécutif ayant les moyens de légiférer sans l’assentiment du Parlement, ce dernier ne possède en réalité qu’une ombre de pouvoir. Il apparaît surtout comme une scène publique, une tribune où il est facile de faire de grands discours et de montrer une grande d’intransigeance puisque les grandes décisions ne sont pas prises là. La situation change radicalement en 1919 avec la constitution de Weimar. Le Reichstag devient le lieu central où s’élabore la politique allemande mais la majorité des députés continue à cultiver la rhétorique et l’opposition systématique au lieu de développer une culture du débat et du consensus, déstabilisant ainsi l’ensemble du dispositif constitutionnel.

 

Mais dans les années 1920, le système parlementaire s’améliore peu à peu et parvient même à intégrer les communistes pourtant farouches opposants à la République de Weimar. Si les députés du KPD n’hésitent pas à utiliser le Reichstag pour faire de l’agitation ou de la provocation, ils s’intéressent peu à peu au travail parlementaire, notamment au sein des commissions où s’élaborent les lois et ne représentent plus une menace pour le bon fonctionnement du Parlement. Cette intégration des communistes permet au Reichstag d’assurer sans trop de heurts ses fonctions. L’arrivée massive de députés nazis en 1930 bouleverse ce fragile équilibre. Le Parlement est incapable d’intégrer ces nouveaux venus et le système se retrouve rapidement bloqué provoquant la crise institutionnelle.

 

Si comme le montre Nicolas Patin, le Reichstag des années 1920 fut dominé par des députés anciens combattants, l’expérience du front ne forme pas un ciment qui aurait pu unir les parlementaires. C’est même le contraire qui se passe puisqu’elle devient un facteur de division et de conflit, le député conservateur généralement ancien officier faisant l’apologie de la discipline militaire face au communiste, ancien soldat, prônant l’insubordination et dénonçant la boucherie inutile. Les divisions sociales et religieuses s’incarnent et se déchirent au Reichstag à travers des partis qui ne s’adressent et ne représentent que des segments de la population. La seule exception est le parti nazi qui à travers son appel à l’unité communautaire du peuple transcende les clivages de classe. Ce dernier finit par l’emporter, réduisant à néant le parlementarisme allemand. Par son incapacité à dépasser les divisions sociales et idéologiques du pays, le Reichstag allemand participe donc bien de la catastrophe allemande qui ébranle non seulement l’Allemagne mais également le reste de l’Europe.

 

À la croisée de l’histoire politique, sociale et culturelle, Nicolas Patin montre avec talent que si la démocratie de Weimar n’était pas condamnée dès sa naissance à mourir, l’absence de culture du consensus et les profondes divisions de la société allemande ont finalement conduis à la dictature nazie.

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 07:56

La mort de Horst Wessel.

Horst Wessel est un militant type du parti nazi berlinois de la fin des années 1920. Né en 1907, ce fils de pasteur échoue lors de ces études universitaires. Victime de déclassement, il devient chauffeur et ouvrier et, malgré ses opinions nationalistes, se déclare socialiste. Il rejoint le Parti nazi en 1926 et s'engage dans la SA dans le quartier de Bötzow. Le jeune Wessel se fait rapidement remarquer pour son ardeur et sa motivation, notamment par Goebbels qu'il rencontre à plusieurs reprises. En 1928, Wessel est affecté à l'équipe de la SA de l'Alexanderplatz et en 1929 il prend la direction de la SA-Sturm 5 qui agit dans le quartier ouvrier de Friedrichshain. Cette équipe se fait remarquer par sa brutalité mais également pour son prosélytisme parmi les ouvriers, notamment communistes. Wessel organise ainsi une clique musicale, sur le modèle de celles dirigées par les communistes, pour animer les manifestations nazies et qui rencontre un certain succès.

 

Wessel fait rapidement parler de lui autour de l'Alexanderplatz, le quartier de la prostitution et du crime qui est aussi un quartier prolétaire dominé par les communistes. Pour s'implanter Wessel n'hésite pas à hanter les tavernes et les bars louches pour faire de la propagande, recruter des voyous ou retourner des militants du PC. Il devient vite une figure détestée par les militants communistes. C'est dans l'un de ses bars qu'il s'entiche d'une prostituée. Pour vivre cette romance il quitte le domicile parental pour sous-louer une chambre chez une certaine Elisabeth Salm. Quand Wessel décide que son amie vivra dorénavant avec lui, les relations avec sa logeuse se tendent en raison de différents concernant le loyer. Au début de 1930 Élisabeth Salm veut expulser Wessel de l'appartement mais cette veuve ne sait comment y parvenir. Elle décide de se tourner vers les anciens camarades de son défunt mari, lui même membre du KPD et du Rot Frontkämpferbund. Les militants qu'elle rencontre l'écoutent poliment jusqu'au moment où elle donne le nom de son locataire indésirable. Wessel possède alors une solide réputation de nazi accrocheur et persuasif. L'occasion de lui donner une leçon semble trouvée.

 

Le 14 janvier 1930 un groupe de militants et sympathisants communistes se rend donc à l'appartement d'Elisabeth Salm. Craignant que Wessel ne soit armé, ils ont demandé à deux militants, qui sont également connus pour être des membres du Milieu, Erwin Rückert et Albrecht Höhler, de les accompagner avec des armes. Le groupe frappe à la porte de la chambre de Wessel qui s'y trouve avec sa compagne et une amie. Attendant la visite d'un camarade de la SA, Wessel ouvre. Höhler lui tire alors une balle en plein visage. Le jeune SA grièvement blessé est transporté à l'hôpital où il meurt cinq semaines plus tard le 23 février.

 

Le KPD se retrouve alors dans une position difficile car il ne peut assumer ce meurtre qui a peu à voir avec de la légitime défense. La situation est d'autant plus délicate que si la violence politique dans les lieux publics est devenue chose banale et acceptée, l'attaque contre Wessel est la première du genre à se dérouler dans un lieu privé. Cela apparaît d'autant plus intolérable à la population que souvent, communistes et nazis sont voisins de paliers et qu'une trêve tacite sanctuarise les habitations. Le désavouer publiquement signifierait à contrario que le Parti ne contrôle pas les initiatives militantes de sa base. La direction communiste berlinoise réunit le commando qui a réalisé l'attaque pour le prévenir qu'elle fera abattre celui qui voudrait parler de l'affaire. La presse communiste affirme qu'il ne s'agit que d'un règlement de comptes entre souteneurs et fait pression sur Höhler pour qu'il témoigne en ce sens.

 

La mort de Horst Wessel, dont les funérailles sont l'occasion d'une formidable démonstration nazie organisée par Goebbels, n'entrave pas le développement du national-socialisme dans la capitale du Reich. Il attire au contraire de nouveaux adhérents pour qui Wessel apparaît comme un martyr. Le nombre de tavernes berlinoises contrôlées par les nazis, qui sont autant de bases de départ que l'enjeu d'une lutte féroce avec les communistes, quintuple entre 1928 et 1931. La SA dirigée par Walter Stennes compte près de 3 000 membres dans la capitale. Le 10 septembre 1930, 100 000 personnes se trouvent réunies à l'extérieur du Palais des Sports dans l'espoir d'entendre le discours que fait Hitler. Quatre jours plus tard, le Parti nazi, avec 18% des voix aux élections législatives, devient le troisième parti de la capitale après les communistes et les sociaux-démocrates. Il rassemble surtout dix fois plus que voix qu'en 1928.

 

Les communistes ne tirent aucun avantage de la mort de Wessel puisque le KP refuse d'endosser sa responsabilité et de faire des tueurs des héros antifascistes. Les autorités prennent au contraire prétexte de la mort de Wessel pour redoubler la répression contre les organisations communistes dont le RFB qui continue à fonctionner de manière clandestine comme une élite militaire. De nouvelles formations naissent également pour encadrer militairement les militants comme l'Antifaschistische Junge Garde fondée en juillet 1929 mais qui se trouve rapidement décimée par la répression policière.

Horst Wessel et son escouade de SA à Nuremberg

Horst Wessel et son escouade de SA à Nuremberg

La bataille des tavernes

A partir d'avril 1931, les communistes lancent une campagne contre le réseau des tavernes qui s'infiltrent de plus en plus profondément dans les quartiers ouvriers. Les patrons de ces tavernes ont toujours mis leurs établissements à la disposition des réunions communistes ou social-démocrates. Les auditoires sont autant de consommateurs mais avec la crise les clients se font plus rares et ceux qui viennent aux réunions politiques dépensent moins. Des patrons répondent donc favorablement aux sollicitations des nazis qui, en échange d'une clientèle régulière et solvable car appointée par le parti, demandent d'utiliser les tavernes comme des casernes pour les SA, des bases brunes en territoire rouge. Pour les communistes la fermeture de ces tavernes devient un objectif tactique essentiel. Le 9 septembre à Kreuzberg une attaque coûte la vie à une sentinelle nazie mais c'est au mois d'octobre que les communistes lancent une vaste offensive sur le quartier de Neukölln contre les tavernes tenues par les nazis.

 

Ces attaques sont bien préparées et perpétrées par de petits groupes qui agissent comme des commandos. Elles se déroulent selon un schéma que résume bien l'action organisée le 15 octobre 1931 contre une taverne de la Richardstrasse. Les militants des organisations antifascistes dirigées par les communistes convoquent une manifestation de masse à environ un kilomètre de la taverne dans le but de détourner l'attention de la police. Durant ce temps un petit groupe armé dirigé par un dirigeant local du KPD se dirige vers la taverne. Dans la rue entre 30 et 50 personnes s'approchent de la taverne et crient « A bas le fascisme » et chantent l'Internationale. Quand le patron de la taverne et les SA sortent dans la rue, le cortège s'arrête et un coup de feu est tiré. Quatre à cinq hommes tirent alors une vingtaine de coups de feu tandis que la foule de manifestants se disperse et que les tireurs prennent la fuite.

 

Le raid est apparemment un succès puisque le patron a été tué et la taverne fermée. En octobre et novembre 1931 ces attaques coûtent la vie à 14 nazis contre six communistes ce dont se félicitent les dirigeants communistes berlinois. Mais trois mois après sa fermeture, la taverne de la Richardstrasse ouvre à nouveau ses portes tandis que la police a arrêté 22 personnes impliquées dans son attaque. Les manifestations du KPD contre ces tavernes sont aussi de plus en plus soigneusement attaquées par les SA et la police. Les communistes sont alors en infériorité tandis que les tavernes nazies prospèrent. Les actions des combattants rouges ne font pas non plus l'unanimité au sein de la direction du KPD et leur utilité ainsi que les méthodes de lutte employées font l'objet de vifs débats.

 

 

La résolution de novembre 1931.

A l'été 1931 la situation du Parti communiste est des plus précaires puisqu'à la limite de la légalité, surtout après le meurtre de deux responsables de la police berlinoise dans le cadre de la campagne pour le référendum demandant la dissolution du gouvernement prussien social-démocrate. La police porte alors des coups de plus en plus rudes au KPD et l'activisme antinazi ne peut qu'inciter un peu plus le gouvernement à jeter les communistes dans une illégalité que refuse la direction. A la suite de rencontres à Moscou entre les dirigeants allemands et ceux du Komintern, la Centrale du KPD adopte la résolution du 31 novembre 1931 qui fait la distinction dans la lutte contre les nazis entre les actions de masse encouragée et la terreur individuelle qui est fortement condamnée. La direction craint en effet que la spontanéité qu’entraîne cette dernière ne finisse par nuire à la discipline militante.

 

La résolution provoque une rupture au sein du mouvement communiste et déjà au sein de la direction. Heinz Neumann y est hostile. Pour lui les actions des groupes locaux n'ont pas besoin de recevoir l'accord des organes centraux pour être efficaces. Un système de commandement trop centralisé ne peut en outre que freiner les actions défensives dans les quartiers ouvriers contre les attaques nazies. Neumann est néanmoins mis en minorité et sera bientôt évincé de la direction. Mais plus grave est la rupture qui se produit avec les militants de base qui affrontent les SA dans la rue et qui accusent de lâcheté et de trahisons les dirigeants. Surtout la résolution ne met pas fin aux actes d'indiscipline et les groupes de combats locaux posent dorénavant un problème politique délicat. Pris dans l'engrenage de la logique œil pour œil contre les nazis ils développent des comportements proches de ceux des gangs, basés sur la défense d'un territoire par la violence. Le KPD en vient donc, contrairement au marxisme orthodoxe, à exercer son hégémonie, non sur les usines, mais sur les marges des quartiers populaires. A coté du militant modèle, le jeune ouvrier politisé, gravite dans les organisations communistes un lumpenprolétariat qui flirte avec la délinquance. Des bandes de jeunes existent depuis longtemps dans les grandes villes allemandes mais avec la crise de 1929 ils tendent à se politiser et rejoignent en particulier des formations paramilitaires, nazies ou communistes. Le mélange explosif né de cette rencontre est condamnée par la direction communiste d'autant qu'elle cherche alors à séduire les ouvriers acquis au nazisme.

 

Les dirigeants communistes sont en effet conscients que les nazis ont brisé le monopole de la contestation ouvrière qu'ils possédaient jusqu'alors. Là où la violence ne donne pas de résultats probants le KPD change donc de tactique et Berlin devient un champ d'application privilégié. Le 1er novembre 1931, la direction communiste de la région de Berlin-Brandebourg salue les « travailleurs nationaux-socialistes » et les partisans ouvriers des nazis qui combattent honnêtement le capitalisme. Les communistes reconnaissent ainsi que les nazis ont réussi à s'implanter dans la classe ouvrière berlinoise contestant leur monopole sur ce terrain. La SA ouvre en effet des soupes populaires et à Noël les militants nazis au chômage sont invités à passer les fêtes chez les militants ayant un emploi.

 

En 1932, le parti nazi fait une percée décisive à Berlin puisqu'il compte près de 40 000 membres. En mars, il réussit à réunir 80 000 personnes dans le parc du Lustgarten. Le 4 avril, 200 000 personnes assistent à un meeting en plein air d'Hitler. L'influence des nazis progresse y compris dans les entreprises. En novembre 1932, ils organisent avec les communistes une grève contre la réduction des salaires des employés des transports publics berlinois. Des piquets de grève communs voient même le jour. Cette action renforce l'implantation nazie dans les quartiers ouvriers de la capitale. Cette année, la SA sous les ordres de Heinrich von Helldorff regroupe à Berlin plus de 16 000 membres. Après une interdiction d'avril à juillet, la SA, sûre d'elle-même, installe la violence dans les rues, contribuant à l'aggravation de la crise politique que vit l'Allemagne à l'hiver 1932-1933.

 

Malgré les détours et tournants de la ligne officielle, largement dictée par Moscou, les militants communistes continuent à vouloir tenir, par la force, la rue. Ils organisent pour cela des formations militaires de tailles variables. Les Rote Betriebswehren ont pour domaine privilégié les entreprises tandis que la rue est celui du Kampfbund gegen der faschismus où se retrouvent d'ailleurs des anciens du RFB. Cette organisation qui connait son apogée au début de 1931 décline par la suite et le flambeau est repris par l'Antifaschistiche Aktion qui naît à Berlin le 12 juillet 1932.

 

Ces groupes poursuivent le combat jusqu'en janvier 1933. Quand les SA fêtent l'arrivée d'Hitler à la Chancellerie par des défilés aux flambeaux, les groupes communistes mènent la résistance notamment dans les quartiers ouvriers. Une fusillade à Charlottenburg cause la mort d'un policier et d'un SA. Mais ce ne sont là que des actes isolés. Le degré de violence de la persécution nazie à travers les arrestations arbitraires et l'ouverture des camps de concentration entraînent rapidement la disparition des résidus des groupes de combat communistes.  

Défilé du Front rouge à Berlin

Défilé du Front rouge à Berlin

Bibliographie.

James M. Diehl, Paramilitary Politics in Weimar Germany, Indiana University Press, 1977.

 

Eve Rosenhaft, Beating the Fascists ? The German Communists and Political Violence, 1929-1939, Cambridge University Press, Cambridge, 1983.

 

Dirk Schumann, Political Violence in the Weimar Republic, 1918-1933: Fight for the Streets and Fear of Civil War, Berghahn Books, 2009 (ce livre est initialement paru en allemand en 2001).

 

Daniel Siemens, The Making of Nazi Hero. The murder and myth of Horst Wessel, I.B.Tauris, 2013, (ce livre est paru initialement en allemand en 2009).

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communismeetconflits - dans Communisme allemand Allemagne de Weimar
28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 07:50

A partir de 1929, la situation générale de l'Allemagne connaît un profond changement à la suite du krach boursier américain. La crise économique qui frappe le pays se manifeste par une hausse importante du chômage. Elle entraîne également un processus de radicalisation politique qui se traduit au quotidien par la montée de la violence politique, surtout entre communistes et nazis. L'un des enjeux majeurs de cette lutte est le contrôle de la capitale du Reich, Berlin. Pour les communistes, la ville rouge, est un bastion qui doit faire rayonner le communisme sur toute l'Allemagne. Pour les nationaux-socialistes, dont le mouvement est alors essentiellement bavarois, s'imposer à Berlin est indispensable pour apparaître comme une véritable force nationale.

 

Berlin devient un champ de bataille entre deux mouvements pour qui l'usage de la force est jugé comme légitime dans le cadre de la compétition politique. Cette guerre de rue dure jusqu'en 1933 et le moment où les nazis s'emparent du pouvoir pour utiliser la violence d'État afin d'écraser impitoyablement leurs adversaires.

 

Il ne s'agit pas ici de faire le récit de quelques rixes mais de montrer les phases d'un conflit urbain de basse intensité. De mai 1930 à novembre 1931 ce ne sont pas moins de 31 personnes qui trouvent la mort dans des combats de rue à Berlin. Le nombre des blessés est infiniment plus élevé et cela dans la capitale d'une démocratie parlementaire en temps de paix.


 

Les nazis s'implantent à Berlin.

Le 7 novembre 1926, un homme de 29 ans descend du train à la gare de Berlin-Anhalter avec pour mission de conquérir Berlin. Il s'agit de Joseph Goebbels qui vient d’être nommé Gauleiter, c'est à dire chef régional, du Parti nazi à Berlin. La mission qui lui est confiée semble à priori difficile voire même impossible.

 

Quand Goebbels arrive à Berlin, le Parti nazi ne compte que 49 000 membres dans toute l'Allemagne et seulement une centaine dans la capitale du Reich. L'organisation nazie dans la ville est inexistante. Le siège du mouvement se trouve dans une cave sombre et enfumée de la Potsdamerstrasse. Avant la fin de l'année Goebbels loue un nouveau local plus présentable sur la Lützowstrasse et expulse les bons à rien et les fauteurs de troubles pour mobiliser le reste des militants. Moins d'une semaine après son arrivée, il organise une marche dans le quartier ouvrier de Neukölln, bastion communiste, qui dégénère rapidement en bagarres de rue.

 

Dans les années 1920, Berlin est selon les mots mêmes de Goebbels, « la ville plus rouge d'Europe en dehors de Moscou ». Les partis marxistes, c'est à dire le Parti social-démocrate (SPD) et le Parti communiste (KPD) remportent plus de 52% des suffrages aux élections municipales de 1925. La tache que se fixe le nouveau Gauleiter de Berlin est à la fois simple et improbable: ravir la suprématie sur la capitale par le biais d'une attaque frontale contre ses principaux opposants, les communistes et les sociaux-démocrates.

 

Pour symboliser cette ligne Goebbels organise une réunion à la Pharussäle, une salle de meeting dans le quartier ouvrier de Wedding et souvent utilisée par le Parti communiste. Cette intrusion dans un fief rouge est bien entendue considérée comme une provocation et la réunion qui se tient le 11 février 1927 se transforme en affrontement violent où les verres de bières et les chaises servent de projectiles. Mais Goebbels marque des points puisque les quelque 200 communistes présents ont été chassés de la salle.

 

L'instrument de la stratégie nazie à Berlin est la SA (Sturm Abteilung) et ses chemises brunes. La SA est née en 1921 en Bavière et pendant longtemps elle reste une organisation essentiellement régionale, principalement en Bavière. A Berlin, elle est issue des restes du corps-franc Rossbach et ne fait sa vraie apparition qu'au printemps 1926 avec moins de 200 membres sous la direction de Kurt Daluege. Recrutés principalement parmi les chômeurs, les apprentis et les employés, les SA sont des « soldats politiques » dont la tache essentielle réside dans la conquête de la rue. Il s'agit d'attiser les tensions dans la capitale jusqu'au point de rupture.

 

Goebbels prend aussi pour cible les autorités sociales-démocrates de la ville, notamment le chef adjoint de la police Bernhard Weiss qui devient la cible principale d'une campagne antisémite. Goebbels l'affuble du sobriquet d'Isidore et ne rate aucune occasion de tourner les policiers en ridicule. Les SA prennent également plaisir à défiler en chantant des chansons satiriques ou ordurières sur Isidore. Cette impertinence s'accompagne aussi de chahut. Ainsi lors de la projection le 5 décembre 1930 du film pacifiste « A l'ouest rien de nouveau », les SA lâchent des souris dans la salle du cinéma Mozart qui font hurler les femmes présentes et nécessitent l'interruption de la projection. Mais l'essentiel de l'activité de la SA reste la bataille de rue, là où se forge un sentiment d'unité et de camaraderie.

 

Cinq jours après que Hitler ait tenu son premier discours à Berlin le 1er mai 1927, la police fait interdire le parti nazi dans la capitale. C'est à ce moment que Goebbels fait la preuve de son génie dans cette guerre civile insidieuse qui mine la République de Weimar. Pour cela il s'inspire des mémoires d'un des fondateurs du Parti social-démocrate, August Bebel, dont le parti a dû affronter les affres de l'illégalité après l'adoption par Bismarck des lois anti-socialistes dans les années 1880. Les nazis créent alors différents groupes et associations: équipes de bowlings, cercles d'épargnants ou encore clubs de natation pour continuer à se réunir. Goebbels lance aussi en juillet 1927 le journal Der Angriff (L'Attaque) pour disposer d'un moyen de propagande supplémentaire à Berlin.

 

Les succès sont d'abord modestes. Lors des élections législatives de mai 1928, seul 1,6% de Berlinois donnent leurs voix aux candidats nazis. Mais la campagne électorale permet de lever provisoirement l'interdiction du NSDAP à Berlin et autorise ainsi Goebbels à faire partie des 12 élus nazis au Reichstag. Cette élection n’entraîne pas l'abandon de la stratégie d'opposition extraparlementaire menée jusque là, alors que les nazis continuent à créer des sections dans les quartiers et les entreprises. En 1928 un premier rassemblement au Sportspalast réunit plusieurs milliers d'auditeurs. En 1929, au moment des élections municipales, le NSDAP rassemble près de 6% de suffrages et envoie 13 représentants au parlement de la ville.

Josef Goebbels en 1926

Josef Goebbels en 1926

La riposte communiste.

A la fin des années 1920, les communistes sont les principaux adversaires des nazis dans la conquête de Berlin. Dirigés par Walter Ulbricht, le communisme berlinois contrôle les quartiers ouvriers de Neukölln ou Wedding et peut s'appuyer pour cela sur une organisation paramilitaire fondée en 1924, le Rot Frontkämpferbund.

 

Le RFB est officiellement une organisation d'anciens combattants mais elle est fondée en 1924 essentiellement pour regrouper les anciens des Centuries prolétariennes après l'échec de l'insurrection d'octobre 1923. Les militants, dont la moitié ne sont pas membres du KPD, portent l'uniforme, prêtent un serment de fidélité et défilent au pas en rang serré. L'organisation compte rapidement des dizaines de milliers de membres et se dote d'une branche jeune, le Rote Jungfront. Le destin du RFB se joue en 1929 avec le tournant « classe contre classe » initié par le Komintern. Ce dernier se traduit par la dénonciation de la social-démocratie qui devient dans le vocabulaire communiste le social-fascisme. Pour Moscou l'Allemagne entre dans une période d'intensification de la lutte de classe où l'adversaire le plus dangereux est le SPD, ultime défenseur du capitalisme. La confrontation est particulièrement rude à Berlin capitale du Land de Prusse, gouvernée par les sociaux-démocrates. Le 1er mai 1929, les combats entre manifestants communistes et policiers font 33 morts dans la capitale. Peu après les autorités interdisent le RFB mais ce dernier continue à exister de manière clandestine et sans uniforme.

 

Pendant que l'activisme communiste a pour cible principale la social-démocratie, la SA recrute discrètement dans les quartiers populaires grâce à une propagande qui insiste sur les éléments antibourgeois du programme nazi. L'organisation des chemises brunes se développe ainsi quasi-clandestinement entre mai 1927 et la fin de 1928 où elle entame la lutte pour les tavernes. Ces lieux sont d'une importance capitale dans la socialisation populaire. C'est en effet dans les tavernes que les ouvriers se retrouvent et surtout se politisent. Le 22 août 1929 deux tavernes communistes sont ainsi attaquées par le SA-Sturm n°5 que dirige le jeune Horst Wessel. Les attaques se multiplient en septembre puis les mois suivants. La tension monte progressivement à Berlin et les affrontements de rue prennent de l'ampleur pour connaître un pic en février 1930.

 

La direction du KPD ne commence à prendre au sérieux la menace fasciste à Berlin qu'en 1929 et cherche à adapter son organisation pour lutter contre les nazis. L'attitude des communistes envers la violence est alors équivoque. Ils ne condamnent pas son utilisation comme moyen politique mais cherchent à lui donner un caractère de masse afin de mobiliser l'ensemble du prolétariat dans des actions de grandes ampleurs contrôlées et maîtrisées par les cadres de la direction. Mais cette stratégie s'avère inefficace localement et elle laisse la place à une violence plus individuelle et diffuse qui repose sur l'existence de bandes réduites.

 

L'éparpillement de la violence communiste qui s'opère alors prend aussi sa source dans la crise économique. Si la violence de masse préconisée par la direction centrale communiste suppose de mobiliser les ouvriers rassemblés sur leurs lieux de travail, le développement du chômage transforme rapidement le KPD berlinois en un parti de sans-emplois. Le centre de gravité du Parti se déplace alors des usines aux quartiers ouvriers qui sont déjà la cible de l'activisme nazi. Dans ces quartiers, l'action de la SA tend à ébranler les fondements de la domination communiste et menace également la vie des militants. La violence prolétarienne devient l'apanage de bandes de jeunes chômeurs qui engagent une guerre des rues avec les nazis. Souvent d'initiatives locales, ces combats naissent parfois de manière spontanée sans le contrôle du parti qui ne peut alors ni désavouer, ni appuyer ces groupes. Mais cette lutte est vouée à l'échec en raison des conditions où elle est menée comme le montre l'affaire Wessel.

Un défilé du Front rouge allemand en 1927

Un défilé du Front rouge allemand en 1927

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communismeetconflits - dans Communisme allemand Allemagne de Weimar
2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 07:48

« D'une vie à l'autre », film allemand de Georg Maas, 2014.

D'un totalitarisme à l'autre

Il est bien connu que les procédés utilisés par la Stasi pour infiltrer et espionner les pays occidentaux ne s’embarrassaient guère de considérations morales ou éthiques. Le film de Georg Maas le démontre en révélant comment les services est-allemands utilisèrent l'un des héritages les plus sordides du 3e Reich pour envoyer des agents en Norvège.

 

Le film se situe dans cette période incertaine, l'année 1990, entre la chute du Mur et la réunification allemande. L’État est-allemand se désagrège lentement à l'image d'une Stasi qui n'a plus de raison d’être et se sait condamnée. C'est aussi le moment où ses agents, soldats d'un régime vaincu, doivent trouver leur place dans ce monde de l'après guerre froide, craignant par-dessus tout que leurs états de service au sein de la Stasi ne soient mis à jour.

 

L’héroïne du film, Katrin, une jeune grand-mère, femme d'un officier de la Marine norvégienne, voit son destin basculer quand un jeune avocat découvre qu'elle a passé ses premières années dans un Lebensborn. Fille des amours illégitimes d'une Norvégienne et d'un soldat allemand durant la Seconde Guerre mondiale, elle est placée dans un de ces orphelinats nazis où la SS veut faire grandir des enfants aryens capables de régénérer la race. A la fin de la guerre, les enfants des Lebensborn en Allemagne orientale se retrouvent rapidement citoyens de la nouvelle RDA.

 

Ces orphelins, à l'origine et à l'identité incertaine, vont constituer un vivier de choix pour le recrutement au sein de la Stasi. C'est le destin que connaît Katrin qui une fois devenue agent de la Stasi, simule sa fuite à l'Ouest pour retrouver sa mère en Norvège et réussir à trouver un emploi sur une base navale norvégienne, tout en continuant à travailler pour la Stasi. La chute du mur de Berlin et l'ouverture des archives en RDA mettent alors brutalement fin à ce quotidien fait à la fois d'espionnage et d'une banale normalité. La mère de famille espionne prend alors conscience que sa vie peut soudainement basculer. Elle renoue alors avec ses contacts de la Stasi, des hommes qui souhaitent également que leur passé n'émerge jamais au grand jour. Malgré les efforts de Katrin la vérité se dévoile peu à peu, brisant une famille aux fondations apparemment solides, mais qui repose sur un mensonge.

 

Le réalisateur en cherchant à condamner nazisme et communisme et à mettre en scène à la fois un thriller politique et un drame familial a certainement était trop ambitieux. Sur la forme, le film comporte des longueurs tandis qu'une recherche esthétique un peu trop poussée rend certaines séquences trop artificielles. Tombant parfois dans le mélo psychologique, le réalisateur ne parvient jamais à créer un vrai suspense, une intrigue prenante, de sorte que le dénouement du film est largement prévisible. Saluons malgré tout la qualité de la distribution et le jeu parfait des acteurs notamment du personnage principal incarné par Juliane Kohler.

 

Malgré ces imperfections la force et l’intérêt du film de Georg Maas résident dans le caractère historiquement authentique des faits qui sont mis en scène. Il parvient ainsi à mettre à nu les drames individuels provoqués par les deux grands totalitarismes du 20e siècle.

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communismeetconflits - dans Espionnage Communisme allemand RDA Stasi
20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 07:56

Norman Naimark, The Russians in Germany : A History of the Soviet Zone of Occupation, 1945-1949, Belknap Press, 1995.

L'occupation soviétique de l'Allemagne

Norman Naimark, professeur à l'Université de Stanford, décrit et analyse un moment d'histoire largement méconnue, l'occupation soviétique en Allemagne depuis la chute de Berlin en mai 1945 à la naissance de la RDA en 1949. Pour cela il s'appuie sur une masse importante de documents issus des archives russes mais également allemandes.

 

L'auteur décrit la mise en place de l'administration militaire soviétique en Allemagne qui vise à la fois à administrer les régions « libérées » mais également a assurer le bien être matériel et culturel des troupes de l'Armée rouge. Pour appuyer leur autorité les Soviétiques favorisent les communistes allemands avec la constitution du Parti socialiste unifié (SED) sous la direction de Walter Ulbricht. Naimark ne fait pas l'impasse sur la question du viol des femmes allemandes par les soldats soviétiques. Il montre que ce phénomène a persisté jusqu'en 1947 et ne fut pas l'apanage des seuls soldats du rang. Résultats d'un manque de contrôle de la troupe par les autorités, Staline a délibérément fermé les yeux sur ces viols de masse, dénonçant la propagande occidentale. Pour Naimark ces viols ont eu des conséquences durables. Dans un pays vaincu, où les femmes sont, du fait des pertes en hommes durant la guerre, largement majoritaires et jouent à ce titre un rôle économique important dans la reconstruction, les viols constituent un traumatisme pour la population masculine. Cette cicatrice devient un héritage durable tout au long de l'histoire de la RDA et, explique selon l'auteur, l'hostilité persistante, faite de haine et de ressentiment, des Allemands de l'Est envers les Soviétiques.

 

Sur le plan politique et économique, les Soviétiques n'ont pas d'objectifs à long terme concernant l'Allemagne orientale. Après la confiscation des terres et le pillage de l'industrie allemande, l'URSS ne propose que la collectivisation comme modèle économique. Sur le plan politique l'alignement systématique du SED sur les positions soviétiques décrédibilise les communistes allemands qui perdent toute légitimité pour la population. L'auteur ne manque pas de décrire le processus de soviétisation dans le domaine de l'art et de l'éducation.

 

Pour Naimark, les Soviétiques ont finalement échoué à gouverner leur zone d'occupation mais surtout à gagner les cœurs et les esprits des Allemands de l'Est. Les bases du régime est-allemand sont donc fragilisées dés sa naissance en raison des erreurs et de l'aveuglement soviétiques. Pour Naimark il ne fait aucun doute que l'effondrement de la RDA en 1989 prend sa source durant l'occupation soviétique de l'Allemagne orientale.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Communisme allemand
2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 06:49

Anne Nelson, Red Orchestra: The Story of the Underground and the Circle of Friends Who Resisted Hitler, Randam Hause, 2009.

Des résistants au cœur de l'Allemagne nazie.

Le livre de Anne Nelson, raconte l'histoire de Berlinois privilégiés, officiers, écrivains ou acteurs, qui ont risqué leur vie pour transmettre des plans militaires allemands aux ennemis d'Hitler. Pour suivre ces parcours, l'auteur entraîne le lecteur dans le Berlin artistique des années 1930 où, peu à peu, la floraison culturelle des années 1920 se fane sous l'effet du conformisme nazi qui transforme l'art en simple outil de propagande. Profondément antinazi, ce milieu cosmopolite construit peu à peu un réseau d'informateurs clandestin, plus d'une centaine de personnes à son apogée, dont les informations sont transmises aux services soviétiques.

L'Orchestre rouge fut donc un groupe de résistance, plutôt un groupe de cercles se chevauchant, important et actif, rarement mis en avant, contrairement à la Rose blanche ou aux conjurés qui organisèrent l'attentat du 20 juillet 1944. Son activité ne se borna d'ailleurs pas à la seule transmission de renseignements aux Soviétiques, mais également dans la publication de tracts ou d'affiches. Il faut signaler que le groupe se mit également en rapport avec les services de renseignements britanniques et américains mais ces derniers ne se montrèrent pas intéressés par cette source d'information.

L'auteur se consacre plus particulièrement à suivre le parcours du groupe qui se forme autour d'Arvid Harnack, un économiste de haut rang, et de son épouse, d'origine américaine, Mildred. Parmi ces gens se trouvent Harro Schulze-Boysen, officier de la Luftwaffe, John Sieg, un ancien journaliste communiste, Adam Kuckhoff, un dramaturge et l'épouse de ce dernier Greta. Là aussi, peu de communistes militants et d'ouvriers mais des représentants des classes moyennes et supérieures de la société allemande. La plupart sont par la suite arrêtées, torturées puis exécutées.

Le sacrifice des membres de l'Orchestre rouge est le plus souvent ignoré. Staline ignore ainsi tous les renseignements l'avertissant d'une attaque allemande en juin 1941. Sous le choc de l'opération Barbarossa, le maître du Kremlin purge ceux qui l'ont prévenu de l'invasion. Les meilleurs agents de renseignements sont alors éliminés et remplacés par des individus sans expérience dont les maladresses entraînent la chute du réseau berlinois.

L'auteur explique par ailleurs que les liens de certains des membres de l'Orchestre rouge avec le Parti communiste et son activité en faveur de l'URSS sont à l'origine de l'effacement de sa mémoire principalement pour des raisons politiques tenant au climat de Guerre froide. Le procureur nazi qui a instruit l'affaire et la répression contre les membres de ce réseau, les conduisant ainsi inéluctablement à la mort, échappe ainsi après 1945 à toute condamnation, tandis que l'Orchestre rouge est dénoncé dans les médias comme une organisation de traîtres. Les veuves des membres du réseau se voient donc refuser toute pension en Allemagne de l'Ouest. Si la RDA entretient quant à elle le souvenir de l'Orchestre rouge, elle déforme systématiquement l'engagement de ses membres en les dépeignant comme des communistes convaincus agissant seulement au nom de la lutte des classes.

Voici donc un livre riche, qui se lit presque comme un roman mais qui s'appuie sur une solide documentation comme le montrent les 27 pages de notes et une solide bibliographie. Un vrai travail d'historien puisque l'auteur a utilisé des archives mais également des témoignages. A lire pour nuancer une approche parfois trop simpliste de la résistance allemande au nazisme.

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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 07:12

Frederick Taylor, Le mur de Berlin, Perrin, coll. Tempus, 2011

Le Mur de Berlin, point chaud de la Guerre froide en Europe

Le mur de Berlin reste toujours le symbole incontournable de la guerre froide en Europe. Il est surtout celui d'un drame qui affecta pendant prés de 30 ans une ville, séparant des habitants, des familles, des époux, des amis. Dans Berlin divisés c'est avec une clarté aveuglante que se laisse apercevoir les liens multiples qui se tissent entre tragédies personnelles et passions internationales et politiques.

 

Frédéric Taylor s'attache à raconter cette histoire en essayant de faire la part entre le mythe et l'histoire. Par sa présence physique et sa signification concrète, l'interdiction faite aux hommes et aux femmes de se déplacer librement, le Mur fut une abomination. Mais l'auteur montre que sur le plan géopolitique les choses furent plus ambiguës et que pour de nombreux dirigeants occidentaux le Mur apparaissait comme un élément de stabilisation de la situation. Comme les Berlinois, ils apprirent à vivre avec.

 

Dans le jeu compliqué que se livrèrent l'Est et l'Ouest, Berlin fut un pion sur un échiquier dont les joueurs se trouvaient à Moscou et à Washington. Si le Mur fut érigé en une nuit, son origine remonte à la partition de l'Allemagne en 1945 et au développement rapide de la guerre froide qui fait de la question allemande un potentiel déclencheur de conflit mais aussi un problème insoluble. Symbole de cette division, Berlin-Ouest, ilot capitaliste au milieu d'une république stalinienne, focalise les tensions et les crispations de la Guerre froide.

 

La tentative de Staline de déloger les Occidentaux de Berlin par l'instauration d'un blocus en 1948 est un échec qui ouvre une phase de coexistence dans l'ancienne capitale allemande. La population circule à peu prés librement entre les secteurs de la ville et des services publics sont communs à l'ensemble de Berlin. Mais cette situation est précaire notamment en raison des agissements des dirigeants communistes de l'Allemagne de l'Est. Walter Ulbricht réussi ainsi en janvier 1953 à faire accepter par les Soviétiques l'idée de créer une frontière fortifiée pour séparer la RDA de Berlin-Ouest. Mais la mort de Staline remet le projet en question.

 

La révolte des ouvriers de Berlin-Est en 1953, suivi par une vague d'émigration légale et illégale vers l'Ouest remet à nouveau à l'ordre du jour la question de la frontière puisque l'État est-allemand court le risque de se vider de sa population et de s'écrouler. Ce n'est qu'en 1961 que les Soviétiques donnent à nouveau leur accord pour fermer la frontière. La partie la plus intéressante du livre est justement la préparation de ce bouclage, qui reçoit le nom de code de projet Rose. Le plan est audacieux puisqu'il s'agit, dans le plus grand secret de couper toute possibilité de circulation entre Berlin-Est et Ouest. Le moment choisi est un week-end tranquille au cœur de l'été. Ce qui semblait impossible à beaucoup se réalise en quelques heures le 14 aout 1961.

 

Commence alors la période héroïque du Mur comme dit l'auteur. D'un côté les autorités est-allemandes essayent de rendre le Mur le plus étanche possible en remplaçant les premiers barbelés par des constructions en béton de plus en plus perfectionnées. De l'autre des habitants de la RDA tentent par tous les moyens possibles de s'enfuir vers l'Ouest. Pour cela ils peuvent compter sur l'aide de groupes de Berlinois de l'Ouest, souvent des étudiants, qui organisent des passages et construisent des tunnels sous le Mur.

 

Rapidement le Mur devient une barrière infranchissable et s'installe durablement dans le quotidien des Berlinois. Khrouchtchev et Kennedy ne veulent, pour différentes raisons, faire de Berlin le déclencheur d'un nouveau conflit. L'auteur retrace les drames qui émaillent l'existence du Mur mais aussi des moments plus légers comme la venue à Berlin du vice-président américain Lyndon Johnson. L'Occident reconnaît peu à peu l'existence du Mur à l'exemple de Willy Brandt qui se montra violemment opposé à la construction du Mur en 1961 alors qu'il était le maire de Berlin.

 

La situation semble figée dans les années 1980 dans une situation même de détente avec la visite d'Erich Honecker dans sa région natale de la Sarre en 1987. Dans le même temps le Mur devient un système perfectionné quasiment infranchissable et les tentatives d'évasion deviennent rarissimes. L'auteur décrit avec précision et d'une manière passionnante les semaines précédant la chute du Mur en novembre 1989. Événement inattendu, nait en partie lors d'un malentendu lors d'une conférence de presse et qui ouvre les vannes de la débâcle de la RDA.

 

L'auteur a eu la bonne idée de poursuivre son récit au-delà de 1989. Il montre ainsi la sous-estimation par le chancelier Kohl du coût de la réunification et les désillusions des Allemands de l'Est confrontés à un monde capitaliste inconnu. Ironie de l'histoire, dans une Allemagne dont la chancelière est née en RDA, Berlin est de nos jours dirigé par une coalition formée de communistes réformateurs et de sociaux-démocrates. Voici donc un livre précieux pour découvrir l'un des symboles les plus forts de la Guerre froide en Europe.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")