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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 12:50

Anne Steiner, Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque, L'Echappée, Paris, 2008.

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Anne Steiner trace ici le portrait d'une partie du mouvement anarchiste parisien au début du XX° siècle qui connait une période d'intense développement où naissent de nouveaux journaux ainsi que de nouvelles problématiques comme le végétarisme ou l'éducation populaire. Le fil rouge de l'ouvrage qui permet de faire le lien entre les différentes personnalités de ce mouvement est Rirette Maitrejean, une jeune Correziénne qui fuit son milieu familial pour découvrir Paris où elle découvre la Sorbonne et les causeries anarchistes. Elle y découvre l'amour libre qu'elle met en pratique épousant un certain Louis Maitrejean mais vivant avec un étudiant, Mauricius, qui écrit dans le journal l'anarchie, puis avec le jeune Victor Kibaltchiche, le futur Victor Serge.


Parmi les figures marquantes que l'on croise dans ce livre émerge celle de Libertad, enfant trouvé et handicapé, aux dons oratoires exceptionnels qu'il met au service d'un anarchisme individualiste intransigeant. L'anarchisme individualiste vise d'abord à libérer les individus de toutes les contraintes qui les entourent et cela sans attendre un hypothétique Grand Soir. La libération individuelle est pour eux un préalable à l'émancipation collective.


Ses adeptes pratiquent ainsi le nudisme, prônent une hygiène alimentaire excluant la consommation de tabac, viande, alcool, café, pratiquent l'amour libre, le contrôle des naissances et sont favorables à la contraception et à l'avortement. Partisans de l'éducation populaire, certains militent en faveur de l'espéranto. Ils expérimentent ces pratiques au sein de communautés, les « milieux libres » où chacun va et vient selon ses désirs. Au plan politique, ils sont libres-penseurs mais rejettent autant l'école confessionnelle que l'école laïque qui distille un catéchisme républicain. Pacifistes, ils refusent le service militaire et prônent la désertion. Refusant la démocratie parlementaire, ils soutiennent l'abstentionnisme. Par bien des aspects, ces individualistes préfigurent le mouvement soixante-huitard par ses préoccupations et ses réalisations


La libération de l'individu doit aussi passer par la libération des contraintes du salariat. Mais cette question pose le délicat problème des conditions d'existence des individualistes. Comment vivre sans gagner de l'argent ? Si réduire ses besoins ne suffit certains compagnons se livrent à la fabrication de fausses monnaies et aux cambriolages. Cet illégalisme que certains théorisent pose rapidement la question du passage au banditisme et à la violence meurtrière.


La figure de Jules Bonnot et de sa bande représente la face sombre de l'anarchisme individualiste. Bonnot est déjà un délinquant et un meurtrier quand il rencontre les individualistes de la communauté de Romainville où vit d'ailleurs Raymond Callemin dit Raymond la Science, un ami d'enfance de Victor Serge. Avec d'autres individualistes ils sèment la terreur au début de 1912 avant d’être abattue le 28 avril à Choisy-le-Roi après avoir soutenu un siège de plusieurs heures contre la police et l'armée.


La tragique épopée de la bande à Bonnot sonne le glas de l'anarchisme individualiste. Rirette Maitrejean et Victor Serge sont ainsi inculpés et jugés pour complicité avec les bandits. Victor Serge est même lourdement condamné. La guerre de 1914 achève de disloquer un univers déjà fortement éreinté. Après 1917, Victor Serge rejoint la Russie bolchevique pour se mettre au service de Lénine avant de rentrer en dissidence sous Staline.


Le livre d'Anne Steiner est bien construit et d'une lecture agréable. Nous pouvons seulement regretter la place trop grande accordée à notre goût à la figure de Bonnot, dont on voit mal les liens avec l'anarchisme si ce n'est comme alibi à ces forfaits. Si l'aventure des bandits tragiques pose la lancinante question du rapport de l'extrême-gauche à la violence criminelle, telle qu'elle sera à nouveau posée concernant les groupes gauchistes des années 1970, elle ne peut occulter que les individualistes de la Belle Époque furent sur de nombreuses questions des précurseurs dont les aspirations anticipent celles que portent le mouvement de 1968 mais également de plus contemporaines notamment sur les modes de consommation.

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communismeetconflits - dans Notes de lecture
14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 09:10

2006BB5478 jpg dsLes hommes du Regiment de Potsdam sous les ordres du major von Stephani sont prêts à passer à l'action. Pendant que les soldats se mettent en route, le major est déjà parti en reconnaissance observer l'édifice que sa troupe doit conquérir dans la journée. C'est déguisé en révolutionnaire que l'ancien officier de l'armée impériale pénètre dans l'immeuble qui abrite le siège du quotidien social-démocrate le Worwärts. Sous le prétexte de s'engager dans les milices rouges il parvient à parcourir sans encombre les différents bureaux et peut donc minutieusement inspecter le bâtiment avant de rejoindre ses hommes qui ont déjà pris position. Il demande alors aux révolutionnaires qui occupent l'immeuble de se rendre. Ces derniers refusent une telle proposition et s'en remettent au sort des armes pour juger de l'issue du conflit. Les mitrailleuses, obusiers et mortiers de l'unité de von Stephani entrent alors en action. La bataille pour Berlin commence.


Cette bataille qui, aux premiers jours de l'année 1919, ensanglante la capitale du Reich est à l'origine de deux mythes. Le premier veut que ce soulèvement ouvrier soit l'œuvre délibérée des Spartakistes, ceux là qui ont créé fin décembre le Parti communiste allemand, estimant le moment venu d'installer le bolchevisme en Allemagne. Le second fait la part belle aux corps-francs présentés comme cette troupe invincible, ayant repris Berlin et ainsi sauvé l'Allemagne du péril communiste. Comme tous les mythes, ils présentent une part minime de vérité et beaucoup d'exagération et d'occultation. L'étude de cette insurrection et des combats de rue qu'elle provoque, la première du XX° siècle dans une capitale de l'Europe occidentale, peut seule permettre de casser les mythes patiemment entretenus et de mieux appréhender les débuts d'un aspect fondamental de l'art militaire: la contre-insurrection en milieu urbain.

 

Aux origines du drame.

La guerre civile qui ensanglante la capitale du Reich à la fin 1918 prend sa source quelques mois plus tôt, en septembre, quand les chefs de l'armée allemande prennent conscience que leur pays n'a plus aucune possibilité de gagner la guerre contre les Alliés. Afin de négocier la reddition dans les meilleures conditions ils obtiennent la nomination comme Chancelier du libéral prince Max de Bade. Ce dernier forme alors un gouvernement où pour la première fois de l'histoire allemande, siège deux sociaux-démocrates, Friedrich Ebert et Philip Scheidemann. Ces changements politiques sont pourtant de peu d'effet devant le mécontentement qui étreint la majorité de la population allemande. Cette dernière est en effet épuisée par quatre années de guerre où sont tombés plus de 2 millions de soldats tandis que le blocus imposé par les Alliés alimente une inflation qui aggrave la misère et la pénurie.

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         Berlin et ses environs en 1914.


La révolte éclate fin octobre 1918, non pas dans la population civile, mais chez les marins de la flotte de guerre. Le 29 octobre, à Kiel, les matelots refusent les ordres d'appareiller pour affronter la Royal Navy. Après quelques combats avec la police, le 4 novembre, Kiel est aux mains des insurgés et le drapeau rouge flotte sur les bâtiments de guerre allemands. Le mouvement de révolte se propage rapidement aux autres bases maritimes du pays. Il touche aussi les villes à l'intérieur du pays, notamment la capitale, Berlin. Le 9 novembre la révolte y éclate et les soldats fraternisent avec les insurgés. Confronté à cet effondrement de l'Empire avec l'annonce de l'abdication de Guillaume II, le social-démocrate Philipp Scheidemann, juché sur une fenêtre du Reichstag, proclame la République tandis qu'au même moment au château royal de Berlin, le chef des spartakistes Karl Liebknecht proclame quant à lui la naissance de la République socialiste d'Allemagne. Ces proclamations républicaines concurrentes symbolisent parfaitement la lutte qui s'engage alors entre les sociaux-démocrates et la gauche révolutionnaire et où se joue le sort de l'Allemagne.


Le parti social-démocrate (SPD) est alors le plus puissant sur la scène politique allemande. Théoriquement toujours marxiste, il s'est pourtant orienté vers un réformisme où domine la nécessité d'une transition démocratique afin de transformer l'Allemagne en une démocratie libérale. Mais surtout la guerre a fait du SPD un parti « patriote ». Les sociaux-démocrates ont en effet accepté le conflit en 1914, appelant à défendre la patrie allemande, à se battre pour la victoire et votant les crédits militaires présentés par le pouvoir impérial. Cette attitude nationaliste et belliciste a rapidement provoqué des remous dans les rangs entrainant en 1917 une scission qui donne naissance au parti social-démocrate indépendant (USPD). Ce dernier regroupe des socialistes de gauche pacifiste mais aussi une aile gauche rassemblée au sein de la Ligue Spartakus et dont les positions sont proches de celles des bolcheviks russes.


La formation le 10 novembre d'un gouvernement réunissant SPD et USPD, avec l'accord du conseil des ouvriers de Berlin est un premier désaveu pour les spartakistes. Les conseils d'ouvriers et de soldats dans lesquels ils voient des soviets ne les suivent pas. Le nouveau gouvernement engage rapidement des réformes populaires et surtout annonce l'élection en janvier 1919 au suffrage universel d'une assemblée constituante. Cette politique a pour principal objectif d'empêcher que la situation politique et sociale ne se dégrade et profite ainsi aux révolutionnaires au premier rang desquels se trouvent les spartakistes.


Si le gouvernement semble prendre peu à peu l'ascendant sur ses adversaires, la situation paraît beaucoup plus difficile à Berlin. Dans la capitale du Reich les révolutionnaires bénéficient d'une certaine audience auprès des ouvriers et ils s'appuient sur le conseil des ouvriers et soldats de la ville pour chercher à disputer le pouvoir au gouvernement. Le conseil berlinois se pose en effet en concurrent du gouvernement et se montre très méfiant face à la perspective de l'élection d'une assemblée constituante qui le dépouillerait de tout pouvoir. Mais là aussi le bras de fer tourne très vite au désavantage des révolutionnaires. Ils échouent d'abord à mettre en place une garde rouge devant la détermination du gouvernement qui impose la formation d'une troupe de défense républicaine forte de plusieurs milliers d'hommes. Quand le congrès national des conseils d'ouvriers et de soldats approuve, le 20 décembre 1918, la politique gouvernementale et avant tout la convocation de l'Assemblée constituante, les révolutionnaires berlinois, c'est-à-dire les spartakistes mais aussi les membres du conseil des ouvriers et les indépendants de la capitale, n'ont plus comme solution, pour inverser un courant qui leur est défavorable que de tenter de s'emparer du pouvoir, ce qui passe par le déclenchement d'une insurrection.


Berlin aux mains des insurgés.

Parmi les révolutionnaires, les plus radicaux, ceux qui sont fascinés par l'exemple de l'insurrection armée bolchevique, qui estiment que seule l'emploi de la violence peut accélérer le cours de l'histoire prennent de l'influence et cette minorité agissante pousse à l'affrontement. Elle se regroupe en particulier au sein de la Ligue des soldats rouges dont l'influence s'accroit tout au long du mois de décembre.


Il est vrai que les signes de décomposition qui touchent alors l'armée peuvent apparaître encourageant. Les unités qui rentrent du front semblent disciplinées et obéir à leurs officiers mais sous cette apparence de solidité les idées révolutionnaires et plus encore le désir de retrouver sa famille et la vie civile affaiblissent et sapent la cohésion de l'édifice militaire. Le gouvernement en fait l'amère expérience au moment où il compte s'appuyer sur les troupes de retour du front pour reprendre le contrôle de la capitale. Le 8 décembre, à la demande du maréchal Hindenburg, le président Ebert accepte ainsi la présence de 10 divisions à Berlin sous les ordres du général Lequis. Pour les chefs de l'armée, ces troupes doivent assurer l'ordre en procédant au désarmement des civils. Ebert, qui craint finalement que cette opération ne se termine dans le sang, demande aux militaires de se contenter d'un défilé géant dans les rues de Berlin, qui doit à la fois rassurer la population et effrayer les révolutionnaires. A la suite du défilé, qui est un succès, les officiers se rendent vite compte que les soldats n'ont qu'une envie: retrouver leurs foyers. Plus graves ils fraternisent avec les ouvriers et écoutent avec sympathie les discours extrémistes. L'instrument militaire sur lequel comptaient les autorités pour mettre au pas les révolutionnaires s'évapore. Pire encore, le pouvoir n'a alors plus de forces militaires organisés à opposer aux Rouges, alors que ces derniers peuvent s'appuyer sur la Volksmarinedivision, la Division de marine du peuple.


Cette unité est formée à l'origine de matelots mutins venus de Kiel, courant novembre, pour propager la révolte à Berlin. Bientôt rejoints par des marins d'autres ports allemands, ils sont alors plusieurs milliers à occuper les rues de la capitale pour défendre les acquis de la révolution de novembre. Le gouvernement décide alors d'utiliser cette troupe comme force de l'ordre et les installe au Marstall, les écuries du Palais royal. Mais la Division de Marine se radicalise peu à peu sous l'influence d'un ancien lieutenant devenu spartakiste, Heinrich Dorrenbach. Ce basculement fragilise encore plus le gouvernement.

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                                                  Soldats et matelots de la Volksmarinedivision à Berlin.


Pourtant, à l'exception de la Volksmarinedivision, les révolutionnaires ne peuvent s'appuyer sur une véritable force armée. La ligue des soldats rouges, une association regroupant des anciens combattants, possèdent quelques détachements mais ils sont peu nombreux. La ligue Spartakus si elle appelle également à la formation de Gardes rouges, semble bien incapable de les encadrer et encore moins de les diriger car elle ne possède pas dans ses rangs de véritables spécialistes militaires. En dehors de ce noyau solide mais faible, les révolutionnaires peuvent espérer obtenir le soutien des faibles forces de sécurité placées sous le commandement du préfet de police, l'indépendant Emil Eichorn. Il reste malgré tout l'espoir, constamment renouvelé par les rumeurs et les fausses informations qui ne cessent de circuler, d'un possible ralliement de la garnison de Spandau où selon certains bruits les révolutionnaires sont majoritaires. La faiblesse des révolutionnaires est encore accrue par l'absence d'un véritable état-major capable de coordonner l'action de ces formations hétéroclites. En définitive, les civils et les soldats armés qui parcourent les rues de la capitale du Reich, ce prolétariat en armes de Berlin ne forme en aucun car une véritable armée. Cette faiblesse s'avère de plus en plus insurmontable au fur et à mesure qu'il apparaît que le gouvernement cherche l'épreuve de force.


Le gouvernement ne peut accepter que la Volksmarinedivision fasse cause commune avec les révolutionnaires. Fin décembre il demande que les matelots quittent le cantonnement du Marstall au cœur de la capitale et réduisent de moitié leur effectif. S'ils refusent, Otto Wels, le ministre de l'Intérieur, menace de ne plus faire verser les soldes. Un accord est vite trouvé, mais l'évacuation terminée personne ne semble décidé à verser les salaires promis. Exaspérés les marins envahissent la Chancellerie puis marchent sur la Kommandantur. Durant le trajet se produit un incident qui fait basculer la manifestation. Les matelots sont en effet mitraillés par une voiture blindée et répondent par les armes. Devant cette agression, ils s'emparent de Wels, le ministre de l'Intérieur qu'ils gardent en otage au Marstall qu'ils ont également réinvesti. Ebert fait appel à l'armée pour mettre au pas les matelots. Les soldats ont alors ordre de ramener le calme et de dissoudre la Division de marine.


Le gouvernement parvient malgré tout à trouver un nouvel accord avec les marins. Mais dans le même temps, les hommes de la division de la Garde dirigés par le capitaine Pabst, que personne n'a visiblement prévenu du compromis passé entre le gouvernement et les mutins, ont encerclé le Marstall dans le but de libérer les otages par la force. Le matin du 24 décembre le bâtiment est bombardé pendant près de deux heures. Le son de la canonnade a aussitôt alerté les ouvriers berlinois qui se rassemblent et marchent sur le Marstall. C'est au moment où Pabst accorde aux marins une vingtaine de minutes de suspension de tir afin de les amener à se rendre, que la foule arrive et brise les minces cordons de soldats destinés à isoler le lieu de la bataille. Les soldats de la Garde pris alors à revers par la foule en furie doivent évacuer tandis que les officiers échappent de peu au lynchage. Au soir de ce Noël les révolutionnaires sont victorieux mais ils savent que la partie n'est pas terminée.


Ils ont pourtant des raisons de se réjouir. La Révolution domine la capitale. Des hommes armés contrôlent les carrefours et les locaux des journaux comme le Worwärts et le Berliner Tageblatt. Le gouvernement ne contrôle plus que la Chancellerie et ne semble alors pouvoir compter sur aucune force organisée.


La nomination du député social-démocrate, Gustav Noske en tant que ministre dans le gouvernement Ebert marque un tournant. Apprécié par les officiers, Noske, qui durant la guerre fut chargé d'assurer la liaison entre les socialistes et l'état-major, devient le responsable des affaires militaires du Reich avec le titre de commandant en chef et pour tache première de reprendre le contrôle de Berlin. Pour cela il sait qu'il ne peut compter sur l'armée traditionnelle qui continue à se débander. Il se tourne alors vers les quelques unités d'élite encore tenue en main et surtout vers cette troupe nouvelle, les corps-francs, qui font alors leur première apparition. C'est en effet le 6 décembre 1918, qu'une première formation de ce genre a vue le jour quand le général Maercker a décidé de former au sein de son unité un corps-franc des chasseurs volontaires destiné à combattre le danger bolchevik. Ces volontaires présentent plusieurs avantages: ils ont d'abord une solide expérience des combats, beaucoup ayant appartenu aux sections d'assaut de l'armée impériale. Ils sont en outre bien payés, motivés et idéologiquement opposés au bolchevisme. Maercker s'entoure également d'un état-major apte à conduire une guerre des rues. Le 24 décembre il dispose ainsi de prés de 4000 volontaires installés près de Berlin et qui sont passés en revue le 4 janvier 1919 par le président Ebert et Noske en personne. Le phénomène prend vite de l'ampleur et début janvier, il existe environ une douzaine de corps-francs autours de Berlin.


L'offensive gouvernementale dirigée par Noske débute avec l'affaire Eichorn. Ce dernier, membre de l'USPD, est depuis la révolution de novembre, préfet de police de Berlin. Les sympathies qu'il porte aux révolutionnaires ne peuvent que déplaire à un gouvernement qui souhaite désormais le remplacer par un homme dévoué au pouvoir. Le 4 janvier 1919, le gouvernement démet Eichorn de son poste mais ce dernier refuse de s'incliner. Il sait qu'il peut compter sur le soutien de la population ouvrière ainsi que de l'ensemble des organisations révolutionnaires. Le 5 janvier une manifestation géante en sa faveur mobilise plusieurs centaines de milliers de personnes qui occupent le cœur de Berlin. De nombreux manifestants sont armés. Le soir, des groupes d'ouvriers armées prennent l'initiative de s'emparer des locaux du Worwärts mais également des principales maisons d'éditions et de presse. De manière hâtive, des mitrailleuses sont installées pour défendre ces bâtiments.


Le lendemain des policiers favorables à Eichorn, épaulés par des civils armés et par de l'artillerie prennent le contrôle des principales gares et nœuds de communications. Le 8 janvier c'est l'Imprimerie du Reich qui est occupée. Ces actions, qui sont essentiellement le fait d'éléments radicaux incontrôlés, n'ont comme résultat que de durcir le conflit et, paradoxalement, desservent les révolutionnaires. Aux yeux de l'opinion publique elles ternissent leur image tandis qu'elles offrent au gouvernement le prétexte pour intervenir militairement.


Le succès de la manifestation du 5 est telle que les dirigeants révolutionnaires, c'est-à-dire les spartakistes, les membres du conseil des ouvriers et soldats de Berlin et les indépendants de la capitale, s'interrogent pour savoir si le moment n'est pas venue de passer à l'offensive. Ils hésitent prétextant qu'ils ne connaissent pas assez le potentiel militaire sur lequel l'insurrection peut reposer. Dorrenbach affirme alors que la Volksmarinedivision et la garnison de Berlin sont du côté de la Révolution. Il assure surtout que la garnison de Spandau, où se trouve prés de 2000 mitrailleuses et 20 canons, l'est également. Fort de ces informations les dirigeants décident que le moment de la lutte pour le pouvoir, c'est-à-dire celui de l'insurrection armée, est venu. Le but n'est plus alors de défendre Eichorn mais de renverser le gouvernement. Un comité révolutionnaire est immédiatement désigné pour diriger le mouvement, comité où les spartakistes, qui depuis le 29 décembre ont fondé le Parti communiste allemand, sont minoritaires.

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                                                             Milice ouvrière dans Berlin.


Le 6 janvier, la capitale du Reich semble aux mains de l'insurrection, le prolétariat de Berlin occupe les rues et les carrefours de la capitale. Au Marstall et à la Préfecture de police, des armes sont données aux ouvriers tandis que des agitateurs parcourent les casernes pour rallier les soldats. Des camions armés de mitrailleuses sillonnent les grandes avenues au cœur de Berlin.


La Chancellerie semble alors un objectif tentant pour les révolutionnaires. Pour empêcher que le gouvernement ne se retrouve prisonnier, l'adjudant Suppe qui commande une compagnie du corps-franc Reinhard, rejoint la Chancellerie qu'il transforme en camp retranché. Au matin du 6 janvier, les révolutionnaires passent à l'attaque mais ils sont repoussés par les volontaires. Ces premiers combats font une vingtaine de morts et une quarantaine de blessés. A la caserne de Moabit, les 150 hommes restants du corps-francs Reinhard parviennent également à repousser un assaut des révolutionnaires. Le gouvernement peut également compter sur la création au Reichstag d'une milice social-démocrate qui compte bientôt deux régiments de six compagnies, soit environ 800 hommes. Mais ces effectifs sont trop faibles pour faire face aux insurgés et retourner la situation. La police berlinoise et les soldats de la garnison n'étant pas jugée fiables le gouvernement dispose finalement de peu de troupes pour reprendre l'initiative. Conscient que Berlin ne peut être reprise de l'intérieur, Noske veut s'appuyer sur les troupes loyales qui stationnent prés de la ville. Il décide alors de les rejoindre et quitte clandestinement une Chancellerie qui peut d'un instant à l'autre tomber entre les mains des révolutionnaires. Pour préparer la contre-attaque il installe son état-major dans un pensionnat pour filles de banlieue à Dahlem.


Noske parvient à réunir huit corps d'armée en agrégeant différents corps-francs. Il veut agir vite et en finir avant la tenue des élections pour l'Assemblée constituante prévues pour le 19 janvier. Pour s'emparer de Berlin et mater l'insurrection il fixe trois objectifs successifs : prendre le contrôle de la ville Spandau, surtout de son arsenal, s'emparer ensuite du quartier de la presse puis faire pénétrer le gros des forces dans le centre de la capitale afin d'écraser définitivement l'insurrection.


Pendant ce temps les révolutionnaires tergiversent. Alors qu'une nouvelle manifestation le 6 janvier réunit une masse considérable d'ouvriers armés, les dirigeants ne donnent aucune consigne et comptent toujours sur le ralliement de la garnison de Spandau. La foule des ouvriers armés, sans ordres, ni direction effective, occupe des magasins, pille les immeubles appartenant au SPD et, au lieu de se préparer au combat, brule dans la rue le matériel électoral devant servir pour les élections de l'Assemblée constituante. Le comité révolutionnaire n'agit pas, laissant des milliers de combattants révolutionnaires assoiffés d'action patienter dans les rues en attendant des ordres qui ne viennent pas. La journée du 6 janvier marque bien un tournant dans le rapport de forces militaires entre insurgés et gouvernementaux. La force des insurgés commence inexorablement à décliner tandis que celle du gouvernement ne fait que se renforcer.


Noske rassemble ces troupes sans perdre de temps. Dans la journée du 7, les premiers éléments des corps-francs prennent position dans les quartiers encore largement boisés à l'ouest de Berlin. Dans la caserne de Moabit au nord de la capitale, qui doit servir de base de lancement des premières opérations de reconquête de Berlin, les 900 hommes du colonel Wilhelm Reinhard attendent eux aussi de passer à l'action tout comme les 1200 soldats du régiment de Potsdam commandé par von Stephani qu'accompagne une compagnie de mitrailleuse lourde et une batterie d'artillerie.


La conquête de Berlin.

Si Noske compte parvenir à ses fins grâce aux corps-francs et en investissant de l'extérieur la ville, à l'instar de ce que fut l'écrasement de la Commune de Paris, la reconquête de Berlin débute en réalité au sein même de la ville et sans liaison avec l'état-major de Noske. En effet, dans Berlin, les soldats du génie de la Garde, consignés jusque-là dans leur caserne, commencent à en sortir et se placent sous les ordres du gouvernement. Le 8, ces soldats, de leur propre initiative, reprennent le contrôle de la Direction des chemins de fer. Pendant ce temps, sous les ordres du sergent-major Schulze, des fusiliers de la Garde et des policiers s'emparent de l'Imprimerie du Reich. Ces forces gouvernementales, qui ne sont pas des corps-francs, agissent alors sans coordination, ni direction. La faiblesse de leur puissance de feu conduit d'ailleurs à des revers. Les cadres du régiment d'infanterie de la Garde échouent ainsi à reprendre l'agence de presse Wolf et le régiment du Reichstag subi de lourdes pertes en essayant de s'emparer d'une imprimerie que les révolutionnaires ont transformée en forteresse. Ces troupes gouvernementales sont également défaites lors d'escarmouches à la porte de Brandebourg. Le 9, ces combats autour de la Wilhelmstrasse et du quartier de la presse.


Le 10, une partie du corps-franc Reinhard, dirigé par le lieutenant von Kessel prend la direction de Spandau. Il s'empare de l'hotel de ville après un bref bombardement. Spandau, lieu stratégique avec son arsenal et ses usines d'armement, est neutralisé. A Berlin les bureaux du Rote Fahne, le journal communiste, sont occupés tandis que les hommes de von Stephani prennent position dans la caserne des dragons de la Garde et dans le bâtiment des brevets face au siège du Worwärts.


Le 11 janvier, après deux heures de bombardement, von Stephani donne aux combattants installés dans l'immeuble du Worwärts dix minutes pour capituler. Sept insurgés sortent alors du bâtiment les mains en l'air et proposent de discuter d'une trêve. La réponse est sans appel, les assiégés doivent se rendre sans conditions. Pendant qu'un des révolutionnaires retourne dans le bâtiment pour apporter cette réponse, von Stephani, craignant que se répète le fiasco du Marstall, lance ses hommes à l'assaut. Un détachement s'élance depuis le bureau des brevets sur la Jacobstrasse et prend l'immeuble à revers. Mais il est vite bloqué par une haute clôture et se trouve sous le feu des mitrailleuses rouges. L'usage d'un lance-flamme est alors nécessaire pour abattre la clôture afin de permettre aux soldats de s'engouffrer dans l'immeuble où fait également irruption le premier détachement qui entre par la porte principale. Les grenades lancées dans le rez de chaussée obligent les assiégés à se réfugier au premier étage. Rapidement, la situation étant désespérés ces derniers décident de se rendre. Prés de 300 prisonniers dont beaucoup sont abattus par les soldats qui, dans la journée, reprennent les immeubles de l'agence de presse Wolff ainsi que différents journaux.

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                   Les corps-francs dans Berlin accompagnés d'un tank


Ce même 11 janvier, Noske prend la tête d'une colonne d'environ 3 000 volontaires issus des corps-francs des chasseurs de Maercker, de la Garde et de la Brigade de Fer et qui se dirige vers le centre de la capitale et la porte de Brandebourg. Des batteries d'artillerie, des détachements de cavalerie et une poignée de chars d'assaut accompagnent la troupe. Pendant ce temps des corps-francs sous la direction des généraux von Roeder et Maercker s'avancent vers les banlieues sud et ouest de Berlin. La colonne de Noske traverse quant à elle Berlin sans rencontrer de résistance puis se sépare en deux. Après cette démonstration de force une partie de la colonne retourne à Lichterfeld tandis que le reste rejoint à la caserne de Moabit les hommes de Reinhard qui ont reçu pour mission de prendre la préfecture de police, le dernier bastion des insurgés, défendu par 300 révolutionnaires sous les ordres du communiste Justus Braun.


L'insurrection est à bout de forces. Les forces sur lesquelles comptaient les révolutionnaires pour abattre le gouvernement se dérobent. Les soldats de la garnison accueillent fraternellement les troupes gouvernementales qui s'emparent de la gare de Silésie. Au Marstall, les matelots de la Volksmarinedivision décident finalement de rester neutre et de chasser les spartakistes qui leur demandent de se battre. Les chefs révolutionnaires et ce qu'ils leur restent de troupes n'ont plus comme refuge que la Préfecture de police. Ce 11 janvier, le siège du Parti communiste, à la Friedrichstrasse, est pris par les forces gouvernementales. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht se réfugient dans le quartier ouvrier de Neukoln.


Au matin du 12, les hommes de Reinhard rejoignent l'Alexanderplatz où l'artillerie entre en action pour l'acte final. Les obus qui s'abattent sur la préfecture de police éventrent les murs. Les assiégés ripostent. Alors les cadres des fusiliers de la Garde et les forces de police sous les ordres du sergent-major Schulze passent à l'attaque et pénètrent dans l'immeuble qui est le théâtre d'un véritable carnage. Après deux heures de combat, sous le bombardement qui fait s'écrouler tout un pan de la façade, l'immeuble est finalement pris, ses occupants pourchassés et abattus. Quelques rares défenseurs parviennent néanmoins à s'enfuir par les toits.

arton1207-116eb.jpg                Devant le batiment du Worwärts après les combats.


Les principaux points d'appui de l'insurrection sont pris et la ville est cernée au sud et à l'ouest. Le nettoyage de la capitale commence par l'occupation des quartiers au sud de la Spree et des quartiers ouvriers. Les corps-francs reçoivent chacun un secteur à occuper. Ils forment alors de petites équipes qui s'emparent des carrefours, y installent des mitrailleuses pour prendre les rues en enfilades. Les maisons où l'on soupçonne que se cachent des spartakistes sont fouillés tandis que des autos blindées et des chars patrouillent. Le couvre-feu empêche les civils de sortir, les rassemblements sont interdits. La nuit des projecteurs balaient la ville et ceux qu'ils surprennent deviennent des cibles légitimes pour les tireurs des corps-francs. Ainsi pendant quatre jours des escarmouches éclatent encore entre révolutionnaires et soldats.


Le 15 janvier Berlin est aux mains du gouvernement. Déjà le 13, les comités ouvriers appellent à reprendre le travail. La traque aux révolutionnaires commence. Le 15 au soir Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont pris. Ils sont assassinés dans la nuit par les hommes des corps-francs. Berlin subit l'occupation des corps-francs jusqu'aux élections du 19 janvier. Celle-ci passées, ces derniers se retirent tandis que la Volksmarinedivision est réarmée par Noske avec l’accord du général Lüttwitz. Pourtant le calme qui règne à Berlin n'est qu'apparent. Sous la cendre le feu couve et ce premier chapitre du combat entre révolutionnaires et corps-francs aura à Berlin un prolongement encore plus sanglant, mais définitif, en mars 1919.


 

La bataille de Berlin en janvier 1919 est entrée dans l'histoire comme le moment de la première apparition des corps-francs. Toute une historiographie présente même ces derniers comme la force indispensable sans qui le gouvernement social-démocrate n'aurait jamais pu vaincre les révolutionnaires et empêcher finalement que l'Allemagne ne devienne communiste. Au-delà du fait que la majorité de la population allemande était favorable au gouvernement, les révolutionnaires ne disposaient au début de 1919 d'aucune force militaire organisée. Les communistes allemands ne pouvaient compter sur une garde rouge ou des régiments comme ce fut le cas pour les bolcheviks russe en novembre 1917. L'attitude de la Volksmarinedivision, de la police et des troupes de la garnison de Berlin qui oscille de la neutralité au ralliement au gouvernement ne laissent face aux troupes gouvernementales qu'environ un millier d'insurgés armés. Surtout au côté des corps-francs, le gouvernement a pu compter sur les troupes de volontaires sociaux-démocrates mais également sur les forces policières et militaires de Berlin restées fidèles comme celle du sergent-major Schulze et qui s'emparent de la préfecture de police. S'il est vrai que sans la présence des corps-francs la reconquête de Berlin aurait été plus longue, elle restait inéluctable.


L'utilisation des corps-francs par le gouvernement SPD a surtout été une erreur politique. La publicité que les volontaires acquièrent de leur participation à la bataille de Berlin accélère la prolifération de nouveaux corps-francs dans toute l'Allemagne pour aboutir à ce paradoxe que la jeune république n'a pour défenseurs que des troupes hostiles à la démocratie où se recruteront les cadres du nazisme. La propagande communiste ne manquera donc pas de rappeler que les sociaux-démocrates furent les complices des assassins de Rosa Luxembourg. Et ce sang qui sépare alors les deux partis de gauche, social-démocrate et communiste, profitera largement au Parti nazi débarrasser ainsi, au tournant des années 1930, de l'obstacle d'un front antinazi uni.

 

Bibliographie indicative:

Sur la République de Weimar:

Christian Baechler, L'Allemagne de Weimar, 1918-1933, Paris, Fayard, 2007.

Sur la révolution allemande:

Gilbert Badia, Les spartakistes. 1918, l'Allemagne en révolution, Bruxelles, Aden, 2008.

Pierre Broué, Révolution en Allemagne, Paris, éditions de Minuit, 1971.

Sebastian Haffner, 1918, une révolution trahie, Bruxelles, Complexe, 2001.

Alfred Doblin, Novembre 1918, une révolution allemande, Toulouse, Agone, 2009.

Sur les corps-francs:

Jacques Benoist-Mechin, Histoire de l'armée allemande, Paris, Robert Laffont, 1984.

Robert G. L. Waite, Vanguard of nazism, the Free Corps movement in Postwar Germany, 1919-1923, Harvard, Harvard University Press, 1969.

Dominique Venner, Histoire d'un fascisme allemand, les corps-francs du Baltikum, Paris, Pygmalion, 1997.

Carlos Caballero Jurado, The German Freikorps, 1918-23, Londres, Osprey Publishing, 2001.

Ernst von Salomon, Les Réprouvés, Paris, Omnia, 2011.

 

David FRANCOIS

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communismeetconflits - dans Etudes historiques
13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 07:23

Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Fayard, Paris, 2002.

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Depuis une vingtaine d'années l'historiographie dominante, c'est à dire celle qui remplit les rayons des librairies et les pages des grands magazines d'histoire, n'est pas tendre avec les Révolutions française et russe. Pour en juger il suffit de relire les œuvres de deux de ses plus éminents représentants: François Furet et Richard Pipes. Pour ce courant où s'illustre aussi l'emblématique Livre noir du communisme, la violence révolutionnaire n'est ni accidentelle, ni le fruit de circonstances particulières mais plutôt l'essence même du phénomène révolutionnaire. Pour les tenants de cette école de pensée les dirigeants révolutionnaires attisent cette violence par idéologie, par volonté de faire plier le réel et de le contraindre à correspondre aux desseins utopiques espérés mais également par haine de leurs adversaires.


Arno Mayer, historien à Princeton, tempère cette analyse dans son livre qui se veut une étude comparative des révolutions françaises et russes, avec une idée simple: il ne peut y avoir de révolution sans contre-révolution ce qui entraine inévitablement un déchainement de violence qu'il nomme les Furies. L'explosion de haine et de violence qui surgit alors n'est pour lui que le résultat du choc sismique qui s'opère entre l'ordre ancien et le nouveau. Mayer met ainsi en avant ces acteurs trop souvent ignorés du moment révolutionnaire que sont les défenseurs de l'ancien régime.


Pour Arno Mayer ce combat entre les idées et les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires est donc le premier et le principal responsable de la violence que déclenchent les révolutions françaises et russes. Si cette affirmation semble tomber sous le coup du bon sens, elle contredit néanmoins fortement certains travaux publiés ces vingt dernières années qui affirment que les révolutionnaires inventèrent eux-même des complots contre-révolutionnaires et des adversaires mythiques dans le seul but de conforter leur pouvoir. Mayer affirme le contraire. Les révolutions françaises et russes ont affronté des ennemis bien réels et surtout déterminés. Et cet ennemi ce n'est pas seulement l'étroit cercle de la noblesse et des privilégiés mais souvent un mouvement social complet à l'instar des paysans de l'Ouest français en 1793. Cette dimension sociale rend ainsi la lutte encore plus acharnée et brutale. Arno Mayer note par exemple que dans les deux cas, en France et en Russie, une paysannerie attachée à son univers traditionnel, a formé la troupe de la contre-révolution contre des révolutions nait dans les villes. A ces conflits internes aux sociétés s'ajoute également une dimension internationale. Les principes universels dont se réclament ces révolutions, droits de l'Homme en France et internationalisme prolétarien en Russie éveillent rapidement la méfiance puis l'intervention des puissances étrangères.


Face à l'ensemble de ces adversaires, il n'est donc plus étonnant que les révolutionnaires utilisent la force, notamment dans les périodes où à la guerre civile s'ajoute la guerre avec le reste du monde dans un paroxysme de violence. Le syndrome de forteresse assiégée qui naît à ce moment tend même à se perpétuer et explique ainsi selon Mayer la logique des purges de 1936-1937 alors que l'URSS voit la montée de l'anticommunisme en Europe.


Arno Mayer reconnaît aussi qu'il existe dans chaque révolution un potentiel intrinsèque de violence indépendante des circonstances. Mais pour lui, il s'agit là avant tout du surgissement d'une violence archaïque, issue du passé où affleurent des décennies voire des siècles de ressentiments et de rancœurs. Dans les moments révolutionnaires où les pouvoirs établis s'effondrent ces inimitiés et haines anciennes quelle soit d'origine sociale, économiques ou religieuses, refont surface avec une ampleur décuplée par les bouleversements en cours. Une violence cathartique se déploie alors, celles des catholiques contre les protestants dans la région cévenole en 1790 ou encore celle des paysans russes contre les propriétaires terriens. Cette violence est aussi dissuasive et doit mettre en garde ceux qui voudraient choisir le camp adverse. Le cycle de violence et de vengeance qui s'enclenche alors est pour Mayer un retour à une prémodernité sauvage et non le symbole d'une volonté prométhéenne de défier les lois de la nature et de la société.


L'ouvrage d'Arno Mayer est salutaire. Il replace l'action révolutionnaire de 1789-1793 et 1917-1920 dans ses différents contextes et surtout il met en valeur cette figure fondamentale de la Révolution qu'est la Contre-Révolution. Le combat entre ses deux forces n'est autre qu'une lutte à mort d'autant plus cruelle qu'elle prend ses racines au cœur des différents clivages qui gangrènent les sociétés pré-révolutionnaires. On est ici bien loin des divagations sur la nature profondément criminelle de tout projet révolutionnaire. L'approche de Mayer rompt avec le consensus historiographique quasi-dominant et cette originalité, pour ne pas dire dissidence, justifie amplement la lecture des Furies, un ouvrage désormais incontournable pour mieux comprendre la passion révolutionnaire.

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communismeetconflits - dans Divers
12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 09:10

Jacques-René Doyon, Les soldats blancs de Hô-Chi-Minh, Fayard, Paris, 1973, (édition  de poche chez Marabout, 1986).

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Voici un livre relativement ancien, la première édition est de 1973, et dont l'auteur n'est pas un historien mais plutôt un romancier. Pourtant le sujet traité est original et n'a pour l'instant pas été remplacé par une étude plus neuve. Le travail de Doyon repose sur les témoignages de ces soldats de l'armée française qui à un moment de la guerre d'Indochine ont désertés pour se mettre au service de la cause vietminh. Écrit seulement vingt ans après la fin du conflit, la plupart de ces ralliés n'ont pas souhaité que Doyon livre leur véritable identité et se retranchent derrière des pseudonymes, tel ce « Boris » un jeune communiste français qui rallie le Vietminh à la fin de 1950. Derrière ce « Boris » se trouve en réalité Georges Boudarel, qui deviendra plus tard un éminent universitaire, spécialiste du Vietnam, avant que son rôle dans les camps de prisonniers ne provoque une forte polémique au début des années 1990.


Parmi l'ensemble de ralliés au Vietminh il est possible de distinguer trois catégories : il y a d'abord les soldats originaires du reste de l'Empire colonial et qui servent dans le corps expéditionnaire en Indochine. Ces soldats qui viennent d'Afrique du Nord ou d'Afrique sub-saharienne sont particulièrement sensible à la propagande anticolonialiste. Ceux qui désertent estiment qu'ils ont en réalité le même adversaire que les Vietnamiens, c'est à dire le colonialisme français. Ces ralliés n'hésitent pas ensuite à recruter dans les camps de prisonniers des soldats coloniaux.


Une seconde catégorie de ralliés est formée par des soldats de la Légion étrangère. Au sein de cette unité d'élite se trouvent de nombreux antifascistes notamment Allemands, mais aussi Italiens, Hongrois et Espagnols, qui en 1940, ont préféré s'engager et partir dans les colonies plutôt que de connaître les camps d'internement métropolitains. Quand les combats débutent en Indochine, ces légionnaires rechignent à se battre contre une rébellion anti-impérialiste et certains, pour éviter d'affronter ce dilemme, n'hésitent pas à déserter.


La dernière catégorie de ralliés au vietminh est au cœur de l'ouvrage de Doyon dont elle occupe la plus grande partie. Il s'agit des Français métropolitains. La plupart de ces derniers sont des anciens résistants qui sont partis en Indochine afin de combattre le Japon. Mais arrivés sur place, ces anciens maquisards doivent affronter d'autres maquisards qui eux aussi se battent au nom de l'indépendance nationale. Beaucoup s'accommodent de cette situation mais un petit nombre choisit de changer de camps.

 

La situation la plus délicate est celle des militants communistes engagés dans le corps expéditionnaire, notamment les quelques officiers issus des rangs des FTP. Ces derniers, repérés par les autorités militaires, partent en Indochine afin d'éviter une mise au placard au sein de l'armée en métropole. Sur place, leur position est largement inconfortable. Surveillés par le reste des gradés, mais surtout par la Sureté militaire, ils doivent se montrer irréprochables dans les combats afin d'éviter les accusations de trahison alors qu'ils sympathisent et pour certains entretiennent des contacts avec le Vietminh. La désertion peut résoudre ce dilemme mais cela signifit également désobéir aux ordres du PCF. Ce dernier veut en effet à tout prix que les officiers communistes restent dans l'armée. C'est le choix difficile que firent ces hommes pris entre différentes fidélités, écartelé entre les idéaux et la realpolitik que narre Doyon.


Ceux qui choisirent la désertion furent considérés comme des traitres par l'armée mais également avec suspicion par les autres communistes. Seules les légionnaires allemands ralliés au Vietminh furent félicités pour leur action par les autorités de la RDA qui les utilisèrent dans la lutte politique et idéologique.


L'ouvrage de Jacques Doyon, qui se lit comme un roman, éclaire de manière intense un pan encore méconnu de l'histoire du conflit indochinois où la frontière entre l'honneur et la trahison, le bien et le mal est bien ténue.

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communismeetconflits - dans Communisme vietnamien et guerre du Viet-Nam
11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 09:05

Georges Vidal, La grande Illusion ? Le Parti communiste français et la Défense nationale à l'époque du Front populaire, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 2006.

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Le livre de Georges Vidal est une version remaniée et allégée de sa thèse de doctorat, soutenue en décembre 2002 à l’université Paul Valéry de Montpellier. Il s'agit pour lui, par le biais de l'étude de la position du Parti communiste français face à la politique de défense de la France et à l’institution militaire au cours des années 1930 d'analyser la transformation d'une force politique encore dans la dynamique révolutionnaire en un parti réformiste.


Pour appuyer sa démonstration, Georges Vidal s'appuie sur une riche documentation où se croisent des documents issus des archives soviétiques et des archives de la section de centralisation des renseignements de l’état-major de l’armée française.


Dans un premier chapitre, Georges Vidal rappelle la force du sentiment antimilitariste qui anime le PCF depuis sa naissance, un antimilitarisme particulier puisque l'Union soviétique est alors perçue comme la patrie des révolutionnaires et l'Armée rouge comme l'armée du prolétariat mondial. Cette orientation amène le PCF, sous l'influence du Komintern, à développer un travail son action antimilitariste appuyée sur un appareil spécial clandestine et une presse spécialement destinée aux soldats, dont La Caserne et Le Conscrit, dans le but de noyauter l'armée pour mieux la désagréger. Mais après février 1934, à l’initiative d'André Marty, représentant du PCF à Moscou, le PCF rompt avec l'antimilitarisme kominternien des années 1920. Dorénavant les communistes, tout en continuant leur travail au sein de l'armée, mettent en place une politique antifasciste visant le corps des officiers et développent un antifascisme de masse dont l'action doit préserver l'URSS contre une attaque occidentale. Peu à peu la politique de la direction communiste envers l'armée se modère et perd de son agressivité.


Dès les premiers mois de l'année 1936, le tournant en faveur de la défense nationale est complètement engagé. Avec le succès du Front populaire, la stratégie militaire du PCF se manifeste dans la revendication d'une républicanisation de l'Armée. Les communistes se montrent particulièrement actifs dans le soutien à la création d'associations d'officiers républicains, copiant étroitement le modèle de l'armée républicaine espagnole, alors en voie de constitution.


Mais les efforts du PCF n'obtiennent jamais l'assentiment de la hiérarchie militaire qui considère toujours avec suspicion l'influence communiste dans l'armée. Le « complot communiste » demeure toujours l'horizon de perception de l'armée et de son encadrement. Sur ce point, Georges Vidal montre, justement, que cette perception de la menace communiste par les militaires est un échec pour le PCF, qui ne parvient pas à s’intégrer dans le système politique français. Pourtant, avec la perspective croissante du déclenchement de la guerre consécutive à l'expansionnisme hitlérien, le PCF se rallie totalement au principe du renforcement de l'armée française et vote les crédits militaires. L'Union nationale est de mise ainsi qu'un militarisme républicain. Un ralliement que la signature du pacte germano-soviétique réduit à néant.


Accompagné d'une chronologie, d'une solide bibliographie et d'un index complet, le livre de Georges Vidal est une référence majeure pour comprendre les liens complexes que nouent en France le Parti communiste et l'institution militaire.

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communismeetconflits - dans Communisme français
10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 09:14

Andrew Nagorski, La bataille de Moscou, Perrin, coll. Tempus, Paris, 2011.

 

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Alors que certaines batailles du conflit germano-soviétique, tels Stalingrad ou Berlin, possèdent déjà de solides bibliographies en français, la bataille de Moscou est quelque peu délaissée. Pourtant sept millions de soldats se battirent autour de Moscou au cours de l’automne et de l’hiver 1941. Le tiers d’entre eux fut tué, blessé, fait prisonnier, soit prés de deux millions de Soviétiques et plus de 600 000 Allemands. L’ampleur des effectifs engagés, les pertes subies par les deux camps et l'enjeu même de la bataille à savoir la capitale de l'Union soviétique témoigne que cette bataille est un moment majeur du conflit mondial.

 

Andrew Nagorski, journaliste américain pour Newsweek, présente une relation complète de cet épisode en alternant la petite Histoire avec la grande. Après avoir présenté les différentes phases de l'invasion de l'URSS par l'Allemagne à l'été 1941, il montre que l’offensive allemande avait pour but de réaliser un encerclement en tenaille de la région de Moscou. La première pince fut dirigée vers le nord contre le Front de Kalinine par les 3e et 4e groupes de Panzer La seconde fut orientée au sud de Moscou contre le Front de l’ouest en direction de Toula avec le 2e groupe de Panzer tandis que la 4e armée avançait directement sur Moscou depuis l’ouest. Initialement, Les Soviétiques opérèrent une défense stratégique de Moscou en construisant trois ceintures défensives et en déployant des réserves militaires venant juste d’être mobilisées tout en rapatriant des troupes de Sibérie et d’Extrême-Orient. Ainsi dès l’arrêt de l’offensive allemande, les Russes furent en mesure de lancer une vaste contre-offensive visant à rejeter la Wehrmacht sur ses positions à Orel, Viazma et Vitebsk manquant d’anéantir trois armées allemandes dans l’opération.

 

Andrew Nagorski ne se borne pas à présenter « de haut » cette bataille, il s'attache aussi à décrire la vie quotidienne des soldats des deux camps de la même manière qu'il expose les certitudes d'Hitler, les angoisses de Churchill et les hésitations de Staline.

 

Le plus intéressant ce sont ces faits méconnus qui témoignent tout autant des craintes que de la détermination des Soviétique comme l’évacuation, dès le 3 juillet 1941, de la momie de Lénine, la formation d’unités de partisans par le N.K.V.D. dans l’éventualité de la chute de Moscou, mais aussi les peurs de la population moscovite qui se traduisent par la fameuse panique de la mi-octobre 1941 où le pouvoir soviétique est remis en cause. Pourtant Staline reste dans Moscou, ce qui contribuera à fortifier la résistance à l’envahisseur.

 

L’ouvrage se termine sur l’échec désastreux de la contre-offensive d’hiver soviétique, nouvelle preuve, si besoin est, de l’incompétence stratégique de Staline. Pourtant pour la première fois la guerre-éclair nazie a échoué. L’Armée rouge a gagné un sursis, dont elle saura bientôt pleinement tirer parti. Et il ne fait pas doute, au moins pour Andrew Nagorski, que la victoire de Moscou est une des causes profondes de la défaite finale de l’Allemagne nazie.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 09:17

Thierry Derbent, La Résistance communiste allemande, 1933-1945, Aden, Bruxelles, 2008.

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Thierry Derbent part du prémisse que l'historiographie occidentale, soit nie l'existence d'une quelconque résistance antinazie allemande, soit met en lumière seulement la résistance des militaires et des conservateurs, résistance que symbolise et résume l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Il ne fait pour lui aucun doute que la résistance communiste est délibérément, pour des raisons idéologiques, ignorée. Son petit ouvrage vise donc à donner une image complète des actions de cette résistance communiste afin de lui rendre sa juste place au sein du mouvement antinazi.

 

Dans un premier chapitre, Thierry Derbent montre que, face à la montée du nazisme en Allemagne, les communistes furent les seules à affronter les nazis physiquement dans la rue, et que si, après la prise du pouvoir par Hitler, la social-démocratie fut tétanisée, le Parti communiste fut le seul à tenter de résister. Un chapitre montre ensuite les efforts communistes pour maintenir des réseaux militants dans l'Allemagne nazie. Ces réseaux, régulièrement démantelés et ses membres exécutés, renaissent sans cesse jusqu'en 1944 et l'arrivée des armées alliés. A l'étranger, les communistes en exil reconstituent une organisation et de nombreux militants vont se retrouver en Espagne au sein des Brigades internationales pour continuer la lutte antifasciste.

 

Les quatre derniers chapitres couvrent la période de la Seconde Guerre mondiale. L'un retrace la place des communistes au sein des résistances des différents pays occupés. Le lecteur apprend ainsi que les communistes allemands se battirent comme partisans en France au sein des FTP mais aussi en Grèce, en Yougoslavie, en Slovaquie et même en Union soviétique. En Allemagne, la résistance militaire communiste prend la forme de la participation des militants aux réseaux de renseignements soviétiques. Un chapitre traite du comité "Allemagne libre", formé en URSS après la victoire de Stalingrad avec des prisonniers de guerre, dont le maréchal Paulus et des émigrés communistes. Ce mouvement qui se veut l'expression de l'Allemagne antifasciste sera plus tard à la base de la formation de la RDA. Mais le chapitre le plus émouvant est celui qui traite de la résistance communiste dans les camps de concentration lorsque l'on sait que les communistes allemands furent dés 1933 les premières victimes du système concentrationnaires. Des communistes passèrent ainsi plus de 12 ans dans ces camps et organisèrent dans des conditions très périlleuses des réseaux de résistance et d'entraide qui profitèrent plus tard aux communistes déportés des pays occupés.

 

Le livre de Thierry Derbent est d'une lecture facile et agréable. Il permet la découverte de certains aspects essentiels de l'activité communiste à l'époque nazie, notamment au cœur de l'Allemagne, alors que l'action des communistes allemands en exil, que ce soit en Espagne puis plus tard en URSS, est déjà bien connu.

 

Le lecteur ne peut alors que regretter certains parti pris de l'auteur notamment sur les causes de l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Rejeter la faute sur les seuls sociaux-démocrates revient à adopter l'interprétation stalinienne des évènements. Quelques mots sur l'attitude des communistes allemands lors de la période du pacte germano-soviétique et sur la remise aux autorités nazies de communistes allemands en exil à Moscou, comme Margarete Buber-Neumann, n'auraient, c'est le moins que l'on puisse dire, pas été de trop. La bibliographie qui ne reprend que des ouvrages publiés dans l'ex-Allemagne de l'Est, c'est à dire antérieur à 1989, laisse également planer quelques doutes sur l'ouvrage de Derbent quand l'on connait la liberté qui était prise quand à l'écriture de l'histoire en Europe de l'Est où l'orthodoxie à la ligne politique primait sur la vérité historique.

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communismeetconflits - dans Communisme allemand
7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 09:07

Les ouvrages soviétiques sur la guerre civile, suivis sur ce point par la plupart des historiens occidentaux, présentent la prise de Perm par les armées blanches à la veille de Noël 1918 comme un événement majeur, ouvrant la route d'une Moscou sans défenses aux troupes de l’amiral Koltchak. L'examen des opérations militaires sur le front oriental à l'hiver 1918-1919 permet de fortement nuancer cette analyse. Si la chute de Perm ne fut pas une catastrophe militaire, les dirigeants bolcheviks en tirèrent un certain nombre de leçons et engagèrent une série de réformes fondamentales pour l'avenir de l'Armée rouge.

 

Au printemps 1918, les dirigeants de la Société du chemin de fer de l’Est chinois et l'ambassadeur de Russie à Pékin, le prince Koudatchev, demandent à l'amiral Alexandre Koltchak, de retour de mission aux États-Unis, de prendre le commandement des forces russes qui dominent la zone du chemin de fer de l'Est chinois, soit la Mandchourie et la Sibérie Orientale. Koltchak, sous la pression des Britanniques, accepte. Ces derniers promettent aussitot des armes et des instructeurs pour la formation d'une puissante armée blanche en Sibérie. La situation est alors favorable aux anti-bolcheviques depuis qu'en mai 1918 le soulèvement de la Légion tchèque a soustrait la plus grande partie de la Sibérie au pouvoir soviétique. En juin 1918 se constitue à Omsk le Directoire anti-bolchevik unifié, un gouvernement où dominent les socialistes révolutionnaires. Le directoire intègre Koltchak comme ministre chargé du commandement de la marine militaire. Mais le 18 novembre 1918, Koltchak renverse par un coup d’État militaire le directoire et installe une dictature. Il fait ensuite réprimer brutalement toute forme de contestation.

 

Pour combattre les forces soviétiques, Koltchak peut compter sur l'appui des Alliés. Ces derniers contrôlent Vladivostok qui devient leur centre logistique. La garde du Transsibérien, artère vitale reliant les territoires de l’océan Pacifique à la Russie d'Europe, est confiée à l’armée américaine tandis que les navires alliés débarquent à Vladivostok le matériel ensuite acheminé par le Transsibérien vers Omsk puis le front. Fort de cet appui, les armées de blanches de Koltchak peuvent attaquer vers l'ouest.

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Les positions soviétiques paraissent encore solides sur le front oriental et l'Armée rouge poursuit toujours son avance vers l'Est commencée au printemps après avoir repris le contrôle du bassin de la Volga. Dans le sud, les 1° et 5° armées rouges avancent en direction d'Oufa. La 3° armée rouge, la plus au nord, commandée par Mikhail Lashevitch, et qui comptent 36 000 soldats et cavaliers avancent quand à elle en direction de Kungur et Iekaterinbourg. La 2° armée rouge, au centre, commandé par Vassili Shorine se trouve à Kazan entre la 3° et la 5° armée. Mais le front oriental est alors victime de ces succès. L'essentiel des ressources disponibles pour l'armée est désormais destiné à d'autres fronts, jugés plus précaires, tandis qu'il lui est demandé de toujours continuer à avancer vers l'Est. Les Soviétiques sont pourtant alors conscients du danger que représentent les forces de Koltchak et le comité central du Parti bolchevik, en accord avec le commandement de l'Armée rouge, décide, en novembre 1918, de lancer une nouvelle offensive sur le front oriental contre les Blancs de Sibérie. Mais les forces soviétiques sont alors épuisées par des mois de combat dans des régions qu'elles ne maitrisent pas totalement et alors que l'hiver commence à faire sentir sa rigueur.

 

L'offensive blanche démarre le 29 novembre 1918 avec le 1° corps d'armée de Sibérie central commandé par le Major-général Anatoly Pepelyayev qui comprend environ 45 000 fantassins et cavaliers. Ce dernier a pour mission d'écraser la 3°armée rouge, de s'emparer de Perm, puis de traverser la Kama pour prendre de flanc les troupes rouges qui s'avancent sur Oufa. Les troupes soviétiques de la 3° armée reçoivent l'assaut de plein fouet. Elles se défendent pieds à pied mais sont rapidement obligées de battre en retraite. Lashevitch a en effet perdu plus de la moitié de ses hommes et il ne peut plus tenir un front de prés de 400 km. La 3° armée en retraite ne peut attendre de soutien de la part de la 2° armée qui ne compte que 9000 soldats. La ville de Perm est donc abandonnée par l'Armée rouge le 24 décembre.

 

L'annonce de la perte de Perm est un choc pour les dirigeants soviétiques. Le comité central du Parti bolchevik nomme alors une commission d’enquête dirigée par Felix Dzerjinski, le chef de la Tcheka, et Staline. Elle arrive à Viatka le 6 janvier 1919. Sa première tache consiste à rétablir la situation militaire en reconstituant les forces de la 3° armée et en renforçant celles de la 2° armée. La commission commet l'erreur de considérer que Koltchak a porter l'essentiel de son effort sur Perm, ce qui signifie qu'elle ne va pas manquer d'exploiter ce succès et avancer vers l'ouest. Pourtant l'armée blanche a également subi de lourdes pertes dans les combats autour de Perm et doit stopper son offensive. L'avance, au sud, de la 5° armée rouge en direction d'Oufa oblige en effet l'armée sibérienne de Koltchak à passer à la défensive et de regrouper ses forces. Oufa est d'ailleurs prise par Soviétiques le 31 décembre, puis tombent Uralsk et Orenberg.

8bb7ae99ee72.jpgTroupes blanches de l'amiral Koltchak.

 

Sur le plan militaire, la perte de Perm, que l'historiographie soviétique qualifiera ultérieurement de catastrophe de Perm est donc de peu d'importance. Le succès de Koltchak est limité puisqu'il doit stopper son attaque et regrouper ses forces pour pouvoir reprendre l'initiative. De leur coté les bolcheviks vont au essayés de tirer les leçons de l'épisode de Perm. La commission d’enquête de Dzerjinski et Staline a en effet mis en évidence les lacunes dans l'organisation des unités de l'Armée rouge, mais également des problèmes au niveau des effectifs, de l'entrainement des soldats et du travail des états-majors. Les conclusions de la commission servent de base au rapport sur la chute de Perm établi par le comité central du Parti et qui fait l'objet d'une intense discussion lors du 8° congrès du parti bolchevik qui se déroule du 18 au 22 mars.

 

Ce congrès joue un rôle fondamental dans l'histoire de la jeune Armée rouge. Le rapport sur les questions militaires demande de mettre fin au système du volontariat dans le recrutement afin de créer une armée régulière basée sur la discipline. Il insiste sur la nécessité d'utiliser les spécialistes militaires de l'ancien régime sous le strict contrôle du Parti communiste à travers le système des commissaires politiques. Le congrès décide d'examiner ces questions lors d'une séance à huis clos. Lors de cette session Lénine défend la thèse du rapport du comité central et se montre partisan d'une administration centralisée de l'Armée rouge, du renforcement de la discipline et souligne l'importance des commissaires politiques au sein de l'armée. Le congrès joue un rôle important dans le renforcement de la puissance de l'Armée rouge. En effet, les bolcheviks décident alors d'étendre la conscription à l'ensemble de la paysannerie et pas seulement aux paysans pauvres et aux ouvriers et de renforcer le poids des officiers de métier. L'idée marxiste d'une armée de milices autonomes socialement « pure » est abandonnée au profit d'une armée de type classique dont la pureté idéologique sera assurée par le renforcement de l'administration des commissaires politiques.

 

Pendant ce temps le commandement du front oriental a préparé une offensive dans le but de reprendre Perm. La 3° armée avec 20 000 soldats lance une attaque frontale en direction de l'ouest tandis que la 2° armée avec 18 000 hommes développe une attaque de flanc par le sud. La 5° armée, qui ne compte que 4 000 soldats doit faire une attaque de diversion sur Krasnoufimsk. L'opération est lancée le 19 janvier 1919. Mais la hâte avec laquelle elle a été préparé et surtout le manque d'effectifs nécessaire à sa réussite empêche l'Armée rouge d'atteindre les objectifs fixés. Le 28 janvier, la 2°armée n'a avancée que de 20 à 40 km, le 3°armée de 10 à 20 km et la 5° armées de 35 à 40 km. Mais l'offensive a malgré tout retardé le regroupement des troupes blanches autour d'Oufa.


Quand ce regroupement s’opère enfin, la faiblesse des troupes rouges, apparue au moment de la catastrophe de Perm, devient plus criante et les conséquences plus graves pour le pouvoir bolchevik. En mars 1919, les armées blanches de Koltchak ont définitivement repris l'initiative et prennent Oufa et Kazan, contrôlant ainsi l'Oural occidental. Elles ne sont plus alors qu'à 600 km de Moscou tandis que dans le sud de la Russie les troupes de Denikine marchent vers le nord.

ac09b14b97d1.jpgTroupes soviétiques sur le front oriental.

 

Les Soviétiques ne reprennent Perm qu'à l'été 1919. Lors de la grande contre-offensive que lance alors l'Armée rouge sur le font oriental pour briser Koltchak, les 2° et 3° armées rouges, fortes de prés de 50 000 soldats et cavaliers, repoussent l'armée du général Gaida qui se retranche derrière la Kama juste devant Perm. Selon les plans prévus, la 3° armée, commandée par Mezheninov, doit attaquer Perm par l'ouest et le nord-ouest tandis que la 2° armée doit mener l'attaque sur Kungur. Cette armée, soutenue par la flottille de la Volga, parvient le 21 juin à franchir la Kama à Osa et atteint Kungur le 29, menaçant les liaisons entre les troupes blanches à Perm et Iekaterinboug. Avec l'aide la flottille de la Volga, les 29° et 30° divisions de la 3° armée franchissent la Kama le 30 juin. Le 1° juillet, Kungur est prise par la 2° armée tandis que la 29° division de la 3° armée par un mouvement d'enveloppement par le nord s'empare de Perm qui est définitivement perdue pour les Blancs.

 

Les Soviétiques reprennent ainsi le contrôle de l'Oural, fermant toute possibilité aux Blancs d'avancer vers l'ouest. La maitrise des régions industrielles de l'Oural ne peut que renforcer le régime soviétique. Le 14 juillet, Iekaterinbourg est prise par l'Armée rouge, puis Tcheliabinsk tombe le 24. Le 3 janvier avec la prise de Krasnoiarsk, le front oriental cesse d'exister.

 

La Catastrophe de Perm est largement un mythe fabriqué par l'historiographie soviétique, certainement pour plaire à Staline, membre de la commission d’enquête envoyée sur place et accabler Trotski le chef de l'armée durant la guerre civile. La perte de Perm fut néanmoins un coup rude pour les bolcheviks car elle mit en évidence les faiblesses du système militaire soviétique élaboré depuis la naissance de l'Armée rouge au début de 1918. La commission d’enquête envoyée sur place puis les décisions prises au 8° congrès du Parti bolchevik tirèrent les conséquence de ces faiblesses et engagèrent une réforme en profondeur de l'armée pour en faire l'instrument indispensable à la victoire. A ce moment là, en mars 1919, la situation est précaire pour les bolcheviks. Koltchak a repris son offensive dans l'Oural et Denikine progresse du sud vers Moscou. Il faut attendre le printemps pour que les réformes décidées à la suite de la chute de Perm fassent sentir tous leurs effets. A ce moment l'Armée rouge repasse à l'offensive et balaye Koltchak puis Denikine. La guerre civile est alors gagnée et l'organisation de l'Armée rouge stabilisée pour plusieurs années.

 

Bibliographie:

Francesco Benvenutti, The Bolsheviks and the Red Army, Cambridge University Press, 2009.

Evan Mawdsley, The Russian Civil War, Pegasus Book, 2007.

Serge Petroff, Remembering a Forgotten War: Civil War in Eastern European Russia and Siberia, 1918-1920, Columbia University Press, 2001.

Pour les russophones:

Н. Е. Какурин, И. И. Вацетис, Гражданская война. 1918-1921, Полигон, 2002.

Collectif, История гражданской войны в СССР, Государственное издательство политической литературы, 1935-1960.

 

David FRANCOIS

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communismeetconflits - dans Etudes historiques
6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 07:54

-Romain Ducoulombier, Vive les Soviets. Un siècle d'affiches communistes, Les Echappés, coll. Documents, 2012.

-Nicolas Lebourg, Mort aux bolchos. Un siècle d'affiches anticommunistes, Les Echappés, coll. Documents, 2012.


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Voici une idée pour le moins originale des éditions Les Echappés, publier deux ouvrages qui se répondent comme des miroirs, l'un sur les affiches communistes, écrit par Romain Ducoulombier, spécialiste incontournable du communisme français, et l'autre sur les affiches anticommunistes, par Nicolas Lebourg, récent auteur d'une biographie de François Duprat. Il s'agit donc ici de retracer l'idée de deux grands courants d'idées qui ont traversé et structuré à la fois politiquement et culturellement le siècle dernier.


Et le pari est pleinement réussi pour les deux livres. Les affiches reproduites, environ une centaine par ouvrage, sont superbes. Parfois tragiques, voire insupportables ou alors franchement humoristiques, elles couvrent l'ensemble de la période, depuis 1920 à jusqu'à ces dernières années. Cet ensemble iconographique est accompagné par des textes qui retracent non seulement l'évolution de l'environnement politique, mais également les grands thèmes de propagande de chacun des camps. L'étude du rôle donné à l'affiche et celui des courants graphiques à l’œuvre n'est pas négligée. Si le livre de Romain Ducoulombier ne contient que des affiches produites par le camp communiste, celui de Nicolas Lebourg offre un large éventail des courants anticommunistes qui va des anarchistes à l'extrême-droite en passant par les socialistes.


A la croisée de l'histoire culturelle, de l'histoire politique et de l'histoire sociale, les livres de Romain Ducoulombier et Nicolas Lebourg offrent un panorama visuel complet du grand conflit idéologique du siècle dernier. On ne peut donc que souhaiter que ce diptyque se retrouve au pied de nombreux sapins de Noël pour le plaisir des plus grands.

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communismeetconflits - dans Communisme français
5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 08:04

Batailles et Blindés n°52, décembre 2012-janvier 2013.

BB52 

Le dernier numéro du magazine Batailles et Blindés a particulièrement fait l'objet de notre attention. D'abord signalons l'article de Boris Laurent sur l'opération Wintergewitter, c'est à dire la tentative réalisée par les troupes de Manstein pour libérer les soldats de Paulus enfermées dans Stalingrad. Malgré un certain parti pris en faveur des Allemands que l'auteur nuance parfois, l'article est bien écrit et possède une bibliographie d'une certaine consistance.

 

L'article qui a attiré notre attention et nous a poussé à nous procurer ce numéro est celui d'Alexandre Ashuraliev sur les plans du pacte de Varsovie en cas de conflit avec l'OTAN. Le sujet n'est pas neuf, même s'il est rarement traité dans les revues de vulgarisation et a déjà fait l'objet d'articles dans la presse au fur et à mesure des découvertes réalisées au sein des archives ,tant dans les pays de l'ancien pacte de Varsovie que dans ceux de l'OTAN. Nous renvoyons le lecteur pour cela sur le site du Cold War International History Project du centre Wilson aux États-Unis et surtout au site du Parallel History Project on Cooperative Security de l'université de Zurich qui a publié de nombreux documents et études sur le sujet  Alexandre Ashuraliev décrit de manière claire l'organisation du Pacte de Varsovie, les plans élaborés à l'époque de Brejnev pour envahir l'Europe de l'Ouest, la place des troupes des pays de l'Est au cotés de celle du grand frère soviétique. Des cartes et organigrammes complètent cette présentation générale. Voici donc un article de vulgarisation bien écrit mais qui manque cruellement d'une bibliographie alors que les titres en anglais il est vrai et les sites Internet ne manquent pas.

 

Signalons, même si nous sortons de notre domaine de prédilection, l'article de Stéphane Mantoux sur la guerre en Ossétie du sud en 2008. Voici un article sur un sujet jamais traité qui justifie à lui seul, l'existence de ce magazine. Même s'il est essentiellement descriptif, cet article permet de connaître une réalité qui me semble avoir souffert d'une certaine désinformation. En effet alors que je croyais jusqu'à maintenant que les Russes avaient attaqué la petite Géorgie, rejouant le scénario de David et Goliath, j’apprends là que ce sont les Géorgiens qui ont commencé les hostilités. L'article de Stéphane Mantoux est donc indispensable pour connaître, de manière claire et informée, les tenants et le déroulement d'un conflit récent et pas si lointain géographiquement. Des articles de cette qualité sur des sujets aussi originaux et je suis prêt à m'abonner à ce magazine, certainement le meilleur dans sa spécialité.

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communismeetconflits - dans Divers

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")