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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 08:40

Maurice Carrez, La fabrique d'un révolutionnaire, Otto Wilhelm Kuusinen (1881-1918). Réflexions sur l'engagement politique d'un dirigeant social-démocrate finlandais, 2 tomes, Méridiennes, Toulouse, 2010.

 

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Voici un ouvrage passé largement inaperçu si ce n'est des quelques rares spécialistes du sujet. Et pourtant nous avons affaire là à un monument et, osons le mot, à un petit chef d’œuvre de savoir, d'érudition et d'intelligence.


Maurice Carrez est professeur à l'Université de Strasbourg après plusieurs années passées à Dijon où il a soutenu en 2006 son habilitation à diriger les recherches dont il a tiré le livre que nous présentons ici. Spécialiste de la Finlande et de l'histoire du mouvement ouvrier, Maurice Carrez nous livre une biographie d'Otto Wilhelm Kuusinen, mais seulement une biographie partielle qui se termine en 1918 quand Kuusinen rejoint en même temps la Russie soviétique et le communisme. A partir de ce moment il devient un dirigeant kominternien et reste à Moscou jusqu'à sa mort en 1964.


Le livre impressionne par la masse archivistique qu'il met en œuvre sur la base de différentes sources : Bibliothèque et Archives centrales de l’Université d’Helsinki, fonds de l’ancien parti social-démocrate, conservés aux Archives ouvrières, dépendantes de l’actuel parti social-démocrate, Archives Nationales, Bibliothèque du Parlement, Archives du Peuple financées par la Ligue de gauche, héritière des démocrates populaires et des communistes finlandais, publications du parti social-démocrate et des syndicats, écrits de Kuusinen, témoignages de contemporains. Cet ensemble permet de suivre sur prés de 800 pages la vie de Kuusinen entre 1881 et 1918.


Le plan de l'ouvrage est chronologique. Le lecteur suit l'enfance et la jeunesse de Kuusinen. Issu du monde rural ce dernier s'initie à la politique lors de ses études au lycée puis à l'Université d'Helsinki. A partir de 1906, moment où il devient un leader national du Parti social-démocrate, le lecteur est amené à connaître les différentes étapes de sa carrière politique. Maurice Carrez analyse alors de manière fine les évolutions de sa pensée et de son action alors que Kuusinen est à la fois dirigeant socialiste, dont il dirige l'école centrale, mais également un parlementaire attentif aux questions constitutionnelles. Le lecteur apprendra ainsi avec surprise que Kuusinen est beaucoup plus familier avec les écrits de Kautsky qu'avec ceux de Lénine qu'il ignore jusqu'en 1918.


Mais pour comprendre « la fabrique d'un révolutionnaire », Maurice Carrez se livre surtout à une étude fine des réalités économiques, sociales et culturelles de la Finlande. Il décrit ainsi les paysages, les villes, les ateliers, le système éducatif. Il montre également l'histoire et le fonctionnement du parti social-démocrate finlandais, le plus puissant d’Europe en termes d’influence électorale. Il expose surtout la naissance chaotique d'un État, cette Finlande, qui bénéficie depuis 1809 d'une autonomie précaire au sein de l'Empire russe, constamment menacée de russification, souvent contrainte au compromis mais capable de résister, voire de s'insurger, et qui retrouve son indépendance en 1917, avant de basculer dans la violence.


La révolution russe est en effet un tournant dans l'histoire de la Finlande et pour le destin de Kuusinen. Ce dernier veut alors que son pays se sépare de la Russie en établissant une République indépendante aux côtés d’un peuple russe libéré. Mais les problèmes sociaux aggravés par la guerre radicalisent l'opinion et provoquent une agitation populaire à laquelle répond la création des gardes civiques par les partis bourgeois finlandais qui souhaitent également profiter des événements pour obtenir l’indépendance. La société finlandaise se divise. Si dans les villes dominent les social-démocrates, à la campagne leurs adversaires se préparent. La guerre civile commença en Carélie vers le 20 janvier 1918. A Helsinki, le parti social-démocrate prend le pouvoir le 28 janvier. Chargé de l’éducation, Kuusinen ne se fait pas d’illusions sur les chances de victoire. Le pouvoir socialiste mène une lutte peu efficace contre ses adversaires avec des troupes indisciplinées tandis que l’Allemagne soutient les Blancs. La révolution échoue et lui succède une féroce répression à laquelle Kuusinen échappe en se réfugiant en Russie. A la lecture des lignes que consacre Maurice Carrez à cette guerre civile finlandaise l'on ne peut d'ailleurs que regretter qu'il n'existe pas, en français, un livre sur la question.


L'ouvrage de Maurice Carrez, le lecteur l'aura compris, est une référence incontournable, non seulement pour connaitre l'histoire de la Finlande mais plus largement l'histoire de l'Europe au tournant des XIX° et XX° siècles. Le texte est en outre accompagné de nombreuses illustrations, d'une volumineuse bibliographie et d'un solide index qui en fait également un précieux instrument de travail. Cette lecture est en outre indispensable pour tous ceux qui, à la veille du centenaire de son déclenchement, s'intéresse à l'histoire du premier conflit mondial et aux conflits nombreux qui lui succèdent.

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communismeetconflits - dans Communisme en Finlande
22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 09:32

Emmanuel Le Roy, Albert Clavier, Dans la nuit la liberté nous écoute, Le Lombard, 2011.

 

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Voici une bande-dessinée qui se veut avant tout une biographie, celle d'Albert Clavier, un jeune grenoblois, frère d'un résistant déporté, qui dès la fin, alors qu'il est proche des communistes, de la guerre s'engage dans l'armée, plus précisément l'artillerie coloniale pour à la fois servir la France et voir du pays. Il est envoyé en Indochine. Là, contrairement au discours officiel qui prétend que la France défend la civilisation, il se rend compte que la guerre qu'il mène est faite d'exactions multiples. Albert Clavier essaye alors de se faire reformer mais il est envoyé à Lang Son où il sympathise avec un professeur vietnamien qui appartient secrètement au Vietmninh. Bientôt Clavier déserte et se rallie au Vietminh. Accusé de trahison il est condamné à mort par contumace. Albert Clavier, qui est décédé en 2011, a publié ses souvenirs en 2008 chez l'éditeur Les Indes savantes sous le titre De L'Indochine coloniale au Vietnam libre. Je ne regrette rien.


Sur prés de 183 pages, Maximilien Le Roy retrace en image ce parcours particulier. Une fois rallié, Albert Clavier devient commandant dans l'armée populaire vietnamienne puis journaliste. Il est finalement amnistié en 1966. Mais dès 1963, déçu par la politique que les autorités mènent au Vietnam du Nord, il rejoint Budapest où il travaille à la Fédération mondiale de la jeunesse. Il ne retrouve la France qu'au début des années 1970.


Le dessin adopté par Maximilien Le Roy, de style moderne, largement dépouillé, peut rebuter un lecteur non averti. Mais il nous semble que cette simplicité de style met particulièrement en valeur un récit d'une rare intensité. Voici donc une bande-dessinée qui est à la fois un témoignage et un document historique de valeur. Le livre contient d'ailleurs un texte d'Alain Ruscio spécialiste des relations entre le communisme français et le Vietnam qui permet de replacer le récit d'Albert Clavier dans son contexte. Un livre à offrir ou a se faire offrir en cette fin d'année.

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communismeetconflits - dans Communisme vietnamien et guerre du Viet-Nam
21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 09:10

Paco Ignacio Taibo II, Archanges. 12 histoires de révolutionnaires sans révolution possible, Métailié, Paris, 2012.

 

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Où classer le livre de Paco Ignacio Taibo II ? Ceux qui se piquent de littérature savent que ce dernier est un des plus grands romanciers mexicains contemporains. Mais Paco Ignacio Taibo II ne se cantonne pas au seul roman. Il est ainsi l'auteur de deux solides biographies, l'une de Che Guevara et la plus récente de Pancho Villa. Avec Archanges, il se place délibérément à la frontière entre les deux genres.


A travers la vie de douze militants révolutionnaires il essaye de restituer les luttes sociales, les grèves insurrectionnelles et les révolutions manquées du XX°siècle. Mais Paco Ignacio Taibo II ne s’intéresse pas aux vainqueurs, tels Lénine ou Mao, mais plutôt aux vaincus de l'Histoire ceux qui sont engloutis par les évènements puis disparaissent des mémoires et des monographies. Et c'est tout ce qui fait l’intérêt de ce livre : il raconte des destins méconnus voire inconnus.


La plupart des héros que campe Paco Ignacio Taibo II, nous les avons déjà aperçu dans certains ouvrages où leurs noms n'apparaissent qu'au détour d'une page voire d'une note. Ainsi de Larrisa Reisner, combattante dans la guerre civile russe, puis agent secret soviétique en Afghanistan. Elle part ensuite en Allemagne assisté aux échecs des insurrections communistes dont celle de Hambourg en 1923 sur laquelle elle livre un témoignage. Désabusée et encline à la dissidence face à l'évolution de l'URSS, elle meurt en 1926, à 34 ans dans un hopital de Moscou. Adolf Ioffe, premier ambassadeur des Soviet dans l'Allemagne de Guillaume II est un vieux bolchevik qui se suicide en 1927 pour dénoncer l'exclusion du comité central de Trotski. Il retrace le destin de Max Holz, révolutionnaire allemand qui après 1918 mène la lutte armée contre les autorités. Condamné, emprisonné, puis amnistié en 1927, il rejoint l'Union soviétique pour disparaître de manière « accidentelle » en 1933. Les socialistes sont représentés dans la galerie de Paco Ignacio Taibo II en la personne de Friedrich Adler, fils du leader social-démocrate Victor Adler. Encore adolescent, Friedrich assassine en 1916 un ministre pour pousser l'empereur François-Joseph à cesser la guerre.


Le Mexique n'est pas oublié dans la personne de l'anarchiste Sebastian San Vicente, des peintres Diego Rivera et David Siqueiros, du syndicaliste et maire d'Acapulco Juan Escudero, de l’agitateur Librado Rivera à Tampico. Ils dressent à travers eux un portrait du Mexique révolutionnaire de l'après 1918. C'est aussi le Mexique qui sert de décor à un épisode de la vie du célèbre anarchiste espagnol Buenaventura Durruti que raconte Paco Ignacio Taibo II.


Paco Ignacio Taibo II fait aussi le tour du monde. Un épisode se place dans l'Espagne de la guerre civile au moment de la bataille de Guadalajara en 1937 quand un volontaire italien des Brigades internationales se sert d'un modeste haut-parleur pour démoraliser les soldats fascistes italiens qui lui font face. Puis le lecteur part vers la Chine des années 1920 quand Peng Pai, jeune communiste organise les revendications des ouvriers agricoles. Quand en 1927, le Kuomintang rompt son alliance avec les communistes, Peng Pai est poursuivi. Arrêté, torturé il est assassiné en 1929. Plus original encore car bien moins connu le destin de Raul Diaz Arguelles, un Cubain, combattant de la guerilla avec Castro qui, devenu colonel, part en Angola en 1975 pour soutenir le mouvement révolutionnaire. Il meurt quand son char saute sur une mine.


Paco Ignacio Taibo II allie la verve du conteur au don du romancier pour redonner vie à des personnages et des situations, le tout s'appuyant sur une documentation historique ample. Il nous livre ainsi, à travers un foisonnement de destins singuliers, une histoire du mouvement révolutionnaire qui parfois se confond avec un roman d'aventures. Remercions Paco Ignacio Taibo II de nous faire découvrir ces semi-anonymes qui sont la chair même de l'Histoire.

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communismeetconflits - dans Divers
20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 09:12

Karl Laske, La mémoire du plomb, Stock, Paris, 2012.

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Karl Laske, journaliste à Médiapart, nous livre ici une enquête fouillée sur le destin de Cesare Battisti, ancien activiste d'extrême-gauche italien qui nous entraine successivement de l'Italie des années 1970 à la France mitterrandienne.


Tout commence donc dans le pays natal de Battisti, cette Italie des années de plomb où le jeune homme découvre tout à la fois la politique, le marxisme et l'activisme. Battisti est d'abord un petit délinquant qui vit de vols et connait régulièrement la prison. C'est là dans les geôles qu'il se familiarise avec des militants gauchistes qui l'influencent fortement. De nouveau libéré en 1976, il entre dans la clandestinité pour militer au sein d'un groupuscule, les Prolétaires armés pour le communisme. Au sein de cette organisation peu structurée son expérience de délinquant est un atout au moment où le groupe se lance dans la lutte armée. Et sur ce point les Prolétaires armés se montrent plus redoutables que les célèbres Brigades rouges.


Le groupe se lance dans des attaques à main armée pour financer la clandestinité, mais, plus terrible, il revendique quatre assassinats : celui d'un bijoutier, d'un gardien de prison, d'un boucher, d'un policier. Et puis il y a la pratique de la « jambisation », c'est à dire le fait de tirer des coups de feu dans les jambes des cibles, une sorte de punition en-deça de l’exécution mortelle. Une folie terroriste difficilement justifiable qui court au long des années d'activité des Prolétaires armés, c'est à dire 1978-1979.


Battisti est arrêté en 1979 puis condamné en 1981 pour appartenance à une organisation terroriste. Mais en octobre 1981 ce qui reste des Prolétaires armés organise son évasion. Battisti parvient alors à rejoindre le Mexique puis trouve refuge en France en 1985 où la gauche est depuis mai 1981 au pouvoir. François Mitterrand s'est alors engagé à ne pas extrader les anciens activistes gauchistes italiens ayant renoncé à la violence à l'exception de ceux poursuivis pour assassinat. Battisiti, qui est condamné par contumace par la justice italienne pour quatre assassinats, ne remplit pas cette dernière condition. Et les autorités françaises le savent puisque, comme le révèle le livre, Robert Badinter, Garde des Sceaux, exclut, dans une note d'avril 1983, Battisti du bénéfice de la doctrine Mitterrand. Pourtant l'ancien activiste va malgré tout profiter du droit d'asile pendant prés de vingt ans.


Battisti ne fait ensuite plus parler de lui qu'en tant qu'auteur de romans policiers. Le scandale n'éclate qu'en février 2004 avec son arrestation en vue de son extradition vers l'Italie. Alors, au nom de la parole donnée par Mitterrand, des intellectuels, des artistes mais également des personnalités politiques de gauche se mobilisent pour empêcher l'extradition. Français Hollande lui même rend visite à Battisti la prison de la Santé et demande que soit respectée la jurisprudence Mitterrand alors qu'il en a toujours été exclu.


Karl Laske établit tout à la fois et de manière argumentée la culpabilité de Battisti concernant les actes lui ayant valu une condamnation à perpétuité mais aussi la supercherie qui a consisté à lui appliquer la jurisprudence Mitterrand alors qu'il en a été nominalement exclu. L'aveuglement de la gauche française sur ce, cas est d'autant plus stupéfiant que pour la gauche italienne le cas Battisti n'en est pas un. Même l'extrême-gauche italienne reconnaît sa culpabilité. Faut-il souligner au passage que l'Italie est un pays qui n'est pas moins démocratique que la France et où la justice n'a guère à recevoir de leçon de sa consœur française.


Les faits que révèle le livre parlent d'eux-même et érode sérieusement le mythe du héros révolutionnaire romantique à laquelle succombe encore une partie de la gauche française. Ajoutons qu'à la différence de nombreux anciens terroristes gauchistes, Battisti n'a jamais effectué un véritable examen de conscience en se repentant ou en se dissociant de la lutte armée. Cet ancien « révolutionnaire » égaré a profité en mars 2004 d'une décision de libération provisoire pour quitter clandestinement la France et se réfugier au Brésil où le président Lula lui a accordé l'asile politique en 2011.

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 08:55

Jean-Marc Berlière, Franck Liaigre, Liquidez les traitres. La face cachée du PCF, 1941-1943, Robert Laffont, Paris, 2007.

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Dans cet opus, Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre poursuivent leur entreprise de démolition des légendes et vérités officielles entourant le rôle du PCF dans la Résistance. Après s’être intéressé aux Bataillons de la Jeunesse, ils se penchent en effet ici sur le détachement Valmy, une formation de lutte armée dirigée par la commission des cadres du PCF.


Cette commission est née en 1932 dans le but de repérer les militants prometteurs afin de les former et de les promouvoir au sein de l'appareil. Avec les purges staliniennes en URSS, elle se voit également confier la mission de démasquer les opposants et les dissidents au sein du PC afin de les exclure. Dans le contexte de la guerre, la commission des cadres voit son rôle d'accroitre puisqu'elle est alors chargée de régler le sort des traitres au Parti. Pour cela elle se dote d'un instrument d'exécution, le détachement Valmy.


Les premières cibles de ce groupe ce sont les anciens dirigeants communistes passés à la collaboration avec les Allemands et dont la figure emblématique est Marcel Gitton, numéro 3 de la direction en 1939 avant de rompre au moment du pacte germano-soviétique. Gitton est abattu le 5 septembre 1941. Le détachement s'en prend ensuite aux résistants communistes accusés d'avoir parlé après leur arrestation puis à partir de l'été 1942 aux Allemands eux-mêmes. Les auteurs décrivent avec beaucoup de détail le quotidien des hommes de ce groupe et avant tout cette traque menée contre les traitres d'où les « bavures » ne sont d'ailleurs pas absentes. Face aux hommes du détachement Valmy, la police de Vichy mit en branle les Brigades spéciales des Renseignements généraux dont les compétences parvinrent à démanteler le détachement en 1943.


Le livre est particulièrement bien écrit, avec un style proche de celui du polar, qui le rend agréable à lire et particulièrement attractif pour le non-spécialiste. De plus, il s’appuie sur une masse documentaire et archivistique dense et parfaitement maitrisée. Les chapitres sur le travail policier sont d'ailleurs particulièrement réussis et convaincants.


Mais hélas ce bel ensemble est entaché par l'orientation anticommuniste évidente des deux historiens qui par certains aspects font ressembler l'ouvrage à un livre de combat plutôt qu'à une étude sérieuse sur la Résistance. L'ouvrage commence ainsi par la relation de l’exécution d'une jeune femme accusée à tort d'avoir trahi. Il s'agit là pour les auteurs rien moins que d'un assassinat avalisé par la direction communiste représentée en France par Jacques Duclos. Le caractère criminel du communisme, déjà au cœur du Livre noir du communisme, est donc affirmé d'emblée et l'action du détachement Valmy, qualifié de "police" ou "Guépéou" du PC, disqualifiée en tant qu'organisation criminelle, une sorte de Gestapo rouge française.


Pourtant les auteurs montrent dans le même temps que les hommes du Valmy ne se sentent pas l’âme de tchékistes. Ils contestent les consignes qui leur sont données d'exécuter un certain nombre de collabos, non pour des raisons morales, mais pour des soucis d'efficacité. Ils ne semblent d'ailleurs mettre aucun enthousiasme particulier à leur besogne de liquidateurs et expriment surtout le désir de combattre les Allemands.


La violence terroriste que déploie le PCF durant l’Occupation n'est donc jamais resitué dans le contexte de la lutte armée contre la Wehrmacht. Cette hostilité au communisme s'appuie sur une méthode historique particulière : le rejet des témoignages. Ces derniers sont considérés par les deux auteurs comme vicié par la malhonnêteté intellectuelle ou l’intérêt politique bien compris dans le but de créer une histoire officielle, et fausse, de la Résistance communiste. Les choses sont pourtant plus complexes et un témoignage, comme toute source, doit être soumis à la critique historique et confrontée à d'autres sources.


Si une conclusion peut être tirée de ce livre c'est celle de l’inefficacité relative des attentats communistes. A aucun moment les communistes français n'ont sérieusement menacé la domination allemande en France contrairement à ce qui s'est passés au même moment en Grèce ou en Yougoslavie. Le fait de privilégier la lutte terroriste urbaine plutôt que la guerre de partisans en milieu rural est peut être un facteur d'explication de cet échec. Mais cela n'est pas le propos du livre de Jean-Marc Berlière et Frank Liaigre qui reste malgré tout ces défauts, incontournable pour appréhender la lutte armée communiste en France sous l'Occupation.

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communismeetconflits - dans Communisme français
18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 09:00

Emmanuel Lemieux, Tony 1942. Un procès oublié sous l'Occupation, Bourin éditeur, Paris, 2012.

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C'est par le biais d'un destin singulier qu'Emmanuel Lemieux s'attache à décrire les débuts de la lutte armée communiste dans la région parisienne à la fin de 1941. Il est vrai que le combattant auquel il s'interesse à un profil atypique. Tony Bloncourt est né en 1921 à Port-au-Prince : fils d’un grand blessé de guerre, sa famille s’est installée en Haïti dans l’immédiat après guerre. Il ne vient en métropole en 1938, au lycée Rollin devenu depuis Jacques Decour, que pour terminer ses études. Là, dans ces temps de Front populaire finissant et dans les débuts de cette drôle de guerre, Tony Bloncourt, issu d'une famille marquée à gauche, son oncle est alors député de l'Aisne, commence à militer aux Jeunesses communistes du XIe arrondissement parisien. Avec ses camarades il participe ainsi à la manifestation du 11 novembre 1940 sur les Champs-Élysées. C'est là la première action d'éclat d'une résistance qui se cherche encore.

 

Les choses changent de degré et d'intensité après l'invasion de l'URSS par l'Allemagne, le 21 juin 1941. L'heure est désormais pour les communistes de la lutte armée. Le 21 août, Pierre Georges, le futur colonel Fabien, abat un officier allemand dans le métro. En représailles les Allemands font fusiller 27 otages à Chateaubriand dont Guy Mocquet et Claude Lalet, tous deux lycéens et amis de Bloncourt. Ce dernier est alors engagé dans les actions des Bataillons de la Jeunesse, ces groupes armées qui ne rassemblent qu'une poignée de très jeunes gens.

 

Inexpérimentés et isolés, ces jeunes combattants sont rapidement repérés et arrêtés par la police. Tony Bloncourt sera le dernier de la bande à être capturé, le 5 janvier 1942, tôt le matin, près de la rue Gay-Lussac. Contrairement à certains de ses camarades, il n'a pas tué. Au moment de tirer sur un officier allemand qu'il était chargé d'abattre il n'ira pas jusqu'au bout. Tony Bloncourt est jugé par un tribunal militaire allemand en mars 1942 qui siège dans l'enceinte du Palais-Bourbon. Condamné à mort, il est fusillé au Mont-Valérien le 9 mars.

 

A côté du destin tragique de Tony Bloncourt, Emmanuel Lemieux retrace aussi celui de Jean Mamy. Ancien acteur et régisseur, ce dernier devient dans les années 1930, réalisateur de cinéma. Quel est le lien avec Tony Bloncourt ? Mamy, peu de temps après le jugement de Bloncourt, se retrouve à l'endroit où s'est tenu le procès pour tourner un film, Forces occultes, dont le thème principal est la dénonciation de la franc-maçonnerie. Et Mamy va aller plus loin dans son engagement collaborateur et pro-nazi, sous le nom de Paul Riche, en s'engageant dans le Cercle Aryen et en écrivant des articles antisémites dans la presse collaborationniste. Il ne s’arrête pas là, frayant avec les gestapistes français, assistant à des séances de torture et des exécutions avant d'infiltrer des réseaux de résistance pour mieux ensuite les dénoncer. A la Libération, Mamy est arrêté puis jugé. Il sera en 1949 le dernier fusillé de l’Épuration.

 

Dernier destin dont traite Lemieux, celui de Georges Veber, commissaire principal à la Préfecture de police. C'est lui qui dirige la Brigade spéciale qui fera la chasse à Bloncourt et ses camarades. Veber sera, de manière très éphémère, arrêté à la Libération avant de reprendre du service et de recevoir la Légion d'Honneur en 1963.

 

Le livre de'EmmanuelLemieux est bien écrit et donc agréable à lire. Pourtant il ne peut que décevoir ceux qui s’intéressent plus particulièrement à l'origine et au développement de la lutte armée communiste dans la région parisienne. Sur ce sujet, comme sur celui du fonctionnement du PCF et de la politique communiste en 1939-1941, il ne fait que reprendre les nombreux ouvrages parus récemment notamment ceux de Frank Liaigre et Jean-Marc Berlière (Le Sang des communistes). Le lecteur averti ressent alors une impression de déjà-vu, tout en pouvant relever ici et là quelques petites erreurs factuelles.

 

Pourtant quand il décrit le développement et l'organisation de la lutte armée, Emmanuel Lemieux est plus convaincant et surtout plus subtil en montrant les enjeux que cache le passage à l'action terroriste. Il décrit aussi de manière fine le travail policier qui permet la chute de Bloncourt et de ses amis montrant l’inexpérience de ces jeunes communistes.Tony, qui est passé au travers des arrestations, est ainsi pris lors d’un banal contrôle d’identité. Trop nerveux, il a essayé de s'enfuir pour échapper au contrôle.

 

Si le livre d'Emmanuel Lemieux ne peut remplacer les ouvrages d'historiens cités plus haut pour notre connaissance des débuts de la lutte armée, il retrace avec une certaine émotion le parcours de très jeunes gens qui acceptèrent de donner leur vie pour un idéal. Il montre également comment ce sacrifice fut occulté après la guerre ou instrumentalisé. Il faut attendre l'an 2000 pour qu'à l'initiative de Laurent Fabius, alors président de l'Assemblée nationale, un historien, Éric Alary, étudie le procès du Palais-Bourbon et qu'une plaque ne soit apposée à l'endroit où les sept combattants des Bataillons de la Jeunesse furent en 1942 condamnés à mort.

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 09:09

David E. Murphy, Ce que savait Staline : l'énigme de l'opération Barberousse, Stock, Paris, 2006.

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Voici un livre dont le sujet n'est pas nouveau puisqu'il s'interroge sur le niveau de connaissance des intentions d'Hitler par Staline à la veille de l'invasion de l'Union soviétique par l'Allemagne nazie. Sur cette question, objet de nombreux commentaires, la vulgate traditionnelle insiste sur le fait que Staline a fait jusqu'au bout confiance à Hitler et qu'il a ainsi écarté délibérément toutes les renseignements mettant en cause cette confiance. Sur ce point le livre de l'ancien chef des opérations de la CIA vers l'URSS, David E. Murphy, qui s'appuie sur des archives soviétiques, n'est pas une révolution. Il explique ainsi longuement que de la défense aérienne à la direction des transports, tous les services de l’État soviétique répétaient la même chose: les Allemands vont attaquer l'URSS et tous donnaient à peu près la même date.


L’antenne du GRU, les renseignements militaires, à Berlin, était assez prolifique sur le sujet, vu qu’elle disposait d’un agent double au ministère allemand des affaires étrangères sous nom de code Ariets, qui signala dès le 29 septembre 1940, qu’Hitler avait l’intention d’attaquer l’URSS. Ariets récidiva en décembre 1940, informant les Soviétiques que les Allemands s’apprêtaient à attaquer l’URSS au printemps 1941. Sur les injonctions de Filip Golikov, chef du GRU, Ariets, le 28 février 1941, alla même jusqu’à donner l’ordre de bataille allemand pour l’opération Barbarossa.


Le livre fourmille ainsi de faits et anecdotes qui, rassemblés et avec le recul de l’histoire, montrent combien les préparatifs de l’invasion allemande étaient connue des Soviétiques puisque les détails donnés proviennent souvent de leurs rapports de renseignements, issus de multiples sources. Richard Sorge fut donc loin d’être le seul à prévenir Staline du danger. Britanniques et Américains mirent aussi au courant les Soviétiques des projets allemands.


Le livre de Murphy apporte donc en fait peu de révélations concernant les renseignements à la disposition de Staline mais il souligne que ces derniers sont le plus souvent aseptisés, corrigés et même dissimulés par les principaux responsables du renseignement soviétique que ce soit Béria, le chef du NKVD, ou Golikov le parton du renseignement militaire, le GRU. Le motif de ce comportement n'est autre que la flagornerie qui régnait alors dans l’entourage du dictateur et la crainte de le mécontenter. Devant la multiplication des informations sur l’imminence de l’invasion, venant de sources très variées, Staline s’est donc entêté à ne pas voir la vérité en face.


Mais David Murphy, s'appuyant sur les archives du Bureau Ribbentrop nous donne, peut-être, une nouvelle et inédite raison de cette incroyable cécité stalinienne. En effet, les Allemands disposaient d’un agent double, Orest Berlinks, un letton, qui depuis août 1940, avait été infiltré dans l’entourage d’Amiak Koboulov, agent du NKVD et, surtout, frère de Bogdan Koboulov, l’un des lieutenants les plus proches de Beria. Berlinks aurait alors intoxiqué Amiak Koboulov et par ricochet le clan Beria et Staline sur l’improbabilité d’une attaque allemande. Murphy souligne, que les Soviétiques, ne découvrirent l’existence de ce Berlinks, qu’en 1947. Peut être est-ce là l'explication d'un des grands mystères du second conflit mondial.


Plus surprenant encore, Murphy nous apprend l'existence d'une correspondance directe entre Staline et Hitler et montre que ce dernier joua également, avec une habileté remarquable, avec les tendances paranoïaques du dictateur soviétique pour mieux l'intoxiquer.


En définitive Murphy démontre que le seul responsable du désastre qui suivit le déclenchement de l'opération Barbarossa n'est autre que Staline, qui après avoir décapité l'Armée rouge fit trop souvent confiance à Hitler. Mais il ne s’arrêta pas là et pendant que la Wehrmacht déferlait sur l'URSS il a fait arrêter et exécuter de nombreux officiers sous l'accusation d'avoir trafiqué les rapports de renseignements concernant les préparatifs allemands contre l'Union soviétique.


Si le lecteur peut regretter certaines longueurs et répétitions, l'ouvrage de Murphy est incontournable, par la masse de renseignements qu'il donne, sur les débuts de la guerre à l'Est même si le livre de Gabriel Gorodestsky, Le Grand Jeu de Dupes, reste irremplaçable sur le sujet.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 12:50

Anne Steiner, Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque, L'Echappée, Paris, 2008.

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Anne Steiner trace ici le portrait d'une partie du mouvement anarchiste parisien au début du XX° siècle qui connait une période d'intense développement où naissent de nouveaux journaux ainsi que de nouvelles problématiques comme le végétarisme ou l'éducation populaire. Le fil rouge de l'ouvrage qui permet de faire le lien entre les différentes personnalités de ce mouvement est Rirette Maitrejean, une jeune Correziénne qui fuit son milieu familial pour découvrir Paris où elle découvre la Sorbonne et les causeries anarchistes. Elle y découvre l'amour libre qu'elle met en pratique épousant un certain Louis Maitrejean mais vivant avec un étudiant, Mauricius, qui écrit dans le journal l'anarchie, puis avec le jeune Victor Kibaltchiche, le futur Victor Serge.


Parmi les figures marquantes que l'on croise dans ce livre émerge celle de Libertad, enfant trouvé et handicapé, aux dons oratoires exceptionnels qu'il met au service d'un anarchisme individualiste intransigeant. L'anarchisme individualiste vise d'abord à libérer les individus de toutes les contraintes qui les entourent et cela sans attendre un hypothétique Grand Soir. La libération individuelle est pour eux un préalable à l'émancipation collective.


Ses adeptes pratiquent ainsi le nudisme, prônent une hygiène alimentaire excluant la consommation de tabac, viande, alcool, café, pratiquent l'amour libre, le contrôle des naissances et sont favorables à la contraception et à l'avortement. Partisans de l'éducation populaire, certains militent en faveur de l'espéranto. Ils expérimentent ces pratiques au sein de communautés, les « milieux libres » où chacun va et vient selon ses désirs. Au plan politique, ils sont libres-penseurs mais rejettent autant l'école confessionnelle que l'école laïque qui distille un catéchisme républicain. Pacifistes, ils refusent le service militaire et prônent la désertion. Refusant la démocratie parlementaire, ils soutiennent l'abstentionnisme. Par bien des aspects, ces individualistes préfigurent le mouvement soixante-huitard par ses préoccupations et ses réalisations


La libération de l'individu doit aussi passer par la libération des contraintes du salariat. Mais cette question pose le délicat problème des conditions d'existence des individualistes. Comment vivre sans gagner de l'argent ? Si réduire ses besoins ne suffit certains compagnons se livrent à la fabrication de fausses monnaies et aux cambriolages. Cet illégalisme que certains théorisent pose rapidement la question du passage au banditisme et à la violence meurtrière.


La figure de Jules Bonnot et de sa bande représente la face sombre de l'anarchisme individualiste. Bonnot est déjà un délinquant et un meurtrier quand il rencontre les individualistes de la communauté de Romainville où vit d'ailleurs Raymond Callemin dit Raymond la Science, un ami d'enfance de Victor Serge. Avec d'autres individualistes ils sèment la terreur au début de 1912 avant d’être abattue le 28 avril à Choisy-le-Roi après avoir soutenu un siège de plusieurs heures contre la police et l'armée.


La tragique épopée de la bande à Bonnot sonne le glas de l'anarchisme individualiste. Rirette Maitrejean et Victor Serge sont ainsi inculpés et jugés pour complicité avec les bandits. Victor Serge est même lourdement condamné. La guerre de 1914 achève de disloquer un univers déjà fortement éreinté. Après 1917, Victor Serge rejoint la Russie bolchevique pour se mettre au service de Lénine avant de rentrer en dissidence sous Staline.


Le livre d'Anne Steiner est bien construit et d'une lecture agréable. Nous pouvons seulement regretter la place trop grande accordée à notre goût à la figure de Bonnot, dont on voit mal les liens avec l'anarchisme si ce n'est comme alibi à ces forfaits. Si l'aventure des bandits tragiques pose la lancinante question du rapport de l'extrême-gauche à la violence criminelle, telle qu'elle sera à nouveau posée concernant les groupes gauchistes des années 1970, elle ne peut occulter que les individualistes de la Belle Époque furent sur de nombreuses questions des précurseurs dont les aspirations anticipent celles que portent le mouvement de 1968 mais également de plus contemporaines notamment sur les modes de consommation.

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communismeetconflits - dans Notes de lecture
14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 09:10

2006BB5478 jpg dsLes hommes du Regiment de Potsdam sous les ordres du major von Stephani sont prêts à passer à l'action. Pendant que les soldats se mettent en route, le major est déjà parti en reconnaissance observer l'édifice que sa troupe doit conquérir dans la journée. C'est déguisé en révolutionnaire que l'ancien officier de l'armée impériale pénètre dans l'immeuble qui abrite le siège du quotidien social-démocrate le Worwärts. Sous le prétexte de s'engager dans les milices rouges il parvient à parcourir sans encombre les différents bureaux et peut donc minutieusement inspecter le bâtiment avant de rejoindre ses hommes qui ont déjà pris position. Il demande alors aux révolutionnaires qui occupent l'immeuble de se rendre. Ces derniers refusent une telle proposition et s'en remettent au sort des armes pour juger de l'issue du conflit. Les mitrailleuses, obusiers et mortiers de l'unité de von Stephani entrent alors en action. La bataille pour Berlin commence.


Cette bataille qui, aux premiers jours de l'année 1919, ensanglante la capitale du Reich est à l'origine de deux mythes. Le premier veut que ce soulèvement ouvrier soit l'œuvre délibérée des Spartakistes, ceux là qui ont créé fin décembre le Parti communiste allemand, estimant le moment venu d'installer le bolchevisme en Allemagne. Le second fait la part belle aux corps-francs présentés comme cette troupe invincible, ayant repris Berlin et ainsi sauvé l'Allemagne du péril communiste. Comme tous les mythes, ils présentent une part minime de vérité et beaucoup d'exagération et d'occultation. L'étude de cette insurrection et des combats de rue qu'elle provoque, la première du XX° siècle dans une capitale de l'Europe occidentale, peut seule permettre de casser les mythes patiemment entretenus et de mieux appréhender les débuts d'un aspect fondamental de l'art militaire: la contre-insurrection en milieu urbain.

 

Aux origines du drame.

La guerre civile qui ensanglante la capitale du Reich à la fin 1918 prend sa source quelques mois plus tôt, en septembre, quand les chefs de l'armée allemande prennent conscience que leur pays n'a plus aucune possibilité de gagner la guerre contre les Alliés. Afin de négocier la reddition dans les meilleures conditions ils obtiennent la nomination comme Chancelier du libéral prince Max de Bade. Ce dernier forme alors un gouvernement où pour la première fois de l'histoire allemande, siège deux sociaux-démocrates, Friedrich Ebert et Philip Scheidemann. Ces changements politiques sont pourtant de peu d'effet devant le mécontentement qui étreint la majorité de la population allemande. Cette dernière est en effet épuisée par quatre années de guerre où sont tombés plus de 2 millions de soldats tandis que le blocus imposé par les Alliés alimente une inflation qui aggrave la misère et la pénurie.

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         Berlin et ses environs en 1914.


La révolte éclate fin octobre 1918, non pas dans la population civile, mais chez les marins de la flotte de guerre. Le 29 octobre, à Kiel, les matelots refusent les ordres d'appareiller pour affronter la Royal Navy. Après quelques combats avec la police, le 4 novembre, Kiel est aux mains des insurgés et le drapeau rouge flotte sur les bâtiments de guerre allemands. Le mouvement de révolte se propage rapidement aux autres bases maritimes du pays. Il touche aussi les villes à l'intérieur du pays, notamment la capitale, Berlin. Le 9 novembre la révolte y éclate et les soldats fraternisent avec les insurgés. Confronté à cet effondrement de l'Empire avec l'annonce de l'abdication de Guillaume II, le social-démocrate Philipp Scheidemann, juché sur une fenêtre du Reichstag, proclame la République tandis qu'au même moment au château royal de Berlin, le chef des spartakistes Karl Liebknecht proclame quant à lui la naissance de la République socialiste d'Allemagne. Ces proclamations républicaines concurrentes symbolisent parfaitement la lutte qui s'engage alors entre les sociaux-démocrates et la gauche révolutionnaire et où se joue le sort de l'Allemagne.


Le parti social-démocrate (SPD) est alors le plus puissant sur la scène politique allemande. Théoriquement toujours marxiste, il s'est pourtant orienté vers un réformisme où domine la nécessité d'une transition démocratique afin de transformer l'Allemagne en une démocratie libérale. Mais surtout la guerre a fait du SPD un parti « patriote ». Les sociaux-démocrates ont en effet accepté le conflit en 1914, appelant à défendre la patrie allemande, à se battre pour la victoire et votant les crédits militaires présentés par le pouvoir impérial. Cette attitude nationaliste et belliciste a rapidement provoqué des remous dans les rangs entrainant en 1917 une scission qui donne naissance au parti social-démocrate indépendant (USPD). Ce dernier regroupe des socialistes de gauche pacifiste mais aussi une aile gauche rassemblée au sein de la Ligue Spartakus et dont les positions sont proches de celles des bolcheviks russes.


La formation le 10 novembre d'un gouvernement réunissant SPD et USPD, avec l'accord du conseil des ouvriers de Berlin est un premier désaveu pour les spartakistes. Les conseils d'ouvriers et de soldats dans lesquels ils voient des soviets ne les suivent pas. Le nouveau gouvernement engage rapidement des réformes populaires et surtout annonce l'élection en janvier 1919 au suffrage universel d'une assemblée constituante. Cette politique a pour principal objectif d'empêcher que la situation politique et sociale ne se dégrade et profite ainsi aux révolutionnaires au premier rang desquels se trouvent les spartakistes.


Si le gouvernement semble prendre peu à peu l'ascendant sur ses adversaires, la situation paraît beaucoup plus difficile à Berlin. Dans la capitale du Reich les révolutionnaires bénéficient d'une certaine audience auprès des ouvriers et ils s'appuient sur le conseil des ouvriers et soldats de la ville pour chercher à disputer le pouvoir au gouvernement. Le conseil berlinois se pose en effet en concurrent du gouvernement et se montre très méfiant face à la perspective de l'élection d'une assemblée constituante qui le dépouillerait de tout pouvoir. Mais là aussi le bras de fer tourne très vite au désavantage des révolutionnaires. Ils échouent d'abord à mettre en place une garde rouge devant la détermination du gouvernement qui impose la formation d'une troupe de défense républicaine forte de plusieurs milliers d'hommes. Quand le congrès national des conseils d'ouvriers et de soldats approuve, le 20 décembre 1918, la politique gouvernementale et avant tout la convocation de l'Assemblée constituante, les révolutionnaires berlinois, c'est-à-dire les spartakistes mais aussi les membres du conseil des ouvriers et les indépendants de la capitale, n'ont plus comme solution, pour inverser un courant qui leur est défavorable que de tenter de s'emparer du pouvoir, ce qui passe par le déclenchement d'une insurrection.


Berlin aux mains des insurgés.

Parmi les révolutionnaires, les plus radicaux, ceux qui sont fascinés par l'exemple de l'insurrection armée bolchevique, qui estiment que seule l'emploi de la violence peut accélérer le cours de l'histoire prennent de l'influence et cette minorité agissante pousse à l'affrontement. Elle se regroupe en particulier au sein de la Ligue des soldats rouges dont l'influence s'accroit tout au long du mois de décembre.


Il est vrai que les signes de décomposition qui touchent alors l'armée peuvent apparaître encourageant. Les unités qui rentrent du front semblent disciplinées et obéir à leurs officiers mais sous cette apparence de solidité les idées révolutionnaires et plus encore le désir de retrouver sa famille et la vie civile affaiblissent et sapent la cohésion de l'édifice militaire. Le gouvernement en fait l'amère expérience au moment où il compte s'appuyer sur les troupes de retour du front pour reprendre le contrôle de la capitale. Le 8 décembre, à la demande du maréchal Hindenburg, le président Ebert accepte ainsi la présence de 10 divisions à Berlin sous les ordres du général Lequis. Pour les chefs de l'armée, ces troupes doivent assurer l'ordre en procédant au désarmement des civils. Ebert, qui craint finalement que cette opération ne se termine dans le sang, demande aux militaires de se contenter d'un défilé géant dans les rues de Berlin, qui doit à la fois rassurer la population et effrayer les révolutionnaires. A la suite du défilé, qui est un succès, les officiers se rendent vite compte que les soldats n'ont qu'une envie: retrouver leurs foyers. Plus graves ils fraternisent avec les ouvriers et écoutent avec sympathie les discours extrémistes. L'instrument militaire sur lequel comptaient les autorités pour mettre au pas les révolutionnaires s'évapore. Pire encore, le pouvoir n'a alors plus de forces militaires organisés à opposer aux Rouges, alors que ces derniers peuvent s'appuyer sur la Volksmarinedivision, la Division de marine du peuple.


Cette unité est formée à l'origine de matelots mutins venus de Kiel, courant novembre, pour propager la révolte à Berlin. Bientôt rejoints par des marins d'autres ports allemands, ils sont alors plusieurs milliers à occuper les rues de la capitale pour défendre les acquis de la révolution de novembre. Le gouvernement décide alors d'utiliser cette troupe comme force de l'ordre et les installe au Marstall, les écuries du Palais royal. Mais la Division de Marine se radicalise peu à peu sous l'influence d'un ancien lieutenant devenu spartakiste, Heinrich Dorrenbach. Ce basculement fragilise encore plus le gouvernement.

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                                                  Soldats et matelots de la Volksmarinedivision à Berlin.


Pourtant, à l'exception de la Volksmarinedivision, les révolutionnaires ne peuvent s'appuyer sur une véritable force armée. La ligue des soldats rouges, une association regroupant des anciens combattants, possèdent quelques détachements mais ils sont peu nombreux. La ligue Spartakus si elle appelle également à la formation de Gardes rouges, semble bien incapable de les encadrer et encore moins de les diriger car elle ne possède pas dans ses rangs de véritables spécialistes militaires. En dehors de ce noyau solide mais faible, les révolutionnaires peuvent espérer obtenir le soutien des faibles forces de sécurité placées sous le commandement du préfet de police, l'indépendant Emil Eichorn. Il reste malgré tout l'espoir, constamment renouvelé par les rumeurs et les fausses informations qui ne cessent de circuler, d'un possible ralliement de la garnison de Spandau où selon certains bruits les révolutionnaires sont majoritaires. La faiblesse des révolutionnaires est encore accrue par l'absence d'un véritable état-major capable de coordonner l'action de ces formations hétéroclites. En définitive, les civils et les soldats armés qui parcourent les rues de la capitale du Reich, ce prolétariat en armes de Berlin ne forme en aucun car une véritable armée. Cette faiblesse s'avère de plus en plus insurmontable au fur et à mesure qu'il apparaît que le gouvernement cherche l'épreuve de force.


Le gouvernement ne peut accepter que la Volksmarinedivision fasse cause commune avec les révolutionnaires. Fin décembre il demande que les matelots quittent le cantonnement du Marstall au cœur de la capitale et réduisent de moitié leur effectif. S'ils refusent, Otto Wels, le ministre de l'Intérieur, menace de ne plus faire verser les soldes. Un accord est vite trouvé, mais l'évacuation terminée personne ne semble décidé à verser les salaires promis. Exaspérés les marins envahissent la Chancellerie puis marchent sur la Kommandantur. Durant le trajet se produit un incident qui fait basculer la manifestation. Les matelots sont en effet mitraillés par une voiture blindée et répondent par les armes. Devant cette agression, ils s'emparent de Wels, le ministre de l'Intérieur qu'ils gardent en otage au Marstall qu'ils ont également réinvesti. Ebert fait appel à l'armée pour mettre au pas les matelots. Les soldats ont alors ordre de ramener le calme et de dissoudre la Division de marine.


Le gouvernement parvient malgré tout à trouver un nouvel accord avec les marins. Mais dans le même temps, les hommes de la division de la Garde dirigés par le capitaine Pabst, que personne n'a visiblement prévenu du compromis passé entre le gouvernement et les mutins, ont encerclé le Marstall dans le but de libérer les otages par la force. Le matin du 24 décembre le bâtiment est bombardé pendant près de deux heures. Le son de la canonnade a aussitôt alerté les ouvriers berlinois qui se rassemblent et marchent sur le Marstall. C'est au moment où Pabst accorde aux marins une vingtaine de minutes de suspension de tir afin de les amener à se rendre, que la foule arrive et brise les minces cordons de soldats destinés à isoler le lieu de la bataille. Les soldats de la Garde pris alors à revers par la foule en furie doivent évacuer tandis que les officiers échappent de peu au lynchage. Au soir de ce Noël les révolutionnaires sont victorieux mais ils savent que la partie n'est pas terminée.


Ils ont pourtant des raisons de se réjouir. La Révolution domine la capitale. Des hommes armés contrôlent les carrefours et les locaux des journaux comme le Worwärts et le Berliner Tageblatt. Le gouvernement ne contrôle plus que la Chancellerie et ne semble alors pouvoir compter sur aucune force organisée.


La nomination du député social-démocrate, Gustav Noske en tant que ministre dans le gouvernement Ebert marque un tournant. Apprécié par les officiers, Noske, qui durant la guerre fut chargé d'assurer la liaison entre les socialistes et l'état-major, devient le responsable des affaires militaires du Reich avec le titre de commandant en chef et pour tache première de reprendre le contrôle de Berlin. Pour cela il sait qu'il ne peut compter sur l'armée traditionnelle qui continue à se débander. Il se tourne alors vers les quelques unités d'élite encore tenue en main et surtout vers cette troupe nouvelle, les corps-francs, qui font alors leur première apparition. C'est en effet le 6 décembre 1918, qu'une première formation de ce genre a vue le jour quand le général Maercker a décidé de former au sein de son unité un corps-franc des chasseurs volontaires destiné à combattre le danger bolchevik. Ces volontaires présentent plusieurs avantages: ils ont d'abord une solide expérience des combats, beaucoup ayant appartenu aux sections d'assaut de l'armée impériale. Ils sont en outre bien payés, motivés et idéologiquement opposés au bolchevisme. Maercker s'entoure également d'un état-major apte à conduire une guerre des rues. Le 24 décembre il dispose ainsi de prés de 4000 volontaires installés près de Berlin et qui sont passés en revue le 4 janvier 1919 par le président Ebert et Noske en personne. Le phénomène prend vite de l'ampleur et début janvier, il existe environ une douzaine de corps-francs autours de Berlin.


L'offensive gouvernementale dirigée par Noske débute avec l'affaire Eichorn. Ce dernier, membre de l'USPD, est depuis la révolution de novembre, préfet de police de Berlin. Les sympathies qu'il porte aux révolutionnaires ne peuvent que déplaire à un gouvernement qui souhaite désormais le remplacer par un homme dévoué au pouvoir. Le 4 janvier 1919, le gouvernement démet Eichorn de son poste mais ce dernier refuse de s'incliner. Il sait qu'il peut compter sur le soutien de la population ouvrière ainsi que de l'ensemble des organisations révolutionnaires. Le 5 janvier une manifestation géante en sa faveur mobilise plusieurs centaines de milliers de personnes qui occupent le cœur de Berlin. De nombreux manifestants sont armés. Le soir, des groupes d'ouvriers armées prennent l'initiative de s'emparer des locaux du Worwärts mais également des principales maisons d'éditions et de presse. De manière hâtive, des mitrailleuses sont installées pour défendre ces bâtiments.


Le lendemain des policiers favorables à Eichorn, épaulés par des civils armés et par de l'artillerie prennent le contrôle des principales gares et nœuds de communications. Le 8 janvier c'est l'Imprimerie du Reich qui est occupée. Ces actions, qui sont essentiellement le fait d'éléments radicaux incontrôlés, n'ont comme résultat que de durcir le conflit et, paradoxalement, desservent les révolutionnaires. Aux yeux de l'opinion publique elles ternissent leur image tandis qu'elles offrent au gouvernement le prétexte pour intervenir militairement.


Le succès de la manifestation du 5 est telle que les dirigeants révolutionnaires, c'est-à-dire les spartakistes, les membres du conseil des ouvriers et soldats de Berlin et les indépendants de la capitale, s'interrogent pour savoir si le moment n'est pas venue de passer à l'offensive. Ils hésitent prétextant qu'ils ne connaissent pas assez le potentiel militaire sur lequel l'insurrection peut reposer. Dorrenbach affirme alors que la Volksmarinedivision et la garnison de Berlin sont du côté de la Révolution. Il assure surtout que la garnison de Spandau, où se trouve prés de 2000 mitrailleuses et 20 canons, l'est également. Fort de ces informations les dirigeants décident que le moment de la lutte pour le pouvoir, c'est-à-dire celui de l'insurrection armée, est venu. Le but n'est plus alors de défendre Eichorn mais de renverser le gouvernement. Un comité révolutionnaire est immédiatement désigné pour diriger le mouvement, comité où les spartakistes, qui depuis le 29 décembre ont fondé le Parti communiste allemand, sont minoritaires.

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                                                             Milice ouvrière dans Berlin.


Le 6 janvier, la capitale du Reich semble aux mains de l'insurrection, le prolétariat de Berlin occupe les rues et les carrefours de la capitale. Au Marstall et à la Préfecture de police, des armes sont données aux ouvriers tandis que des agitateurs parcourent les casernes pour rallier les soldats. Des camions armés de mitrailleuses sillonnent les grandes avenues au cœur de Berlin.


La Chancellerie semble alors un objectif tentant pour les révolutionnaires. Pour empêcher que le gouvernement ne se retrouve prisonnier, l'adjudant Suppe qui commande une compagnie du corps-franc Reinhard, rejoint la Chancellerie qu'il transforme en camp retranché. Au matin du 6 janvier, les révolutionnaires passent à l'attaque mais ils sont repoussés par les volontaires. Ces premiers combats font une vingtaine de morts et une quarantaine de blessés. A la caserne de Moabit, les 150 hommes restants du corps-francs Reinhard parviennent également à repousser un assaut des révolutionnaires. Le gouvernement peut également compter sur la création au Reichstag d'une milice social-démocrate qui compte bientôt deux régiments de six compagnies, soit environ 800 hommes. Mais ces effectifs sont trop faibles pour faire face aux insurgés et retourner la situation. La police berlinoise et les soldats de la garnison n'étant pas jugée fiables le gouvernement dispose finalement de peu de troupes pour reprendre l'initiative. Conscient que Berlin ne peut être reprise de l'intérieur, Noske veut s'appuyer sur les troupes loyales qui stationnent prés de la ville. Il décide alors de les rejoindre et quitte clandestinement une Chancellerie qui peut d'un instant à l'autre tomber entre les mains des révolutionnaires. Pour préparer la contre-attaque il installe son état-major dans un pensionnat pour filles de banlieue à Dahlem.


Noske parvient à réunir huit corps d'armée en agrégeant différents corps-francs. Il veut agir vite et en finir avant la tenue des élections pour l'Assemblée constituante prévues pour le 19 janvier. Pour s'emparer de Berlin et mater l'insurrection il fixe trois objectifs successifs : prendre le contrôle de la ville Spandau, surtout de son arsenal, s'emparer ensuite du quartier de la presse puis faire pénétrer le gros des forces dans le centre de la capitale afin d'écraser définitivement l'insurrection.


Pendant ce temps les révolutionnaires tergiversent. Alors qu'une nouvelle manifestation le 6 janvier réunit une masse considérable d'ouvriers armés, les dirigeants ne donnent aucune consigne et comptent toujours sur le ralliement de la garnison de Spandau. La foule des ouvriers armés, sans ordres, ni direction effective, occupe des magasins, pille les immeubles appartenant au SPD et, au lieu de se préparer au combat, brule dans la rue le matériel électoral devant servir pour les élections de l'Assemblée constituante. Le comité révolutionnaire n'agit pas, laissant des milliers de combattants révolutionnaires assoiffés d'action patienter dans les rues en attendant des ordres qui ne viennent pas. La journée du 6 janvier marque bien un tournant dans le rapport de forces militaires entre insurgés et gouvernementaux. La force des insurgés commence inexorablement à décliner tandis que celle du gouvernement ne fait que se renforcer.


Noske rassemble ces troupes sans perdre de temps. Dans la journée du 7, les premiers éléments des corps-francs prennent position dans les quartiers encore largement boisés à l'ouest de Berlin. Dans la caserne de Moabit au nord de la capitale, qui doit servir de base de lancement des premières opérations de reconquête de Berlin, les 900 hommes du colonel Wilhelm Reinhard attendent eux aussi de passer à l'action tout comme les 1200 soldats du régiment de Potsdam commandé par von Stephani qu'accompagne une compagnie de mitrailleuse lourde et une batterie d'artillerie.


La conquête de Berlin.

Si Noske compte parvenir à ses fins grâce aux corps-francs et en investissant de l'extérieur la ville, à l'instar de ce que fut l'écrasement de la Commune de Paris, la reconquête de Berlin débute en réalité au sein même de la ville et sans liaison avec l'état-major de Noske. En effet, dans Berlin, les soldats du génie de la Garde, consignés jusque-là dans leur caserne, commencent à en sortir et se placent sous les ordres du gouvernement. Le 8, ces soldats, de leur propre initiative, reprennent le contrôle de la Direction des chemins de fer. Pendant ce temps, sous les ordres du sergent-major Schulze, des fusiliers de la Garde et des policiers s'emparent de l'Imprimerie du Reich. Ces forces gouvernementales, qui ne sont pas des corps-francs, agissent alors sans coordination, ni direction. La faiblesse de leur puissance de feu conduit d'ailleurs à des revers. Les cadres du régiment d'infanterie de la Garde échouent ainsi à reprendre l'agence de presse Wolf et le régiment du Reichstag subi de lourdes pertes en essayant de s'emparer d'une imprimerie que les révolutionnaires ont transformée en forteresse. Ces troupes gouvernementales sont également défaites lors d'escarmouches à la porte de Brandebourg. Le 9, ces combats autour de la Wilhelmstrasse et du quartier de la presse.


Le 10, une partie du corps-franc Reinhard, dirigé par le lieutenant von Kessel prend la direction de Spandau. Il s'empare de l'hotel de ville après un bref bombardement. Spandau, lieu stratégique avec son arsenal et ses usines d'armement, est neutralisé. A Berlin les bureaux du Rote Fahne, le journal communiste, sont occupés tandis que les hommes de von Stephani prennent position dans la caserne des dragons de la Garde et dans le bâtiment des brevets face au siège du Worwärts.


Le 11 janvier, après deux heures de bombardement, von Stephani donne aux combattants installés dans l'immeuble du Worwärts dix minutes pour capituler. Sept insurgés sortent alors du bâtiment les mains en l'air et proposent de discuter d'une trêve. La réponse est sans appel, les assiégés doivent se rendre sans conditions. Pendant qu'un des révolutionnaires retourne dans le bâtiment pour apporter cette réponse, von Stephani, craignant que se répète le fiasco du Marstall, lance ses hommes à l'assaut. Un détachement s'élance depuis le bureau des brevets sur la Jacobstrasse et prend l'immeuble à revers. Mais il est vite bloqué par une haute clôture et se trouve sous le feu des mitrailleuses rouges. L'usage d'un lance-flamme est alors nécessaire pour abattre la clôture afin de permettre aux soldats de s'engouffrer dans l'immeuble où fait également irruption le premier détachement qui entre par la porte principale. Les grenades lancées dans le rez de chaussée obligent les assiégés à se réfugier au premier étage. Rapidement, la situation étant désespérés ces derniers décident de se rendre. Prés de 300 prisonniers dont beaucoup sont abattus par les soldats qui, dans la journée, reprennent les immeubles de l'agence de presse Wolff ainsi que différents journaux.

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                   Les corps-francs dans Berlin accompagnés d'un tank


Ce même 11 janvier, Noske prend la tête d'une colonne d'environ 3 000 volontaires issus des corps-francs des chasseurs de Maercker, de la Garde et de la Brigade de Fer et qui se dirige vers le centre de la capitale et la porte de Brandebourg. Des batteries d'artillerie, des détachements de cavalerie et une poignée de chars d'assaut accompagnent la troupe. Pendant ce temps des corps-francs sous la direction des généraux von Roeder et Maercker s'avancent vers les banlieues sud et ouest de Berlin. La colonne de Noske traverse quant à elle Berlin sans rencontrer de résistance puis se sépare en deux. Après cette démonstration de force une partie de la colonne retourne à Lichterfeld tandis que le reste rejoint à la caserne de Moabit les hommes de Reinhard qui ont reçu pour mission de prendre la préfecture de police, le dernier bastion des insurgés, défendu par 300 révolutionnaires sous les ordres du communiste Justus Braun.


L'insurrection est à bout de forces. Les forces sur lesquelles comptaient les révolutionnaires pour abattre le gouvernement se dérobent. Les soldats de la garnison accueillent fraternellement les troupes gouvernementales qui s'emparent de la gare de Silésie. Au Marstall, les matelots de la Volksmarinedivision décident finalement de rester neutre et de chasser les spartakistes qui leur demandent de se battre. Les chefs révolutionnaires et ce qu'ils leur restent de troupes n'ont plus comme refuge que la Préfecture de police. Ce 11 janvier, le siège du Parti communiste, à la Friedrichstrasse, est pris par les forces gouvernementales. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht se réfugient dans le quartier ouvrier de Neukoln.


Au matin du 12, les hommes de Reinhard rejoignent l'Alexanderplatz où l'artillerie entre en action pour l'acte final. Les obus qui s'abattent sur la préfecture de police éventrent les murs. Les assiégés ripostent. Alors les cadres des fusiliers de la Garde et les forces de police sous les ordres du sergent-major Schulze passent à l'attaque et pénètrent dans l'immeuble qui est le théâtre d'un véritable carnage. Après deux heures de combat, sous le bombardement qui fait s'écrouler tout un pan de la façade, l'immeuble est finalement pris, ses occupants pourchassés et abattus. Quelques rares défenseurs parviennent néanmoins à s'enfuir par les toits.

arton1207-116eb.jpg                Devant le batiment du Worwärts après les combats.


Les principaux points d'appui de l'insurrection sont pris et la ville est cernée au sud et à l'ouest. Le nettoyage de la capitale commence par l'occupation des quartiers au sud de la Spree et des quartiers ouvriers. Les corps-francs reçoivent chacun un secteur à occuper. Ils forment alors de petites équipes qui s'emparent des carrefours, y installent des mitrailleuses pour prendre les rues en enfilades. Les maisons où l'on soupçonne que se cachent des spartakistes sont fouillés tandis que des autos blindées et des chars patrouillent. Le couvre-feu empêche les civils de sortir, les rassemblements sont interdits. La nuit des projecteurs balaient la ville et ceux qu'ils surprennent deviennent des cibles légitimes pour les tireurs des corps-francs. Ainsi pendant quatre jours des escarmouches éclatent encore entre révolutionnaires et soldats.


Le 15 janvier Berlin est aux mains du gouvernement. Déjà le 13, les comités ouvriers appellent à reprendre le travail. La traque aux révolutionnaires commence. Le 15 au soir Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont pris. Ils sont assassinés dans la nuit par les hommes des corps-francs. Berlin subit l'occupation des corps-francs jusqu'aux élections du 19 janvier. Celle-ci passées, ces derniers se retirent tandis que la Volksmarinedivision est réarmée par Noske avec l’accord du général Lüttwitz. Pourtant le calme qui règne à Berlin n'est qu'apparent. Sous la cendre le feu couve et ce premier chapitre du combat entre révolutionnaires et corps-francs aura à Berlin un prolongement encore plus sanglant, mais définitif, en mars 1919.


 

La bataille de Berlin en janvier 1919 est entrée dans l'histoire comme le moment de la première apparition des corps-francs. Toute une historiographie présente même ces derniers comme la force indispensable sans qui le gouvernement social-démocrate n'aurait jamais pu vaincre les révolutionnaires et empêcher finalement que l'Allemagne ne devienne communiste. Au-delà du fait que la majorité de la population allemande était favorable au gouvernement, les révolutionnaires ne disposaient au début de 1919 d'aucune force militaire organisée. Les communistes allemands ne pouvaient compter sur une garde rouge ou des régiments comme ce fut le cas pour les bolcheviks russe en novembre 1917. L'attitude de la Volksmarinedivision, de la police et des troupes de la garnison de Berlin qui oscille de la neutralité au ralliement au gouvernement ne laissent face aux troupes gouvernementales qu'environ un millier d'insurgés armés. Surtout au côté des corps-francs, le gouvernement a pu compter sur les troupes de volontaires sociaux-démocrates mais également sur les forces policières et militaires de Berlin restées fidèles comme celle du sergent-major Schulze et qui s'emparent de la préfecture de police. S'il est vrai que sans la présence des corps-francs la reconquête de Berlin aurait été plus longue, elle restait inéluctable.


L'utilisation des corps-francs par le gouvernement SPD a surtout été une erreur politique. La publicité que les volontaires acquièrent de leur participation à la bataille de Berlin accélère la prolifération de nouveaux corps-francs dans toute l'Allemagne pour aboutir à ce paradoxe que la jeune république n'a pour défenseurs que des troupes hostiles à la démocratie où se recruteront les cadres du nazisme. La propagande communiste ne manquera donc pas de rappeler que les sociaux-démocrates furent les complices des assassins de Rosa Luxembourg. Et ce sang qui sépare alors les deux partis de gauche, social-démocrate et communiste, profitera largement au Parti nazi débarrasser ainsi, au tournant des années 1930, de l'obstacle d'un front antinazi uni.

 

Bibliographie indicative:

Sur la République de Weimar:

Christian Baechler, L'Allemagne de Weimar, 1918-1933, Paris, Fayard, 2007.

Sur la révolution allemande:

Gilbert Badia, Les spartakistes. 1918, l'Allemagne en révolution, Bruxelles, Aden, 2008.

Pierre Broué, Révolution en Allemagne, Paris, éditions de Minuit, 1971.

Sebastian Haffner, 1918, une révolution trahie, Bruxelles, Complexe, 2001.

Alfred Doblin, Novembre 1918, une révolution allemande, Toulouse, Agone, 2009.

Sur les corps-francs:

Jacques Benoist-Mechin, Histoire de l'armée allemande, Paris, Robert Laffont, 1984.

Robert G. L. Waite, Vanguard of nazism, the Free Corps movement in Postwar Germany, 1919-1923, Harvard, Harvard University Press, 1969.

Dominique Venner, Histoire d'un fascisme allemand, les corps-francs du Baltikum, Paris, Pygmalion, 1997.

Carlos Caballero Jurado, The German Freikorps, 1918-23, Londres, Osprey Publishing, 2001.

Ernst von Salomon, Les Réprouvés, Paris, Omnia, 2011.

 

David FRANCOIS

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communismeetconflits - dans Etudes historiques
13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 07:23

Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Fayard, Paris, 2002.

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Depuis une vingtaine d'années l'historiographie dominante, c'est à dire celle qui remplit les rayons des librairies et les pages des grands magazines d'histoire, n'est pas tendre avec les Révolutions française et russe. Pour en juger il suffit de relire les œuvres de deux de ses plus éminents représentants: François Furet et Richard Pipes. Pour ce courant où s'illustre aussi l'emblématique Livre noir du communisme, la violence révolutionnaire n'est ni accidentelle, ni le fruit de circonstances particulières mais plutôt l'essence même du phénomène révolutionnaire. Pour les tenants de cette école de pensée les dirigeants révolutionnaires attisent cette violence par idéologie, par volonté de faire plier le réel et de le contraindre à correspondre aux desseins utopiques espérés mais également par haine de leurs adversaires.


Arno Mayer, historien à Princeton, tempère cette analyse dans son livre qui se veut une étude comparative des révolutions françaises et russes, avec une idée simple: il ne peut y avoir de révolution sans contre-révolution ce qui entraine inévitablement un déchainement de violence qu'il nomme les Furies. L'explosion de haine et de violence qui surgit alors n'est pour lui que le résultat du choc sismique qui s'opère entre l'ordre ancien et le nouveau. Mayer met ainsi en avant ces acteurs trop souvent ignorés du moment révolutionnaire que sont les défenseurs de l'ancien régime.


Pour Arno Mayer ce combat entre les idées et les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires est donc le premier et le principal responsable de la violence que déclenchent les révolutions françaises et russes. Si cette affirmation semble tomber sous le coup du bon sens, elle contredit néanmoins fortement certains travaux publiés ces vingt dernières années qui affirment que les révolutionnaires inventèrent eux-même des complots contre-révolutionnaires et des adversaires mythiques dans le seul but de conforter leur pouvoir. Mayer affirme le contraire. Les révolutions françaises et russes ont affronté des ennemis bien réels et surtout déterminés. Et cet ennemi ce n'est pas seulement l'étroit cercle de la noblesse et des privilégiés mais souvent un mouvement social complet à l'instar des paysans de l'Ouest français en 1793. Cette dimension sociale rend ainsi la lutte encore plus acharnée et brutale. Arno Mayer note par exemple que dans les deux cas, en France et en Russie, une paysannerie attachée à son univers traditionnel, a formé la troupe de la contre-révolution contre des révolutions nait dans les villes. A ces conflits internes aux sociétés s'ajoute également une dimension internationale. Les principes universels dont se réclament ces révolutions, droits de l'Homme en France et internationalisme prolétarien en Russie éveillent rapidement la méfiance puis l'intervention des puissances étrangères.


Face à l'ensemble de ces adversaires, il n'est donc plus étonnant que les révolutionnaires utilisent la force, notamment dans les périodes où à la guerre civile s'ajoute la guerre avec le reste du monde dans un paroxysme de violence. Le syndrome de forteresse assiégée qui naît à ce moment tend même à se perpétuer et explique ainsi selon Mayer la logique des purges de 1936-1937 alors que l'URSS voit la montée de l'anticommunisme en Europe.


Arno Mayer reconnaît aussi qu'il existe dans chaque révolution un potentiel intrinsèque de violence indépendante des circonstances. Mais pour lui, il s'agit là avant tout du surgissement d'une violence archaïque, issue du passé où affleurent des décennies voire des siècles de ressentiments et de rancœurs. Dans les moments révolutionnaires où les pouvoirs établis s'effondrent ces inimitiés et haines anciennes quelle soit d'origine sociale, économiques ou religieuses, refont surface avec une ampleur décuplée par les bouleversements en cours. Une violence cathartique se déploie alors, celles des catholiques contre les protestants dans la région cévenole en 1790 ou encore celle des paysans russes contre les propriétaires terriens. Cette violence est aussi dissuasive et doit mettre en garde ceux qui voudraient choisir le camp adverse. Le cycle de violence et de vengeance qui s'enclenche alors est pour Mayer un retour à une prémodernité sauvage et non le symbole d'une volonté prométhéenne de défier les lois de la nature et de la société.


L'ouvrage d'Arno Mayer est salutaire. Il replace l'action révolutionnaire de 1789-1793 et 1917-1920 dans ses différents contextes et surtout il met en valeur cette figure fondamentale de la Révolution qu'est la Contre-Révolution. Le combat entre ses deux forces n'est autre qu'une lutte à mort d'autant plus cruelle qu'elle prend ses racines au cœur des différents clivages qui gangrènent les sociétés pré-révolutionnaires. On est ici bien loin des divagations sur la nature profondément criminelle de tout projet révolutionnaire. L'approche de Mayer rompt avec le consensus historiographique quasi-dominant et cette originalité, pour ne pas dire dissidence, justifie amplement la lecture des Furies, un ouvrage désormais incontournable pour mieux comprendre la passion révolutionnaire.

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")