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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 07:06

Traditionnellement en URSS et désormais en Russie, le 23 février est fêté comme le jour anniversaire de l’Armée rouge. La date choisie est celle du 23 février 1918 quand des troupes de volontaires ont affronté les forces allemandes à Pskov et à Narva. Cependant, les décrets qui donnent naissance à l’Armée rouge sont adoptés dès janvier. À ce moment-là, les bolcheviks qui ont pris le pouvoir début novembre 1917, affrontent un problème fondamental : la défense de leur révolution face à des ennemis intérieurs et extérieurs.

La naissance de l’Armée rouge

De l’armée tsariste à l’Armée rouge.

La destruction de l’armée tsariste commence dans les dernières années de l’Empire russe quand la fatigue morale et psychologique fissure la cohésion de troupes engluées dans une guerre qui dure depuis trois ans. Cela conduit à une chute de la discipline, des désertions massives, la multiplication des abandons de poste et le lâchage du tsar par ses principaux généraux en mars 1917. Cette désagrégation s’accélère sous le gouvernement provisoire quand la libéralisation et la démocratisation conduisent à la disparition de l’armée en tant que structure unifiée. Dans une période de trouble, d’agression extérieure, le jeune pouvoir soviétique à besoin d’une nouvelle armée pour protéger le pays et défendre le projet socialiste.

 

Aux lendemains de la Révolution d’Octobre, Lénine et les bolcheviks voient l’avenir dans la formation d’une armée de volontaires ayant des dirigeants élus. Cette vision s’appuie sur la thèse marxiste du remplacement de l’armée régulière par l’armement universel des travailleurs. À l’été 1917, quand il écrit L’État et la Révolution, Lénine préconise déjà le remplacement de l’armée régulière par « la nation armée ». Le 16 décembre 1917, le comité exécutif central du Soviet publie donc un décret sur l’élection et l’organisation du pouvoir dans l’armée et l’égalité des droits des militaires.

 

Pour protéger les acquis de la révolution, le nouveau pouvoir s’appuie alors principalement sur les détachements de garde rouge dirigé par le Comité militaire révolutionnaire et des unités de soldats et de marins révolutionnaire de l’ancienne armée. Le 26 novembre 1917, les anciens ministères s’occupant des forces armées sont remplacés par un Comité des affaires militaires et navales dirigé par Antonov-Ovseenko, Krylenko et Dybenko. En décembre, ce comité devient un commissariat du peuple dirigé par Podvoïski.

 

Le 26 décembre, devant l’organisation militaire du parti bolchevik, Lénine, qui veut créer une force armée de 300 000 hommes, décide de mettre en place un collège pour la formation et l’organisation de l’Armée rouge. Cette commission doit développer dans les plus brefs délais les principes d’organisation et de construction d’une nouvelle armée. Les travaux du collège sont approuvés par le 3e congrès des Soviets qui se réunit du 10 au 18 janvier 1918 et entérine ainsi la formation d’une armée de l’État soviétique qui prend le nom d’Armée rouge des ouvriers et paysans.

 

Le décret de création de cette armée est signé le 29 janvier (11 février du calendrier grégorien). Sa définition comme une armée des ouvriers et paysans souligne son caractère de classe, c’est l’armée de la dictature du prolétariat qui doit être composée principalement de travailleurs des villes et des campagnes. Cette armée, qui ne doit avoir dans ses rangs que des volontaires, est conçu comme une armée révolutionnaire. Vingt millions de rouble sont alors alloués à la formation des détachements de volontaires tandis que les départements des anciens ministères militaires sont réorganisés ou abolis.

 

La naissance de l’Armée rouge

Le 18 février 1918, les troupes allemandes et austro-hongroises, soit plus de 50 divisions, violent la trêve signée à Brest-Litovsk en décembre 1917 et lancent une offensive de la Baltique à la mer Noire. Dans le Caucase, l’armée ottomane a repris l’offensive le 12 février. Les restes de l’ancienne armée, complètement démoralisé et désorganisés, ne peut résister à l’adversaire et se débande. De l’ancienne armée, les seules unités qui conservent encore une discipline miliaire sont les régiments de tirailleurs lettons qui se sont ralliés aux bolcheviks.

 

Face à l’offensive austro-allemande, quelques généraux de l’armée tsariste propose de former des détachements avec les débris de l’ancienne armée. Mais les bolcheviks craignant que ces troupes ne se retournent contre le pouvoir soviétique refusent. Cependant, ils conservent à leurs côtés quelques généraux afin d’attirer à eux les anciens officiers. Le 20 février, un groupe d’une douzaine de généraux conduit par Bonch-Brouevich arrive de l’ancienne Stavka à Petrograd pour former la base du Conseil militaire suprême. De mars à août, Bonch-Brouevitch sera le chef militaire du Conseil militaire suprême et en 1919 chef de l’état-major. Durant la guerre civile, de nombreux généraux et officiers de l’armée tsariste servent dans l’Armée rouge. Sur les 150 000 anciens officiers, si environ 40 000 ne prennent pas part aux combats, 40 000 rejoignent les Blancs et 75 000 l’Armée rouge.

À la mi-février 1918, est mis sur pied à Petrograd le Premier corps de l’Armée rouge. Formé de 3 compagnies de 200 hommes chacune, il est composé d’ouvriers et d’anciens soldats. Au cours des deux premières semaines de son existence, ses effectifs montent à 15 000 hommes. Une partie du corps, environ 10 000 hommes sont formées et envoyés sur le front prés de Pskov, Narva, Vitebsk et Orcha. Vers le début de mars de 1918, le corps comprend 10 bataillons d’infanterie, un régiment de mitrailleuse, 2 régiments à cheval, des batteries d’artillerie, un groupe d’artillerie lourde, 2 bataillons blindés, 3 détachements aérien, un détachement aérostatique, des formations du génie, d’automobile de motocyclistes et l’équipe de projecteurs. En mai 1918, le corps est licencié et ses hommes rejoignent les 1-er 2-ème 3-ème et 4-ème divisions d’infanterie, formées dans la région militaire de Petrograd. À la fin février, ce sont 20 000 volontaires qui se sont enrôlés à Moscou.

 

Le 23 février, l’Armée rouge connaît son baptême du feu sous Narva et Pskov en repoussant des troupes allemandes. Malgré ce succès, les premiers pas de l’Armée rouge se font dans l’improvisation. Les détachements de volontaires forment des unités de combat à partir des possibilités et les besoins de chaque région. Les détachements comprennent ainsi de quelques dizaines d’hommes à plus 10 000 pour certains. Les bataillons, les compagnies et les régiments se révèlent dont très hétérogènes tandis que les tactiques des troupes sont définies à partir de l’héritage de l’armée russe, des conditions politiques, géographiques et économiques des régions où se déroulent les combats mais reflètent également les personnalités de leurs commandants, tels que Frounze, Chtchors, Boudenni, Tchapaev, Kotovsky et les autres.

La construction d’un outil militaire efficace.

Le 3 mars 1918 est fondé le Conseil militaire suprême sous la direction du commissaire du peuple pour les Affaires militaires, Léon Trotski. Ce conseil coordonne l’activité des départements militaires, fixe les taches pour la défense de l’État et l’organisation des forces armées. Trotski met également en place l’Institut des commissaires militaires qui devient en 1919 l’administration politique de l’armée puis les nouvelles régions militaires sont établis le 25 mars. Le conseil militaire suprême examine également un projet d’organisation des divisions d’infanterie qui deviennent l’unité de combat principale de l’Armée rouge. La division se compose de 2 ou 3 brigades chacune formée de 2 ou 3 régiments. Chaque régiment comprend 3 bataillons divisés en 3 compagnies.

 

La marche des hostilités montre rapidement les limites du système du volontariat et de l’organisation « démocratique » à l’armée en excluant la possibilité d’une direction centralisée des troupes. Pour remédier au problème du manque d’effectif s’opère le passage graduel du principe du volontariat vers la construction d’une armée régulière sur la base du service militaire obligatoire général. Pour assurer cette transition, le 26 juillet 1918, Trotski présente au Conseil des commissaires du peuple un projet sur le service militaire obligatoire général des travailleurs et l’enrôlement des conscrits des classes bourgeoises dans les milices populaires de l’arrière. Peu de temps avant, le comité exécutif central du soviet a annoncé l’enrôlement de tous les ouvriers et également des paysans n’utilisant pas de salariés dans 51 districts des régions militaires du bassin de la Volga, de l’Oural et de Sibérie occidentale, ainsi que des ouvriers de Petrograd et de Moscou. Les mois suivant la conscription s’étend aux cadres de l’ancienne armée. Par le décret du 29 juillet 1918 toute la population masculine de 18 à 40 ans est soumise aux obligations militaires et enregistrée établissant de fait le service militaire obligatoire. Ces décrets permettent la croissance considérable des forces armées de la république soviétique.

 

Le 2 septembre 1918, le conseil militaire suprême est supprimé et ses attributions dévolues au conseil militaire révolutionnaire de la république (CMR), présidé par Trotski. Il concentre l’essentiel des fonctions administratives et opérationnelles pour la gestion des forces armées. C’est lui qui, par exemple, prend la décision de créer un corps de cavalerie au sein de l’Armée rouge. Le 1er novembre 1918, il se dote d’une structure opérationnelle, l’état-major de campagne. Les membres du CMR sont désignés par le comité central du Parti bolchevik et approuvés par le Conseil des commissaires du peuple. La composition du CMR est fluctuante puisqu’il peut comprendre, outre son président, ses assistants et le commandant en chef, de 2 à 13 personnes. En outre dès l’été 1918 se forme des Conseils militaires révolutionnaires dans les différents échelons de l’Armée rouge et de la Flotte : les fronts, les armées, les flottes, les flottilles et certains groupes de troupes.

 

En raison de l’accroissement de l’effort de guerre est apparue la nécessité de coordonner les structures qui y participent. Le 30 novembre 1918, un décret met en place le Conseil de défense des ouvriers et paysans dont la présidence est confiée à Lénine. Le Conseil de défense devient le principal centre de planification militaire et économique d’urgence de la République soviétique durant la guerre civile, contrôlant de fait les activités du CMR. En conséquence, il a tous les pouvoirs pour mobiliser et coordonner le travail de tous les organismes travaillant pour la défense du pays que ce soit dans le domaine industriel, celui des transports ou de l’approvisionnement.

 

Un travail considérable est également accompli pour rendre plus efficace l’Armée rouge avec la rédaction de nouvelles instructions sur l’emploi tactique des grandes unités pour toutes les armes et leur coopération en s’appuyant sur l’expérience de trois ans de la guerre mondiale. Un nouveau système de mobilisation est mis en place avec les bureaux de recrutement tandis que l’encadrement de l’armée est assurée par l’organisation des commissaires politiques. L’Armée rouge est alors commandée par certains des meilleurs généraux de l’ancienne armée et par 100 000 officiers de combat, y compris des anciens commandants de l’armée impériale.

À la fin de 1918, l’Armée rouge possède ainsi une structure d’organisation et un appareil de commandement. Pour consolider un système encore fragile, le pouvoir bolchevik envoie des militants communistes sur les principaux fronts. Ils sont 35 000 dans l’Armée rouge en octobre 1918, 120 000 en 1919 et 300 000 en août 1920, soit la moitié des effectifs du Parti bolchevik à cette époque. En juin 1919, une alliance militaire est conclue entre les différentes républiques soviétiques existantes alors : Russie, Ukraine, Biélorussie, Lituanie, Lettonie et Estonie. Elle permet un commandement militaire commun, une centralisation des finances, de l’industrie et des transports.

 

À la fin de 1920, l’Armée rouge compte 5 millions d’homme, mais en raison du manque d’équipements et d’armements sa force de combat n’excède pas 700 000 hommes répartie dans 22 armées, 174 divisions (dont 35 de cavalerie), 61 détachements aériens (300-400 avions), des unités d’artillerie et de blindées. Durant la guerre civile 6 académies militaires et plus de 150 cours ont formés environ 60 000 ouvriers et paysans à des fonctions de commandement dans toutes les spécialités.

 

 

Au final, la Russie soviétique a réussi à se doter d’une nouvelle armée assez puissante pour remporter la victoire dans la guerre civile à la fois sur les armées blanches, les différentes armées nationalistes et séparatistes et contre les révoltes agraires. Les grandes puissances à l’Ouest et à l’Est du nouvel État soviétique ont été aussi contraintes de se retirer de Russie et d’abandonner pour un certain temps toute idées d’intervention directe.

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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 07:50

Guerres et Histoire, n° 37, juin-juillet 2017.

Prolétaires, à cheval !

Le dernier numéro du très populaire magazine Guerres et Histoire recèle un article particulièrement intéressant de Laurent Henninger qui se penche sur l’histoire de la Première armée de cavalerie de l’Armée rouge. Cette troupe entrée dans la légende grâce au livre d’Isaac Babel mais aussi à la toile de Malevitch mérite mieux que les images d’Épinal qui l’entourent et toujours présentes comme le montre le film polonais de 2011, la Bataille de Varsovie.

Laurent Henninger montre les conditions dans lesquelles naît la Konarmiya, une armée de cavalerie dans une Europe où la Première Guerre mondiale a sonné le glas de cette arme. Mais, à l’image de la Révolution russe, mélange d’archaïsme et de modernité, la Konarmiya n’est par un corps de cavalerie à l’ancienne. Armée de choc soutenue par les célèbres tatchankas, de l’infanterie, de l’artillerie mais également des avions lors de la campagne de Pologne, elle est l’instrument des opérations en profondeur et trace les voies de l’art opératif qui fera les succès soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale.

Bien documenté et complet, l’article de Laurent Henninger éclaire un aspect peu connu des débuts de l’Armée rouge et montre ainsi tout l’intérêt de se pencher sur la guerre civile russe pour comprendre le destin de ce qui fut l’une des plus puissantes forces militaires du 20e siècle.

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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 07:15

Jean-Jacques Marie, La guerre des Russes blancs, 1917-1920, Tallandier, 2017.

L’aventure blanche

La guerre civile russe est un événement majeur qui conditionne fortement la structure et la mentalité du communisme soviétique. Remercions Jean-Jacques Marie, déjà auteur d’une petite synthèse sur le sujet, d’offrir au lecteur un ouvrage plus complet, même s’il n’étudie que l’un des camps de ce conflit, celui des Blancs. En effet, si l’auteur concentre son attention sur ces derniers, à travers eux c’est un panorama de la guerre civile qu’il retrace avec précision et esprit de synthèse.

 

Jean-Jacques Marie montre d’abord l’extrême hétérogénéité de ceux qui furent appelés les blancs. En effet, des menchéviks aux monarchistes, des SR aux libéraux, la lutte contre les bolcheviks regroupe des courants que presque tout oppose. Mais rapidement l’ascendant des militaires s’impose aux politiques comme le montre le coup d’État d’Omsk organisé par l’amiral Koltchak contre le gouvernement SR. Pouvait-il d’ailleurs en être autrement dans une guerre civile où le plus petit dénominateur commun entre les adversaires du bolchevisme était la nécessité de le combattre par les armes ?

 

Ces militaires, anciens généraux de l’armée du tsar, représentent une menace terrible pour le nouveau pouvoir soviétique qu’ils sont à plusieurs reprises sur le point de renverser notamment à la suite de la prise de Perm en 1918, lors de la tentative de Ioudenitch de prendre Petrograd en juin 1919 ou au moment de la grande offensive de Denikine qui atteignit Orel à l’automne. Malgré ces succès, les Blancs sont finalement les vaincus de la guerre civile. Plus qu’une chronique politique et militaire de ce conflit, vue du côté blanc, Jean-Jacques Marie cherche d’abord à cerner les raisons de cette défaite finale.

 

L’auteur montre ainsi l’extrême confusion qui règne chez les Blancs où les hiérarchies sont plus formelles que réelles, un phénomène qu’accentue les rivalités entre les différents chefs militaires. Il en résulte essentiellement un manque de coordination entre les différents fronts, ce qui permet à l’Armée rouge de déplacer ses troupes d’une zone à l’autre selon les besoins et d’appliquer le principe, essentiel dans l’art de la guerre, de la concentration des forces. L’organisation des armées blanches est également défectueuse notamment en raison de l’absence d’une chaîne logistique efficace. La troupe, sans ravitaillement, doit donc vivre sur le pays ce qui conduit à des rapines où la soif du butin l’emporte sur celle de combattre. Cette situation mine la discipline des troupes blanches qui s’adonnent également aux pogroms. Si ces derniers ne choquent pas véritablement les généraux, ils finissent néanmoins par s’en inquiéter essentiellement en raison de la mauvaise image qu’elle donne à la cause blanche en Occident.

 

Jean-Jacques Marie démontre surtout que plus qu’une lutte militaire, la guerre civile est essentiellement un combat politique où les Blancs sont largement surclassés par leurs adversaires. Dominés par les militaires, ces derniers se préoccupent d’abord de gagner la guerre et repoussent les décisions politiques et sociales à la convocation d’une Assemblée constituante une fois les bolcheviks vaincus. Ils s’aliènent ainsi la paysannerie qui craint qu’on lui retire les terres que lui a donné la révolution mais également les minorités nationales qui aspirent à l’indépendance ou à l’autonomie et dont l’appui leur manquera aux moments décisifs du conflit.

 

L’auteur retrace également le destin des blancs défaits et exilés de par le monde, la poursuite de leur combat contre l’URSS, leur divisions durant la Seconde Guerre mondiale entre les partisans d’une collaboration avec l’Allemagne et ceux qui restent avant tout des patriotes russes. Il n’oublie pas non plus d’explorer l’image de l’aventure blanche dans la Russie contemporaine. S’appuyant sur un impressionnant matériel documentaire, il nous offre ainsi un livre de référence sur un sujet incontournable pour comprendre le 20e siècle russe.

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 07:00

Dés sa naissance, la Russie soviétique eut à se battre contre des adversaires de différentes natures. Dans la guerre civile qui dura de 1918 à 1920 apparurent donc des chefs militaires de talent comme Toukhatchevski et Frounzé et de nombreux autres qui laissèrent une place plus ou moins grande dans l’historiographie de l’ Armée rouge. Pourtant, le premier de ces commandants, le vainqueur de l’Ukraine et de la Bessarabie, celui à qui Lénine confia la direction du front le plus important est un peu tombé dans l’oubli. Il est vrai que ce soldat impitoyable, adoré par la troupe en raison de ses origines paysannes et de sa propension au pillage, fut un critique des « dictateurs du Kremlin » qu’il finit par trahir. Mikhaïl Mouraviev, puisqu’il s’agit de lui, se rêva en Napoléon rouge avant de mourir tragiquement en prenant les armes contre Lénine.

 

 

 

Officier de l’armée du tsar au service des bolcheviks.

Mikhaïl Artemevitch Mouraviev voit le jour le 13 septembre 1880 dans une famille de paysans du petit village de Bourdoukovo dans district de Vetlouchski qu’arrose la Vetlouga au cœur de la province de Nijni-Novgorod entre Moscou et l’Oural. Remarqué par l’instituteur du village qui l’aide a terminé sa scolarité à l’école du district le jeune Mouraviev s’inscrit dans un séminaire d’enseignement, un établissement secondaire destiné à former les instituteurs. Mais au lieu de devenir maître d’école, ce dernier s’engage dans l’armée en 1898. Après deux ans à l’école d’infanterie de Kazan pour devenir officier, il rejoint la ville de Roslav, dans la province de Smolensk, où il se fait remarquer par ses qualités, notamment par le général Kouropatkine.

 

La carrière du jeune sous-lieutenant est pourtant largement compromise à la suite d’un duel où Mouraviev tue un officier qui avait offensé sa bien-aimée. Il est alors dégradé et condamné à passer un an et demi dans une compagnie disciplinaire. Mais grâce à l’intervention de protecteurs, il ne passe finalement que quelques mois en prison avant de retrouver son grade.

 

En 1904, au moment où commence la guerre contre le Japon, le lieutenant Mouraviev commande une compagnie du 122e régiment de Tambov. En février 1905, il est grièvement blessé à la tête et se fait soigner à l’étranger. Selon certains, il passe quelque temps à Paris où il aurait suivi des cours à l’École de guerre tandis que d’autres affirment qu’il se serait lié aux socialiste-révolutionnaires proposant d’organiser pour eux des opérations militaires en Russie. Cette dernière affirmation semble ressortir du domaine de la légende puisque Azef, le chef de l’organisation militaire des SR, étant également un agent de l’Okhrana, la police secrète tsariste, Mouraviev aurait été inévitablement arrêté à son retour au pays s’il avait proposé ses services aux révolutionnaires. Au lieu de cela, il sert pendant un an au Caucase avant de rejoindre l’école d’infanterie de Kazan où il enseigne pendant sept ans et épouse la fille du commandant de réserve Skopinski.

 

Quand débute la Première Guerre mondiale, Mouraviev est capitaine. Envoyé sur le front, il se bat bravement, recevant décorations et blessures, mais sa carrière stagne néanmoins. Reconnu inapte au front en raison de son état de santé, il est affecté, toujours comme capitaine, comme professeur de tactique à l’école militaire d’Odessa.

Mouraviev, officier de l'armée du tsar

Mouraviev, officier de l'armée du tsar

La révolution de février 1917 bouscule le capitaine Mouraviev qui devient un révolutionnaire actif et éloquent avant de rejoindre les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. Durant cette période il apparaît comme un soutien du Gouvernement provisoire et de la poursuite de la guerre. Ainsi en mai 1917 lors d’un congrès d’officiers, Mouraviev avance l’idée de créer des bataillons de choc et procède ensuite à leur organisation. À l’automne 1917, il est enfin lieutenant-colonel en poste à Petrograd.

 

Deux jours après la prise du pouvoir par les bolcheviks, Mouraviev se rend à Smolny, quartier-général de ces derniers où il rencontre Yakov Sverdlov puis Lénine pour leur proposer ses services. À Petrograd, l’anarchie règne, les caves du Palais d’Hiver ont été pillés et de nombreux soldats, ivres, errent dans la ville où les pilleurs sévissent. Mouraviev qui se présente comme SR de gauche se propose de ramener l’ordre. Il le fait en deux jours de manière particulièrement énergique. Les foules de maraudeurs sont dispersées par la force, les barils d’alcool vidés dans les égouts. Au Palais d’Hiver où des milliers de bouteilles ont été cassés dans les caves, l’alcool est pompé par le croiseur Aurore et rejeté dans la Néva. Fort de cette prompte remise en ordre, Mouraviev est nommé commandant de la région militaire de Petrograd avec les pleins pouvoirs.

 

Dans le même temps, marchent sur Petrograd les troupes de Krasnov, fidèles à Kerenski. Pour leur faire face, les bolcheviks ne disposent que des gardes rouges, des ouvriers armés, incapables de faire face aux cosaques et aux canons. Il est donc nécessaire de mobiliser des militaires et pour cela de convaincre les officiers de la garnison de défendre la révolution. Vladimir Antonov-Ovseenko raconte dans ses mémoires, comment Mouraviev, après trois heures de discussions, parvient à convaincre des officiers, restés jusque-là neutres, de conduire leurs hommes au combat. Les unités de Krasnov sont finalement repoussées tandis que Kerensky prend le chemin de l’exil.

 

Mouraviev apparaît alors aux yeux des bolcheviks comme une autorité militaire indispensable pour défendre le pouvoir soviétique. Mais ce dernier se retrouve vite dans une situation inconfortable lorsqu’un conflit éclate entre bolcheviks et SR de gauche, ces derniers demandant à leurs militants de quitter leurs fonctions au sein du pouvoir soviétique. Mouraviev obtempère et démissionne le 21 novembre. À la suite d’un nouveau rapprochement entre les deux partis, Mouraviev est nommé, le 22 décembre, chef d’état-major du commissaire du peuple pour la lutte contre la contre-révolution en Ukraine, Antonov-Ovseenko.

 

 

La conquête de l’Ukraine.

En Ukraine, l’annonce de la chute du tsarisme ne parvient à Kiev que le 3 mars 1917. Le 7 mars, des partis et mouvements locaux mettent sur pied une assemblée représentative, la Rada centrale, qui doit gérer la région dans le cadre d’une certaine autonomie au sein de l’ensemble russe. Pourtant le gouvernement provisoire de Petrograd ne reconnaît pas cet organisme qui continue néanmoins à se développer intégrant des représentants des minorités nationales et des différents partis dont des bolcheviks. Ces derniers se retirent de la Rada quand en octobre celle-ci refuse de reconnaître la prise du pouvoir par les bolcheviks à Petrograd. Le 20 novembre, la Rada annonce la création de la République populaire ukrainienne au sein d’un État fédéral russe. En réponse, les bolcheviks réunissent le 25 décembre à Kharkov le premier congrès des soviets d’Ukraine qui proclame la formation d’une république socialiste soviétique d’Ukraine et met hors la loi la Rada. Afin de renverser cette dernière, Antonov-Ovseenko et Mouraviev sont envoyés en Ukraine.

 

Mouraviev inaugure alors la tactique militaire dite de « la guerre des échelons » qui repose sur les trains blindés. Cette tactique est à la fois simple et d’une certaine efficacité. Un train rempli d’un échelon de soldats fait irruption dans une gare, ces derniers débarquent rapidement et attaquent précipitamment leurs adversaires. La méthode est efficace puisque pour prendre la gare de Poltava, Mouraviev ne perd qu’un soldat. Cette tactique montre à tous les belligérants l’importance des chemins de fer dans un pays vaste comme la Russie où les forces mobilisées sont encore faibles, Mouraviev ne disposant que de 3 000 combattants pour conquérir l’Ukraine.

Les troupes rouges en marche sur Kiev

Les troupes rouges en marche sur Kiev

En cinq semaines, les troupes de la Rada dirigées par Simon Petlioura sont vaincues et les Soviétiques ne cessent d’avancer en Ukraine. Les forces ukrainiennes manquent d’unités et d’un commandement capable. Le territoire de la République populaire ukrainienne ne cesse de rétrécir tandis qu’à Kiev, le 18 janvier 1918, les ouvriers de l’Arsenal se lancent dans une insurrection armée. Le 24 janvier, la Rada proclame l’indépendance totale de l’Ukraine.

 

Le 27 janvier, Mouraviev approche de Kiev. Son armée compte alors 7 000 hommes, 26 canons, 3 auto-blindés et 2 trains blindés. Il fait bombarder les quartiers bourgeois de la ville. Kiev est touché par prés de 2 000 obus qui causent d’importants dégâts et font de nombreuses victimes civiles. Cette action, alors que la Rada est en pleine déroute, provoque la colère chez les Ukrainiens, une colère qui prend pour cible les bolcheviks et notamment Mouraviev d’autant qu’il est aussi reproché à ce dernier de livrer les villes prises au pillage de ces soldats. Les autorités soviétiques en Ukraine demandent donc à Moscou son rappel. Le 14 février, Mouraviev est nommé à la tête des troupes qui doivent s’opposer à l’avance des armées roumaines, qui après s’être emparées de la Bessarabie, avancent vers Odessa.

 

 

La guerre contre la Roumanie.

La Roumanie s’est engagée dans la Première Guerre mondiale en 1916 aux côtés des puissances de l’Entente. Mais l’armée roumaine est battue par les troupes allemandes et bulgares qui occupent Bucarest et une grande partie du pays. La Roumanie n’évite la défaite totale que grâce au soutien et à l’intervention russes. Ses troupes tiennent le front en Bessarabie tandis que le gouvernement et le parlement s’installent à Iasi. À la fin de 1917, au moment de la désagrégation de l’armée russe, les Roumains s’emparent des stocks d’armes et d’approvisionnements russes. Le 7 décembre, deux régiments roumains traversent le Prout qui marque la frontière avec la Russie et occupent quelques villages. Début janvier, la conquête commence. Le 13 janvier, après avoir désarmé les gardes rouges, les Roumains prennent Chisinau. Des combats embrassent le nord de la Bessarabie. Bendery résiste du 29 janvier au 7 février, défendue par des milices municipales, des détachements ouvriers et des soldats des 5e et 6e régiments Zamourski. Pour prix de cette résistance, les Roumains fusillent prés de 500 personnes.

 

Le 26 janvier, la Russie soviétique rompt ses relations diplomatiques avec Bucarest et confisque l’or que les Roumains avaient mis à l’abri en Russie. Pour résister à cette dernière se forme le 18 janvier la République soviétique d’Odessa (RSO) qui comprend des territoires des provinces de Kherson et de Bessarabie. Pour se défendre, elle ne dispose que d’unités éparses des 4e et 6e armées du front roumain. Concentrées dans le district de Tiraspol, ces forces forment une « armée spéciale » avec un commandement élu. Avec les troupes de la République soviétique d’Odessa, elle ne rassemble que de 5 000 à 6 000 hommes dont seulement 1 200 cavaliers et 1 500 fantassins véritablement en état de combattre. Pour organiser la défense de la région il existe également un comité central exécutif des soviets du front roumain, de la flotte de la mer Noire et de la région d’Odessa (Roumtcherod) dont l’autorité s’étend sur les provinces de Kherson, de Bessarabie, de Tauride et une partie des provinces de Podolsk et de Volhynie.

 

Ce sont les commissaires du Roumtcherod qui organisent concrètement la défense contre les troupes roumaines. À la suite d’accrochages sur le Dniestr, il propose au commandement roumain de signer un armistice afin d’entamer des négociations, armistice finalement conclu le 8 février. Les Roumains ont accepté la proposition car ils ont sous-estimé la résistance des Soviétiques tandis que leurs soldats rechignent à combattre les Russes. Pendant ce temps, Mouraviev et sa petite armée ne cessent de progresser en Ukraine élargissant le territoire sous contrôle soviétique. A Odessa, le conseil des commissaires du peuple de la RSO forme un collège spécial pour la lutte contre la contre-révolution roumaine et bessarabienne qui s’immisce dans les négociations entre les Roumains et le Roumtcherod qui sont finalement interrompues le 15 février.

Gardes rouges

Gardes rouges

Le 14 février, Mouraviev est officiellement chargé de chasser les Roumains du territoire russe avec comme consigne de Lénine d’agir « on ne peut plus énergiquement sur le front roumain ». Ce dernier lui indique qu’il reste en Bessarabie quelques unités de la 8e armée ralliées aux bolcheviks qu’il peut donc intégrer aux troupes rouges. Mais à Kiev Mouraviev rencontre des difficultés avec les hommes qu’il commande déjà. Les gardes rouges estiment en effet avoir rempli leur mission en « libérant » l’Ukraine et ne veulent pas suivre Mouraviev en Bessarabie. La colère de ce dernier ne change rien à cette situation et il ne parvient à rassembler que 2 000 combattants qu’il lance en direction du Dniestr vers Bendery et Odessa où il installe son état-major. Arrivé sur place, il envoie un télégramme à Lénine : « La situation est extrêmement grave. Les troupes de l’ancien front sont désorganisées, en réalité ce front n’existe plus, il n’en reste seulement que les état-majors dont les emplacements sont inconnus. Le seul espoir repose sur l’arrivée de renforts extérieurs. Le prolétariat d’Odessa est désorganisé et politiquement analphabète. Ignorant que l’ennemi se rapproche d’Odessa, il ne s’en soucie pas. »

 

Le 20 février, les troupes de Mouraviev lancent une offensive sur Bendery, détruisant un régiment roumain et s’emparant de trois canons tandis que les soldats du Roumtcherod contiennent les Roumains sur le Dniestr. Plus au nord, directement sous les ordres de Mouraviev, les gardes rouges infligent également une défaite aux Roumains prés de Rybnitsa le 23 février. Les combats se poursuivent pendant six jours avec la victoire des Soviétiques à Slobozia, dans la région de Kitskany. Les Roumains proposent alors de négocier et les pourparlers s’engagent à Odessa et Iasi. Un accord est trouvé le 5 mars mettant fin au conflit entre la Russie soviétique et la Roumanie qui s’engage à évacuer ses troupes de Bessarabie dans les deux mois et à n’entreprendre aucune action militaire contre le pouvoir soviétique. Cet accord est rapidement rendu caduc par l’invasion allemande et austro-hongroise.

 

Le 9 février 1918, les représentants de la Rada ukrainienne signent un accord avec les Allemands à Brest-Litovsk. Ils acceptent que les troupes du Kaiser envahissent l’Ukraine mais aussi de fournir des vivres au Reich qui souffre cruellement du blocus allié. Près de 450 000 soldats allemands et austro-hongrois s’avancent alors en Ukraine qui devient le grenier à blé d’une Allemagne où la famine menace. Pendant que Mouraviev combat en Bessarabie, les troupes allemandes progressent rapidement en Ukraine où quelques milliers de gardes rouges sont incapables de les arrêter. Le 1er mars, les Allemands entrent dans Kiev, obligeant Mouraviev à quitter Odessa par crainte de se retrouver coupé du reste de la Russie.

 

 

La fin de Mouraviev.

Mouraviev arrive à Moscou le 1er avril où il est fêté par les SR de gauche qui voient en lui le chef militaire de la révolution. Il se voit alors confier le poste de commandant de l’armée du Caucase, une décision à laquelle s’oppose les bolcheviks de Transcaucasie qui craignent que les excès dont Mouraviev est prodigue ne soulèvent la population contre le pouvoir soviétique. Deux semaines après son arrivée dans la région, ils font donc arrêter le nouveau commandant en l’accusant d’avoir livré des armes aux anarchistes de Moscou et surtout d’avoir ordonné des exécutions et des expropriations illégales en Ukraine. Mais Lénine ne veut pas se brouiller avec les SR de gauche sur cette question. Il croit toujours dans les talents militaires de Mouraviev et dans sa capacité à sauver la révolution. Il le fait donc libéré et le nomme commandant du front oriental qui comprend trois armés et doit affronter la légion tchécoslovaque. Cette dernière s’est révoltée en mai 1918 contre le pouvoir soviétique et en quelques semaines a pris le contrôle d’immenses territoires dans l’Oural et la Sibérie. Pour le pouvoir soviétique, la menace tchécoslovaque apparaît comme mortelle et la nomination de Mouraviev pour l’écraser montre la confiance que Lénine place en lui.

 

Cette confiance disparaît quand le 6 juillet, les SR de gauche organisent un soulèvement à Moscou dans le but d’annuler le traité de Brest-Litovsk pour reprendre la guerre contre l’Allemagne. Lénine demande alors de faire surveiller étroitement Mouraviev. Les craintes du leader bolchevik sont fondées puisque Mouraviev reste toujours fidèle au SR de gauche. Pourtant le 6 juillet, il demeure à travailler au sein de son état-major et assure qu’il reste loyal au pouvoir soviétique.

 

Ce n’est que le 10 juillet que Mouraviev passe à l’action. Si l’historiographie soviétique a longtemps soutenu qu’il avait agi sur ordre et en liaison avec la direction des SR de gauche, aucun document ne corrobore cette version. Il semble plus juste qu’il a agi seul, certainement dans l’espoir d’échapper à une probable arrestation due aux soupçons sur sa loyauté.

 

De Kazan où est installé l’état-major du front oriental, il embarque avec deux régiments sur un navire et descend la Volga jusqu’à Simbirsk. Pour protester contre le traité de paix de Brest-Litovsk, il se proclame commandant en chef de l’armée en lutte contre l’Allemagne. À ce titre, il télégraphie au conseil des commissaires du peuple, à l’ambassadeur d’Allemagne et au commandant du corps tchécoslovaque une déclaration de guerre au Reich. Aux Tchécoslovaques il demande également de marcher sur la Volga pour ensuite se diriger de concert vers l’ouest afin d’affronter les troupes allemandes.

 

À Simbirsk, Mouraviev fait arrêter les dirigeants bolcheviks locaux ainsi que le commandant de la 1ere armée rouge, Toukhatchevski. Il appelle à nouveau les Tchécoslovaques et les officiers russes à marcher sur Moscou pour renverser les bolcheviks tandis qu’il rallie des commandants SR de gauche de Simbirsk et Kazan. Alors que Mouraviev commence à installer un pouvoir SR sur la Volga, Moscou envoie à Simbirsk des fusiliers lettons et un détachement spécial de la Tchéka. Le 11 juillet, au moment où les tchékistes viennent pour l’arrêter, Mouraviev sort une arme. Un coup de feu est alors tiré et il s’effondre, tué. Selon les Izvestia du 12 juillet, il se serait donné lui-même la mort.

 

La trahison de Mouraviev n’est pas sans conséquence pour la jeune Armée rouge. Elle ne fait ainsi qu’accroître la méfiance des commissaires et des soldats contre les anciens officiers de l’armée impériale qui servent au sein des forces soviétiques. Elle a surtout de graves conséquences militaires sur le front oriental. La troupe est en effet démoralisée et décontenancée par les télégrammes de Mouraviev, que ce soit celui qui déclare la guerre à l’Allemagne ou celui demandant la paix aux Tchécoslovaques puis par la disparition du commandant en chef et la reprise des hostilités contre les Tchécoslovaques. Le général Kappel en profite pour lancer une offensive s’emparant de Bougoulma et Kazan puis de Simbirsk en août. Face à l’effondrement du front, Trotski doit se rendre personnellement en train blindé à Sviajsk pour reprendre la situation en main.

 

 

Les jugements des contemporains et des historiens sont sévères concernant celui qui fut considéré comme le Napoléon rouge. Animé par une ambition dévorante, il apparaît comme un piètre stratège ne remportant des victoires qu’avec des effectifs trois fois supérieur à ses adversaires. Pour assurer sa popularité parmi la troupe il autorise les pillages et instaure un régime de terreur en Ukraine et à Odessa. Sa réputation de cruauté est telle qu’elle lui aliène de nombreux chefs bolcheviks dont le patron de la Tchéka, Felix Dzerjinski, pourtant peu suspect de complaisance humaniste. Plus sûrement, Mouraviev appartient à cette catégorie d’aventuriers qui n’émerge dans l’histoire que lors des périodes de troubles et d’effondrements des sociétés humaines.

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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 07:42

Alexandre Jevakhoff, La Guerre civile russe, 1917-1922, Perrin, 2017.

Les Rouges contre les Blancs

Mal connue et parent pauvre de l’historiographie française concernant l’histoire de la Russie et de l’URSS, la guerre civile russe est pourtant un moment essentiel de l’histoire du 20e siècle. Le livre d’Alexandre Jevakhoff vient donc à point pour combler cette lacune d’autant que le pari est particulièrement risqué. En effet, outre que cet événement se déploie sur l’étendue immense de l’ancien Empire tsariste, de Vladivostok à Helsinki, de Samarcande à Varsovie, il met aux prises une quantité impressionnante d’acteurs politiques et sociaux : bolcheviks, socialistes-révolutionnaires, libéraux, monarchistes, Russes, Ukrainiens, Caucasiens, Baltes, Sibériens, nobles, bourgeois, paysans, ouvriers mais aussi Allemands, Français, Britanniques, Américains, Japonais. Les diverses interactions entre ces acteurs et cela sur un territoire démesuré font de la guerre civile un conflit particulièrement complexe à déchiffrer, à analyser et à mettre en récit.

Il serait donc facile de critiquer le travail d’Alexandre Jevakhoff pour lui reprocher d’avoir négligé tel ou tel aspect de la guerre civile russe. Il parle peu en effet des nationalismes qui désagrègent l’Empire russe, de la guerre civile dans le Caucase, en Asie centrale ou en Extrême-Orient, des révoltes paysannes. Les amateurs d’histoire militaire seront déçus car si l’auteur retrace dans ses grandes lignes l’évolution des principaux fronts de la guerre civile, il dit peu de choses sur l’organisation des armées, leurs tactiques, les combats, les batailles.

Malgré ces absences, ou plutôt grâce à elles, Alexandre Jevakhoff essaye de répondre à une question, qu’il ne pose jamais clairement mais qui forme le fil rouge de son livre : comment les bolcheviks, minoritaires en Russie aussi bien en février qu’en octobre 1917, réussissent-ils finalement à l’emporter contre une impressionnante série d’adversaires ? Comme le montre l’auteur, les partisans de Lénine font preuves d’un grand pragmatisme, n’hésitant pas à jouer la carte allemande ou alliée suivant les circonstances alors que les blancs refusent fermement toute aide germanique ainsi qu’une alliance avec les nationalités de l’ancien Empire au nom de la Russie une et indivisible.

Surtout les bolcheviks comprennent qu’une guerre civile ne se conduit pas comme une guerre classique et que l’objectif principal est de conquérir le soutien de la population. Une conquête qui se fait soit par la contrainte au travers de la répression et de la terreur rouge, soit par une propagande habile et massive. Sur ces points, les blancs ne se montrent pas à la hauteur, incapables de réprimer les rébellions et les infiltrations rouges et de fournir des réponses claires aux aspirations populaires qui ont conduit à la Révolution. Ils se retrouvent ainsi isolés, fragilisés comme le montre leur difficultés à enrôler la population dans leurs armées. Dans cette situation une aide extérieure s’avère indispensable. Mais dans ce domaine, les blancs se heurtent à la pusillanimité des Alliés, à leurs divisions, à leurs ambitions et querelles respectives. Au final, ce soutien s’avère décevant, à l’exception de celui des Tchécoslovaques qui forment l’ossature des armées blanches en Sibérie et dans l’Oural, et en tout cas incapable de donner l’avantage aux blancs.

S’appuyant sur une importante documentation, bien que curieusement il manque dans la bibliographie certains travaux anglo-saxons importants, et sur des fonds d’archives russes et occidentales, le livre d’Alexandre Jevakhoff retrace, dans un style clair et fluide, les grandes lignes de forces et les grandes étapes de la guerre civile russe. Même si, à notre goût, l’auteur fait un peu trop la part belle dans son récit aux blancs, un biais peut-être lié à sa documentation, ou aux intrigues personnelles, notamment autour des agents alliés en Russie, son ouvrage permet une meilleure connaissance de la guerre civile russe auprès d’un vaste public et, à ce titre, mérite toute l’attention de la part de ceux qui souhaitent découvrir ce moment essentiel de l’histoire russe contemporaine.

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 07:00

Le Figaro-Histoire, n° 30, février-mars 2017.

1917, suite...

Le numéro de février-mars du magazine Le Figaro-Histoire donne une large place au centenaire de la Révolution russe. C’est l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse qui débute ce dossier par l’évocation du règne de Nicolas II, un tsar qu’elle présente à la fois comme celui qui essaya de réformer et de moderniser l’Empire mais dont les faiblesses, l’indécision et l’incapacité à asseoir son autorité conduisirent finalement à la fin de la monarchie tricentenaire des Romanov. Jean-Christophe Buisson trace quant à lui le portrait d’Alexandre Kerenski, un avocat idéaliste, opportuniste et charismatique qui dans le chaos qui emporte la Russie après février 1917 parvient à se hisser à la tête du pouvoir, se rêvant même Bonaparte. Son ambition le mène finalement à sa perte puisque tous ceux qui l’ont soutenu l’abandonnent, le forçant à rejoindre « les poubelles de l’Histoire ».

Jean-Pierre Arrignon retrace les grands moments de la Révolution depuis les événements de février à Petrograd jusqu’au début de la guerre civile en passant par la montée des bolcheviks, l’échec du putsch de Kornilov et l’incapacité de Kerenski face à Lénine. Pour l’auteur, la chute du tsarisme, œuvre des libéraux et des socialistes modérés, ouvre de façon presque inéluctable la voie à Octobre présenté comme un coup d’État minoritaire. Alexandre Jevakhoff traite de la guerre civile russe, un épisode mal connu en France et inséparable du moment révolutionnaire qui la précède. Événement d’une ampleur à l’égal de la taille de la Russie, la guerre civile ne se résume pas à une lutte entre des armées monarchistes et des troupes bolcheviques. Allemands et Alliés interviennent en effet dans ce conflit tandis que le camp blanc est hétérogène, rassemblant des socialistes modérés, des libéraux et des militaires. La défaite de ces derniers s’explique, selon l’auteur, par leur incapacité à se hisser à la hauteur des bolcheviks notamment dans le domaine de la répression.

Stéphane Courtois dresse un portrait au vitriol de Lénine qu’il qualifie d’inventeur du totalitarisme, un homme assoiffé de pouvoir, implacable dictateur, d’abord au sein de son parti puis de toute la Russie, promoteur du terrorisme d’État, les mains pleines de sang. C’est oublier que Lénine fut souvent mis en cause et contesté par ses camarades, aussi bien avant qu’après la prise du pouvoir. C’est oublier également la violence sociale et politique qui se déchaîne en Russie bien avant Octobre et la puissance des adversaires coalisés des bolcheviks.

Ce numéro du Figaro-Histoire est ainsi symptomatique d’une vision libérale et conservatrice de l’histoire de la Révolution russe qui fut à son apogée dans les années 1990. Pour ce courant, la Russie de Nicolas II avait pris le chemin de la modernité, un chemin juste entravé par l’incapacité du tsar à comprendre la nécessité de réformer le système politique pour l’adapter à l’émergence de la Russie capitaliste. Cette voie heureuse fut, hélas, brisée en 1917 par une révolution, certes démocratique en février, mais qui ouvrit le pouvoir à la dictature bolchevique, un projet totalitaire et sanguinaire. L’article d’Irina de Chikoff sur la vision qu’avait Soljenitsyne de la révolution russe et qu’il délivra dans le cycle romanesque de la Roue rouge résume parfaitement cette lecture historique en noir et blanc largement dépassée comme le montrent des travaux historiques récents comme ceux d’Orlando Figes.

Ce numéro richement illustré, doté d’une solide chronologie et d’un article présentant les grands films ayant pour décor la Russie en révolution, contient également un passionnant entretien avec Olivier Wievorka sur la résistance en Europe occidentale.

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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 07:17

Nicolas Ross, Koutiepov. Le combat d’un général blanc, de la Russie à l’exil, Éditions des Syrtes, 2016.

Koutiepov, général blanc

Sans son mystérieux enlèvement en 1930, le nom du général Koutiepov serait largement ignoré, si ce n’est de quelques spécialistes de l’émigration russe blanche. En effet, tous les ouvrages traitant de l’histoire des services secrets soviétiques relatent, avec plus ou moins de précisions, l’opération menée par la Guépéou qui aboutit à « l’évaporation » du général blanc. Mais le récit qu’ils donnent des derniers moments de liberté de Koutiepov fait généralement l’impasse sur la figure et l’histoire de cet homme. Le livre de Nicolas Ross comble ce manque.

 

Issu d’une famille modeste, Koutiepov intègre dans son adolescence le corps des cadets et débute une brillante carrière militaire. Décoré par Nicolas II pour son action lors de la guerre russo-japonaise en 1904-1905, il commande pendant la Première Guerre mondiale le régiment Preobrajenski de la Garde impériale. Avec la prise du pouvoir par les bolcheviks en novembre 1917, Koutiepov rejoint les unités blanches dans la région Don. Officier déterminé et excellent tacticien, il lutte contre les Soviétiques dans le sud de la Russie jusqu’à l’évacuation des troupes blanches en 1920. Une grande partie des restes de l’armée blanche trouve refuge dans la péninsule de Gallipoli où Koutiepov tente de lui conserver une force opérationnelle et une discipline rigoureuse. Peu à peu, les unités de l’armée blanche quittent Gallipoli pour s’établir principalement en Bulgarie et en Yougoslavie. Koutiepov suit ses hommes en Bulgarie puis en Serbie en 1922 avant de s’établir en France.

 

Koutiepov devient un élément central de l’émigration blanche par son activité au sein de deux associations qui la structurent, l’Union des anciens de Gallipoli et l’Union générale des combattants russes. C’est à partir de ce moment qu’il se lance dans l’organisation de l’action clandestine et subversive en URSS. Sur ce terrain dangereux, Koutiepov subit de nombreux revers, la GPU veille et les Soviétiques se montrent de redoutables adversaires face à des Blancs naïfs et crédules. Pourtant, à l’heure où la collectivisation bat son plein en URSS les Soviétiques craignent que l’émigration blanche ne représente un possible débouché pour les résistances et les révoltes des victimes de la politique de Staline. La disparition de Koutiepov est alors ordonné et conduit à son enlèvement en plein cœur de Paris en janvier 1930.

 

Le livre de Nicolas Ross est une intéressante plongée dans le monde de l’émigration blanche des années 1920, un monde dispersé, précaire, nostalgique où apparaissent rivalités et dissensions. L’auteur, s’appuyant sur une riche documentation, fait revivre cette émigration, ces grandes figures, ses structures, les lieux où se retrouve cette diaspora. Les chapitres concernant les opérations clandestines en URSS se lisent comme un roman d’espionnage et démontrent la supériorité des Soviétiques dans cette bataille de l’ombre où les manipulations, les retournements, les trahisons sont légion. Sur ce sujet regrettons néanmoins la minceur et la faiblesse des sources utilisées.

 

Au final, voici un livre indispensable pour appréhender l’émigration blanche et la lutte qu’elle livra contre l’Union soviétique. Si nous aurions aimé que les passages sur la guerre civile soient plus développés et que l’auteur consacre quelques pages sur la mémoire de Koutiepov dans la Russie actuelle, le livre de Nicolas Ross lève un coin du voile sur un aspect mal connu de l’histoire russe.

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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 07:00

Militant politique et commandant militaire, Mikhaïl Frounze fut l'un des principaux chefs de l’Armée rouge durant la guerre civile russe et la première moitié des années 1920. Vainqueur de Koltchak, de Wrangel, des cosaques de l’Oural, des rebelles du Turkestan, de Petlioura et de Makhno, il succède à Trotski à la tête de l’Armée rouge en 1924. Frounze, qui n’appartient pas au groupe proche de Staline, est un personnage largement méconnu mais dont le rôle fut pourtant décisif à la fois dans la victoire soviétique durant la guerre civile, la construction de l’Armée rouge et l'élaboration de la doctrine militaire soviétique en vigueur jusqu’aux années 1980.

Mikhaïl Frounze, bâtisseur de l’Armée rouge

Le militant bolchevik.

Mikhaïl Frounze est né en 1885 à Pichpek (actuelle Bichkek au Kirghizistan) aux confins de l’Empire russe, dans une région, le Turkestan, à peine conquise par les armées du tsar et où domine un ordre colonial. Son père, officier de santé, s’est établi dans la région après y avoir servi comme militaire tandis que sa mère est la fille de paysans, venus comme colons dans l’espoir d’une vie meilleure.

 

Brillant élève au lycée de Verniy (actuelle Alma-Ata), Frounze rejoint en 1904 Saint-Pétersbourg pour suivre des études d’économie à l'Institut polytechnique. C’est alors un jeune étudiant romantique et idéaliste qui veut améliorer le sort des déshérités. À la fin de 1904, il rejoint le Parti ouvrier social-démocrate russe et prend part à la manifestation du 9 janvier 1905, le célèbre Dimanche sanglant, dont la répression marque le début de la première révolution russe.

 

En 1905, il est envoyé à Ivanovo-Voznesensk et Chouïa, le cœur de l’industrie textile russe, la troisième plus grande zone industrielle du pays. Il y anime la grève des ouvriers du textile, publie des tracts, récupère des armes et forme des détachements armés. C’est à Ivanovo-Voznesensk que naît le premier soviet de Russie dont Frounze est membre. En décembre 1905, quand une insurrection ouvrière éclate à Moscou, il rejoint les insurgés avec un groupe de combattants d'Ivanovo-Voznesensk. Il est alors remarqué par les bolcheviks pour son activisme politique et rencontre Lénine lors du congrès du POSDR à Stockholm en 1906 dont il est le plus jeune délégué.

 

De retour en Russie, il organise le 17 janvier 1907 un coup de main, armée, contre une imprimerie afin de faire publier des tracts pour une campagne électorale. Il participe également à une attaque armée contre un policier. C’est cette action qui lui vaut deux condamnations à mort après son arrestation à la fin de 1907. Mais sous la pression de l’opinion libérale, sa peine est commuée en travaux forcés puis en exil en Sibérie en 1914. En 1916, il fuit sa région d’exil pour s’installer clandestinement à Minsk prés du front afin de faire de la propagande auprès des soldats et de mettre en place une organisation bolchevique.

Frounze étudiant

Frounze étudiant

Après la révolution de février 1917, Frounze dirige la milice de Minsk, une organisation de volontaires armés dépendant du soviet de la ville plutôt que des autorités gouvernementales. Peu avant la Révolution d’Octobre, il est envoyé préparer la prise du pouvoir à Ivanovo-Voznesensk. Si les bolcheviks s’emparent facilement de la capitale, Petrograd, leur situation est plus difficile à Moscou où des troupes fidèles au gouvernement provisoire résistent. Avec un détachement armé, Frounze se rend à Moscou et participe à la prise de contrôle de la ville par les bolcheviks. En raison de son expérience au sein des groupes de combat bolcheviks en 1905 et 1917 et à la tête de la milice de Minsk, il apparaît déjà comme un spécialiste des questions militaires au sein du parti bolchevik.

 

Au début de 1918, Frounze est élu président du comité provincial du parti bolchevik et nommé commissaire militaire de la province d'Ivanovo-Voznessensk. En août, il est nommé commissaire du district militaire de Iaroslav qui comprend huit provinces. Il est alors chargé de mobiliser les ressources de ce secteur, après le soulèvement de Iaroslav, afin de former le plus rapidement possible des divisions pour l’Armée rouge naissante.

 

Il montre alors un vrai talent d’organisateur par sa capacité à comprendre rapidement les problèmes, à distinguer l’essentiel de l’accessoire et à utiliser au mieux les compétences de chacun. S’il ne possède pas de connaissances techniques précises dans le domaine militaire, notamment sur l’organisation d’une armée régulière ou la conduite des opérations militaires, il sait s’appuyer sur des militaires professionnels, anciens officiers du tsar et s’entoure d’un état-major expérimenté. Ses victoires, par la suite reposeront en grande partie sur ces experts militaires issus de l’ancienne armée dont il supervisera le travail. Néanmoins, conscient de son manque de connaissances militaires, Frounze prend soin également de se former à l’art de la guerre, en se plongeant dans la littérature militaire. Trotski lui reprochera d’ailleurs sa fascination pour les « schémas abstraits » et l’influence trop forte des anciens officiers sur lui.

 

Frounze compense surtout son manque de formation militaire par un véritable charisme et sa capacité à diriger les masses de l’Armée rouge tout en faisant preuve de courage personnel et de détermination. Il n’hésite pas ainsi à se retrouver en première ligne et sera même blessé en juin 1919 près d'Oufa. Il sait surtout organiser le travail de son état-major en cas d’urgence tout en réussissant à mobiliser l’ensemble des ressources locales pour les besoins de la guerre.

Mikhaïl Frounze, bâtisseur de l’Armée rouge

Commandant de la guerre civile.

Le premier commandement militaire de Frounze, qu’il reçoit en 1919, est celui de commandant de la 4e armée rouge du front oriental puis de commandant du groupe sud de ce front alors que les armées blanches de l’amiral Koltchak mènent une offensive victorieuse. Il revient à Frounze, dans cette situation délicate, de frapper le flanc occidental de l’armée blanche dans la région de Bouzoulouk. Le succès de l’opération casse l’offensive blanche et fait repasser l’initiative stratégique dans le camp soviétique. Frounze conduit alors une série d’opérations, de Bourougouslan à Oufa entre avril et juin 1919 qui repoussent les armées de Koltchak de la Volga à l’Oural puis en Sibérie. Frounze prend alors la direction de l'armée du Turkestan et de l’ensemble du front oriental.

 

D’août 1919 à septembre 1920, Frounze commande le front du Turkestan. Natif de la région, il connaît bien le terrain où ses troupes opèrent. Sa première mission est de briser l’encerclement des troupes rouges déjà présente dans la région. Le 13 septembre 1919, au sud d'Aktiobe, les soldats de la 1ere armée rouge font donc leur jonction avec les unités rouges du Turkestan. Ensuite, Frounze nettoie la région au sud de l’Oural des armées blanches qui s’y trouvent, les cosaques d'Orenbourg et de Semiretchie. La conquête de l’émirat de Boukhara et la victoire sur les rebelles musulmans, les Basmachis, parachèvent la mission de Frounze et le contrôle soviétique sur le Turkestan.

Frounze avec Boudienny et Vorochilov

Frounze avec Boudienny et Vorochilov

Fort de ces succès militaires, Frounze est nommé en septembre 1920 à la tête du front sud avec pour mission d’écraser l’armée blanche de Wrangel qui tient encore la Crimée. L’opération sur Perekop-Chongar et la traversée simultanée de la Syvach qui permettent de briser les défenses blanches ont été conçues par le groupe d’officiers de l’état-major du front sud qu’il a formé. Le succès de l’opération oblige Wrangel à évacuer la Crimée mettant fin à la guerre civile dans la partie occidentale de la Russie soviétique.

 

Après son succès en Crimée, Frounze se voit confier le commandement des forces armées en Ukraine. Son objectif principal est alors d’éliminer l’armée insurrectionnelle de l’anarchiste Makhno ainsi que les bandes armées nationalistes ou autres qui fourmillent dans la région. Là encore, Frounze rencontre le succès, payant de sa personne puisqu’il est blessé à l’été 1921 dans une fusillade avec des partisans de Makhno. À la fin de 1921, il est envoyé en Turquie pour une mission à la fois diplomatique et militaire. Il s’agit d’établir une alliance avec Mustafa Kemal et de lui fournir des armes pour l’aider à remporter la guerre d’indépendance turque.

 

Dans ses différents commandements, Frounze se distingue des autres dirigeants bolcheviks par son manque de cruauté. Ainsi, durant la guerre civile, il signe des instructions afin que les prisonniers soient traités humainement ce qui provoque un certain mécontentement au sein du Parti, notamment de la part de Lénine. S’il est un excellent militaire, il fait néanmoins preuve de peu de sens politique et ce n’est pas un hasard si plus tard Molotov notera que beaucoup de bolcheviks considéraient que Frounze n’était pas vraiment l’un des leurs.

Frounze passe des troupes en revue

Frounze passe des troupes en revue

Le chef de l’Armée rouge.

Au moment de la lutte au sein de la direction entre Staline et Trotski, Frounze devient en 1924 chef de l’état-major de l’Armée rouge et vice-président du conseil militaire révolutionnaire tout en prenant la tête de l’Académie militaire de l’Armée rouge. En 1925, il poursuit son ascension puisqu’il est nommé président du conseil militaire révolutionnaire et qu’il succède à Trotski comme commissaire du peuple aux Affaires militaires et navales. Contrairement à une vision largement répandue par la suite, Frounze poursuit les réformes entamées par Trotski afin de créer une armée régulière, d’organiser un système territorial de défense, d’améliorer la formation et la qualité des unités de l’armée. Il introduit de nouveaux équipements au sein de l’armée et renforce l’unité du commandement.

 

Frounze se lance également dans la rédaction d’ouvrages sur la théorie militaire afin de développer une doctrine propre à l’Armée rouge qu’il nomme « doctrine militaire prolétarienne ». Il y prône la primauté de l’offensive et préconise la mobilité et la manœuvre dans les opérations militaires posant ainsi les jalons de l’art opératif.

 

Si Frounze fait remplacer les proches de Trotski au sein de la direction de l’Armée rouge, il n’appartient pas au groupe stalinien. Il garde une certaine indépendance qui s’appuie à la fois sur son prestige militaire et sur son autorité dans l’armée. Cette situation particulière a pu engendrer des suspicions à son égard même si Frounze n’a jamais fait preuve de velléités « bonapartistes ». Elle est néanmoins au fondement des accusations portées contre Staline à la suite de la mort de Frounze en octobre 1925 lors d’une banale intervention chirurgicale à l’âge de 40 ans. Selon cette version, diffusée dés 1926, notamment par le biais du petit roman de Boris Pilniak, Conte de la lune non éteinte, Staline se serait débarrassé d’un possible rival, d’autant plus dangereux qu’il est populaire dans l’armée, comme il le fera en 1937, de manière plus expéditive, avec Toukhatchevski. À l’heure actuelle, aucun document ne permet cependant d’engager la responsabilité de Staline dans la mort de Frounze.

Frounze avec Trotski

Frounze avec Trotski

Après sa mort, la figure de Frounze est mythifiée et idéalisée par la propagande officielle. Il est présenté comme le véritable créateur et dirigeant de l’Armée rouge durant la guerre civile permettant ainsi de faire disparaître la figure de Trotski. Un culte posthume se développe en Union soviétique autour de Frounze dont le nom est donné à de nombreux villages, quartiers, stations de métro, entreprises. Sa ville natale, Pichpek est rebaptisée Frounze, tandis que son nom est attribué à un sommet du Pamir et à un cap sur l’archipel des Terres du nord dans l’Arctique. Durant toute l’ère soviétique, des monuments sont érigés à sa gloire, tandis que son image est largement diffusée au cinéma, dans les livres et aussi par la philatélie.

 

La propagande soviétique autour de la figure de Frounze pendant prés de 65 ans a largement fabriqué une légende derrière laquelle l’homme, avec ses qualités et ses défauts, a disparu pour se transformer en icône, en saint révolutionnaire. Il n’en reste pas moins que Frounze, comme Toukhatchevski et Joukov, fut un des meilleurs commandants soviétiques.

Statut équestre de Frounze dans sa ville natale de Bichkek

Statut équestre de Frounze dans sa ville natale de Bichkek

Bibliographie

-M. A Gareev, M. V. Frunze, Military Theorist, Pergamon-Brassey's, 1987.

-Walter Darnell Jacobs, Frunze : The Soviet Clausewitz, 1885-1925, Martinus Nijhoff, 1969.

-Collectif, Фрунзе : Военная и политическая деятельность [Frounze : activités politiques et militaires], Воениздат, 1984.

-B. A. Рунов, Фрунзе. Тайна жизни и смерти [V. A. Rounov, Frounze. Le mystère de sa vie et de sa mort], Вече, 2011.

-Л. Млечин, Фрунзе [L. Mlechine, Frounze], Молодая гвардия, 2014.

-Boris Pilniak, Le conte de la lune non éteinte, Interférences, 2008.

Les funérailles de Frounze

Les funérailles de Frounze

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:00

Figure mythique de la guerre civile russe, héros national, autodidacte qui se hisse dans le haut commandement de l’Armée rouge en dépit de son absence de formation militaire, Tchapaev incarne la figure du chef partisan dans la mythologie communiste.

Tchapaev, le partisan rouge

Sous-officier dans l’armée impériale.

Vassili Tchapaev est né dans une famille paysanne du village de Budaïka dans la province de Kazan. Petit-fils de serfs et fils d’un charpentier, il grandit ensuite dans la ville de Balakovo dans la province de Samara. Sa famille est pauvre et le jeune Vassili ne passe que deux années à l’école paroissiale. Il commence à travailler à l’âge de 12 ans et enchaine les petits emplois chez un marchand, puis dans un restaurant mais également comme assistant d’un joueur d’orgue de barbarie avant d’aider son père dans une menuiserie.

 

Après son service militaire, Tchapaev reprend son emploi de menuisier, se marie, fonde une famille et quand la Première Guerre mondiale éclate, il est déjà père de trois enfants. Mobilisé en 1914, il devient sergent et participe à la fameuse offensive Broussilov de juin 1916 où il est blessé. C’est alors un sous-officier consciencieux qui sait faire preuve de courage et obtient ainsi trois Croix de Saint-Georges et la médaille de Saint-Georges.

 

À l’été 1916, en raison de ses blessures, Tchapaev est envoyé à l’arrière dans la garnison de Saratov. Là, il participe aux troubles révolutionnaires de 1917 et, selon son ami Koutiakov, se montre proche des anarchistes. Preuve de son activisme politique, il est élu président du soviet de sa compagnie et membre du soviet de son régiment. Il adhère finalement au parti bolchevik le 28 septembre 1917 et se retrouve chef militaire du détachement de la Garde rouge de la ville de Nikolaievsk (actuelle Pougatchev).

Tchapaev, sous-officier dans l'armée tsariste

Tchapaev, sous-officier dans l'armée tsariste

Premières armes révolutionnaires.

Après la Révolution d’Octobre, Tchapaev est l’un des militaires professionnels sur lequel les bolcheviks de Nikolaievsk mais aussi de la province de Samara comptent pour réprimer les révoltes de paysans et de cosaques qui éclatent spontanément. Il est donc nommé commissaire militaire du district et au début de 1918, il met sur pied les 1er et 2e régiments de Nikolaievsk qui s’intègrent à l’Armée rouge du soviet de Saratov. En juin, ces deux régiments sont réduits pour former la brigade de Nikolaievsk sous les ordres de Tchapaev.

 

Tchapaev se trouve rapidement confronté à la révolte de la légion tchécoslovaque dont les capacités militaires sont bien plus élevées que celles des cosaques ou des paysans révoltés qu’il a dû affronter jusque-là. Face à ses adversaires redoutables, il montre qu’il est un excellent tacticien, habile à évaluer une situation et à dégager la meilleure solution possible. Il se montre également courageux, dirigeant personnellement la troupe dans les combats et jouit donc d’un grand prestige parmi ses hommes. À l’automne 1918, il dirige la brigade de Nikolaievsk qui en raison de sa petite taille est parfois appelé le détachement Tchapaev.

 

Le commandant de la 4e armée rouge et ancien général de l’armée impériale, AA Baltisk remarque que Tchapaev « manque de formation militaire ce qui affecte son commandement ». Mais il estime que s’il reçoit la formation adéquate, il pourra devenir un commandant de qualité. En novembre 1918 Tchapaev est donc envoyé à Moscou à l’Académie militaire que vient de former l’état-major général de l’Armée rouge.

 

Il semble que la formation reçue ne soit pas au goût de Tchapaev qui au bout de quelques semaines et sans autorisation quitte l’Académie pour retourner sur le front. Il prend alors le commandement du groupe d’Alexandrovo-Gaïsk qui combat les cosaques de l’Oural.

Tchapaev, le partisan rouge

Commandant de la 25e division.

À la fin mars 1919, Tchapaev devient commandant de la 25e division d’infanterie sous les ordres du groupe sud du front oriental commandé par Mikhaïl Frounze. Cette division affronte le gros des troupes blanches qui ont repris leurs offensives sous la direction de l’amiral Koltchak au printemps 1919. La division que commande Tchapaev se distingue dans les opérations sur Bougourouslan, Belebeï et Oufa qui conduisent à l’échec de l’offensive de Koltchak. Dans ces opérations, l’unité de Tchapaev fait preuve d’un grand sens tactique et d’une grande souplesse, des qualités qui sont reconnues par ses adversaires blancs qui soulignent les talents d’organisateur du commandant rouge.

 

Le plus grand succès de la 25e division reste le passage de la rivière Belaïa qui conduit à la prise d’Oufa le 9 juin et à la retraite des armées blanches. Si Tchapaev, qui se trouve en première ligne, est blessé à la tête, il reste sur le front où il reçoit l’Ordre du Drapeau rouge tandis que sa division reçoit un drapeau rouge honorifique.

 

Tchapaev illustre alors la figure de ces sous-officiers de l’ancienne armée qui vont donner de grands chefs militaires à l’Armée rouge comme Boudienny ou Joukov. Aimé de ses hommes, sa division est l’une des meilleures du front oriental. Privilégiant les méthodes de la guérilla, il sait faire preuve d’un grand sens tactique, d’énergie, d’esprit d’initiative, se tenant souvent au plus près des combats. Il possède en outre l’avantage de combattre toujours dans la même zone, sur l’aile droite du front oriental, son excellente connaissance de la région lui permettant ainsi d’illustrer ses talents dans la guerre de partisans.

 

Si l’unité que commande Tchapaev est intégrée au sein de l’Armée rouge, elle accuse des traits qui la rapprochent des unités de partisans telle que les problèmes de discipline ou les mauvaises relations entre commandants et commissaires qui se terminent parfois par des passages à tabac. Les relations sont ainsi houleuses et difficiles entre Tchapaiev et le commissaire politique de sa division, Dimitri Fourmanov.

 

Après l’opération d’Oufa, la division de Tchapaev est renvoyée en première ligne pour affronter les cosaques de l’Oural. La zone d’opération est alors la steppe aux limites de la Russie et du Kazakhstan, loin des grandes voies de communication ce qui gêne l’arrivée du ravitaillement notamment en munitions, dans la chaleur et face à un ennemi redoutable, les cosaques, qui font preuve d’une indéniable supériorité en matière de cavalerie. Ces derniers menacent ainsi constamment les flancs et les arrières de la division de Tchapaev. La lutte est acharnée, les combats sont sans pitié et la brutalité est le lot qui frappe tous les prisonniers.

 

Le 5 septembre 1919, un raid de la cavalerie cosaque s’abat sur le siège de l’état-major de la 25e division qui se trouve à Lbichtchensk dans un secteur dangereusement éloigné du gros des troupes. C’est en cherchant à fuir les cosaques que Tchapaev trouve la mort durant cette attaque. Selon certaines sources, il aurait péri noyé en cherchant à traverser l’Oural à la nage, selon d’autres, il aurait succombé à ses blessures durant la fusillade. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Tchapaev, commandant de l'Armée rouge

Tchapaev, commandant de l'Armée rouge

La légende.

Tchapaev est rapidement entré dans la légende, une légende fabriquée pour servir le régime. Le mythe s’élabore en effet dès le début des années 1920 avec la publication en 1923 du roman de Dimitri Fourmanov. Avec le film des frères Vassiliev en 1934, Tchapaev apparaît comme la figure emblématique choisie par le pouvoir dans la cohorte des héros de la guerre civile, un groupe qui comprend alors quelques dirigeants politiques et certains commandants de l’Armée rouge comme Frounze, Kotovski ou Nikolaï Shchors qui sont pour la plupart déjà morts. Ces héros sont mythifiés par une propagande qui ne cesse d’exalter leurs exploits et leurs caractères positifs.

 

La propagande autour de Tchapaev dépasse le cadre de l’Union soviétique puisque le livre de Fourmanov est traduit dans plusieurs langues et diffusé par des maisons d’édition communistes ou de gauche à travers le monde tandis que le film fait l’objet de projections organisées par les PC. Signe de cette internationalisation du mythe de Tchapaev, en décembre 1936, au sein de la 13e Brigade internationale qui combat en Espagne auprès des républicains se forme un bataillon Tchapaev.

 

Dans le cas de Tchapaev, la mythologie finit par éclipser le personnage historique réel. Ainsi en 1919, selon la légende, ce serait grâce à la fermeté de Frounze et de Tchapaev que les Rouges n’auraient pas abandonné Samara contre l’avis des spécialistes militaires, ce qui ne correspond en rien à la réalité. La légende veut aussi que Trotski fût un adversaire acharné de Tchapaev. Dans la réalité, Trotski remis à ce dernier une montre en or pour le distinguer d’une manière particulière par rapport aux autres commandants. Le mythe est renforcé par le fait que de nombreux anciens compagnons de Tchapaev occupent durant de nombreuses années des postes de direction dans l’armée. Près de 12 généraux soviétiques sont ainsi issus de la division que commandé Tchapaev et forment une sorte de fraternité qui entretient la légende.

 

La figure de Tchapaev pénètre également le folklore populaire en devenant le centre de nombreuses anecdotes et plaisanteries. La croyance est même largement répandue qui veut qu’il ait aussi combattu directement le général Kappel, ce qui est historiquement faux, mais dans la mentalité populaire, seul un héros de la trempe de Tchapaev pouvait vaincre un adversaire de la réputation de Kappel qui apparaît ainsi comme l’alter-ego blanc du chef partisan rouge.

Affiche du film de 1934

Affiche du film de 1934

Bibliographie.

-B. O. Дайнес, Чапаев, [V. O. Daïnes, Tchapaev], Вече, 2010.

-A. Симонов, « Первый отряд Чапаева » [A. Simonov, Le premier détachement Tchapaev], Родина., n°2, 2011, pp. 69-72.

-D. Fourmanov, Tchapaev, Éditions sociales, 1971.

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 11:28
Sergueï Kamenev, commandant en chef de l’Armée rouge.

Figure largement méconnue, Sergueï Kamenev, à ne pas confondre avec le dirigeant communiste Lev Kamenev, fut un des créateurs de l’Armée rouge qu’il commanda à différents postes durant la guerre civile. Ce spécialiste militaire, ancien officier du tsar, fut en effet commandant de l’Armée rouge, une des plus hautes fonctions au sein de la Russie soviétique pour un homme qui n’était pas membre du Parti bolchevik.

 

Noble et officier du Tsar.

Sergueï Sergueïevitch Kamenev est né à Kiev le 4 avril 1881 dans une famille noble. Son père est ingénieur à l’Arsenal de la ville mais également colonel d’artillerie. Si, enfant, Kamenev rêve de devenir chirurgien, il choisit finalement la voie militaire. Il intègre alors le corps des cadets de Vladimir à Kiev puis en 1898 le collège militaire Alexandrov dont il termine troisième en 1900. Il entre ensuite à la prestigieuse Académie d’état-major Nikolaevski qu’il termine en 1907. Parallèlement à ces études, Kamenev sert dans l’armée dès 1900 au sein du 165e régiment d’infanterie de Loutsk qui stationne à Kiev. Ce n’est qu’après avoir terminé sa formation à l’Académie qu’il part servir au sein de l’état-major général.

 

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, Kamenev sert comme adjoint de l’aide de camp principal de l’état-major de la région militaire d'Irkoutsk puis comme aide de camp principal à l’état-major de la 2e division de cavalerie et enfin comme adjoint de l’aide de camp principal de l’état-major de la région militaire de Vilnius. Dans le même temps, il enseigne également la tactique et la topographie dans une école militaire. Durant ces années, il participe à de nombreuses manœuvres et voyagent beaucoup. Il visite ainsi les forteresses de Kaunas et Grodno, ce qui lui permet d’élargir ses horizons et de se former en tant qu’officier d’état-major. Il prend également soin d’étudier les erreurs commises de l’armée russe lors de la guerre contre le Japon en 1904-1905.

Kamenev, officier du tsar

Kamenev, officier du tsar

Entre Grande Guerre et Révolution

Avec le déclenchement de la Grande Guerre, Kamenev, qui est alors capitaine, sert comme aide de camp principal à l’état-major de la 1ere armée et commande le 30e régiment d’infanterie de Poltava. Ses chefs sont élogieux à son égard et le proposent au grade supérieur.

 

À la tête de son régiment, Kamenev sait faire preuve tout à la fois de courage, d’habileté et de sang-froid tout en se souciant du quotidien des officiers et des soldats. Cette attention portée aux conditions de vie de la troupe explique qu’en 1917, après la révolution de février, il soit élu commandant du régiment.

 

À l’époque du gouvernement provisoire, Kamenev se retrouve chef d’état-major du 15e corps d’armée, poste qu’il occupe au moment de la Révolution d’Octobre, puis chef d’état-major de la 3e armée. Durant cette période, il s’occupe principalement de la démobilisation des troupes de l’ancienne armée tsariste. Le siège de son état-major se trouvant à Podolsk, Kamenev doit fuir devant l’avance des troupes allemandes et replier sur Nijni-Novgorod où s’achève son service dans l’ancienne armée qui est alors dissoute par le gouvernement bolchevik.

 

Son expérience, plutôt positive, des soviets dans l’armée facilite le passage de Kamenev dans le camp bolchevik assez tôt. Au début de 1918, il s’engage donc comme volontaire dans l’Armée rouge en tant que spécialiste militaire. Ce choix s’explique certainement par sa volonté de continuer le combat contre les Allemands car il ne cherche pas à s’impliquer dans la guerre civile qui débute.

 

Dés avril 1918, Kamenev sert parmi le mince rideau de troupes qui fait face aux troupes allemandes en cas de reprise des combats. Il se retrouve alors adjoint du commandant du détachement de Nevelsk et doit faire face aux débuts difficiles de l’Armée rouge où sévissent la désobéissance, la désertion, la présence d’éléments criminels et une mentalité de partisans.

Kamenev, commandant de l'Armée rouge

Kamenev, commandant de l'Armée rouge

Commandant en chef de l’Armée rouge

En août 1918, Kamenev est nommé adjoint du chef militaire du front occidental et instructeur militaire de la région de Smolensk, son autorité s’étend aussi aux secteurs de Nevelsk, Vitebsk et Roslavl. L’objectif de Kamenev est alors de protéger ces régions contre les Allemands et de former des unités de l’Armée rouge. Il parvient ainsi à mettre sur pied la division de Vitebsk et le détachement de Roslavl qui sont envoyés dans l’Oural renforcer le front oriental contre les troupes blanches.

 

L’ascension de Kamenev au sein de l’Armée rouge débute réellement à l’automne 1918. En septembre, il reçoit un poste clef, celui de commandant du front oriental. Ce front est encore en formation et Kamenev doit bâtir un état-major, l’ancien ayant suivi Vatsetis nommé commandant en chef de l’Armée rouge. Il dirige les combats qui se déroulent dans la région de la Volga et en octobre, il parvient à repousser ses adversaires à l’est du grand fleuve. À la fin de l’année et au début de 1919, il réussit à reprendre Oufa et Orenbourg. Mais l’apparition, au printemps, des armées de Koltchak, l’oblige à abandonner ces conquêtes pour se replier sur la région de la Volga.

 

Durant la campagne de 1919, Kamenev contribue à la victoire soviétique sur les armées de l’amiral Koltchak. Cependant, au milieu des opérations, à la suite d’un conflit avec le commandant en chef Vatsetis, il est démis de son poste et remplacé par Alexandre Samoïlo qui arrive du front nord. Mais ce dernier entre rapidement en conflit avec le conseil militaire révolutionnaire du front ainsi qu’avec ses subordonnés. Il ne reste donc que peu de temps à son poste et Kamenev retrouve son commandement avec l’appui de Lénine.

 

Si Kamenev est un militaire talentueux, il n’a guère de sens politique et ne sait pas s’orienter dans les affrontements politiques qui touchent également la direction l’Armée rouge. Il bénéficie néanmoins sur ce point de l’appui de Sergueï Gousev, un vieux bolchevik membre du conseil militaire révolutionnaire du front oriental, qui l’aide à atteindre le sommet de la hiérarchie militaire. En juillet 1919, à la suite de la destitution et de l’arrestation de Vatsetis et de ses plus proches collaborateurs accusés de complots dans le cadre de luttes politiques au sommet du pouvoir soviétique, Kamenev est nommé commandant en chef de l’Armée rouge. C’est Gousev qui a attiré l’attention de Lénine sur lui pour cette nomination, la plus haute obtenue par un spécialiste militaire non-membre du Parti.

 

Kamenev prend ses nouvelles fonctions au moment où les armées de Denikine, venant du sud, marchent sur Moscou. Alors qu’il était encore commandant du front oriental, Kamenev a établi un plan pour empêcher la jonction entre les forces de Denikine et celles de Koltchak. Quand il est nommé commandant en chef, ce plan se révèle dépassé puisque Koltchak a été vaincu et que sa jonction avec Denikine semble alors improbable. Mais Kamenev continue à défendre son plan initial qui prévoit une offensive sur la région du Don où les Soviétiques attendent une résistance farouche des cosaques. Il reçoit le soutien d’un Lénine dont les connaissances en matère stratégique sont limitées. Le plan de Kamenev tourne au fiasco, l’offensive rouge dans le Don en août est un échec tandis que les Blancs percent le front plus à l’ouest et atteignent Orel et Mtsensk, menaçant Toula et mettant en péril l’existence même de la Russie soviétique. Les plans soviétiques doivent dès lors être changés en toute urgence pour sauver la situation par des actions coordonnées des différents fronts.

 

Par la suite, Kamenev mène la lutte sur différents fronts, prés de Petrograd contre le général Ioudenitch puis contre les Polonais et enfin en Crimée contre le général Wrangel. Sur ce front, il participe à l’élaboration du plan de l’opération Perekop qui ouvre les portes de la Crimée à l’Armée rouge. Après la fin des grandes opérations de la guerre civile, Kamenev dirige la lutte contre les révoltes paysannes, il réprime le soulèvement de la Carélie et combat les Basmatchis au Turkestan.

 

Kamenev fait l’objet d’appréciations divergentes de la part de ses contemporains. Ses détracteurs parlent de lui comme de « l’homme avec une grosse moustache et de petites capacités ». Trotski en donne une vue moins partiale, pour lui Kamenev se distingue par « son optimisme et son imagination stratégique rapide. Mais sa compréhension des facteurs sociaux sur le front sud était relativement étroite : les ouvriers, les paysans ukrainiens, les cosaques, ce n’était pas clair pour lui. » Ensuite, l’ancien commissaire du peuple à la Guerre compare Kamenev et Vatsetis : « Il est difficile de dire lequel des deux colonels était le plus doué. Les deux avaient d’incontestables qualités stratégiques, tous deux avaient l’expérience de la Grande Guerre, les deux se distinguaient par un caractère optimiste sans lequel il est impossible de commander. Vatsetis était têtu, volontaire et subissait l’influence d’éléments hostiles à la révolution. Kamenev était incomparablement plus souple et subissait facilement l’influence des communistes travaillant avec lui S.S. Kamenev était certainement un chef capable avec de l’imagination et la capacité à prendre des risques. Il lui manquait de la profondeur et de la fermeté. Lénine a été fortement déçu par lui et qualifiait durement ses rapports : « un compte rendu stupide et parfois analphabète. »

 

Malgré ses défauts et ses faiblesses, Kamenev est fidèle à Lénine et c’est sous ses ordres que l’Armée rouge a vaincu ses ennemis et a remporté la guerre civile. Il a en effet compris que seule une stratégie offensive pouvait permettre de remporter la victoire dans les conditions de la guerre civile. Il fut également un grand administrateur et sut se montrer extrêmement prudent dans ses rapports avec la direction du Parti afin de gagner ses faveurs.

Kamenev et Trotski

Kamenev et Trotski

Après la guerre civile

Pour son rôle dans la guerre civile, Kamenev reçoit l’Ordre du Drapeau rouge. En avril 1920, le comité exécutif central lui remet une épée en or pour sa victoire sur le front oriental et en janvier 1921 il reçoit un pistolet d’honneur Mauser. Pour son action dans le Turkestan, il est décoré de l’Ordre de l’Étoile rouge par la république de Boukhara et de l’Ordre du Drapeau rouge par la république autonome de Khorezm.

 

Après la guerre civile, Kamenev continue à servir dans l’Armée rouge. Dans ses écrits et des conférences, il repense l’expérience de la Grande Guerre et de la guerre civile. Il participe également à la rédaction des nouveaux règlements pour l’Armée rouge. Après son éviction du poste de commandant en chef en mars 1924, il sert comme inspecteur de l’armée en 1924-125, chef d’état-major en 1925, sous-secrétaire au commissariat du peuple pour les Affaires militaires et navales et président du conseil militaire révolutionnaire de 1927 à 1934, dirigeant de l’Académie militaire et finalement chef du département de la défense antiaérienne de 1934 à 1936. Dans ce dernier poste il joue un rôle important pour améliorer la protection du pays en dotant la défense antiaérienne de nouveaux équipements. Kamenev est également l’un des fondateurs de l’Ossoaviakhim, une organisation de préparation militaire pour les civils, et contribue à l’exploration et à la mise en valeur de l’Arctique en tant que président de la commission gouvernementale pour l’Arctique.

 

Colonel dans l’armée tsariste, Kamenev termine sa carrière dans l’Armée rouge avec le grade de commandant de 1er rang. Il adhère au Parti communiste tardivement, en 1930, et échappe au destin funeste qui s’abat par la suite sur ses compagnons d’armes. Kamenev décède en effet d’une crise cardiaque le 25 août 1936, évitant les tourments de la Grande Terreur. Ses cendres sont placées dans une urne dans le mur du Kremlin. Malgré sa mort, Kamenev n’échappera pas aux calomnies et sera déclaré « ennemi du peuple », son nom et son œuvre tombant dans l’oubli avant d’être réhabilité après la mort de Staline.

Sergueï Kamenev, commandant en chef de l’Armée rouge.

Bibliographie :

-Léon Trotski, Staline, Grasset, 1948.

-Ю. Галич, Красный хоровод, [Galitch, Le cercle rouge], Вече, 2008.

-Митюрин Д. В., Гражданская война: белые и красные, [D.V. Mitourine, La guerre civile : blancs et rouges],Полигон, 2004.

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")

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