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13 août 2014 3 13 /08 /août /2014 07:17
La bataille de la Vistule vue par la propagande polonaise.

La bataille de la Vistule vue par la propagande polonaise.

La bataille de Varsovie.

La prise de Varsovie par les soldats de l'armée rouge semble alors inéluctable. La seule solution pour sauver la capitale polonaise reste le lancement d'une large contre-offensive. Mais l'ensemble des forces polonaises est déjà sur le front et il n'est pas question pour les généraux de dégarnir le front sud face à Boudienny en faveur d'un front nord où le danger est pourtant plus pressant. Le gouvernement fait donc appels à la conscription et à l'engagement volontaire tout en pressant les Alliés de lui fournir un approvisionnement vital en armes et munitions.

 

Persuadé que les Polonais sont sur le point de s'effondrer, Toukhatchevski s'apprête à porter le coup de grâce. Pour cela il souhaite contourner les défenses nord de Varsovie et attaquer la ville en partant du nord-ouest. Les Soviétiques traversent la Vistule à Plock au nord de la capitale polonaise. Pendant ce temps la 16° Armée rouge avance sur Varsovie par l'est bien que son flanc sud ne soit protégé que par les 8 000 hommes du groupe Mozyr. Si la cavalerie de Budienny commence a quitté le front sud pour rejoindre les troupes de Toukhatchevski, ce dernier ne semble pas préoccuper à renforcer ce flanc sud dangereusement dégarni. Le gros des troupes soviétiques s'est trop avancé vers l'ouest au-delà de la Vistule négligeant de consolider sa jonction avec les troupes de Boudienny, liaison qui repose uniquement sur un groupe Mozyr qui ne compte que 8 000 hommes.

 

Dès la mi-juillet, Pilsudski a perçu les chances qu'il avait de percer le centre du front soviétique, là où se tient le groupe Mozyr au effectif bien faible. Pilsudski veut enfoncer ce centre puis progresser vers le nord dans un mouvement d'encerclement des forces de Toukhatchevski. Les risques associés à ce plan sont importants. Pour qu'il réussisse il faut pouvoir compter sur la résistance des troupes défendant Varsovie face au gros des forces soviétiques et surtout déterminer si les troupes du front sud pourront participer à l'assaut. Le problème qui se pose à Pilusdski est celui de la répartition de ses forces pour mener son opération à bien. Combien de troupes sont-elles nécessaire pour défendre Varsovie ? Combien peut-on retirer d'unité du front sud sans le mettre en péril ? Une fois ces arbitrages fait, restera-t-il suffisamment d'unités pour lancer avec une chance de succès l'attaque contre les Soviétiques ? Pilsudski décide finalement de ramener du front sud des unités afin de former une troupe de 20 000 hommes soit 5 divisions qui forment la 4° armée sous les ordres de Rydz-Smigly. Cette armée a pour mission d'attaquer par le sud et d'écraser le groupe Mozyr puis de se lancer en direction du nord dans un mouvement d'encerclement des troupes de Toukhatchevski. Dix divisions forment les 1° et 2° armées et doivent défendre Varsovie face à l'est. Cinq autre divisions, formant la 5° armée, sous les ordres de Sikorski, doivent défendre la capitale au nord autours de la forteresse Modlin. La réussite du plan nécessite que cette 5° armée tienne fermement ses positions sur la rivière Wrka au nord de Varsovie face aux éléments de pointe de l'armée rouge. Même la mission militaire Allié doute de l'efficacité du plan polonais et va jusqu'à recommander l'organisation d'une solide ligne de défense à l'ouest de Varsovie, signifiant ni plus ni moins l'abandon de la capitale.

 

Pour réussir son entreprise, Pilsudski peut compter sur la levée en masse que connaît son pays. L'armée passe ainsi de 150 000 hommes à 180 000 début août puis à plus de 300 000. Formées hâtivement, mal entraînées et sous-équipées, les nouvelles unités polonaises reçoivent un précieux renfort, celui de l'armée bleue du général Jozef Haller, formée de Polonais émigrés, qui arrive de France où elle s'est battue pendant le Grande Guerre. La mince flotte aérienne polonaise est également renforcée par une escadrille de pilotes volontaires américains, l'escadrille Kosciuzko. Pour parfaire la défense de Varsovie le gouvernement peut s'appuyer aussi sur un ensemble hétéroclite d'environ 80 000 volontaires ouvriers et paysans.

 

Le 13 août, la 3° armée rouge lance l'assaut final contre Varsovie. Les Soviétiques attaquent, percent les lignes polonaises et s'emparent de Radzymin, à 25 km de Varsovie. Les éléments les plus avancés peuvent déjà voir au loin les clochers de la ville. Au même moment la 4° armée rouge attaque par le nord sur la rivière Wkra. La situation devient désespérée pour les Polonais. Le général Haller demande alors à Pilsudski d'avancer son attaque de 24 heures, ce que ce dernier accepte, bien que les préparatifs ne soient pas totalement terminés. La 27° division d'infanterie de l'armée rouge atteint Izabelin à 12 km de Varsovie.

 

Les Polonais contre-attaquent pour reprendre Radzymin et après de dures combats au corps à corps ils reprennent la ville le 15 août. Pendant ce temps, le 5° armée de Sikorski attaque la 5° armée rouge au nord-ouest de Varsovie mais expose dangereusement son flanc. Pourtant les Soviétiques ne profitent pas de cette opportunité qui aurait pu être fatale aux Polonais. La cavalerie de Gayk Bzhishkyan au lieu d'attaquer le flanc gauche de Sikorski et de soutenir la 4° armée préfère en effet couper les lignes de chemin de fer plus à l'ouest. C'est là le résultat d'un manque de communication et de coopération entre les différents commandants soviétiques. Si cette faiblesse touche d'abord les unités de l'armée de Toukhatchevski, elle s'étend aussi à l'ensemble des troupes soviétiques. Ainsi Boudienny refuse que ses cavaliers qui stationnent alors près de Lvov montent vers le nord, ignorant ainsi les appels de Toukhatchevski, peut être sur les conseils de Staline. Ce dernier qui est alors commissaire politique du front sud-ouest veut se voir attribuer le mérite de la prise de Lvov. Sikorski profite ainsi de l'inaction des Soviétiques pour lancer une série de raids. Ces opérations offensives localisés et limités qui reposent sur l'utilisation de chars, de camions et de véhicules blindés permettent de créditer Sikorski d'avoir le premier utilisé la tactique de la guerre éclair. Il parvient ainsi par un coup de main à s'emparer du siège de l’état-major de la 4° armée rouge à Ciechanow s'emparant des plans et des chiffres.

 

Au sud, le 16 août, les cavaliers de Budienny traversent le Bug et progressent en direction de Lvov. Pour empêcher la prise de la ville, les appareils de la 3° division aérienne polonaise bombardent et mitraillent la colonne. Au prix de plus de 190 sorties et de prés de 9 tonnes de bombes, les aviateurs polonais parviennent à faire ralentir la progression des cavaliers, qui tombe même à seulement quelques kilomètres par jour, gagnant un temps précieux pour permettre aux troupes terrestres de se déployer au nord. Au centre la 1° armée polonaise commandée par le général Franciszek Latinik repousse l'assaut sur Varsovie de six divions soviétiques.

 

Le 16, Jozef Pilsudski lance sa contre-offensive. Les troupes polonaises de la 4° armée s'élancent à partir de la rivière Wieprz. Face à elles ne se trouve que le groupe Mozyr composé de la seule 57° division d'infanterie. Les Polonais parviennent à battre les premières lignes soviétiques puis parcourant prés de 120 km en trois jours, elles progressent en direction du nord sans rencontrer de résistance. Le groupe Mozyr en déroute, les Polonais se trouvent face au vide et exploitent au mieux la situation coupant les voies de ravitaillement de la 16° armée rouge.. La 1° division polonaise avance ainsi de plus de 250 km en 6 jours entre Lubartov et Byalistok et participe à deux batailles. Pour franchir les lignes soviétiques, la 4° armée polonaise, reçoit le soutien de 12 chars Renault de type FT-17. Elle parvient à atteindre Brest-Litovsk fermant la nasse où se retrouve la 16° armée rouge. Pendant que les troupes de Sikorski continuent à harceler les Soviétiques, Pilsudski qui suit l'avance de ses troupes dans un camion décide de pousser encore plus au nord.

 

Le 18 aout, Toukhatchevski, installé à Minsk, conscient que ses unités les plus avancées en territoire polonais risque d’être débordé, ordonne la retraite. Une retraite qu'il veut limiter afin de réorganiser son front, d'arrêter l’attaque polonaise puis de reprendre l'initiative. Mais la déroute a déjà commencé. La 5° armée de Sikorski brise le front soviétique à Nasielsk et met en déroute les 3° et 15° armées rouges. Elle avance alors rapidement vers le nord, utilisant des véhicules blindés, des chars et mêmes deux trains blindés, pour encercler la 4° armée rouge dans une véritable opération de guerre éclair. La cavalerie de Gayk Bzhishkyan et la 4° armée sont prises au piège. Malgré de sérieux accrochages avec les Polonais, les cavaliers et certaines unités de la 4° armée parviennent à se réfugier en Prusse orientale. Elles sont désarmées et internées par les autorités allemandes. Mais la majeure partie de la 4° armée rouge, incapable de s’échapper doit se rendre aux Polonais. Seule la 15° armée rouge tente de protéger la retraite. La défaite de cette armée le 19 puis le 20 août a pour résultat de faire cesser toute résistance sur le front nord-ouest. Le 24 aout la défaite soviétique est définitivement consommée. Sur 4 armées du front nord-ouest, les 4° et 15° ont été battu sur le champ de bataille, la 16° s'est désintégrée à Byalistok, seule la 3° a réussi à battre en retraite. Toukhatchevski abandonne 200 pièces d'artillerie, 1000 mitrailleuses, 10 000 véhicules de toutes sortes et plus de 66 000 prisonniers. Le total des pertes soviétiques se monte à prés de 100 000 hommes contre 4500 polonais tués et 21 000 blessés.

 

Les Polonais doivent encore conjurer la menace que fait peser la cavalerie de Budienny au sud. Le 27 aout, Pilsudski confie à Sikorski le commandement de la 3° armée avec pour mission d'écraser les cavaliers rouges. L'avant-garde de Sikorski, c'est à dire la 13° division d'infanterie et la 1° division de cavalerie commandée par Haller, affronte la cavalerie de Boudienny à Zamarc. Les lanciers à cheval polonais chargent et mettent en pièce les Soviétiques. Après un second engagement à Komarow, Budienny ordonne une action d’arrière-garde pour permettre la retraite et ainsi éviter l'anéantissement de son armée.

 

Pendant ce temps au nord Pilsudski poursuit les troupes de Toukhatchevski en retraite en Biélorussie. Sur le Niémen, les Polonais enfoncent à nouveau les lignes de défense soviétiques le 26 septembre et détruisent la 3° armée rouge avant de s'emparer de Grodno. Le 27 septembre ils affrontent encore les troupes soviétiques démoralisées sur la rivière Szczara. Ces dernières, à nouveau battu, doivent se replier sur Minsk. Lors de cette bataille du Niémen, les Russes ont perdus 160 canons et 50 000 prisonniers. L'armée rouge subit sa défaite la plus cuisante de son histoire. La guerre a fait plus de 150 000 morts coté soviétique et prés de 50 000 du coté polonais.

 

Un armistice est finalement signé le 12 octobre entre Polonais et Soviétiques. De longues négociations s'engagent pour mettre fin aux hostilités et déterminer le tracé de la frontière polono-russe. Le 18 mars 1921 le traité de Riga laisse à la Pologne un ensemble de territoire incluant régions ukrainiennes et biélorusses revendiquées par les Soviétiques. L'URSS devra attendre l’écrasement de la Pologne par l'Allemagne en septembre 1939 pour, conformément au protocole secret du pacte germano-soviétique, récupérer ses territoires.

 

 

Vite oublié en Occident la bataille de Varsovie a évité que le communisme ne s'étende en Europe sur les pas de l'armée rouge dès 1920. Il faudra attendre 1944 pour que le rêve de Lénine se réalise en partie, quand l'armée rouge occupera l'ensemble de l'Europe orientale. Sur le plan militaire, la guerre sovieto-polonaise a de quoi surprendre les observateurs étrangers. Après des années de guerre de tranchées nécessitant des sacrifices immenses pour des avancées dérisoires, ils assistent à une guerre de mouvement rapide où l'arme maitresse est la cavalerie. S'il n'est pas possible de parler de Blitzkrieg, cette guerre réhabilite les stratégies offensives et les attaques en profondeur. Toukhatchevski pourra s'appuyer sur son expérience de ce conflit pour développer son concept d'opération en profondeur qui s'exprimera pleinement lors des grandes offensives soviétiques de 1944-1945. Mal connue, la guerre qui opposa la Pologne et la Russie soviétique, et surtout la contre-attaque polonaise qui détruisit l'armée soviétique restent un chef d’œuvre de tactique.

 

Bibliographie

Norman Davies, White Eagle, Red Star: the Polish-Soviet War, 1919-20, Pimlico, 2003, (première édition: New York, St. Martin's Press, 1972.)

Thomas Fiddick « The 'Miracle of the Vistula': Soviet Policy versus Red Army Strategy », The Journal of Modern History, vol. 45, no. 4, 1973, pp. 626-643.

Thomas C. Fiddick, Russia's Retreat from Poland, 1920, Macmillan Press, 1990

Adam Zamoyski, Warsaw 1920. Lenin's failed Conquest of Europe, Harper Press, 2008.

Maria Pasztor, Frédéric Guelton, « La bataille de la Vistule, 1920 », Nouvelle Histoire Bataille, Cahiers du CEHD, n°9, 1999, pp. 223-250.

Frédéric Guelton, « La France et la guerre polono-bolchevique », Annales de l'Académie polonaise des Sciences- Centre scientifique de Paris, Vol 13, 2010, pp. 89-124.

Orlando Figes, La Révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d'un peuple, Éditions Denoël, 2007.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 07:13
L'offensive soviétique d’août 1920.

L'offensive soviétique d’août 1920.

L'offensive soviétique.

Le 5 juin, la cavalerie rouge de Boudienny s'élance sur les lignes polonaises au sud de Kiev. Les unités à cheval s'infiltrent derrière les lignes polonaises pour coupes les communications. La lutte est féroce et quand sur sa route les cavaliers soviétiques s'emparent d'un hôpital militaire rempli de soldats polonais blessés, ils l'incendient. Les troupes polonaises, incapable de contre-attaquer sont obligés de reculer vers l'ouest, vers la Volhynie. Ils abandonnent Kiev le 11 juin, emportant dans leurs fourgons le gouvernement de Petlioura qui laisse définitivement l'Ukraine derrière lui.

 

Mais l'attaque soviétique sur l'Ukraine n'est qu'un aspect de l'assaut soviétique contre la Pologne qui comprend un second volet. Si la cavalerie rouge de Boudienny a pour mission principale de chasser l'armée polonaise d'Ukraine, au nord, les Soviétiques ont rassemblée 4 armées (4°, 15°, 3°, 16° du nord au sud) soit près de 160 000 hommes dont 11 cavaliers, soutenu par prés de 700 canons et 3000 mitrailleuses. Ce front est commandé par le jeune général Mikhail Toukhatchevski alors agé de 27 ans mais déjà auréolé par ses victoires lors de la guerre civile. Il a pris soin de concentrer ses troupes sur quelques secteurs décisifs afin de bénéficier de l'avantage du nombre qui est alors de 4 contre, puis de progresser selon la l'axe Smolensk-Brest Litovsk.

 

Le 4 juillet il lance son flanc droit, commandé par l'arménien Gayk Bzhishkyan, le long de la frontière lituanienne et prussienne et 3° corps de cavalerie caucasien déborde des Polonais obligés de fuir. Les 4°, 15° et 3° armée rouges progressent vers l'ouest soutenu au sud par la 16° armée rouge et le groupe Mozyr. Si les Polonais se battent bravement, ils manquent de ravitaillement, surtout en munitions et ne peuvent donc stopper l'avance soviétique. Pendant trois jours le sort de la bataille paraît incertain mais la supériorité numérique soviétique parvient à l'emporter, non sans mal. Ainsi deux bataillons du 33° régiment d'infanterie polonais parviennent à bloquer pendant une journée deux divisions de l'armée rouge empêchant ces dernières de déborder par le nord le front polonais. Cette défense opiniâtre empêche Toukhatcheski de réaliser son plan initial: pousser les Polonais au sud-ouest dans les marais de Pinsk. Le 12 juillet, Minsk, la capitale de la Biélorussie tombe au main de l'armée rouge.

 

Les Polonais se retranchent finalement sur la ligne dite « des tranchées allemandes », un ensemble de fortifications de campagne construit pendant la Grande Guerre et qui donne une opportunité de stopper l'avance soviétique. La bataille de Vilnius qui se déroule de 11 au 14 juillet montre rapidement les limites de ce système défensif. Les troupes polonaises qui sont toujours en nombre insuffisant pour tenir l'ensemble du front ne peuvent empêcher que les Soviétiques, qui concentrent leur attaques sur les points les moins défendus, finissent par percer obligeant l'ensemble du dispositif polonais a reculé. Le 14 Vilnius est prise par les Soviétiques et les Lituaniens, qui rejoignent à ce moment les Russes dans la guerre, puis c'est au tour de Grodno de tomber le 19. Le 1° aout, Brest-Litovsk est aux mains des Soviétiques. Dans le sud, les troupes de Boudienny continuent à progresser s'emparant de Brodno et s'approchant de Lvov et Zamosc.

 

La route de Varsovie s'ouvre devant l'Armée rouge qui a alors chassée les Polonais d'Ukraine et de Biélorussie. Le 20 juillet, plein de confiance, Toukhatchevski lance son célèbre ordre du jour: « Le sort de la révolution mondiale se décide à l'ouest; la route de l'incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne ! A Varsovie ! » Le sort de la Pologne indépendante est en jeu.

 

 

Une bataille pour l'Europe ?

Face à l'attaque polonaise, les autorités soviétiques se sont appuyées sur le traditionnel patriotisme russe, ralliant à leur cause certains de leurs adversaire, notamment d'anciens officiers tsaristes comme le général Broussilov le dernier commandant en chef de l'armée russe. Mais dès que l'Armée rouge quitte la Biélorussie et l'Ukraine en direction de l'ouest, les dirigeants bolcheviks commencent à croire en la possibilité de vaincre la Pologne, de la transformer en république soviétique. L'armée rouge se retrouverait alors sur la frontière allemande, à environ 200 km de Berlin. Et l'Allemagne, patrie de Marx et nation la plus industrialisé d'Europe, est pour Lénine, le cœur de la Révolution mondiale. Son Parti communiste est d'ailleurs le plus puissant au monde après celui de la Russie soviétique. Le pays se relevant difficilement de sa défaite de 1918, reste encore la proie de troubles. En mars 1920 à la suite d'un putsch ratée organisée par l'extrême-droite contre la république de Weimar, une grève générale a paralysé le pays. Dans le bassin de la Ruhr, une armée rouge composée d'environ 80 000 ouvriers a été organisée et a contrôlée rapidement l'ensemble du bassin minier avant d'être battu par l'armée régulière. Pour Lénine, l'entrée de l'armée soviétique en Pologne ne peut que rallumer les feux de la révolution allemande et si, Varsovie prise, le prolétariat allemand demande la fraternelle assistance des Soviétiques, rien n'empêchera la cavalerie rouge de déferler sur le Reich et pourquoi pas d'atteindre le Rhin. Cela signifierait inévitablement l'instauration du communisme à l'ensemble de l'Europe.

 

Cet espoir révolutionnaire enfièvre le second congrès de l'Internationale communiste qui s'ouvre à Petrograd le 19 juillet. Dans la salle où se déroule les séances du Komintern, une immense carte a été dressée où chaque délégué peut suivre, par le biais de petits drapeaux, l'avance des unités de l'armée rouge en Pologne, et espérer que l'Europe sera soviétique avant Noël.

 

Pourtant à la direction du Parti bolchevik des dissensions se font entendre. Trotsky et Staline refusent en effet l'idée de Lénine, de marcher sur l'Allemagne. Ils bénéficient dans leur opposition du soutien de Karl Radek qui avance l'argument que les populations polonaises et allemandes ne sont pas préparé à accepter le communisme. Mais pour Lénine, c'est le sort de la Révolution en Europe qui se joue sur le front polonais. Appuyé par Kamenev et Zinoviev il l'emporte finalement.

 

La victoire de Lénine se traduit par la création à Byalistok d'un comité révolutionnaire polonais, embryon du futur pouvoir soviétique en Pologne, dirigé par Felix Dzerjinski, le créateur et dirigeant de la Tcheka, Julian Marchlevski et Felix Kon. Le 3 aout ce comité publie un « Manifeste au peuple travailleur polonais des villes et des champs » et se proclame gouvernement révolutionnaire socialiste et se charge d'administrer les territoires polonais conquis par l'armée rouge. Mais il rencontre peu d'écho car il n'a aucun lien avec le monde ouvrier polonais. Bien au contraire, face à la menace russe, les ouvriers polonais se portent volontaires pour défendre Varsovie. Malgré les avis prédisant qu'aucune insurrection prolétarienne dans Varsovie n'est probable ni d'ailleurs n'importe où en Pologne, Lénine exige que la capitale polonaise soit prise le plus rapidement possible. Il ne tient surtout pas compte de l'avis de Trotski qui lui fait remarquer que la prise de Varsovie ne peut se réaliser que par un étirement extrême des lignes de ravitaillement soviétique, étirement qui peut se révéler rapidement dangereux.

 

Face à la perspective d'une chute de Varsovie qui semble inéluctable et qui signifie la mort de la Pologne indépendante, le nouveau chef du gouvernement Wladislaw Grabski se rend à Spa demander l'aide du Conseil suprême des forces alliés. Les critiques envers l'action des Polonais sont sévères et les conditions mises pour une aide sont drastiques. Le protocole de Spa signé le 10 juillet impose que la Pologne se plie enfin aux décisions du Conseil allié concernant ses frontières avec la Tchécoslovaquie et la Lithuanie et qu'elle retire toute ses troupes derrière la ligne Curzon jusqu'à ce qu'un armistice puisse être signé.

 

Malgré cette sévérité les Alliées sont inquiets. Ils craignent que les Soviétiques traversent le Bug et s'emparent de Varsovie. Ils ne peuvent donc rester sourd aux appels à l'aide des Polonais qui réclament des armes et des munitions et n'ont d'autre choix que de les aider. Le gouvernement britannique demande aux Soviétiques de cesser les hostilités et d'accepter la ligne Curzon comme frontière sinon la Grande-Bretagne soutiendra la Pologne par tous les moyens. Sans réponse de la part des Soviétiques, Britanniques et Français envoient en Pologne une mission interalliées qui arrivent à Varsovie le 25 juillet. En son sein se trouve le général Maxime Weygand, le chef d'état-major du maréchal Foch pendant la guerre, accompagné de son aide de camp le capitaine Charles de Gaulle. Les Britanniques sont représenté par le vicomte Edgar d'Abernon et le major-général Percy Radcliffe. Cette mission renforce les importantes missions militaires britanniques et françaises installées en Pologne depuis 1919. En 1920 ce sont prés de 400 officiers français qui sont alors en Pologne en tant qu'instructeurs. Les experts militaires occidentaux se mettent au travail pour aider les Polonais a arrêté les Soviétiques.

 

Cette aide militaire ne fait pas l'unanimité. L'opinion occidentale est en effet généralement hostile aux Polonais, notamment à gauche. Le parti travailliste britannique demande ainsi aux ouvriers anglais de ne pas prendre part au conflit du coté des Polonais. En France, L'Humanité demande que la Pologne réactionnaire ne reçoivent aucun soutien français. En Europe, les organisations communistes appellent les ouvriers à empêcher le départ d'armes et de munitions pour la Pologne. Cheminots allemands et tchèques mais aussi des dockers anglais refusent de charger le matériel destiné aux Polonais. A Dantzig, seul port où peuvent débarquer des cargaisons pour la Pologne, ce sont les dockers allemands qui entravent les déchargements car la propagande nationaliste les a convaincu qu'une victoire des Soviétiques permettrait de rattacher la ville à l'Allemagne. L'infanterie de marine française est donc envoyée dans le port de la Baltique pour accélérer le déchargement des armes et munitions. Seul les Hongrois envisage d'envoyer un corps de cavalerie de 30 000 hommes soutenir les Polonais. Mais ce projet échoue devant le refus du gouvernement tchécoslovaque de laisser ces hommes traverser son territoire.

 

A la mi-aout l'arrivée du matériel allié s'accélère. A l'aéroport Mokotow, les mécaniciens polonais travaillent sans cesse pour assembler d'ancien avions de la RAF destinés à empêcher les reconnaissances aérienne soviétiques.

 

Début août 1920, la situation semble désespérée pour les Polonais. Avançant de prés de 30 km par les jour les soldats de Toukhatchevski traversent le Bug le 22 juillet et pénètrent en territoires indiscutablement polonais. Pilsudski, qui semble surpris que les Soviétiques osent ainsi bafouer la ligne Curzon, comprend alors que leur objectif n'est autre que Varsovie. Il est vrai que le 1° aout les Soviétiques en s'emparant de Brest-Litovsk ne se trouvent plus qu'a 200 km de Varsovie. Et ils continuent à avancer. Le font soviétique du nord-ouest traverse la Narew le 2 août tandis que le front sud-ouest approche de Lvov, important centre industriel du sud de la Pologne.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 07:56
Le général Pilsudski.

Le général Pilsudski.

La Grande Guerre, par son ampleur, ses destructions incommensurables, son étendue géographique, sa durée, a presque totalement éclipsée le souvenir des multiples petits conflits qui, entre la fin de 1918 et 1920 touchent l'est de l'Europe. C'est le sort que connaît la guerre soviet-polonaise de 1920, souvent traitée comme l'appendice final de la guerre civile russe. Guerre de libération nationale ou croisade révolutionnaire, ce conflit présente un mélange de pratiques obsolètes et d’éléments stratégique novateurs, les charges de cavalerie se font au service d'une tactique qui préfigure la guerre éclair.

 

Le conflit entre la Pologne et la Russie prend racine en 1815 quand le congrès de Vienne entérine les différents partages de la Pologne opérés au XVIII° siècle par la Russie, la Prusse et l'Autriche. Depuis, l'aspiration à la résurrection d'une Pologne indépendante marque profondément l'identité nationale polonaise. Et ce que trois insurrections et des décennies de résistance aux entreprises de russification ou de germanisation n'ont pu accomplir, la guerre de 1914-1918 va le réaliser. En 1916, les Allemands qui ont envahi la Pologne russe acceptent la formation d'un Royaume de Pologne semi-autonome. Les Alliés ne peuvent alors aller aussi loin sans mécontenter la Russie de Nicolas II. Mais quand celle-ci se retire du conflit au début de 1918, le président américain Woodrow Wilson peut inscrire dans ses 14 points, qui deviennent les buts officiels de guerre des Alliés, la création et l'indépendance de la Pologne. En octobre 1918 quand, face à l'effondrement des Puissances centrales, le conseil de régence à Varsovie proclame l'indépendance de la Pologne, les Alliés entérinent la naissance du nouvel État.

 

Il faut pourtant attendre la conférence de Versailles, où les grands vainqueurs de la guerre, redessinent la carte de l'Europe pour connaître le contour du jeune État polonais. Mais les Alliés font alors face à une difficulté de taille. La Russie, devenue depuis 1917, le premier État communiste au monde, n'a pas été invité à participer à la conférence. Si les Alliés ne désespèrent pas de la chute prochaine des Soviets et soutiennent de nombreux efforts en ce sens, ils sont malgré tout incapables de déterminer les frontières à l'est de l'Europe, notamment celle qui doit séparer la Pologne de son voisin russe.

 

Pendant ce temps les Polonais se donne pour chef de l’État, Jozef Pilsudski. Ce dernier, ancien membre du Parti socialiste polonais, fut exilé par les autorités tsaristes pendant 5 ans en Sibérie. Farouchement anti-russe, il devient un fervent nationaliste. Pendant la Grande Guerre, il n'hésite pas à prendre la tête d'une légion polonaise qui combat sur le front oriental au sein de l'armée autrichienne. Refusant de prêter une allégeance totale aux Puissances centrales ils se retrouvent en prison à Magdebourg pour deux ans. Libéré en novembre 1918, il devient le héros national de la Pologne.

 

Pilsudski a alors pour objectif de faire retrouver à la Pologne ses frontières de 1772, frontières qui englobe non seulement la Pologne mais également l'Ukraine, la Biélorussie et la Lithuanie. Il envisage donc de former une fédération des petits États issu de l'éclatement de l'empire tsariste qui puisse freiner les aspirations impérialistes de la Russie et de l'Allemagne. Cette ambition se heurtent à la volonté des Alliés qui veulent imposer comme frontière avec la Russie la ligne fixée par lord Curzon, ministre britannique des Affaires étrangères. Cette ligne qui laisse des milliers de Polonais à l'est du Bug en dehors de la Pologne n'est pas acceptée par cette dernière alors qu'à l'ouest les Alliés hésitent à lui donner la région minière de Silésie pour ne pas mécontenter les Allemands. Les Ukrainiens et les Lithuaniens qui viennent juste d'accéder à une indépendance encore précaire rejette tout autant le projet polonais de fédération que les ambitions territoriales de la Pologne. Les Français et les Britanniques mettent en garde les Polonais contre ces projets impérialistes et leur demandent de se contenter des territoires ethniquement polonais.

 

Au moment où l’État polonais renait, Lénine ordonne à l'armée rouge d'avancer à l'ouest reprendre les territoires occupés jusque là par les armées allemandes. Cette marche vers l'ouest fait face rapidement à l'émergence de pouvoir locaux, expressions des aspirations nationales des peuples de l'ancien domaine des Tsars. Les Soviétiques se heurtent donc aux Ukrainiens, aux Lettons, Estoniens, Lithuaniens et évidemment aux Polonais. Ces derniers affrontent l'armée rouge au printemps 1919. Mais les Soviétiques doivent à nouveau faire face à la menace des armées blanches soutenues par des détachements militaires alliés. La menace de Denikine est plus sérieuse que celle de Pilsudski. Profitant de la faiblesse russe, les Polonais poursuivent leur avance en Biélorussie. Ils s'emparent de Vilnius dont les Lithuaniens avaient fait la capitale de leur jeune république et atteignent la Daugava. Pour les Polonais, il s'agit surtout de mettre les Alliés devant le fait accompli afin qu'ils reconnaissent des frontières orientales polonaises élargies. A la fin de 1919 les Polonais occupent ainsi de larges parties de la Biélorussie, de la Galicie et de l'Ukraine.

 

Au début de 1920, la situation a évoluée. La guerre civile russe connait ses derniers soubresauts au profit des bolcheviks. Ces derniers peuvent de nouveau tourner leur regard vers l'ouest. Ils concentrent prés de 700 000 hommes prés de la Berezina en Biélorussie. Persuadé, à juste titre, que les Russes s'appretent à passer à l'attaque, les Polonais veulent les prendre de vitesse en attaquant les premiers en Ukraine. Ils comptent s'appuyer pour réussir sur le soutien de l'ataman ukrainien Semyon Petlioura. Ce dernier, qui se bat depuis 1918 pour l'indépendance de l'Ukraine signe en décembre 1919 un accord avec la Pologne. Il accorde à celle-ci la Galicie orientale et la Volhynie occidental en échange de son aide afin qu'il puisse reprendre Kiev et étendre l'Ukraine indépendante jusqu'au Dniepr.

 

Pilsudski ordonne d'abord a ses troupes de marcher sur le nord, aider l'armée lettone à chasser les Soviétiques des rives de la Dvina. Les Polonais parviennent ainsi à s'emparer du point clé que constitue la forteresse de Dvinski le 3 janvier 1920 obligeant les Soviétiques à négocier. Mais Pilsudski, convaincu que les bolcheviks ne cherchent qu'à gagner du temps, fait trainer les pourparlers sur la définition de la frontière. Durant les mois d'hiver, il prépare son pays à la guerre. Les services de renseignements polonais concentrent l'essentiel de leur activité à suivre les mouvements des troupes soviétiques tandis qu'environ 100 000 soldats polonais sont déployés sur un front de près de 1000 km.

 

Les Alliés, apprenant les préparatifs polonais, mettent en garde Pilsudski. Lord Curzon le prévient le 9 février qu'il ne doit pas compter sur le soutien britannique. Le Conseil suprême Allié transmet une déclaration identique. Mais les services de renseignements polonais ne cessent d'annoncer l'arrivée quotidienne sur le front occidental de nouvelles troupes soviétiques. Pilsudski décide alors de passer à l'attaque. Son plan consiste à d'abord battre les Soviétiques au sud pour permettre la formation d'une République indépendante d'Ukraine sous la direction de Petlioura. L'armée que ce dernier doit mettre sur pied permettra alors aux troupes polonaises de remonter dans le nord où Pilsudski prévoit que doit se dérouler la bataille décisive. Avec la conclusion le 21 avril d'un accord militaire avec Petlioura, les Polonais sont enfin prêts pour passer à l'offensive.

L'avancée polonaise en Russie.

L'avancée polonaise en Russie.

Opération Kiev

Le 25 avril 1920, la 3° armée polonaise, commandé par le général Rydz-Smygli et accompagnée par deux divisions d'infanterie ukrainiennes, s'engage dans une offensive en profondeur en Ukraine. Face à elle se trouvent les 12 et 14° armées rouges commandées par le général Alexandre Iegorov. Les lanciers polonais, après avoir bousculé les troupes frontalières soviétiques, détruisent la 12° armée rouge, foncent en direction du Dniepr et s'emparent facilement de Kiev le 7 mai. Le gouvernement polonais proclame alors qu'il est venu apporter sa protection aux Ukrainiens qui doivent s'armer pour combattre les bolcheviks et gagner leur liberté avec l'aide de la Pologne.

 

Mais les Soviétiques se rassissent rapidement. D'abord ils n'ont pas été battu mais se sont replié en ordre derrière le Dniepr. Les Polonais n'ont d'ailleurs pu établir qu'une petite tête de pont sur la rive orientale du fleuve et dès la fin mai ils doivent affronter les contre-attaques soviétiques. Le 26 mai 1920, des unités soviétiques appuyées par la 1° armée de cavalerie rouge attaquent autours de Kiev. Après une semaine de combat les Polonais rétablissent leurs positions. Au nord la 1° armée polonaise est battu et doit évacuer les territoires entre la Dvina et la Berezina pour stabiliser le front sur la rivière Auta.

 

Les Polonais se montrent rapidement incapable d'être à la hauteur de l'ambitieux plan stratégique de Pilsudski. Leur avance rapide sur Kiev a ainsi démesurément étendu leur ligne de ravitaillement. De plus ils ne trouvent guère de soutien parmi les populations ukrainiennes qui sont autant ant-russe qu'anti-polonaises. Alors que les Polonais espéraient la formation d'une armée ukrainienne nombreuses leurs espérances sont vite déçus. Les forces ukrainiennes sont incapables de tenir le front face aux Soviétiques obligeant les unités polonaises à rester en Ukraine.

 

Les troupes polonaises doivent alors tenir un front de plus de 300 kilomètres avec seulement 120 000 hommes appuyé par 460 pièces d'artillerie. Les généraux polonais s'inspirant de la guerre sur le front occidental souhaitent établir une ligne de défense linéaire couvrant l'ensemble du front. Mais à la différence du front occidental saturé de mitrailleuses, de canons et de troupes, le front polonais est pauvre en homme et en artillerie et ne dispose d'aucun ouvrage fortifié. A cela s'ajoute le fait que les Polonais ne dispose d'aucune réserve stratégique pour pallier une éventuelle percée ennemie.

 

De leur coté les Soviétiques ne cessent de se renforcer. Le fer de lance de l'armée rouge, la première armée de cavalerie rouge, commandé par le général Semyon Boudienny, et qui rassemble prés de 16 000 cavaliers appuyés par 5 trains blindés rejoint ses positions de départ sur le front ukrainien à la fin mai. Au nord, prés de 100 000 soldats rouges sont mobilisés. Il ne fait pas de doute que les Soviétiques veulent frapper un grand coup mais veulent-ils seulement infliger une correction aux Polonais ?

 

Au début de 1920, conscient que la guerre civile est gagnée Lénine développe l'idée d'exporter la révolution en Europe occidentale par le biais des soldats de l'armée rouge. Et le plus court chemin pour atteindre Berlin puis Paris passe par Varsovie. Sinon, la Russie soviétique restera une forteresse isolée, d'autant plus fragile qu'elle est ruinée par des années de guerre.

 

A suivre...

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 07:53
Le sang coule à Paris: la fusillade de la rue Damrémont.

Le 23 avril 1925, un candidat de droite aux élections municipales de Paris, soutenu par les Jeunesses patriotes (JP), tient une réunion électorale rue Championnet. Pour les communistes, ce meeting au cœur d'un quartier ouvrier est une provocation. Les groupes de combats du PCF reçoivent l'ordre de se rendre à la réunion tandis que les JP sont mobilisées pour assurer sa sécurité. Dans le même temps, se tient au Cirque d'Hiver, un autre meeting à laquelle participent des Jeunesses patriotes. Une quarantaine d'entre eux se mettent en colonne pour rejoindre la réunion rue Championnet où les policiers leur demandent de s'éloigner. La colonne des Jeunesses patriotes s'engage alors rue Damrémont, suivie par une vingtaine de communistes. C'est alors que des coups de feu éclatent, quatre militants des JP sont tués et sept blessés.

 

La fusillade fait, le lendemain, la une de tous les journaux. La majorité de la presse accuse les communistes d'avoir organisé une véritable embuscade. Voilà des mois que le PCF dénonce une menace fasciste qu'incarne les JP et appelle à la combattre par la force à travers la création de groupes de combat.

 

Le PC se déclare innocent et présente la fusillade comme une réaction de défense des ouvriers contre les attaques des JP. Pourtant, la responsabilité des communistes apparaît certaine, puisque le bureau politique prescrit rapidement une enquête pour déterminer qui a donné aux militants l'ordre de tirer. Albert Treint quant à lui reconnaît implicitement cette responsabilité quand il indique que le service d'ordre a mal interprété les mots d'ordre contre le fascisme. L'arrestation sur place de deux militants parisiens, confirment également cette culpabilité.

 

Tout laisse donc à penser que le PC a été débordée par des militants activistes. La ligne politique du parti a provoqué l'effervescence chez certains qui blâment la modération de la direction et insistent sur la nécessité de combattre par la violence les groupes de droite. La direction a, en effet, par prudence donné pour consigne de ne pas utiliser des armes à feu contre les JP, mais seulement d'organiser des manifestations antifascistes. Il semble néanmoins que l'intention de la direction était d'infliger une correction aux Jeunesses patriotes, mais non de tuer. Mais, alors qu'elle avait dans un premier temps demandé à ses militants de ne pas être armés, elle a, selon la police, fait marche arrière. Ce revirement n'a pu que conforter les militants activistes dans leur volonté d'affrontement et leur apparaître comme une autorisation de passer à l'attaque.

 

Les événements du 23 avril provoquent une certaine inquiétude au sein du PC qui craint à la fois les foudres de l'opinion ouvrière et une possible répression gouvernementale. Surtout les Soviétiques sont particulièrement mécontents de cette affaire qui donne des arguments aux anticommunistes à la veille des élections.

 

Plus profondément la fusillade de la rue Damrémont donne l'occasion au PCF d'affirmer son refus d'utiliser la violence de manière offensive, voire terroriste.

 

Pour aller plus loin:

Frédéric Monier, Le complot dans la République, Paris, La Découverte, 1997.

David François, La violence dans le discours et les pratiques du PCF de 1920 à la Seconde guerre mondiale, thèse sous la direction de Serge Wolikow, Université de Bourgogne, 2 vol., 2012.

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communismeetconflits - dans Communisme français Violence urbaine
16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 07:44
Se battre pour le Front populaire: la Défense républicaine.

La montée des tensions politiques à la suite de la victoire électorale du Front populaire en mai 1936 et la vague de grèves en juin provoque également un renouveau de la question de l'autodéfense au début de 1937. Après la suppression de ses groupes d'autodéfense début 1936, le PCF conserve un service d'ordre dont les attributions sont limitées à la protection des locaux, des dirigeants et des principales manifestations et réunions. Mais la direction du PC, consciente de la faiblesse de son service d'ordre en cas d'une offensive d'envergure de la droite, demande de prendre les mesures nécessaires pour assurer de façon sérieuse la protection des militants.

 

Un rapport de police du début de l'année 1937 indique que le comité central du PC et le comité Amsterdam-Pleyel prennent l'initiative de créer une organisation intitulée Défense républicaine de la région parisienne. La direction générale de la Défense est assurée par une commission de défense populaire assistée par des techniciens qui s'occupent de l'organisation pratique et élaborent les directives.

 

Toujours selon le même rapport de police, la commission de défense populaire élabore les directives pour la mise sur pied de la nouvelle organisation dont les groupes locaux sont placés sous la direction des comités de Front populaire. La Défense populaire a un caractère essentiellement défensif. Elle est considérée comme une organisation de front unique chargée d'englober tous les organismes de défense existants au sein des formations du Front populaire avec, pour mission, de défendre les locaux, les vendeurs de journaux, les militants, les réunions et manifestations. En cas de coup de force fasciste, sa tâche consiste à défendre les municipalités de Front populaire, les entreprises, ainsi que certaines positions stratégiques: routes, ponts, gares et centraux de communication. Pour diriger l'organisation, le comité régional du Front populaire met en place un comité de huit membres, composé de deux représentants de la CGT et d'un représentant du PC, de la SFIO, de la LICA, d'Amsterdam-Pleyel et de l'association des officiers et sous-officiers républicains.

 

Aucun autre document ne permet de confirmer la teneur de ce rapport. Si aucun élément ne semble confirmer les détails donnés par ce rapport, il semble que les communes Front populaire de la région parisienne ont conservé un système d'alerte et de mobilisation en cas d'intrusions fascistes. Il est donc possible que le PCF a recherché à remettre sur pied un système d'autodéfense ne sortant pas des cadres du Rassemblement populaire, à la fois un gage d'efficacité et de modération.

 

Dans les principales régions d'implantation communiste, il semble donc coexister un service d'ordre propre au PC et une autodéfense populaire au recrutement plus large, théoriquement issue des formations du Front populaire, mais en réalité contrôlée par le PCF comme le montre Georges Vidal, s'appuyant sur un rapport de police de mai 1938 conservé au RGVIA à Mosou.

 

La relance des projets de formation d'une Défense populaire permet de relancer la dynamique du Front populaire. Elle sert également à combattre, comme en 1935, les tentations paramilitaires qui se font jour dans certains secteurs du Front populaire et peut mettre en péril sa solidité.

 

 Pour aller plus loin:

Georges Vidal, « Violence et politique dans la France des années 1930 : le cas de l'autodéfense communiste », Revue Historique, 4/2006, n°640, pp. 901-922

David François, La violence dans le discours et les pratiques du PCF de 1920 à la Seconde guerre mondiale, thèse sous la direction de Serge Wolikow, Université de Bourgogne, 2 vol., 2012. 

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communismeetconflits
8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 07:41

Roger Faligot, Tricontinentale. Quand Che Guevara,  Ben Barka, Cabral, Castro  et Hô Chi Minh préparaient  la révolution mondiale, Éditions la Découverte, 2013.

Le rêve brisé de Che Guevara

A travers l'histoire de la Tricontinentale, une conférence tenue à La Havane en janvier 1966 et réunissant des représentants de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique latine, Roger Faligot plonge le lecteur dans le tourbillon de la révolution tiers-mondiste des années 1960. Après la conférence de Bandung en 1955 puis la vague de décolonisation qui touche l'Asie puis l'Afrique au début des années 1960, le tiers-monde fait son entrée sur la scène internationale pour rapidement devenir un champ de lutte dans le cadre de la guerre froide. Surtout ce tiers-monde apparaît comme le domaine privilégié de la lutte révolutionnaire, prenant le flambeau des mains d'un prolétariat occidental assagi qui profite de la croissance économique.

 

Mais plus que la lutte contre le capitalisme, ce qui fédère ces mouvements révolutionnaires c'est le combat contre l'impérialisme, qui s'incarne de manière privilégiée dans la figure des États-Unis. Le symbole de ce combat est depuis 1959, la révolution cubaine avec les figures tutélaires de Fidel Castro et de Che Guevara. Mais Cuba ne veut pas simplement être un modèle, elle entend, au nom de l'internationalisme, apporter son aide aux mouvements révolutionnaires du tiers-monde. En racontant la préhistoire de la Tricontinentale, l'auteur s'attarde longuement sur les contacts qui se nouent dés le début des années 1960 entre les grandes figures du tiers-mondisme, Cuba jouant en l’occurrence un rôle moteur. Mehdi Ben Barka, Ahmed Ben Bella et Che Guevara apparaissent comme chevilles ouvrières dans la création de ces réseaux de solidarité et d'entraide et l'auteur retrace minutieusement leurs différents parcours d'autant qu'aucun des trois n'assistent à la formation de la Tricontinentale. Che Guevara, après l'échec de sa tentative de guérilla au Congo s’apprête à partir pour la Bolivie, Ben Bella a été déchu du pouvoir et emprisonnés par Boumedienne et Ben Barka disparaît corps et bien à Paris.

 

Le déroulement de la conférence de la Tricontinentale permet à Roger Faligot de livrer une impressionnante galerie de portraits de ces participants. Se presse à La Havane des écrivains comme Moravia, Vargas Llosa mais aussi la chanteuse Joséphine Baker. Se retrouve des représentants de l'URSS, de la Chine populaire, de l'Inde, de l'ANC sud-africaine, du Viet-Nam mais aussi Salvador Allende. Il y a surtout les dirigeants des mouvements révolutionnaires qui se sont lancés dans la lutte armée comme le vénézuélien Douglas Bravo mais surtout Amilcar Cabral qui dirige en Guinée-Bissau et au Cap-Vert la lutte contre le colonisateur portugais. L'objectif des participants à la Tricontinentale est d'organiser la lutte du tiers-monde contre les États-Unis en prenant modèle sur le combat des Vietnamiens.

 

En parallèle de cette description foisonnante, Roger Faligot, décrit les efforts du gouvernement américain pour briser les mouvements révolutionnaires du Tiers-monde. Des tentatives d'assassinats de Fidel Castro à celui d'Amilcar Cabral en passant par l’enlèvement de Ben Barka, il montre les différents aspects cette guerre secrète pendant caché de la lutte ouverte menée contre le Viet-Cong et le Vietnam du Nord. Le coup le plus sévère est certainement la capture et l’exécution de Che Guevara en Bolivie en 1967.

 

La Tricontinentale ne survivra pas à ces coups portés par les États-Unis, secondés par les dictatures latino-américaines mais également par des régimes amis en Afrique comme le Zaïre de Mobutu, le Maroc d'Hassan II, le Portugal salazariste ou l'Afrique du Sud. Mais l'auteur insiste également sur l'hostilité qu'éprouvent Soviétiques et Chinois à l'égard de la Tricontinentale, cette sorte de troisième voie qui échappe à leur contrôle. D'ailleurs son échec oblige par la suite Cuba à choisir son camp dans la rivalité qui oppose depuis le début des années 1960 Moscou et Pékin.

 

Le livre de Roger Faligot, vaste fresque à dimension mondiale, se lit comme un roman, celui du dernier sursaut de l'internationalisme révolutionnaire, avant que les rêves de révolution mondiale se dissolvent progressivement dans les années 1970 avant de sombrer définitivement dans les années 1980.

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communismeetconflits
7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 16:30
Rythme estival

Les vacances d'été sont là. Meme si le soleil se fait encore désirer, le rythme des publications sur le blog va se ralentir pour permettre à votre serviteur de profiter de quelques moments de repos. Il va également en profiter pour dénicher de nouveaux ouvrages et faire diminuer la pile de livres en attente de lecture avant que celle-ci ne reprenne de la hauteur à la faveur des sorties de la rentrée. 

 

Bonnes vacances à tous.

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communismeetconflits - dans Vie du blog
3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 07:41

Pierre Daix, Les combattants de l'impossible. La tragédie occultée des premiers résistants communistes, Robert Laffont, 2013.

L'Organisation spéciale et la mémoire communiste

Avec ce nouveau livre, Pierre Daix, poursuit une réflexion sur la mémoire communiste, réflexion commencée dans les années 1970 et dont le titre de son ouvrage précédent, paru en 2008, Dénis de mémoire, souligne les absences volontaires. L'auteur se penche particulièrement sur l'amnésie du PCF entourant l'Organisation spéciale (OS), cette structure clandestine de combat qui fut chargée de lancer la lutte armée en France à partir d’août 1941 avant la naissance des FTP au début de 1942. Si l'OS est au cœur du livre de Pierre Daix, c'est que l'auteur participa directement à ces activités.

 

Pierre Daix adhère au PC en 1939 alors que le Parti est déjà interdit par le gouvernement Daladier. Il intègre l'Union des étudiants communistes et participe aux premières actions de Résistance alors que la direction du PCF reste fidèle à l'esprit du pacte germano-soviétique. Il intègre ensuite l'OS sans toutefois participer aux actions armées. Il connaît donc tous ces premiers résistants communistes qui, pour la plupart, seront arrêtés et fusillés. Pierre Daix sera également arreté, mais la police n'ayant aucune preuve de sa participation à l'OS il est déporté à Mauthausen. A son retour de déportation il devient chef de cabinet du ministre Charles Tillon avant de prendre la direction du journal littéraire du PCF, Les Lettres françaises. Il prend par la suite, peu à peu ses distances avec le PCF, qu'il quitte en 1974.

 

Dans son livre, l'auteur raconte son expérience dans l'OS, notamment au coté de son ami Christian Rizo, et met en avant la volonté des jeunes communistes de s'engager dans la lutte contre l'occupant et cela bien avant l'invasion de l'URSS. C'est sur l'insistance du Komintern que Jacques Duclos, qui dirige le PC clandestin, pousse les jeunes à chercher l'affrontement avec l'occupant mais sans préparation. La manifestation à Paris, le 13 août 1941, organisée de manière improvisée, sans prendre soin de la sécurité des participants, débouche sur la condamnation à mort de deux jeunes manifestants mais également sur la rafle des Juifs du 11e arrondissement. Les opérations de sabotage de l'OS sont également mal préparées. Surtout la direction communiste n'assume pas les actions de l'OS qui sont dénoncées comme provocatrices par de nombreux militants. Pour Daix, il ne fait aucun doute que les membres de l'OS ont été sacrifié par une direction qui ne leur a fourni aucune préparation, ni encadrement, uniquement dans le but de montrer à Moscou que le PCF était dans la ligne dictée par le Komintern.

 

La réaction du PCF devant les attentats visant les Allemands semble confirmer l'hypothèse de Pierre Daix. Celui du 21 août à la station de métro Barbés n'est pas revendiqué par la presse communiste tandis que les 6 exécutions d'otage qui suit, dont celle de Jean Catelas, est ignorée. Après l'attentat de Nantes, commis par Gilbert Brustlein et Spartaco Guisco le 20 septembre 1941, la direction communiste est totalement affolée par l'ampleur des représailles allemandes et les réactions négatives qu'elles provoquent dans l'opinion, réactions partagées par des responsables communistes nourris à la sève de la lutte contre la guerre impérialiste. Les attentats ne sont pas revendiqués, ses auteurs sont dénoncés comme provocateurs. Quand Brustlein est identifié par la police, le PC envisage même de le faire exécuter . Si ce dernier parvient à rejoindre Londres, Guisco, qui est fusillé par les Allemands, est victime d'une campagne de calomnie, le dénonçant comme traître ayant trouvé refuge auprès de Franco. Si le PCF célèbre donc les otages fusillés à Chateaubriant, il occulte totalement l'engagement des premiers résistants de l'OS, allant jusqu'à le nier.

 

Ce déni de mémoire touche également le convoi de prisonniers, la plupart communistes, déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942 et dont il a fallu attendre la thèse de Claudine Cardon-Hamet en 1997 pour qu'il sorte de l'oubli.

 

Pour Pierre Daix le principal responsable de ces occultations est Jacques Duclos. Ce dernier a ainsi cherché à effacer les traces des erreurs politiques commises à l'été 1940. Ces fautes ont en effet causé l'arrestation de nombreux dirigeants et cadres qui par la suite se sont retrouvés soit parmi les otages exécutés à la suite d'attentats, soit parmi les déportés du 6 juillet 1942. Cette réécriture de l'Histoire, reprise par Georges Marchais après la mort de Duclos en 1975, s'est donc faite au détriment des membres de l'OS et des déportés du 6 juillet 1942. Elle a particulièrement bien réussi puisqu'il a fallu attendre la fin des années 1990 et le début des années 2000 pour que des historiens redécouvrent la vérité.

 

A la fin du livre de Pierre Daix, le lecteur se plaît à imaginer ce que pourrait être un livre d'historien, une vaste synthèse, sur l'histoire de cette résistance communiste, dégagée des luttes mémorielles et s'appuyant sur les archives existantes.

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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 07:37

Fabrice Genard, Tulle, enquête sur un massacre, 9 juin 1944, Tallandier, 2014.

Tulle, 9 juin 1944

Si la mémoire collective accorde une large place au massacre d'Oradour-sur-Glane, symbole de la barbarie nazie en France, celui de Tulle, le 9 juin 1944, est plus mal connu. Si le nombre de victimes n'atteint pas celui d'Oradour, il reste néanmoins l'un des plus grands opérés par les Allemands en France en 1944. Il est emblématique de la politique terroriste appliquée par les nazis envers les populations civiles dans le cadre d'une lutte contre les partisans qui reprend les méthodes expérimentées en URSS. Mais au-delà de l'événement l'auteur montre également les soubresauts d'une mémoire conflictuelle qui ont contribué à le cantonner dans un cadre uniquement local.

 

Les faits sont bien connus. Le 7 et le 8 juin 1944, au lendemain du débarquement en Normandie, les maquis FTP de Corrèze lancent une offensive sur Tulle pour libérer la ville. Après des combats difficiles, la garnison allemande se rend dans une ville en liesse. Mais cette libération est de courte durée puisque dès le 8 juin au soir, des éléments de la division SS Das Reich, lourdement armés, investissent Tulle, provoquant la retraite des maquisards. Le lendemain, les soldats SS organisent une rafle parmi la population, rassemblant près de 3 000 habitants, avant de pendre 99 personnes aux balcons et aux réverbères puis de déportés 149 autres.

 

Si Fabrice Grenard retrace de manière fine, en s'appuyant sur de nombreuses archives et des témoignages, cette tragédie, il prend soin de la réinsérer dans un contexte plus large, permettant ainsi de remettre en cause certaines idées reçues.

 

L'auteur montre ainsi que la Corrèze fut une terre de maquis plus importante que la Haute-Vienne où dominait pourtant Georges Guingouin. A partir du printemps 1944, les maquisards lancent des actions d'envergure et n'hésitent pas à effectuer des opérations spectaculaires à Tulle. Pour endiguer ces actions une division allemande appuyée par des supplétifs français ratissent la région en avril. Sans résultat puisque les maquisards ont eu le temps de se disperser. Courant mai 1944, les dirigeants FTP décident d'organiser une vaste opération sur Tulle afin d'occuper cette ville, comme ils l'ont déjà fait précédemment, notamment le 1er mai, dans des localités moins importantes. Cette décision est prise avant le débarquement du 6 juin, et n'a donc aucun lien, comme le montre Fabrice Grenard, avec ce dernier contrairement à ce qui a été souvent écrit. Cette opération a été réfléchi, préparé et n'avait rien d'une improvisation répondant à l'appel à l'insurrection nationale lancée par le PCF. Mais les organisateurs ne savaient pas que la division Das Reich avait reçu l'ordre de ratisser le Limousin.

 

L'auteur tord le cou également à une autre légende, celle qui voudrait que la Das Reich commette ces exactions sur le chemin qui la conduit à rejoindre le front de Normandie. Il montre ainsi que cette division, qui stationne dans la région de Montauban, est volontairement utilisée pour une opération de lutte contre les partisans, préparée et organisée bien avant le 6 juin. Pour le général Lammerding, commandant de la Das Reich il s'agit d'appliquer en France les méthodes expérimentées sur le front de l'Est, à savoir terroriser la population afin de la désolidariser des maquis pour mieux asphyxier ces derniers. La prise de Tulle par les FTP offre à la Das Reich l'occasion de mettre en œuvre ces pratiques afin de rendre les résistants responsables des représailles subies par la population, représailles qui s’opèrent avec un absolu arbitraire.

 

L'auteur constate que les Allemands ont atteint leur objectif. La population de Tulle accuse en effet les FTP d’être directement responsables du massacre. Ce sentiment a ensuite donné naissance à des mémoires diverses, voire conflictuelle. Celle des proches des victimes ou des rescapés des camps, celle, emprunte de culpabilité, de ceux qui ont échappé à la rafle ou à la sélection, enfin celle des FTP qui cherche à légitimer leur combat. Cette mémoire divisée a empêché que le massacre de Tulle prenne pleinement sa place dans le martyrologe national.

 

Voici donc un beau livre d'Histoire que complète des notes, des annexes, un index et une bibliographie conséquente.

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communismeetconflits - dans Seconde Guerre mondiale Résistance Répression
26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 07:33

Matthias Bouchenot, Tenir la rue. L'autodéfense socialiste, 1929-1938, Libertalia, 2014.

Les groupes de combats de la SFIO.

L'idée, développée par Serge Berstein dans les années 1980, que le combat entre fascistes et antifascistes dans la France des années 1930 fut avant tout un affrontement simulé apparaît de moins en moins pertinente, au mieux à nuancer comme le montre le livre de Matthias Bouchenot consacré à l'autodéfense socialiste. Si les groupes des Toujours prêts pour servir (les TPPS) ne sont pas inconnu, notamment grace aux livres de Jacques Kergoat, ils n'avaient jamais fait l'objet d'une étude particulière. C'est désormais chose faite avec cet ouvrage qui offre une étude des groupes de défenses de la SFIO dans la région parisienne dans les années 1930.

 

L'auteur rappelle d'emblée qu'avant 1914, la SFIO de Jaurès s'est dotée d'un service d'ordre, les hommes de confiance, chargé de protéger et de canaliser les manifestations dans le but d'éviter les violences. Mais en parallèle, l'aile gauche hervéiste développe des formations de Jeunes Gardes qui se montrent plus offensives, n'hésitant pas à affronter les groupements nationalistes, voire les forces de l'ordre. Ces différentes formations disparaissent, victimes de la guerre puis de la scission communiste en 1920. Si les socialistes sont, dans les années 1920, confrontés à la violence politique, notamment face aux nationalistes au Quartier latin, ils attendent la fin des années 1920, pour commencer à organiser des groupes de défenses. L'initiative en revient d'abord aux étudiants mais également à la SFIO qui doit alors faire face aux attaques des communistes qui, en pleine période classe contre classe, perturbent les meetings et manifestations « social-fascistes ».

 

La prise du pouvoir par Hitler en 1933 puis l'agitation des ligues nationalistes qui culmine le 6 février 1934 accélèrent la montée en puissance de cette autodéfense socialiste. Avec l'accord des dirigeants socialistes, elles se structurent peu à peu pour donner naissance aux TPPS, une organisation qui s’intègre aux différentes initiatives d'autodéfense prises par les formations qui s’agrègent autour du Front populaire. Principalement implanté en région parisienne, l'organisation des TPPS est prise en charge par l'aile gauche de la SFIO autour de Marceau Pivert et du groupe de la Gauche révolutionnaire. Pivert est le maître d’œuvre de cette autodéfense qu'il organise et qu'il théorise également. Les militants de sa tendance ainsi que des trotskistes forment les cadres des TPPS dans une fédération où la Gauche révolutionnaire domine.

 

A partir de 1935, la direction de la SFIO prend ses distances avec les TPPS. Si ces derniers peuvent apparaître comme les défenseurs des libertés républicaines face aux menaces fascistes, les succès du Front populaire, en confortant la stratégie électoraliste du parti socialiste, les marginalisent. Ils apparaissent alors, aussi bien aux yeux des dirigeants socialistes que des communistes ou des radicaux, comme une milice révolutionnaire qui met en danger l'alliance du Front populaire. Les TPPS cherchent alors à élargir leur audience en se tournant vers des groupes qui se trouvent en dehors du Front populaire que ce soit les trotskystes ou les anarchistes. Le divorce entre l'autodéfense socialiste et la coalition de Front populaire éclate lors de la fusillade de Clichy en 1937 avant que l'expulsion de Pivert de la SFIO l'année suivante mette fin à cette aventure trop méconnue.

 

En exploitant au mieux les rares archives concernant l'autodéfense socialiste, l'auteur en restitue les multiples facettes. Il en analyse ainsi l'organisation, le développement, les évolutions, la sociologie mais également les représentations et les cultures politiques qu'elle met en œuvre. Le phénomène est certes circonscrit et ne prend jamais une ampleur de masse, l'autodéfense socialiste ne peut donc servir à démontrer une quelconque « brutalisation » de la société française. Néanmoins le livre de Matthias Bouchenot révèle à la fois une certaine tentation de militariser la vie politique, signe de la profondeur de la crise des années 1930, mais surtout que le niveau de violence des affrontements politiques à cette période a largement été sous-estimé par la mémoire collective ou l'historiographie.

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communismeetconflits - dans SFIO Autodéfense

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")