Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 07:32

Sally Stoecker, Forging Stalin's Army: Marshal Tukhachevsky and the Politics of Military Innovation, Westview Press, 1998.

Toukhatchevsky, démiurge de l'armée soviétique

L'idée centrale de ce livre est de montrer que dans les années 1930, l'armée rouge ne fut pas prisonnière de l'idéologie stalinienne mais a plutôt conservé une certaine indépendance qui fut à la source de nombreuses innovations. C'est ainsi, en utilisant un langage marxiste, que des officiers comme Toukhatchevski ont développé de nouvelles doctrines qui prouveront leur pertinence lors de la guerre contre l'Allemagne nazie. Dans le contexte du premier plan quinquennal, l'idée soviétique qu'une guerre contre le monde capitaliste est inévitable et la volonté de couper tout lien avec le passé tsariste, donne l'occasion aux militaires de remodeler l'armée rouge et de transformer l'armée révolutionnaire des bolcheviks en une puissance militaire conventionnelle moderne. Pour eux il s'agit aussi de moderniser l'industrie de l'armement et d'assurer un lien étroit entre les priorités industrielles du moment et les préparatifs militaires.

 

L'auteur montre qu'à sa naissance, le complexe militaro-industriel soviétique n'a pas la puissance qu'il aura par la suite sur l'ensemble de l'économie. Les militaires ont dû se battre, plaider, menacer, supplier pour que le budget militaire progresse. Ils veulent montrer aux principaux dirigeants que la modernisation de l'armée est une nécessité à court terme pour faire face aux menaces potentielles. C'est en 1934, après le succès du premier plan quinquennal et face à la montée de la menace japonaise en Orient que Staline se décide à donner aux militaires les ressources suffisantes pour mener à bien leurs réformes.

 

C'est la dégradation de la situation internationale qui pousse Staline à moderniser l'armée et à lui consacrer des ressources de plus en plus importantes. La prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et l'avancée japonaise en Mandchourie concrétise la peur d'un encerclement potentiel. La prise, en 1929, du chemin de fer de l'Est chinois jusqu'alors contrôlé par l'URSS par des nationalistes chinois puis par les Japonais agit comme un stimulant d'autant que cet épisode démontre la faiblesse des officiers et du matériel soviétiques pour mener des contre-attaques.

 

La voie est libre pour que les officiers supérieurs développent leurs idées sur l'usage des armes combinées, les opérations d'encerclement. Surtout la conquête de la Mandchourie provoque un réarmement sur la frontière chinoise où l'armée rouge double ses effectifs de 1929 à 1932. Mais l'URSS, sans accès aux technologies étrangères, a beaucoup de mal à moderniser ses forces. C'est pour compenser cette faiblesse qu'elle développe une collaboration militaire avec l'Allemagne de Weimar ce qui lui apporte une aide précieuse pour créer une industrie militaire. Les Soviétiques copient également le matériel militaire étranger notamment les blindés britanniques et américains mais en les améliorant pour les adapter au terrain et aux tactiques adoptées par l'armée rouge.

 

L'auteur met en évidence le rôle central de Toukhatchevski dans ce processus de modernisation de l'armée soviétique. Ses idées sur la bataille en profondeur ou l'offensive décisive deviennent des éléments essentiels de la doctrine militaire soviétique et le restent après l'exécution du maréchal en 1937. La purge de l'armée rouge en 1937-1938 affaiblit le potentiel militaire soviétique juste à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Mais surtout c'est la destruction de l'esprit d'innovation doctrinale incarné par Toukhatchevski qui est le coup le plus rude porté à l'armée rouge.

 

L'augmentation, à partir du premier plan quinquennal, des ressources accordées à l'armée ainsi que l'autonomie relative laissée aux chefs militaires permet de promouvoir des doctrines stratégiques neuves. Voici donc un récit convaincant de la reconstruction des forces armées soviétiques par la volonté d'un homme, Toukhatchevski, dont les réformes ont permis à l'Etat soviétique de surmonter deux épreuves titanesques: la guerre contre l'Allemagne nazie et le régne de Staline.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Armée rouge
29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 07:37

Peu avant 11 heure du matin le 13 juin 1907 deux fourgons puissamment armés pénètrent sur la place d'Erevan à Tiflis, la capitale de la Géorgie alors province de l'Empire du Tsar de Russie. Les fonds de la Banque d'État se trouvent dans l'un des fourgons tandis que l'autre transporte des policiers et des soldats. Il y a également des cavaliers avec des armes chargées et prêtes à faire feu. La démonstration de force et les précautions prises n'ont rien d'exagérer puisqu'il s'agit de transporter plus d'un million de roubles dans les coffres de la banque.

 

Une telle somme ne passe pas inaperçue au sein de la pègre locale mais également aux yeux de certains militants révolutionnaires. Parmi ces dernier se trouve Joseph Djougachvili, qui porte alors le pseudonyme de Koba et moins souvent celui de Staline. Le jeune militant bolchevik, il a alors 28 ans, est devenue un spécialiste des expropriations. Ce terme est un euphémisme qui sert à désigner les attaques à main armée et les braquages qui servent à financer le mouvement. Le parti bolchevik a besoin en effet de beaucoup d'argent afin de financer les différents journaux de propagande mais surtout pour assurer la survie des militants en exil ou des clandestins à l'intérieur de la Russie. La conception léniniste d'un parti de révolutionnaires professionnels c'est à dire composé de militants qui se consacrent exclusivement à la politique nécessite des fonds importants pour subvenir aux besoins quotidiens de ces professionnels de la Révolution.

 

La question des expropriations est aussi un point de divergence important au sein du mouvement révolutionnaire russe puisque les mencheviks y sont opposés. Lors du congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en juin 1907 à Londres ces derniers font d'ailleurs voter une résolution condamnant les expropriations et demandant la dissolution des groupes armés. Mais lors de ce même congrès, les dirigeants bolcheviks ont désigné un organe de direction secret, le centre bolchevik, dont font partie Lénine, Krassine et Bogdanov et qui a pour tâche de donner son accord aux expropriations projetées. Le parti bolchevik a en effet déjà prévu des expropriations dans différentes villes de Russie dont Tiflis.

 

En avril 1907 les chefs bolcheviks se réunissent à Berlin pour discuter de cette question. Lénine, Krassine, Bogdanov, Litvinov sont présents ainsi que Koba. Ce dernier reçoit alors pour mission, avec l'aide de Simon Ter-Petrossian, dit Kamo, d'organiser le vol des fonds de la banque de Tiflis.

La fiche de police de Staline en 1911

La fiche de police de Staline en 1911

En Géorgie, Koba organise l'attaque. Il établit d'abord pour cela des contacts avec des hommes installés dans la place. Il s'agit de Gigo Kasradze, un employé de la Banque d'État et de Voznesensky qui travaille au bureau bancaire postal. Ce dernier connait les dates, tenues secrètes, des transferts de fonds. Il informe ainsi Koba qu'un important transfert est prévu pour le 13 juin 1907.

 

Leonid Krassine quant à lui prépare les bombes pour l'attaque, bombes qui sont ensuite dissimulées dans un canapé. Cela n'est d'ailleurs pas sans danger puisque Kamo fait exploser accidentellement une bombe. Il est grièvement blessé à l'œil et doit rester coucher pendant un mois.

 

L'audace du projet nécessite une organisation parfaite et une équipe expérimentée. Koba qui n'est pas à sa première attaque à main armée peut s'appuyer sur une bande fiable pour l'aider. Au matin du 26 juin, une équipe d'une vingtaine de personnes se réunit pour finaliser le plan et recevoir les dernières consignes dans la taverne Tilipoutchouri. Ils attendent l'arrivée du convoi. Quand une jeune femme agite son journal, ils sortent de la taverne pour prendre la place qui leur a été assigné et, déguisés en paysans, ils jouent les badauds sur la place d'Erevan tandis que des guetteurs sont postés sur les toits et aux coins des rues pour surveiller l'arrivée du convoi. Kamo est quand à lui déguisé en officier et conduit un phaéton qui stationne près de la place d'Erevan.

 

Le convoi, qui vient du bureau de poste, se présente sur la place comme prévu. La diligence qui contient les fonds transporte aussi deux gardes armés, un caissier et un comptable. Derrière se trouve un phaéton rempli de policiers. Des cavaliers armés encadrent les deux véhicules qui entrent sur la place bondée de monde.

 

Un membre de la bande de Staline abaisse alors son journal et donne ainsi signal pour le début de l'attaque. Quelques secondes plus tard la place centrale est traversée par un éclair et le bruit de la dizaine de bombes que les hommes de Staline lancent. Le bruit est effroyable et se fait entendre dans toute la ville tandis que les vitres aux alentours sont brisées. Les chevaux qui tirent les fourgons ainsi que les policiers et les militaires chargés de leur protection sont déchiquetés. Les membres de la bande de Staline sortent leurs hommes et tirent sur les policiers présents sur la place qui devient en quelques secondes une scène de carnage.

 

Les hommes de Staline se précipitent alors sur le fourgon contenant l'argent. Mais l'un des chevaux, qui a été seulement blessé, se cabre et commence une folle cavalcade sur la place. Il prend de la vitesse et le risque existe que personne ne puisse le rattraper, donc que l'argent s'échappe. Un des voleurs, Kupriashvili, a alors la présence d'esprit de lancer une grenade sous le cheval. L'animal vole en éclat et le fourgon s'immobilise enfin.

Simon Ter-Petrossian, alias Kamo, en 1922

Simon Ter-Petrossian, alias Kamo, en 1922

Alors que la foule des passants ne comprend pas ce qui est en train de se passer et, prise de panique, se disperse dans tous les sens, Kamo débouche sur la place au volant de son phaéton. Chibriashvili s'empare de l'argent et jette les sacs dans le véhicule de Kamo qui s'éloigne ensuite à toute vitesse. Dans la précipitation, les voleurs laissent derrière eux prés de 20 000 roubles dont s'empare un des conducteurs de la diligence qui sera ensuite arrêté pour vol. Après avoir quitté la place, Kamo croise une voiture de police. Se faisant toujours passer pour un officier il les prévient qu'une attaque vient d'avoir lieu et dupe ainsi les policiers qui le laissent partir. Les voleurs se sont rapidement dispersé. Si l'attaque réussit, elle est d'une extrême violence. Selon certaines sources seules six personnes sont mortes et une quarantaine est blessée. D'autres affirment qu'il y eut une quarantaine de tués.

 

L'attaque du transport de fonds de Tiflis fait la une de tous les journaux dans le monde. Les autorités russes mobilisent l'armée, raflent des suspects, envoient sur place une équipe d'enquêteurs d'élite. Malgré cette mobilisation, les participants à l'attaque ne sont pas retrouvés car les témoignages recueillis sont confus et contradictoires.

 

Le butin pris est d'environ 340 000 roubles, l'équivalent actuel d'environ 3,5 millions d'euros. Mais si 90 000 roubles sont des petites coupures faciles à écouler, le reste de la somme se présente sous la forme de billets de 500 roubles dont les numéros de série sont connus par la police. L'argent est déposé chez des amis de Staline puis cousu dans un matelas pour pouvoir être déplacé facilement. Kamo parvient à en faire transporter une partie en Finlande où réside alors Lénine. Il se rend ensuite en France, en Belgique et en Bulgarie pour acheter des armes et des explosifs. La police tsariste est rapidement informée de ces achats. Elle demande alors aux autorités allemandes d'arrêter Kamo qui se trouve à Berlin. En apprenant cela, Lénine quitte précipitamment la Finlande pour se rendre en Suisse.

Maxim Litvinov en 1917

Maxim Litvinov en 1917

La police russe prévient également ses homologues européennes que les billets de 500 roubles volés portent des numéros précis. De nombreuses personnes sont alors arrêtées en essayant de changer ses billets à Stockholm, Munich ou Genève. C'est le cas de Maxim Litvinov à Paris qui a sur lui 12 billets de 500 roubles qu'il comptait échanger à Londres. Quelques billets sont néanmoins écoulés par Bogdanov aux États-Unis et par Krassine. Le reste de l'argent, rendu inutilisable par la surveillance policière, est brulé sur ordre de Lénine.

 

Le vol de Tiflis a des conséquences politiques moins connues. Les mencheviks sont ainsi furieux de voir que Lénine n'a pas respecté la décision du congrès de Londres. Plekhanov demande alors la rupture tandis que Martov assimile le centre bolchevik à un gang criminel. La méfiance envers les bolcheviks dépasse alors le cercle étroit des révolutionnaires russes et s'étend désormais à l'ensemble des partis socialistes européens rassemblés dans la IIe Internationale. En Géorgie, le carnage provoqué par l'attaque discrédite également les bolcheviks dont l'influence décroit rapidement. Lénine face à ces réactions prend alors ses distances avec Bogdanov, Krassine et Kamo. Surtout jamais il ne revendiquera la paternité du vol. Staline fera de même.

 

Le rôle de Staline dans l'attaque de Tiflis a longtemps été l'objet de débats. Selon Kamo il aurait pris une part active, regardant de loin le déroulement de l'opération. Selon d'autres sources il aurait attendu à la gare durant l'attaque. Sa belle-sœur affirme qu'il serait rentré le soir chez lui en se félicitant du succès de l'attaque. Pour Trotski il n'aurait fait que superviser l'opération de loin. Mais l'historien Miklos Kun, s'appuyant sur des archives, affirme que dès 1905 Staline prend part à l'élaboration des opérations d'expropriations et à ce titre il a organisé le vol de Tiflis. En tout cas il reste suffisamment à l'écart afin de ne pas être directement impliqué dans l'attaque.

Leonid Krassine, l'artificier bolchevik

Leonid Krassine, l'artificier bolchevik

Après son arrestation par la police allemande Kamo est extradé en Russie en 1909 où il est jugé pour le vol de Tiflis. Il est reconnu coupable mais, feignant la folie, il est interné dans un hôpital psychiatrique dont il parvient à s'évader en août 1911. Il est à nouveau arrêté en 1913 alors qu'il préparait une nouvelle expropriation à Tiflis. Il n'est libéré qu'en 1917 à la faveur de la Révolution de février 1917.

 

Après 1917, Litvinov devient diplomate et commissaire du peuple aux Affaires étrangères de 1930 à 1939. Leonid Krassine, après s'être séparé des bolcheviks en 1909, devient représentants commercial soviétique à Londres et commissaire du peuple au Commerce extérieur jusqu'à sa mort en 1926. Kamo travaille à la douane soviétique avant de mourir en 1922 renversé par un camion. Bogdanov, exclu en 1909, sera quant à lui le premier idéologue du Proletkult.

 

Staline aura un destin mondial. Il a montré à l'occasion du vol de Tiflis sa détermination, son sens de l'organisation, son mépris de la vie humaine. Il s'est surtout fait remarquer par Lénine qui n'oubliera pas, au moment de la Révolution de 1917, les qualités montrées par le jeune Géorgien dix ans plus tôt.

Alexandre Bogdanov

Alexandre Bogdanov

Sources :

Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline, Calmann-Lévy, 2008.

Adam B. Ulam, Staline, L'homme et son temps, tome 1 : La Montée, Calmann-Lévy-Gallimard, 1977.

Jacques Baynac, Kamo, l'homme de main de Lénine, Fayard, 1972.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 07:50

Anna Geifman, Entangled in Terror: The Azef Affair and the Russian Revolution, Scholarly ressources, 2000.

Azef, destin d'un indicateur de police

Si la personne d'Evno Azef est inconnue du grand public, ce dernier, après avoir été le symbole du mouvement révolutionnaire russe d'avant 1914, est devenu le symbole du traître corrompu, le Judas de la révolution russe. Azef, chef révolutionnaire, fut un indicateur de la police tsariste et livra de nombreuses informations sur des terroristes impliqués dans l'assassinat de grands hommes d’État. Après la découverte de sa trahison, il devint le symbole mondial de la duplicité. A contre-courant de cette légende noire, Anna Geifman cherche ici a réhabiliter ce personnage et affirme qu'il ne fut jamais un agent double.

 

Pour expliquer la personnalité d'Azef, l'auteur nous livre une véritable biographie de ce chef révolutionnaire. Elle montre un Azef dominé dès l'enfance par la peur. Né dans une famille juive pauvre en 1874, son enfance est placée sous la double menace de la misère et des pogroms. Pourtant Azef suit des études secondaires avant de s’impliquer dans le mouvement révolutionnaire. Par crainte d'une arrestation, il s'exile en Allemagne en 1892. C'est là qu'il accepte de devenir un informateur de l'Okhrana, la police politique tsariste. Il rentre en Russie en 1898 et, à la demande de la police, il se rapproche des mouvements terroristes. Mais en 1902 il prend à nouveau le chemin de l'exil pour informer les policiers sur les révolutionnaires basés à l'étranger.

 

Azef prend peu à peu de l'importance au sein du Parti socialiste-révolutionnaire et de son Organisation de combat. Cette dernière, dirigée par Gershuni, possède une certaine autonomie par rapport au comité central du parti. Azef construit alors sa notoriété en s'attribuant le crédit d'opérations terroristes comme les meurtres d'Alexandrov et de Plevhe, alors qu'il n'a joué presque aucun rôle dans ces opérations. Mais Azef continue toujours de collaborer avec la police. Les informations qu'il livre permettent ainsi d'éviter de nombreux attentats et sèment la discorde entre le comité central et l'Organisation de combat. En 1906 les terroristes sont quasiment réduits à l'impuissance.

 

Azef est néanmoins démasqué en 1908 par un menchevik, Bourtsev, qui s'est fait une spécialité de démasquer les espions et les provocateurs au sein du mouvement révolutionnaire. Pourtant la direction du Parti socialiste-révolutionnaire accuse Bourtsev de diffamation et ce dernier doit produire la confession d'un chef de la police en retraite pour se disculper. Azef est alors confronté aux dirigeants du Parti mais il se montre assez convaincant pour s'en sortir et prendre finalement la fuite.

 

Le scandale Azef est énorme. La première victime de cette affaire est le Parti socialiste-révolutionnaire: son comité central démissionne, la méfiance s'installe dans ses rangs et le désarroi paralyse l'ensemble du mouvement. Les tentatives de Boris Savinkov pour essayer de reconstruire l'Organisation de combat échouent définitivement en 1911.

 

Azef s'est réfugié en Allemagne où il vit confortablement des gains acquis en dénonçant ses camarades. Il est pourtant arrêté en 1915 par la police allemande comme subversif avant d'être libéré en décembre 1917. Il meurt un an plus tard d'une infection contractée en prison. Les socialistes révolutionnaires ne découvriront sa mort qu'en 1925.

 

Pour Geifman, Azef fut surtout un informateur efficace qui contribua à déjouer de nombreux attentats et a toujours cherché à saboter les actions de l'Organisation de combat. Il ne fut jamais un véritable révolutionnaire puisqu'il a choisi délibérément de travailler pour la police. C'est la cupidité et non l'idéalisme qui est à la base de son comportement. Voici un livre utile pour comprendre le mouvement révolutionnaire russe d'avant 1914 et les liens complexes qui unissent ces deux univers ennemis que sont les forces de l'ordre et les organisations subversives.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 07:53

David Stone, Hammer and Rifle: The Militarization of the Soviet Union, 1926-1933, University Press of Kansas, 2000.

A l'origine du complexe militaro-industriel soviétique

Le livre de Stone examine la politique militaire de l'URSS durant le premier plan quinquennal. Il s'agit pour l'auteur de mettre en relief la place de l'armée rouge dans les plans de Staline pour construire une industrie moderne et de montrer que l'armée fut un facteur qui a largement justifié la nécessité d'une industrialisation rapide. L'Union soviétique n'a jamais été dominé par les militaires, pourtant l'armée devient une force incontournable, notamment dans le domaine économique. Elle a en effet le pouvoir de mobiliser des ressources importantes et surtout de garantir aux industriels avec qui elle est en relation les moyens nécessaires pour leurs productions.

 

Dans les années 1920 l'armée rouge accuse un retard technique important et possède une valeur militaire plus faible de l'armée tsariste. C'est aussi une armée qui a été vaincu aux portes de Varsovie et dont les chefs ont conscience des faiblesses. Mais la NEP a imposé une politique financière destinée à stabiliser le rouble interdisant d'augmenter le budget militaire.

 

Pour les chefs militaires, s'appuyant sur une analyse marxiste, il est nécessaire d'effacer la distinction entre production civile et militaire pour donner une place aux militaires dans l'économie soviétique. Ces derniers doivent même orienter la planification économique afin d'avoir un accès privilégié à la production industrielle. Dans le cadre dans la théorie du socialisme dans un seul pays le réarmement de l'armée rouge devient un élément central de la victoire de Staline sur la droite du Parti qui souhaite conserver la NEP.

 

La crainte bolchevique d'une attaque des pays capitalistes justifie à la fois les demandes de l'armée et muselle les opposants au plan quinquennal. L'invasion japonaise de la Mandchourie en 1931 est ainsi un moteur du réarmement justifiant l'industrialisation. Toute critique devient alors une trahison. A la fin de la période du premier plan, l'armée rouge occupe une place prééminente dans l'économie, place qu'elle continuera à tenir jusqu'à la fin des années 1980.

 

L'auteur ne fait pas l'impasse sur le chaos, le gâchis, les pertes humaines qui accompagnent l'industrialisation forcée. L'ouvrage fournit ainsi un solide aperçu de la naissance et de l'expansion du secteur économique militaire soviétique qui reste performant jusque dans les années 1980. Il montre surtout que l'armée rouge a joué un rôle de premier plan dans la consolidation du pouvoir stalinien par son soutien sans failles au premier plan quinquennal.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Armée rouge
8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 07:45

Ilya Gaiduk, The Soviet Union and the Vietnam War, Ivan R. Dee Publisher, 1996.

L'URSS et la guerre du Vietnam

Ilya Gaiduk, s'appuyant sur des archives essentiellement russes, examine le rôle de l'URSS comme médiatrice entre les États-Unis et le Nord-Vietnam entre 1964 et 1973 pour chercher à déterminer si elle a entravé ou faciliter la fin du conflit. Il éclaire également l'évolution des relations soviéto-américaines à l'aube de la détente. C'est aussi une contribution au débat pour déterminer si la politique étrangère soviétique fut motivée par des considérations géopolitiques ou idéologiques.

 

L'auteur reconnaît que l'URSS fut le principal soutien militaire et économique du Nord-Vietnam, qu'elle a mis à son service sa propagande pour dénoncer l'intervention américaine et qu'elle a refusée publiquement d'assurer une médiation entre les belligérants. Mais pour lui, l'URSS a cherché activement une solution négociée au conflit. Les dirigeants soviétiques craignaient que cette guerre dégénère en conflit nucléaire ou au moins en affrontement direct avec les Américains. Ils cherchaient également à endiguer l'influence grandissante de la Chine en Asie du Sud-Est et voulaient éviter que la poursuite de la guerre freine les perspectives de détentes avec les États-Unis.

 

De 1965 à 1967, les Soviétiques veulent contenir le conflit et amener les Américains et les Nord-Vietnamiens à négocier. Mais les Américains pensent alors pouvoir gagner militairement le conflit tandis que l'influence soviétique sur le gouvernement d'Hanoï est faible. C'est pour remédier à cette dernière faiblesse que l'URSS accroît son aide au Nord-Vietnam. Les Soviétiques sont dans une position difficile car s'ils refusent de jouer les médiateurs c'est pour ne pas s'aliéner les Nord-Vietnamiens et les pousser dans les bras chinois. Mais ils ne cessent de jouer les intermédiaires entre les adversaires.

 

L'année 1968 marque un tournant dans la guerre. Nord-Vietnamiens et Américains prennent conscience que la guerre peut être longue et qu'une solution militaire est difficile à trouver. En mars, Hanoï répond favorablement à l'offre de négociation du président Johnson mais les pourparlers s'enlisent vite.

 

Moscou compte profiter de la nouvelle situation pour maintenir et renforcer les liaisons entrent les belligérants. Ils conçoivent et proposent des solutions aux problèmes qui empêchent les deux parties de progresser. Ils proposent des compromis acceptables ce qui permet d'ouvrir des négociations tripartites à partir de janvier 1969. Jusqu'en 1973, les Soviétiques reviennent à une position plus en retrait, jouant les facteurs entre les parties. C'est alors l'administration de Nixon qui fait des avances à l'URSS. Les Américains veulent mettre fin au conflit vietnamien pour aller de l'avant dans la politique de détente. Ils cherchent donc à impliquer fortement les Soviétiques dans les négociations mais ces derniers refusent le chantage américain qui lie les progrès de la détente à la fin de la guerre du Vietnam. Les Américains se tournent donc vers les Chinois ce qui conduit à la visite de Nixon à Pékin en 1972.

 

L'Union soviétique a donc réussi à aider les Américains à sortir de la guerre tout en permettant le maintien intact du régime nord-vietnamien, en prenant pied en Asie du Sud-Est et en maintenant ouverte les perspectives de détente. L'auteur réussit à donner un exposé clair et précis sur un sujet complexe et apporte une contribution importante à la compréhension de la guerre du Vietnam, des relations soviéto-américaines et des relations entre l'URSS et les mouvements de libération nationale.

Repost 0
communismeetconflits - dans Guerre du Vietnam Union soviétique et Russie
16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 07:54

Richard Bidlack, Nikita Lomagin, The Leningrad Blockade, 1941-1944 : A New Documentary History from the Soviet Archives, Yale University Press, 2012.

Le siège de Léningrad à la lumière des archives

Le blocus de Léningrad est un épisode du conflit germano-soviétique bien connu et qui a déjà été l'objet de nombreux articles et ouvrages. Le lecteur peut alors se demander ce que peut apporter de nouveau un livre consacré à ce sujet. Ici tout repose sur l'archive. Les auteurs, après avoir fait remarquer avec justesse que jusqu'à maintenant les récits du siège de Léningrad s'appuyaient sur des archives soviétiques soumises à une censure préalable, cherchent à combler ce défaut en mettant en avant 66 documents, issus de différents fonds, notamment ceux des musées de la ville de Saint-Pétersbourg. Ces documents sont d'une grande diversité, de celui qui relate les conflits entre Staline, Jdanov, le chef du parti à Léningrad, et Vorochilov le commandant du front, sur la façon de défendre la ville aux tracts allemands lancés par des bombardiers conseillant aux habitants de rejoindre les lignes allemandes pour y être bien nourris. Les extraits du journal d'un petit garçon de 10 ans qui détaille son alimentation montre, mieux que n'importe quel récit, cette faim obsédante qui taraude la population tout au long des 900 jours que dure le siège.

Le livre étudie les aspects proprement militaires du blocus et expose les plans de défense de la ville. Il fait le point sur les relations entre les dirigeants civils et militaires de la cité, la mobilisation militaire et industrielle, le rôle de la police politique, le NKVD, lors du siège. Le drame et les sacrifices de la population ne sont pas oubliés non plus : la faim, les vols, les agressions, les cas de cannibalisme mais également les exemples de charité prodiguée par l’Église orthodoxe mais aussi les habitants les plus fortunés. Un chapitre s'attache aussi à analyser l'opinion publique dans la ville pour essayer de déterminer le niveau du soutien au régime et aux dirigeants tel Jdanov, le chef du PCUS de Léningrad, mais aussi les réactions envers certains événements comme l'annonce du débarquement en Normandie.

Les auteurs traitent également des conséquences ultérieures du blocus à travers l'affaire de Léningrad, une vaste purge de l'appareil communiste de la ville en 1949, qui n'a pour but que d'éliminer des dirigeants qui ont fait leurs preuves lors du siège et pourraient ainsi avoir la légitimité nécessaire pour s'opposer à Staline.

Voici donc un livre qui complète parfaitement ceux de David Glantz sur le siège de Léningrad. Il est bien écrit et surtout accessible sans connaissances préalables pour le lecteur moyen tandis que les documents présentés et une riche bibliographie font le bonheur du spécialiste.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Front de l'Est
9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 07:49

Nicolas Bernard, La guerre germano-soviétique, Tallandier, 2013.

La guerre germano-soviétique: une somme !

Le livre de Nicolas Bernard marque une étape d'importance dans l'historiographie française de la Seconde Guerre mondiale. Cela autant par le choix du sujet traité que par l'ampleur du travail fourni. Il n'existait en effet jusqu'à cette parution aucune synthèse moderne et sérieuse en français sur l'histoire de la guerre germano-soviétique.

Et l'auteur, outre son audace de se colleter avec un tel sujet, s'est montré particulièrement ambitieux, car il ne se contente pas d'un simple récit du déroulement des campagnes et des batailles entre juin 1941 et mai 1945 où s'affrontent Allemands et Soviétiques. La diplomatie, le fonctionnement des régimes politiques des belligérants, l'économie, l'arrière, les crimes et violence, la propagande, sont également au cœur de cet ouvrage qui se présente, bien que l'auteur s'en défende, comme une histoire totale de ce combat titanesque entre deux des plus féroces systèmes totalitaires du 20e siècle. Nicolas Bernard, dans ce difficile exercice parvient en outre à tenir la balance égale entre les deux camps alors que durant des années la littérature de vulgarisation a donnée la part belle à la guerre vue du coté allemand.

L'auteur dissèque avec finesse les origines du conflit, balayant au passage les théories farfelues présentant l'invasion de l'URSS comme une attaque préventive de la part des Allemands. Il fait également le point avec objectivité sur la période du pacte germano-soviétique, notamment sur les arrières-pensées qui animent les deux dictateurs durant le temps que dure cette alliance contre-nature. Nicolas Bernard décrit et analyse ensuite avec forces détails le formidable combat qui s'engage à partir du 22 juin 1941. Mais il ne s’arrête pas le 9 mai 1945 et il prend soin de retracer les grandes lignes de la campagne que mène l'Armée rouge en Mandchourie contre les Japonais en août 1945. Après un bilan humain et matériel de la guerre, il s’intéresse également à l'étude de sa mémoire en Russie et en Allemagne jusqu'à nos jours et inscrit ainsi son récit dans une histoire de plus longue durée. Il n'oublie pas non plus de retracer l'évolution et les tendances actuelles de l'historiographie consacrée au conflit germano-soviétique.

L'écriture est claire, les transitions entre les différentes parties du récit et de l'analyse sont fluides. Il faut ajouter que l'ensemble s'appuie solidement sur un corpus bibliographique foisonnant. Le spécialiste pourra certes toujours discuter de certains points ou regretter une absence mais il est d'ores et déjà acquis que ce livre est une référence à la fois pour les connaisseurs mais également pour le grand public, car l'auteur s'adresse au plus grand nombre et offre ainsi un bel exemple d'un ouvrage de vulgarisation réussi et de qualité.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Front de l'Est
24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 08:00

Steven Zaloga, Inside the Blue Berets : A History of Soviet ans Russian Airborne Force, 1930-1995, Presidio, 1995.

 

Une histoire des paras soviétiques

Steven Zaloga est un auteur prolifique spécialisé dans l'histoire militaire de l'Union soviétique. Il livre ici un travail de qualité sur les forces aéroportées de l'URSS et de la Russie eltsinienne. L'originalité du sujet a pour résultat que le lecteur non spécialiste à l'agréable surprise d'apprendre beaucoup de choses. D'abord il est étonné de voir que dans le domaine des opérations aéroportées l'armée rouge est dans les années 1930 largement en avance sur ses homologues occidentales. Mais les purges qui frappent les militaires en 1937-1938 signent la fin des recherches théoriques dans ce domaine et des exercices pratiques.

 

La riche expérience accumulée se perd et les troupes aéroportées soviétiques perdent rapidement de leur efficacité. Cette faiblesse est criante lors des rares opérations aéroportées organisées durant la Seconde Guerre mondiale. Les avions ont des défauts et sont de piètres qualités, les pilotes manquent d'expériences et savent à peine voler de nuit et surtout derrière les lignes allemandes. Si les troupes aéroportées connaissent des succès ils ne sont pas compensés par le niveau élevé des pertes. Ces succès et ces échecs sont racontés en détail.

 

La majorité des troupes aéroportées sont utilisées comme une infanterie légère que ce soit lors de l'encerclement de Kiev en 1941, à Stalingrad ou à Koursk. Chaque fois que des forces parachutistes sont mises sur pied ou reconstituées elles sont aussitôt anéanties dans diverses opérations. Sur ce plan les Soviétiques ne font guère mieux que leur adversaire allemand.

 

Durant la guerre froide si les Américains ont considéré les forces aéroportées comme une infanterie légère les Soviétiques ont eu tendance à les transformer en division mécanisée. Ainsi leur armement a été augmenté tout comme leur puissance de feu tandis que le personnel a vu ses effectifs diminués. L'auteur relate aussi en détail l'utilisation de ses forces que ce soit en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968 mais aussi en Afghanistan entre 1979 et 1989.

 

Les amateurs des troupes aéroportées prendront un réel plaisir à la lecture de cet ouvrage clair et bien écrit.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 08:00

Victor Kamenir, The Bloody Triangle: The Defeat of Soviet Armor in the Ukraine, June 1941, Zenith Press, 2009.

Barbarossa en Ukraine

La littérature consacrée à l'opération Barbarossa connaît une inflation galopante, du moins dans la langue de Shakespeare puisqu'en français rien ne point à l'horizon. Parmi les différents titres parus ces dernières années et où se remarque entre autres le travail de David Stahel, les historiens russes ne sont pas les plus négligeables. Parmi les ouvrages qui viennent de Russie et dont seul un petit nombre sont traduits en anglais citons celui de Victor Kamenir qui traite des combats dans le sud de la Russie entre la fin juin et le début de juillet 1941.

 

L'auteur se penche en particulier sur le corps mécanisé du district militaire spécial de Kiev qui comprend les 8e, 9e, 15e, 19e et 22e divisons. Il analyse les forces et faiblesses de cette unité ce qui permet ce mieux comprendre la nature des combats lors de l'opération Barbarossa.

 

L'ouvrage contribue a expliquer ce qui est arrivé à l'armée rouge à l'été 1941. Il montre surtout la formidable résistance des troupes soviétiques qui infligent de sévères pertes aux forces allemandes. Loin de s'effondrer rapidement certaines unités comme la 1ere brigade antichar ou le groupe de combat Lukin organisent des pôles de résistance tenace. La percée des hommes du commissaire Popel à travers les lignes allemandes a Dubno, qui affecte l'avance de la Werhmacht dans le sud de la Russie est décrite en détail. L'auteur montre également que le manque de communication entre les unités soviétiques joue un rôle important. Ainsi le 8e corps mécanisé doit parcourir des centaines de kilomètres avant d'engager le combat car il est déplacé d'un endroit à l'autre dans une confusion totale. Différentes instances de commandements donnent des ordres contradictoires qui provoquent le chaos.

 

Si l'angle d'approche de l'ouvrage est pertinent ce livre souffre néanmoins d'un défaut rédhibitoire. L'auteur signale rarement ses sources. Quand il le fait c'est de manière si succincte que le lecteur est incapable de l'identifier correctement. Sinon il est impossible de savoir d'où proviennent les données, souvent intéressantes, qui nourrissent le texte. Le lecteur qui s'intéresse au front de l'Est peut lire cet ouvrage avec profit, d'autant qu'en focalisant son attention sur les corps mécanisés il donne à voir ce que seront les opérations de l'armée soviétique durant le reste de la guerre. Mais sans citer les sources utilisées, ce livre forme une impasse pour ceux qui voudraient initier de nouvelles recherches ou simplement assouvir leur curiosité.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Barbarossa
14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 08:00

Mark Edele, Soviet Veterans of World War II, A Popular Movement in an Authoritarian Society, 1941-1991, Oxford University Press, 2009.

Les vétérans soviétiques

Les soldats qui retournent à la vie civile une fois les combats terminés sont généralement les grands oubliés de l'histoire. Une exception notable à cet oubli est le remarquable travail qu'Antoine Prost a consacré aux vétérans français de la Grande Guerre, démontrant la place central joué par ces derniers dans l'histoire sociale, culturelle et politique de la France de l'entre-deux guerres.

 

Mark Edel essaye quand à lui de sortir de l'oubli les millions de vétérans soviétiques de la Grande Guerre patriotique. Il suit le destin de ces femmes et de ces hommes depuis les difficultés qu'ils ont rencontrées après leur démobilisation pour se réadapter aux normes de la société, puis sous Krouchtchev, Brejnev, au moment de la Perestroïka de Gorbatchev et même au-delà de la disparition de l'Union soviétique.

 

La première partie du livre s'intéresse à la réinsertion sociale des vétérans dans l'immédiat après-guerre en étudiant le retour en URSS des soldats depuis l'Europe centrale, l'accueil qui leur est réservé et le difficile retour à la vie civile. Les conditions du retour sont extrêmement diverses, en voiture ou en train dans des conditions de conforts précaires. Des soldats rentrent ainsi juchés sur le toit des trains et pour certains en auto-stop.

 

La majorité des vétérans espérait beaucoup de l'accueil que leur réservait la Mére-Patrie à qui ils avaient offert leur jeunesse. Mais cet accueil et le retour à la vie civile ne sont pas uniformes. Les plus chanceux trouvent rapidement un emploi avec l'aide du gouvernement voire de la famille ou de leurs amis tandis que de nombreux autres, dépourvut de compétences professionnelles, face à une bureaucratie qui traîne les pieds pour les aider deviennent des invalides sociaux.

 

La seconde partie du livre est certainement la plus intéressante du destin collectif des vétérans dans la société soviétique. Pour certains le statut de vétérans leur a permis d'entrer dans l'appareil du Parti ou d'accéder à certains emplois qu'ils n'auraient pu avoir. D'autres sont devenu des parias. L'histoire la plus touchante est celle des invalides de guerre. Si beaucoup trouvent un emploi, certains forment des bandes criminelles d'autres deviennent des mendiants professionnels victime des campagnes du régime pour débarrasser les villes des « éléments asociaux parasites ».

 

L'auteur parle aussi du destin des anciens prisonniers de guerre qui, de retour en URSS, passe par des camps de filtrage où ils subissent les interrogatoires du NKVD. Si, contrairement à une légende solidement ancrée, ils ne prennent pas directement le chemin du Goulag, leur statut d'anciens prisonniers agit comme un stigmate qui les empêche parfois d'obtenir un emploi ou de le conserver. Dans les années 1980 des voix se font encore entendre pour que l'État donne un statut spécial à ceux qui ont été fait prisonniers sans avoir été blessés au préalable. Hélas l'auteur passe sous silence le cas des anciens prisonniers qui ont acceptés de servir les Allemands.

 

La dernière partie traite des vétérans en tant que force collective capable de mobilisations telle que la signature de pétitions pour réclamer des droits et avantages sociaux. Ces mobilisations leur attirent des sympathies mais aussi des oppositions au sein de la société et de l'appareil d’État.

 

Le livre de Edel, en suivant une catégorie particulière de la population soviétique à travers près de 50 ans livre en creux une histoire de l'URSS et de l'armée rouge. Il permet aussi d'interroger certains mythes notamment sur le destin des anciens prisonniers de guerre. Au final les espérances de ces soldats au retour du front ont été déçus et si certains en ont tiré des bénéfices, nombreux sont ceux qui ont dû se débrouiller seul pour s'intégrer dans la vie civile sans oublier les laissés pour compte, dernières victimes de la guerre.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie

Présentation

  • : Communisme, violence, conflits
  • Communisme, violence, conflits
  • : Blog destiné à publier des articles et travaux historiques concernant les relations entre communisme et violence au XX°siècle. Ce blog est ouvert à ceux qui voudront publier articles, notes, annonces de publications, de colloques ou autres concernant ce champs d'étude historique.
  • Contact

L'autre coté de la colline

bannerfans 6509167

Rigueur historienne et clarté du propos. A ne pas manquer !

Recherche

Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")