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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 07:57

Orlando Figes, La Révolution russe, 1891-1924, la tragédie d'un peuple, Denoël, 2007.

Une somme sur la Révolution russe

Le livre de Figes est au vrai sens du terme un pavé, mais qui se lit comme un roman tant il est passionnant. Couvrant la période de 1891 à 1924 il présente en détail une tranche fondamentale de l'histoire de la Russie.

 

L'auteur dresse d'abord un tableau de la Russie tsariste au début du 20e siècle, un pays qui a eu l'occasion de devenir une monarchie constitutionnelle ce qu'a refusé Nicolas II, tsar faible, attaché à un idéal obsolète d'autocratie de droit divin. Ce monarque d'un autre temps gouverne un peuple de paysans à la vie extrêmement rude et primitive, des paysans qui ne s’intéressent guère à ce qui se passe au-delà de leur village. Dans cet océan rural, les villes deviennent des îlots de modernité bien isolés. C'est dans ces villes que naît et croit un mouvement révolutionnaire qui, comme le montre bien l'auteur, ne joue aucun rôle dans la révolution de Février, cette explosion de colère populaire contre une guerre trop longue et mal menée.

 

Les soubresauts de la politique russe sous le gouvernement provisoire, symbolisée par la figure pathétique de Kerensky, entraînent l'échec de la première démocratie russe. C'est donc sans effusion de sang que se déroule la Révolution d'Octobre.

 

La guerre civile qui débute au début de 1918 est une tragédie sans nom qui permet à l'auteur de démonter certains mythes. Il montre ainsi que la Terreur rouge ne fut pas seulement imposée au peuple mais parfois impulsée par ce dernier synonyme d'une revanche sociale contre des siècles d'oppression. C'est aussi le peuple, donc la paysannerie, qui détermina le destin de la guerre civile. Entre les Blancs qui représentaient le retour au passé et la disparition des acquis de la révolution de février, dont la terre, et les Rouges qui leur laissaient un certain contrôle sur le village, il a choisi ce qui lui apparaissait comme le moindre mal.

 

La fin de la guerre civile marque un retournement de la paysannerie. Si elle a choisi les Rouges par défaut pendant la guerre civile, une fois les Blancs éliminés, elle se révolte contre les réquisitions bolcheviks. Dans cette véritable guerre contre la paysannerie, l'armée rouge utilise tout l'arsenal de violence qu'elle a à sa disposition. A partir de 1922, Lénine se voit contraint par la maladie de se retirer peu à peu du pouvoir. Au fur et à mesure que sa décrépitude physique augmente, il assiste désemparé aux défaillances de la Révolution et à la montée de la puissance de Staline, ce dont il essaye d'avertir les autres bolcheviks mais en vain. Finalement il s'éteint en 1924.

 

Le récit est foisonnant, fourmillant de détails qui donnent de la substance et de la vie aux analyses de l'auteur. Ce dernier prend soin également de suivre la destinée de nombreux personnages que ce soit Lénine, Trotsky, Kerenski, Nicolas II, Broussilov ou Gorki mais également des anonymes comme le paysan Serguei Semenov. Il livre ainsi une série pertinente d'analyses et d'interprétations tout en offrant également une véritable compréhension des événements sans jamais sacrifier la lisibilité de l'ensemble.

 

Remercions également l'auteur de ne pas sacrifier à la mode historiographique qui présente le régime soviétique comme une entreprise criminelle. S'il n’exonère personne des violences commises, il montre que les grandes forces sociales russes ne sont pas des victimes mais participent pleinement à la tragédie que furent les années 1914-1922.

 

La somme de Figes, plus de 800 pages, est une lecture incontournable pour comprendre ce que fut réellement la Révolution russe.

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 07:36

Vladislav Zubok, A Failed Empire: The Soviet Union in the Cold War from Stalin to Gorbachev, University of North Carolina Press, 2007.

La guerre froide de l'autre coté du Mur

L'ouverture des archives en Russie et en Europe de l'Est est à la base du livre de Zubok qui se propose de raconter l'histoire de la guerre froide du point de vue soviétique. Il analyse les raisons qui ont conduit l'URSS à affronter les États-Unis et ses alliés en mettant en avant l'héritage impérial de la Russie allié au messianisme révolutionnaire du communisme. Le premier reflète la volonté de Moscou d'améliorer la situation géostratégique du pays tandis que le second reprend la mission léniniste de répandre la révolution mondiale. C'est ce cadre dualiste qui selon l'auteur explique la nature changeante de la politique soviétique entre 1945 et 1991.

 

Après 1945 Staline mobilise son peuple au nom de l'idéologie mais dans le but de créer une zone tampon de sécurité. Prendre le contrôle de l'Europe de l'Est doit permettre d’accroître la sécurité de l'URSS. Pour l'auteur Staline ne voulait pas entrer en conflit avec les Américains mais sa politique expansionniste, notamment en Iran et en Turquie c'est à dire en dehors de la zone d'influence accordée à l'URSS à Yalta, rend la confrontation inévitable.

 

L'arrivée au pouvoir de Khrouchtchev en 1953 ouvre une période de détente car le dirigeant soviétique souhaite limiter les effets de la militarisation. Mais pour Zubok, les Soviétiques, solidement installés dans un vaste empire qu'ils ne souhaitent pas abandonner, ne cessent pas de vouloir répandre le communisme. Khrouchtchev accroit son aide au Tiers-Monde, se confronte aux Américains à propos de Berlin mais surtout de Cuba. Cette politique cause de nombreux dommages aux relations entre les deux superpuissances.

 

Pour Zubok, Brejnev est un vrai partisan de la détente. Fort de son expérience durant la Seconde Guerre mondiale il veut éviter la guerre à tout prix en surmontant la politique d'équilibriste de Khrouchtchev par l'établissement de bases solides pour consolider la paix. Cela ne signifie pas que l'URSS abandonne sa politique impériale et révolutionnaire. Brejnev veut assurer une période de stabilité en renonçant à l'usage de la force et en renforçant les relations avec les États-Unis mais sans sacrifier le déploiement militaire ni l'expansionnisme idéologique.

 

En arrivant au pouvoir en 1985 Gorbatchev veut réformer le système soviétique en mettant fin à l'isolement de l'URSS, en démantelant les vieux dogmes idéologiques et en revigorant un pays stagnant. Le projet est ambitieux mais échoue. Gorbatchev ne fait que déstabiliser l'URSS qui n'a plus alors la capacité d'agir en tant que superpuissance. En 1989 le rideau de fer tombe et deux ans plus tard l'URSS cesse d'exister. Pour Zubok c'est Gorbatchev qui a mis fin à la guerre froide. L'effondrement de l'URSS est une implosion: les problèmes économiques forcent le pouvoir à mettre en œuvre des réformes qui érodent le système et les fondements mêmes de la politique impériale et révolutionnaire.

 

Le lecteur peut regretter que Zubok délaisse l'économie ou semble exagérer le rôle des dirigeants soviétiques dans ses analyses. Son point fort est de ne pas se concentrer uniquement sur le conflit entre les superpuissances mais également sur les relations de l'URSS avec d'autres États. Il n'oublie pas non plus de traiter l'impact de la guerre froide à l'intérieur de l'Union soviétique. Surtout il nous montre que la guerre froide sous un angle différents, vu de Moscou.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 07:30

Matthew Lenoe, The Kirov Murder and Soviet History, Yale University Press, 2010.

Le meurtre de Kirov

L'assassinat de Sergeï Kirov en décembre 1934 est un des grands meurtres mystérieux du 20e siècle et le sujet de nombreuses controverses. Kirov est alors un personnage important. Il dirige le Parti communiste de Léningrad et fait partie du cercle des proches de Staline. Son assassinat par un obscur membre du Parti, Leonid Nikolaev, est un événement majeur de l'histoire de l'URSS. Staline en profite pour accusés ses anciens opposants, Lev Kamenev et Grigori Zinoviev et affirmer que la conspiration qui a débouché sur ce meurtre a des racines profondes dans le PCUS ce qui nécessite une purge massive. Mais les opposants à Staline affirme que le meurtre de Kirov fut organisé par Staline pour à la fois se débarrasser d'un rival et avoir un prétexte pour lancer la Grande Terreur.

 

Cette dernière interprétation prédomina longtemps au sein de l'historiographie occidentale notamment à la suite des ouvrages de Robert Conquest. Malgré le fait que les enquêtes menées à l'époque de Krouchtchev et de Gorbatchev puis celle faites par des historiens russes et occidentaux en s'appuyant sur les archives mises à jour avec la chute de l'URSS n'apportent aucune preuve pour faire de Staline l'instigateur du meurtre, le sujet reste controversés certains accusant les chercheurs de croire un peu trop naïvement les rapports du NKVD.

 

L'auteur, qui a pris soin d'utiliser des documents déclassifier par le FSB, les services de renseignements russes, démontre qu'il n'y a pas eu de complot. Nikolaev a agit seul par désillusion personnelle et politique. Issu d'une famille pauvre, la révolution bolchevique lui offre la possibilité de sortir de sa condition. Il devient un communiste acharné et occupe différentes fonctions administratives. Mais il est querelleur et se trouve rapidement en butte à l'hostilité de ses collègues et de ses supérieurs ce qu'il considère comme une injustice. Quand il est finalement licencié de l'Institut d'Histoire de Léningrad, il songe d'abord à se suicider puis il décide de se venger.

 

L'auteur n'exonère néanmoins pas Staline et replace dans leur contexte les purges. Il rompt avec l'image traditionnelle de purges voulu par un dictateur omnipotent et machiavélique contre des adversaires imaginaires. L'auteur montre bien que Staline n'a pas inventé l'opposition dans une URSS en proie aux tensions sociales. Le meurtre de Kirov est l'occasion idéale pour salir les adversaires même si Lenoe prévient qu'aucune preuve ne démontre que Nikolaev a agit seul. Les interrogatoires du NKVD montre comment les témoins sont intimidés, voire torturés, afin d'impliquer les victimes choisis par Staline. Le cynisme lié à la peur de la sédition explique alors le comportement du chef de l'URSS.

 

Conduit comme un excellent polar historique, ce livre donne un fascinant aperçu de la tension, de la colère et de la peur qui agitent alors la population et les dirigeants. C'est une excellente entrée dans une époque extraordinaire.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie URSS
9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 07:51

Chris Bellamy, Absolute War : Soviet Russia in the Second World War, Vintage, 2008.

L'URSS dans la guerre mondiale

Voici un livre que tous les amateurs de l'histoire de la guerre entre l'Allemagne nazie et l'URSS ne peuvent qu'apprécier. L'auteur, profitant de l'ouverture quasi-complète des archives soviétiques au début des années 1990, avant que le gouvernement Poutine ne les referme à la fin de la décennie, a pu consulter de nombreux rapports militaires originaux, des rapports du NKVD destinés à Staline, des comptes rendus de discussions à la Stavka et de nombreux autres documents non censurés. Cela lui permet de remettre en cause de nombreux mythes, comme celui de la disparition de Staline à l'annonce de l'invasion allemande.

 

L'auteur prend soin également de chiffrer régulièrement les pertes qui affectent chaque camps et les met en parallèle avec ceux des Alliés à la même période. Il démontre ainsi, sans doute possible, que la Seconde Guerre mondiale en Europe a été remportée à l'Est, qui fut le front décisif du conflit. Il souligne qu'aussi impitoyables que furent Staline et ses hommes, ils réussirent à gagner la guerre et que ce fut essentiellement pour des raisons politiques que les Alliés occidentaux refusèrent de reconnaître le sacrifice des Soviétiques.

 

L'intérêt du livre repose également sur l'étude des interactions entre les responsables militaires et politiques soviétiques. L'auteur montre ainsi l'évolution de ce collectif qui souvent provoqua des erreurs tragiques par simple vanité. Il donne aussi un portrait plus nuancé de Staline. Si ce dernier fut à l'origine de pertes soviétiques importantes, il a également permis la victoire finale. La situation de l'URSS l'oblige, à contrecœur, à écouter son entourage et à prendre ses décisions sur la base d'informations vérifiées et non imaginaires. L'auteur utilise également l'agenda du dictateur pour savoir qui il a vu durant le conflit et quand furent prises les grandes décisions pour l'évolution du conflit.

 

Mais l'URSS, même en guerre, reste un État totalitaire qui doit tenir la population bien en main pour ne pas se déliter, notamment lors des défaites initiales. Ce fut le rôle du NKVD et de ses dizaines de milliers d'agents, bien organisés et motivés, d'assurer ce contrôle. Sans cela Staline n'aurait pu exploiter l'ensemble des ressources du pays pour repousser les Allemands

Voici un livre bien écrit qui remet en cause bien des légendes et donne une vision équilibrée de la formidable épreuve qui frappa le peuple soviétique entre 1941 et 1945.

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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 07:32

Norman Stone, The Eastern Front, 1914-1917, Penguin Global, 2004.

1914-1917, le front de l'Est

La Première Guerre mondiale évoque généralement l'image brutale et violente de la guerre des tranchées avec ces enchevêtrements de barbelés, les nids de mitrailleuses, le no man's land grêlé et les montagnes d'obus destinés à l'artillerie. A ces images s'attachent les noms des batailles d'Ypres, de la Somme ou de Verdun. Mais il s'agit là uniquement d'une vision de la guerre qui concerne le front occidental. Longtemps délaissé par l'historiographie, le front oriental est mal connu. Norman Stone livre donc ici une première synthèse sur l'histoire de ce dernier. L'auteur ne traite pas dans son ouvrage de la guerre en Serbie, ni de l'histoire du corps expéditionnaire allié à Salonique et concentre son propose essentiellement sur la guerre vue du point de vue russe.

Pour l'auteur, la Russie était bien mieux équipée pour affronter le conflit que ne le pense la vulgate communément admise. Son incapacité à produire des munitions en grand nombre, le manque d'instruction des soldats ou le retard économique du pays ont certainement joué un rôle dans la défaite mais ce ne sont pour lui que de mauvais arguments forgés après coup par des officiers russes pour cacher la raison principale de l'échec. Celle-ci réside essentiellement dans la mauvaise organisation de l'armée russe et l'incapacité du commandement. Stone montre que le corps des officiers est profondément divisé entre les partisans du ministre de la guerre, le réformateur Soukhomlinov, et ses adversaires. Les deux camps s'opposent violemment et pour Stone le fait que le général Samsonov soit pro-Soukhomlinov tandis que et le général Rennenkampf est anti-Soukhomlinov, est à l'origine de la défaite de Tannenberg en 1914.

L'auteur n'oublie pas de montrer également la mauvaise gestion des ressources du pays et la faiblesse des infrastructures, notamment dans les chemins de fer. Les Russes n'arrivent pas à suivre le rythme de développement des technologies militaires, ils gaspillent des ressources. Surtout le moral de la troupe est mauvais tandis que le commandement est incapable de planifier des actions militaires comme la coordination entre les troupes au sol et l'artillerie. Avant la guerre les Russes ont dépensé pour l'armée assez d'argents pour provoquer la crainte des Allemands mais ces sommes ne furent pas dépensés à bon escient car les autorités privilégièrent l'artillerie de forteresse et la cavalerie.

Le cœur du livre est formé par le récit des opérations militaires qui se déroulèrent sur un front étendu à la géographie complexe entre lacs, plaines, forets et montagnes, même si les principaux combats eurent lieu autour de Varsovie, dans la région de de Riga, celle des Carpates ainsi qu'en Roumanie. En général les combats ne sont jamais décisifs et si les Russes peuvent compter sur leurs réserves humaines, les Allemands sont soutenus par un excellent réseau ferroviaire. L'auteur livre aussi des pages sur l'économie de guerre russe pour montrer qu'en 1916, le pays est la proie d'une inflation galopante, de la mauvaise gestion, de l'exode des ruraux vers les villes et soumis à la pression des dettes de guerre. Cette situation désastreuse conduit à la Révolution de 1917 que l'auteur retrace jusqu'à la prise du pouvoir par les bolcheviks à la fin de l'année.

Le livre de Stone offre donc une vue complète et érudite sur un front largement oublié et qui fut pourtant décisif dans l'histoire de la grande Guerre. Un complément indispensable pour échapper à une vision exclusivement focalisée sur le front occidental du premier conflit mondial.

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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 07:32

Sally Stoecker, Forging Stalin's Army: Marshal Tukhachevsky and the Politics of Military Innovation, Westview Press, 1998.

Toukhatchevsky, démiurge de l'armée soviétique

L'idée centrale de ce livre est de montrer que dans les années 1930, l'armée rouge ne fut pas prisonnière de l'idéologie stalinienne mais a plutôt conservé une certaine indépendance qui fut à la source de nombreuses innovations. C'est ainsi, en utilisant un langage marxiste, que des officiers comme Toukhatchevski ont développé de nouvelles doctrines qui prouveront leur pertinence lors de la guerre contre l'Allemagne nazie. Dans le contexte du premier plan quinquennal, l'idée soviétique qu'une guerre contre le monde capitaliste est inévitable et la volonté de couper tout lien avec le passé tsariste, donne l'occasion aux militaires de remodeler l'armée rouge et de transformer l'armée révolutionnaire des bolcheviks en une puissance militaire conventionnelle moderne. Pour eux il s'agit aussi de moderniser l'industrie de l'armement et d'assurer un lien étroit entre les priorités industrielles du moment et les préparatifs militaires.

 

L'auteur montre qu'à sa naissance, le complexe militaro-industriel soviétique n'a pas la puissance qu'il aura par la suite sur l'ensemble de l'économie. Les militaires ont dû se battre, plaider, menacer, supplier pour que le budget militaire progresse. Ils veulent montrer aux principaux dirigeants que la modernisation de l'armée est une nécessité à court terme pour faire face aux menaces potentielles. C'est en 1934, après le succès du premier plan quinquennal et face à la montée de la menace japonaise en Orient que Staline se décide à donner aux militaires les ressources suffisantes pour mener à bien leurs réformes.

 

C'est la dégradation de la situation internationale qui pousse Staline à moderniser l'armée et à lui consacrer des ressources de plus en plus importantes. La prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et l'avancée japonaise en Mandchourie concrétise la peur d'un encerclement potentiel. La prise, en 1929, du chemin de fer de l'Est chinois jusqu'alors contrôlé par l'URSS par des nationalistes chinois puis par les Japonais agit comme un stimulant d'autant que cet épisode démontre la faiblesse des officiers et du matériel soviétiques pour mener des contre-attaques.

 

La voie est libre pour que les officiers supérieurs développent leurs idées sur l'usage des armes combinées, les opérations d'encerclement. Surtout la conquête de la Mandchourie provoque un réarmement sur la frontière chinoise où l'armée rouge double ses effectifs de 1929 à 1932. Mais l'URSS, sans accès aux technologies étrangères, a beaucoup de mal à moderniser ses forces. C'est pour compenser cette faiblesse qu'elle développe une collaboration militaire avec l'Allemagne de Weimar ce qui lui apporte une aide précieuse pour créer une industrie militaire. Les Soviétiques copient également le matériel militaire étranger notamment les blindés britanniques et américains mais en les améliorant pour les adapter au terrain et aux tactiques adoptées par l'armée rouge.

 

L'auteur met en évidence le rôle central de Toukhatchevski dans ce processus de modernisation de l'armée soviétique. Ses idées sur la bataille en profondeur ou l'offensive décisive deviennent des éléments essentiels de la doctrine militaire soviétique et le restent après l'exécution du maréchal en 1937. La purge de l'armée rouge en 1937-1938 affaiblit le potentiel militaire soviétique juste à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Mais surtout c'est la destruction de l'esprit d'innovation doctrinale incarné par Toukhatchevski qui est le coup le plus rude porté à l'armée rouge.

 

L'augmentation, à partir du premier plan quinquennal, des ressources accordées à l'armée ainsi que l'autonomie relative laissée aux chefs militaires permet de promouvoir des doctrines stratégiques neuves. Voici donc un récit convaincant de la reconstruction des forces armées soviétiques par la volonté d'un homme, Toukhatchevski, dont les réformes ont permis à l'Etat soviétique de surmonter deux épreuves titanesques: la guerre contre l'Allemagne nazie et le régne de Staline.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Armée rouge
29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 07:37

Peu avant 11 heure du matin le 13 juin 1907 deux fourgons puissamment armés pénètrent sur la place d'Erevan à Tiflis, la capitale de la Géorgie alors province de l'Empire du Tsar de Russie. Les fonds de la Banque d'État se trouvent dans l'un des fourgons tandis que l'autre transporte des policiers et des soldats. Il y a également des cavaliers avec des armes chargées et prêtes à faire feu. La démonstration de force et les précautions prises n'ont rien d'exagérer puisqu'il s'agit de transporter plus d'un million de roubles dans les coffres de la banque.

 

Une telle somme ne passe pas inaperçue au sein de la pègre locale mais également aux yeux de certains militants révolutionnaires. Parmi ces dernier se trouve Joseph Djougachvili, qui porte alors le pseudonyme de Koba et moins souvent celui de Staline. Le jeune militant bolchevik, il a alors 28 ans, est devenue un spécialiste des expropriations. Ce terme est un euphémisme qui sert à désigner les attaques à main armée et les braquages qui servent à financer le mouvement. Le parti bolchevik a besoin en effet de beaucoup d'argent afin de financer les différents journaux de propagande mais surtout pour assurer la survie des militants en exil ou des clandestins à l'intérieur de la Russie. La conception léniniste d'un parti de révolutionnaires professionnels c'est à dire composé de militants qui se consacrent exclusivement à la politique nécessite des fonds importants pour subvenir aux besoins quotidiens de ces professionnels de la Révolution.

 

La question des expropriations est aussi un point de divergence important au sein du mouvement révolutionnaire russe puisque les mencheviks y sont opposés. Lors du congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en juin 1907 à Londres ces derniers font d'ailleurs voter une résolution condamnant les expropriations et demandant la dissolution des groupes armés. Mais lors de ce même congrès, les dirigeants bolcheviks ont désigné un organe de direction secret, le centre bolchevik, dont font partie Lénine, Krassine et Bogdanov et qui a pour tâche de donner son accord aux expropriations projetées. Le parti bolchevik a en effet déjà prévu des expropriations dans différentes villes de Russie dont Tiflis.

 

En avril 1907 les chefs bolcheviks se réunissent à Berlin pour discuter de cette question. Lénine, Krassine, Bogdanov, Litvinov sont présents ainsi que Koba. Ce dernier reçoit alors pour mission, avec l'aide de Simon Ter-Petrossian, dit Kamo, d'organiser le vol des fonds de la banque de Tiflis.

La fiche de police de Staline en 1911

La fiche de police de Staline en 1911

En Géorgie, Koba organise l'attaque. Il établit d'abord pour cela des contacts avec des hommes installés dans la place. Il s'agit de Gigo Kasradze, un employé de la Banque d'État et de Voznesensky qui travaille au bureau bancaire postal. Ce dernier connait les dates, tenues secrètes, des transferts de fonds. Il informe ainsi Koba qu'un important transfert est prévu pour le 13 juin 1907.

 

Leonid Krassine quant à lui prépare les bombes pour l'attaque, bombes qui sont ensuite dissimulées dans un canapé. Cela n'est d'ailleurs pas sans danger puisque Kamo fait exploser accidentellement une bombe. Il est grièvement blessé à l'œil et doit rester coucher pendant un mois.

 

L'audace du projet nécessite une organisation parfaite et une équipe expérimentée. Koba qui n'est pas à sa première attaque à main armée peut s'appuyer sur une bande fiable pour l'aider. Au matin du 26 juin, une équipe d'une vingtaine de personnes se réunit pour finaliser le plan et recevoir les dernières consignes dans la taverne Tilipoutchouri. Ils attendent l'arrivée du convoi. Quand une jeune femme agite son journal, ils sortent de la taverne pour prendre la place qui leur a été assigné et, déguisés en paysans, ils jouent les badauds sur la place d'Erevan tandis que des guetteurs sont postés sur les toits et aux coins des rues pour surveiller l'arrivée du convoi. Kamo est quand à lui déguisé en officier et conduit un phaéton qui stationne près de la place d'Erevan.

 

Le convoi, qui vient du bureau de poste, se présente sur la place comme prévu. La diligence qui contient les fonds transporte aussi deux gardes armés, un caissier et un comptable. Derrière se trouve un phaéton rempli de policiers. Des cavaliers armés encadrent les deux véhicules qui entrent sur la place bondée de monde.

 

Un membre de la bande de Staline abaisse alors son journal et donne ainsi signal pour le début de l'attaque. Quelques secondes plus tard la place centrale est traversée par un éclair et le bruit de la dizaine de bombes que les hommes de Staline lancent. Le bruit est effroyable et se fait entendre dans toute la ville tandis que les vitres aux alentours sont brisées. Les chevaux qui tirent les fourgons ainsi que les policiers et les militaires chargés de leur protection sont déchiquetés. Les membres de la bande de Staline sortent leurs hommes et tirent sur les policiers présents sur la place qui devient en quelques secondes une scène de carnage.

 

Les hommes de Staline se précipitent alors sur le fourgon contenant l'argent. Mais l'un des chevaux, qui a été seulement blessé, se cabre et commence une folle cavalcade sur la place. Il prend de la vitesse et le risque existe que personne ne puisse le rattraper, donc que l'argent s'échappe. Un des voleurs, Kupriashvili, a alors la présence d'esprit de lancer une grenade sous le cheval. L'animal vole en éclat et le fourgon s'immobilise enfin.

Simon Ter-Petrossian, alias Kamo, en 1922

Simon Ter-Petrossian, alias Kamo, en 1922

Alors que la foule des passants ne comprend pas ce qui est en train de se passer et, prise de panique, se disperse dans tous les sens, Kamo débouche sur la place au volant de son phaéton. Chibriashvili s'empare de l'argent et jette les sacs dans le véhicule de Kamo qui s'éloigne ensuite à toute vitesse. Dans la précipitation, les voleurs laissent derrière eux prés de 20 000 roubles dont s'empare un des conducteurs de la diligence qui sera ensuite arrêté pour vol. Après avoir quitté la place, Kamo croise une voiture de police. Se faisant toujours passer pour un officier il les prévient qu'une attaque vient d'avoir lieu et dupe ainsi les policiers qui le laissent partir. Les voleurs se sont rapidement dispersé. Si l'attaque réussit, elle est d'une extrême violence. Selon certaines sources seules six personnes sont mortes et une quarantaine est blessée. D'autres affirment qu'il y eut une quarantaine de tués.

 

L'attaque du transport de fonds de Tiflis fait la une de tous les journaux dans le monde. Les autorités russes mobilisent l'armée, raflent des suspects, envoient sur place une équipe d'enquêteurs d'élite. Malgré cette mobilisation, les participants à l'attaque ne sont pas retrouvés car les témoignages recueillis sont confus et contradictoires.

 

Le butin pris est d'environ 340 000 roubles, l'équivalent actuel d'environ 3,5 millions d'euros. Mais si 90 000 roubles sont des petites coupures faciles à écouler, le reste de la somme se présente sous la forme de billets de 500 roubles dont les numéros de série sont connus par la police. L'argent est déposé chez des amis de Staline puis cousu dans un matelas pour pouvoir être déplacé facilement. Kamo parvient à en faire transporter une partie en Finlande où réside alors Lénine. Il se rend ensuite en France, en Belgique et en Bulgarie pour acheter des armes et des explosifs. La police tsariste est rapidement informée de ces achats. Elle demande alors aux autorités allemandes d'arrêter Kamo qui se trouve à Berlin. En apprenant cela, Lénine quitte précipitamment la Finlande pour se rendre en Suisse.

Maxim Litvinov en 1917

Maxim Litvinov en 1917

La police russe prévient également ses homologues européennes que les billets de 500 roubles volés portent des numéros précis. De nombreuses personnes sont alors arrêtées en essayant de changer ses billets à Stockholm, Munich ou Genève. C'est le cas de Maxim Litvinov à Paris qui a sur lui 12 billets de 500 roubles qu'il comptait échanger à Londres. Quelques billets sont néanmoins écoulés par Bogdanov aux États-Unis et par Krassine. Le reste de l'argent, rendu inutilisable par la surveillance policière, est brulé sur ordre de Lénine.

 

Le vol de Tiflis a des conséquences politiques moins connues. Les mencheviks sont ainsi furieux de voir que Lénine n'a pas respecté la décision du congrès de Londres. Plekhanov demande alors la rupture tandis que Martov assimile le centre bolchevik à un gang criminel. La méfiance envers les bolcheviks dépasse alors le cercle étroit des révolutionnaires russes et s'étend désormais à l'ensemble des partis socialistes européens rassemblés dans la IIe Internationale. En Géorgie, le carnage provoqué par l'attaque discrédite également les bolcheviks dont l'influence décroit rapidement. Lénine face à ces réactions prend alors ses distances avec Bogdanov, Krassine et Kamo. Surtout jamais il ne revendiquera la paternité du vol. Staline fera de même.

 

Le rôle de Staline dans l'attaque de Tiflis a longtemps été l'objet de débats. Selon Kamo il aurait pris une part active, regardant de loin le déroulement de l'opération. Selon d'autres sources il aurait attendu à la gare durant l'attaque. Sa belle-sœur affirme qu'il serait rentré le soir chez lui en se félicitant du succès de l'attaque. Pour Trotski il n'aurait fait que superviser l'opération de loin. Mais l'historien Miklos Kun, s'appuyant sur des archives, affirme que dès 1905 Staline prend part à l'élaboration des opérations d'expropriations et à ce titre il a organisé le vol de Tiflis. En tout cas il reste suffisamment à l'écart afin de ne pas être directement impliqué dans l'attaque.

Leonid Krassine, l'artificier bolchevik

Leonid Krassine, l'artificier bolchevik

Après son arrestation par la police allemande Kamo est extradé en Russie en 1909 où il est jugé pour le vol de Tiflis. Il est reconnu coupable mais, feignant la folie, il est interné dans un hôpital psychiatrique dont il parvient à s'évader en août 1911. Il est à nouveau arrêté en 1913 alors qu'il préparait une nouvelle expropriation à Tiflis. Il n'est libéré qu'en 1917 à la faveur de la Révolution de février 1917.

 

Après 1917, Litvinov devient diplomate et commissaire du peuple aux Affaires étrangères de 1930 à 1939. Leonid Krassine, après s'être séparé des bolcheviks en 1909, devient représentants commercial soviétique à Londres et commissaire du peuple au Commerce extérieur jusqu'à sa mort en 1926. Kamo travaille à la douane soviétique avant de mourir en 1922 renversé par un camion. Bogdanov, exclu en 1909, sera quant à lui le premier idéologue du Proletkult.

 

Staline aura un destin mondial. Il a montré à l'occasion du vol de Tiflis sa détermination, son sens de l'organisation, son mépris de la vie humaine. Il s'est surtout fait remarquer par Lénine qui n'oubliera pas, au moment de la Révolution de 1917, les qualités montrées par le jeune Géorgien dix ans plus tôt.

Alexandre Bogdanov

Alexandre Bogdanov

Sources :

Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline, Calmann-Lévy, 2008.

Adam B. Ulam, Staline, L'homme et son temps, tome 1 : La Montée, Calmann-Lévy-Gallimard, 1977.

Jacques Baynac, Kamo, l'homme de main de Lénine, Fayard, 1972.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 07:50

Anna Geifman, Entangled in Terror: The Azef Affair and the Russian Revolution, Scholarly ressources, 2000.

Azef, destin d'un indicateur de police

Si la personne d'Evno Azef est inconnue du grand public, ce dernier, après avoir été le symbole du mouvement révolutionnaire russe d'avant 1914, est devenu le symbole du traître corrompu, le Judas de la révolution russe. Azef, chef révolutionnaire, fut un indicateur de la police tsariste et livra de nombreuses informations sur des terroristes impliqués dans l'assassinat de grands hommes d’État. Après la découverte de sa trahison, il devint le symbole mondial de la duplicité. A contre-courant de cette légende noire, Anna Geifman cherche ici a réhabiliter ce personnage et affirme qu'il ne fut jamais un agent double.

 

Pour expliquer la personnalité d'Azef, l'auteur nous livre une véritable biographie de ce chef révolutionnaire. Elle montre un Azef dominé dès l'enfance par la peur. Né dans une famille juive pauvre en 1874, son enfance est placée sous la double menace de la misère et des pogroms. Pourtant Azef suit des études secondaires avant de s’impliquer dans le mouvement révolutionnaire. Par crainte d'une arrestation, il s'exile en Allemagne en 1892. C'est là qu'il accepte de devenir un informateur de l'Okhrana, la police politique tsariste. Il rentre en Russie en 1898 et, à la demande de la police, il se rapproche des mouvements terroristes. Mais en 1902 il prend à nouveau le chemin de l'exil pour informer les policiers sur les révolutionnaires basés à l'étranger.

 

Azef prend peu à peu de l'importance au sein du Parti socialiste-révolutionnaire et de son Organisation de combat. Cette dernière, dirigée par Gershuni, possède une certaine autonomie par rapport au comité central du parti. Azef construit alors sa notoriété en s'attribuant le crédit d'opérations terroristes comme les meurtres d'Alexandrov et de Plevhe, alors qu'il n'a joué presque aucun rôle dans ces opérations. Mais Azef continue toujours de collaborer avec la police. Les informations qu'il livre permettent ainsi d'éviter de nombreux attentats et sèment la discorde entre le comité central et l'Organisation de combat. En 1906 les terroristes sont quasiment réduits à l'impuissance.

 

Azef est néanmoins démasqué en 1908 par un menchevik, Bourtsev, qui s'est fait une spécialité de démasquer les espions et les provocateurs au sein du mouvement révolutionnaire. Pourtant la direction du Parti socialiste-révolutionnaire accuse Bourtsev de diffamation et ce dernier doit produire la confession d'un chef de la police en retraite pour se disculper. Azef est alors confronté aux dirigeants du Parti mais il se montre assez convaincant pour s'en sortir et prendre finalement la fuite.

 

Le scandale Azef est énorme. La première victime de cette affaire est le Parti socialiste-révolutionnaire: son comité central démissionne, la méfiance s'installe dans ses rangs et le désarroi paralyse l'ensemble du mouvement. Les tentatives de Boris Savinkov pour essayer de reconstruire l'Organisation de combat échouent définitivement en 1911.

 

Azef s'est réfugié en Allemagne où il vit confortablement des gains acquis en dénonçant ses camarades. Il est pourtant arrêté en 1915 par la police allemande comme subversif avant d'être libéré en décembre 1917. Il meurt un an plus tard d'une infection contractée en prison. Les socialistes révolutionnaires ne découvriront sa mort qu'en 1925.

 

Pour Geifman, Azef fut surtout un informateur efficace qui contribua à déjouer de nombreux attentats et a toujours cherché à saboter les actions de l'Organisation de combat. Il ne fut jamais un véritable révolutionnaire puisqu'il a choisi délibérément de travailler pour la police. C'est la cupidité et non l'idéalisme qui est à la base de son comportement. Voici un livre utile pour comprendre le mouvement révolutionnaire russe d'avant 1914 et les liens complexes qui unissent ces deux univers ennemis que sont les forces de l'ordre et les organisations subversives.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 07:53

David Stone, Hammer and Rifle: The Militarization of the Soviet Union, 1926-1933, University Press of Kansas, 2000.

A l'origine du complexe militaro-industriel soviétique

Le livre de Stone examine la politique militaire de l'URSS durant le premier plan quinquennal. Il s'agit pour l'auteur de mettre en relief la place de l'armée rouge dans les plans de Staline pour construire une industrie moderne et de montrer que l'armée fut un facteur qui a largement justifié la nécessité d'une industrialisation rapide. L'Union soviétique n'a jamais été dominé par les militaires, pourtant l'armée devient une force incontournable, notamment dans le domaine économique. Elle a en effet le pouvoir de mobiliser des ressources importantes et surtout de garantir aux industriels avec qui elle est en relation les moyens nécessaires pour leurs productions.

 

Dans les années 1920 l'armée rouge accuse un retard technique important et possède une valeur militaire plus faible de l'armée tsariste. C'est aussi une armée qui a été vaincu aux portes de Varsovie et dont les chefs ont conscience des faiblesses. Mais la NEP a imposé une politique financière destinée à stabiliser le rouble interdisant d'augmenter le budget militaire.

 

Pour les chefs militaires, s'appuyant sur une analyse marxiste, il est nécessaire d'effacer la distinction entre production civile et militaire pour donner une place aux militaires dans l'économie soviétique. Ces derniers doivent même orienter la planification économique afin d'avoir un accès privilégié à la production industrielle. Dans le cadre dans la théorie du socialisme dans un seul pays le réarmement de l'armée rouge devient un élément central de la victoire de Staline sur la droite du Parti qui souhaite conserver la NEP.

 

La crainte bolchevique d'une attaque des pays capitalistes justifie à la fois les demandes de l'armée et muselle les opposants au plan quinquennal. L'invasion japonaise de la Mandchourie en 1931 est ainsi un moteur du réarmement justifiant l'industrialisation. Toute critique devient alors une trahison. A la fin de la période du premier plan, l'armée rouge occupe une place prééminente dans l'économie, place qu'elle continuera à tenir jusqu'à la fin des années 1980.

 

L'auteur ne fait pas l'impasse sur le chaos, le gâchis, les pertes humaines qui accompagnent l'industrialisation forcée. L'ouvrage fournit ainsi un solide aperçu de la naissance et de l'expansion du secteur économique militaire soviétique qui reste performant jusque dans les années 1980. Il montre surtout que l'armée rouge a joué un rôle de premier plan dans la consolidation du pouvoir stalinien par son soutien sans failles au premier plan quinquennal.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Armée rouge
8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 07:45

Ilya Gaiduk, The Soviet Union and the Vietnam War, Ivan R. Dee Publisher, 1996.

L'URSS et la guerre du Vietnam

Ilya Gaiduk, s'appuyant sur des archives essentiellement russes, examine le rôle de l'URSS comme médiatrice entre les États-Unis et le Nord-Vietnam entre 1964 et 1973 pour chercher à déterminer si elle a entravé ou faciliter la fin du conflit. Il éclaire également l'évolution des relations soviéto-américaines à l'aube de la détente. C'est aussi une contribution au débat pour déterminer si la politique étrangère soviétique fut motivée par des considérations géopolitiques ou idéologiques.

 

L'auteur reconnaît que l'URSS fut le principal soutien militaire et économique du Nord-Vietnam, qu'elle a mis à son service sa propagande pour dénoncer l'intervention américaine et qu'elle a refusée publiquement d'assurer une médiation entre les belligérants. Mais pour lui, l'URSS a cherché activement une solution négociée au conflit. Les dirigeants soviétiques craignaient que cette guerre dégénère en conflit nucléaire ou au moins en affrontement direct avec les Américains. Ils cherchaient également à endiguer l'influence grandissante de la Chine en Asie du Sud-Est et voulaient éviter que la poursuite de la guerre freine les perspectives de détentes avec les États-Unis.

 

De 1965 à 1967, les Soviétiques veulent contenir le conflit et amener les Américains et les Nord-Vietnamiens à négocier. Mais les Américains pensent alors pouvoir gagner militairement le conflit tandis que l'influence soviétique sur le gouvernement d'Hanoï est faible. C'est pour remédier à cette dernière faiblesse que l'URSS accroît son aide au Nord-Vietnam. Les Soviétiques sont dans une position difficile car s'ils refusent de jouer les médiateurs c'est pour ne pas s'aliéner les Nord-Vietnamiens et les pousser dans les bras chinois. Mais ils ne cessent de jouer les intermédiaires entre les adversaires.

 

L'année 1968 marque un tournant dans la guerre. Nord-Vietnamiens et Américains prennent conscience que la guerre peut être longue et qu'une solution militaire est difficile à trouver. En mars, Hanoï répond favorablement à l'offre de négociation du président Johnson mais les pourparlers s'enlisent vite.

 

Moscou compte profiter de la nouvelle situation pour maintenir et renforcer les liaisons entrent les belligérants. Ils conçoivent et proposent des solutions aux problèmes qui empêchent les deux parties de progresser. Ils proposent des compromis acceptables ce qui permet d'ouvrir des négociations tripartites à partir de janvier 1969. Jusqu'en 1973, les Soviétiques reviennent à une position plus en retrait, jouant les facteurs entre les parties. C'est alors l'administration de Nixon qui fait des avances à l'URSS. Les Américains veulent mettre fin au conflit vietnamien pour aller de l'avant dans la politique de détente. Ils cherchent donc à impliquer fortement les Soviétiques dans les négociations mais ces derniers refusent le chantage américain qui lie les progrès de la détente à la fin de la guerre du Vietnam. Les Américains se tournent donc vers les Chinois ce qui conduit à la visite de Nixon à Pékin en 1972.

 

L'Union soviétique a donc réussi à aider les Américains à sortir de la guerre tout en permettant le maintien intact du régime nord-vietnamien, en prenant pied en Asie du Sud-Est et en maintenant ouverte les perspectives de détente. L'auteur réussit à donner un exposé clair et précis sur un sujet complexe et apporte une contribution importante à la compréhension de la guerre du Vietnam, des relations soviéto-américaines et des relations entre l'URSS et les mouvements de libération nationale.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")