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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 07:19

« Tigre blanc », film russe de Karen Shakhnazarov, 2012.

Duel de chars sur le front de l'Est.

Le Tigre blanc est un film d'un genre particulier mêlant action, reconstitution historique, mystère et science-fiction. L'histoire débute en 1944 alors que les troupes soviétiques progressent inexorablement en direction de l'Allemagne. Rien ne semble pouvoir arrêter cette avance, néanmoins un char allemand Tigre surgit mystérieusement anéantissant des dizaines de chars soviétiques. S'il ne peut à lui seul inverser le cours de la guerre, il constitue une épine du pied pour les militaires soviétiques. Pour mettre fin aux agissements de ce Tigre, dont même les prisonniers allemands ne connaissent pas l'existence, le maréchal Joukov fait constituer une équipe spéciale. Si le tireur et le chargeur du char T34 amélioré qui doit mettre hors d'état de nuire le Tigre sont des soldats ordinaires, le conducteur ne l'est assurément pas. Il a survécu à une attaque du Tigre blanc, guérissant miraculeusement alors qu'il était brûlé à plus de 90% mais devenant amnésique. Surtout il arrive à communiquer avec les blindés qui le préviennent de l'arrivée du Tigre lui permettant d'esquiver ses tirs. Cette formidable faculté lui est accordée par le Dieu des chars afin qu'il détruise le Tigre blanc, un engin sans conducteur et sans autre vie que son besoin de destruction.

 

Avouons que si le réalisateur a voulu faire passer un message philosophique en filmant l'affrontement entre une machine déshumanisé et maléfique et un soldat ressuscité et amnésique nous ne l'avons pas saisi. Tigre blanc est donc une sorte de conte où les hommes affrontent une puissance destructrice impossible à vaincre, la guerre. Néanmoins l'ensemble du film est réaliste ce qui lui permet de rester crédible notamment lors des scènes de combat qui sont particulièrement réussies. Soulignons qu'elles ne se complaisent pas non plus dans le sanguinolent où baignent certaines productions.

 

Le film souffre néanmoins de certains défauts. Des scènes n'apportent rien à l'économie générale du film, ainsi celle décrivant minutieusement le déroulement de la signature de la capitulation allemande à Berlin dans la nuit du 8 au 9 mai 1945 ou le dîner entre les généraux allemands vaincus. La scène finale, un long monologue d'Hitler, semble également de trop.

 

Voici au final un film agréable et rythmé où se laissent voir des paysages splendides entre forets de bouleaux et isbas. Surtout le spectateur est loin ici des films qui exaltent le patriotisme et la grandeur des soldats typiques des productions russes modernes. Les amoureux des films de guerre, de fantastique à la manière de X-Files et de contes philosophiques ne peuvent bouder leur plaisir avec ce film unique en son genre.   

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 07:15

Jean Lopez, Lasha Otkhmezuri, Joukov. L'homme qui a vaincu Hitler, Perrin, 2013.

Vie et destin d'un maréchal soviétique.

Les livres en français concernant l'histoire militaire soviétique sont si rares qu'il faut souligner la parution de la biographie de Joukov écrite par Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri. Il n'en existait jusqu'alors qu'une seule mais qui datait des années 1960 et se trouvait depuis largement dépassé.

 

Si le cœur de l'ouvrage est formé par l'immense affrontement entre l'Union soviétique et l'Allemagne nazie, la Grande Guerre patriotique des Russes, les auteurs ne négligent pas de retracer le parcours de Georgui Konstantinovitch Joukov avant et après le second conflit mondial. Issu de la paysannerie moyenne, il s'extrait rapidement de la glèbe pour se retrouver ouvrier fourreur dans la prospère entreprise d'un oncle. Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le jeune Joukov est mobilisé dans l'armée en 1915 où il devient cavalier. Après un moment d'hésitation, il rejoint les bolcheviks et poursuit sa carrière militaire dans l'Armée rouge, s'illustrant durant la guerre civile mais surtout lors de la terrible répression de la révolte paysanne à Tambov en 1921. Joukov poursuit ensuite sa carrière, gravissant peu à peu les échelons et se faisant remarquer pour ses dons de chef à partir de 1930. Il suit des cours pour accroitre ses connaissances ce qui lui permet de découvrir l'art opératif élaboré par de remarquables théoriciens militaires soviétiques et dont il mettra en application les leçons, avec brio, entre 1939 et 1945. Il échappe aux purges qui déciment l'armée en 1937-1938, purges qui lui permettent de monter rapidement en grade et expliquent qu'à seulement 43 ans il commande en Mongolie les troupes qui affrontent les Japonais. Il remporte alors la victoire de Khalkhin-Gol qui met fin aux ambitions nippones sur la Sibérie.

 

Auréolé de sa victoire contre les Japonais et n'ayant pris aucune part aux désastres de la campagne de Finlande, Joukov est chef d'état-major quand Hitler lance, en juin 1941, son armée contre l'URSS. Il fait alors feu de tout bois pour enrayer l'engrenage de la défaite. Principal conseiller de Staline dans le domaine militaire il réussit à arrêter l'avancée allemande devant Moscou. Par la suite il joue un rôle central dans la victoire de Stalingrad, puis lors de la libération du territoire soviétique et enfin dans la conquête de l'Allemagne que couronne la prise de Berlin.

 

Après la guerre, jaloux de sa popularité et craignant une tentation bonapartiste, Staline place le maréchal Joukov dans une sorte d'exil intérieur. Il n'en sort qu'en 1953 pour permettre à Khrouchtchev de prendre le dessus sur Béria dans la lutte de succession pour le pouvoir après la mort de Staline. Ce retour au sommet est de courte durée car dès 1957 Joukov est mis à la retraite d'office. Il passe les dernières années de sa vie (il décède en 1974) à écrire ses Mémoires, largement expurgées avant publication par la censure brejnévienne.

 

L'édition non censurée de ses Mémoires dans la Russie postsoviétique est une des sources principales de cette biographie. Mais les auteurs ont pris soin de croiser ces documents avec d'autres, comme les agendas de Staline ou les directives prises par l'état-major soviétique, la Stavka, afin de s'approcher au plus prés de la vérité historique. Ces ressources documentaires permettent aux auteurs de faire un portrait tout en nuances de Joukov. Soldat énergique, intelligent, sobre, courageux, hyperactif, n'hésitant pas à tenir tête et à contredire Staline, Joukov possède aussi une face sombre. Vaniteux, orgueilleux, il fait preuve d'une grande brutalité n'hésitant pas à faire fusiller des officiers et des soldats, notamment lors de la débâcle de l'été 1941. Il est également peu économe en vies humaines, n'hésitant pas à sacrifier des milliers d'hommes dans des opérations risquées. Fidèle à la mémoire de Staline jusqu'à sa mort, il organise l'écrasement de la révolte hongroise de 1956. Surtout c'est un piètre politique ce qui explique les nombreux déboires qu'il connait après 1945.

 

Le lecteur peut parfois regretter que les auteurs n'approfondissent pas leurs analyses des rapports entre l'armée et le parti et ne disent mot sur l'économie de guerre et l'organisation de l'ensemble de la société dans le cadre du conflit. Il est vrai que sur ces points on ne peut leur faire grief de l'indigence de l'historiographie française sur l'histoire militaire soviétique qu'une biographie, même celle de l'un des plus prestigieux soldats de l'URSS, ne peut compenser.

 

Cette biographie de Joukov, écrite de manière claire et fluide, doit être saluée comme il se doit. Elle permet de dégager le maréchal soviétique de sa gangue de légende forgée aussi bien par ses partisans que ses adversaires et de mettre en lumière certains points méconnus de son existence et par extension de l'histoire de la guerre à l'Est. Elle est surtout un formidable point de départ pour développer une historiographie française sur l'histoire militaire soviétique. Au travail donc !

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 07:03

Korine Amacher, La Russie 1598-191. Révoltes et mouvements révolutionnaires, Infolio éditions, 2011.

Trois siècles d'histoire de la Russie révolutionnaire.

Voici un petit livre que tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la Révolution russe devraient lire. Paru chez un petit éditeur suisse mais écrit par une spécialiste de l'histoire de la Russie à l'Université de Genève, il est passé, à notre avis, injustement inaperçu.

 

L'auteur retrace, dans un style clair et précis, l'histoire des mouvements de contestations de l'ordre tsariste depuis la mort d'Ivan le Terrible en 1598 jusqu'à la révolution de 1917. Korine Amacher prévient d'emblée que cette histoire, largement étudiée mais aussi manipulée au temps de l'URSS, ne converge pas inéluctablement sur la prise du pouvoir par les bolcheviks comme a voulu le montrer tout à la fois l'historiographie soviétique mais aussi occidentale. De ce coté du rideau de fer en effet certains historiens ont présenté les révolutionnaires russes comme les principaux responsables des malheurs qui allaient s'abattre à partir de 1917 sur la Russie, Netchaev annonçant Lénine en quelque sorte. Korine Amacher se tient donc loin de ces reconstructions historiques qui servent avant tout des desseins politiques pour livrer une synthèse objective où défile trois siècles d'histoire de la révolte en Russie.

 

La première grande révolte qui secoue le pouvoir russe est celle du cosaque Stenka Razine en 1670 avant que celle de Pougatchev en 1773 n'ébranle le trône de la Grande Catherine. Il s'agit lors de ces grandes révoltes populaires, non pas de renverser l'ordre social, mais plutôt de réaction de défense face à la présence de plus en plus forte d'un État en formation qui rogne peu à peu les traditions et les libertés des populations, notamment cosaques. Ces révoltes sont donc essentiellement conservatrices et s'inscrivent dans une tendance européenne puisque ce phénomène touche au 17e siècle de nombreuses provinces françaises, dont la Bretagne avec la révolte des Bonnets rouges. C'est d'ailleurs un des mérites de ce livre de replacer le mouvement révolutionnaire russe dans un cadre plus large et de l'inscrire pleinement dans l'histoire de l'Europe.

 

L'auteur raconte l'histoire et analyse les différentes formes que prend le mouvement révolutionnaire en Russie des décembristes en 1825 aux partis sociaux-démocrates et socialiste-révolutionnaires du début du 20e siècle. C'est une histoire riche et foisonnante qui est décrite avec les débats entre occidentalistes et slavophiles, les grandes figures de l'intelligentsia: Belinski, Bakounine, Herzen, Tchernichevsky, Lavrov, Tkatchev. La naissance et le développement des grands courants de pensée contestataires russes sont décrits avec précision que ce soit le nihilisme, le populisme, le libéralisme, l'anarchisme, le marxisme. L'histoire des organisations n'est pas oublié que ce soit Terre et liberté, la Volonté du peuple, les partis bolcheviks, mencheviks ou SR ainsi que celle des modalités de l'action révolutionnaire, la propagande, la marche vers le peuple ou bien le terrorisme qui est l'objet de nombreuses pages.

 

C'est un panorama foisonnant que nous livre Korine Amacher d'un mouvement qui ne regroupe pas seulement des intellectuels, dont les courants ne prônent pas tous la violence, ni une rupture radicale et immédiate avec la société de leur temps. En somme rien n'était écrit d'avance, ni la révolution d'octobre, ni les monstruosités du socialisme réel. Mais l'auteur ne manque pas de rappeler non plus que l'absence de dialogue entre le pouvoir et la société, l'absence d'un espace légal où l'opposition aurait pu s'exprimer ne laissait guère d'espoir de changer les choses par des réformes, ouvrant le chemin à une épreuve de force qui ne pouvait finalement être que violente.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 07:58

Richard Pipes, L'affaire Degaev, De Fallois, 2012.

Plongée au cœur du terrorisme populiste russe.

Richard Pipes, éminent spécialiste américain de l'histoire de la Russie, fait ici le récit d'un épisode peu connu de l'histoire du mouvement révolutionnaire russe, à travers le destin d'un homme qui fut d'abord un terroriste, puis avait trahi ses camarades avant de refaire sa vie, sous un nouveau nom, aux États-Unis en tant que respectable professeur d'université dans le Dakota du Sud.

 

A parti des années 1860, sous le règne du tsar Alexandre II, le terrorisme jouit de la sympathie de larges fractions de la société russe, y compris dans l'armée. Dostoïevski lui-même, qui dans son roman Les Possédés, dénonce la folie des révolutionnaires, avoue qu'il ne dénoncera jamais un terroriste. Serguei Degaev est issu d'une famille de la bourgeoisie qui partage cette sympathie pour l'action des terroristes de l'organisation de la Volonté du Peuple créé en 1880.

 

A 20 ans il adhère à ce groupe qui prépare alors fébrilement le meurtre du tsar. Plein d'ardeur il crée des cercles de révolutionnaires et espère par son activisme devenir membre de la direction de la Volonté du peuple. Mais Degaev n'a pas la trempe d'un martyr révolutionnaire, il a peur du sang et devient un militant de second rang pour qui la direction de l'organisation reste fermée. S'il se sent frustré et insulté par ce refus, il continue néanmoins sont action au sein de la Volonté du peuple. L'attentat réussi contre Alexandre II en mars 1881 provoque une large rafle policière dans les rangs révolutionnaires. Degaev est arrêté puis relâché. En 1882, la Volonté du peuple l'envoie à Odessa pour monter une imprimerie clandestine. Mais repéré par la police à la suite d'imprudences qu'il impute à Vera Figner, Degaev est arrêté en décembre.

 

C'est en prison qu'il fait la connaissance de Gueorgui Soudeïkin, le meilleur policier tsariste, un maître dans le retournement et l'infiltration des révolutionnaires. Degaev accepte de travailler pour la police, livrant des listes de noms et d'adresse. Une fausse évasion permet à Degaev de reprendre contact avec la Volonté du peuple. Cela permet surtout à la police de surveiller et d'arrêter les révolutionnaires dont Vera Figner. L'organisation est rapidement exsangue. Bientôt, Degaev est soupçonné par ses camarades d'être un indicateur. Il avoue et accepte pour se racheter de tuer Soudeïkin. Le maitre policier est tué en décembre 1883. Traqué par la police, abandonné par les révolutionnaires qui ne lui pardonne pas sa trahison, Degaev erre en Europe puis en Amérique du Nord où il s'installe finalement.

 

Jusqu'à la fin de sa vie, cet homme, qui est devenu professeur d'université respecté par ses collègues et apprécié par ses élèves vivra dans la crainte d'une possible vengeance de ses anciens amis révolutionnaires.

 

Pipes, fait revivre d'une manière claire et vivante la lutte souterraine que se livrèrent la police tsariste et les terroristes révolutionnaires, une lutte impitoyable où se devinent déjà les méthodes et les tragédies des combats clandestins du siècle suivant.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Terrorisme
3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 07:05

Harold Walter Nelson, Leon Trotsky and the Art of Insurrection 1905-1917, Frank Cass, 1988.

Trotsky, théoricien et praticien de l'insurrection

Voici un petit livre qui présente la pensée du créateur de l'Armée rouge sur un domaine que Lénine estimait faire partie intégrante de l'art militaire, l'insurrection. S'appuyant sur les œuvres complètes de Trotsky, l'auteur, un militaire américain, analyse la contribution de Trotsky aux débats qui agitent après 1905 le monde des révolutionnaires russes sur le meilleur moyen de vaincre l'armée du tsar mais également ses écrits sur les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale et enfin sur son rôle dans la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917.

 

Lors des débats sur les moyens de renverser l'armée tsariste, Lénine et les bolcheviks pensent qu'il est possible de le faire par le biais d'une insurrection armée ce qui explique qu'ils justifient à ce moment-là les actes de terrorisme individuels. Dans ce débat, Trotsky estime quant à lui que le meilleur moyen de vaincre l'armée est de la subvertir de l'intérieur afin de la désagréger au moment propice.

 

Au moment des guerres balkaniques de 1912-1913, Trotsky perçoit que c'est l'ensemble de la société qui désormais participe à la guerre et donc que la distinction entre militaires et civils s'efface progressivement. Il tire une autre leçon de ces guerres: l'idée que si la guerre de partisans peut être efficace dans le cadre d'une guerre de libération nationale elle ne l'est pas dans celui d'une révolution prolétarienne. Il se montre également un stratège accompli quand il explique ce qu'aurait dû faire l'armée bulgare pour l'emporter et s'emparer de Constantinople lors de la seconde guerre balkanique en 1913.

 

La dernière partie du livre raconte et analyse le rôle de Trotsky dans la révolution russe. C'est un bon résumé d'une histoire désormais bien connu et que Trotsky expose lui-même en détail dans son Histoire de la révolution russe.

 

Au final voici un livre clair et bien écrit qui donne des pistes pour comprendre le génie militaire d'un révolutionnaire qui après avoir permis la prise du pouvoir par les bolcheviks, créa une armée et réussit à battre l'ensemble de ses adversaires dans une guerre civile qui dura prés de trois ans.

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 07:57

Les maréchaux soviétiques parlent, présentation par Laurent Henninger, Tempus, 2013.

"Coup de com" soviétique

Voici un livre dont l'histoire est singulière, un « curieux ouvrage » comme dit Laurent Henninger qui le préface pour à la fois le présenter mais aussi mettre en garde le lecteur. Pourtant le sujet de cet opus n'a rien d'original puisqu'il ne s'agit rien de moins que de la présentation de 17 des maréchaux soviétiques. L'auteur aurait, au cours de sa carrière au sein de l'Armée rouge, rencontré chacun d'entre eux et nous livre les souvenirs qu'il en garde dessinant le portrait d'hommes simples, loin de l'image hautaine et guindée qui s'attache d'ordinaire aux officiers supérieurs. Pas de révélations fracassantes ici sinon que l'auteur, Cyrille Kalinov, n'a jamais existé.

 

Pour Laurent Henninger, le véritable auteur de ce livre paru en 1950 est le transfuge Grigori Besedovski. Ce dernier, diplomate en poste à Paris a fait défection en 1929. Pour gagner sa vie il a commencé à utiliser ses connaissances sur l'URSS pour écrire des livres. Puis il s'est mis au service des Soviétiques pour écrire des faux à destination du public occidental dont il connaît bien les attentes.

 

Pour Laurent Henninger, le livre sur les maréchaux constitue une de ces opérations de communication destinée à donner de l'URSS l'image d'un pays ordinaire et de ses chefs militaires celles d'hommes sympathiques, compétents et proches des simples soldats. Le livre doit surtout permettre de contrebalancer les effets du développement d'une littérature anticommuniste en Occident en cette période de Guerre froide. Il faut casser l'image de l'hydre rouge portée à incandescence par la propagande nazie et reprise mezza voce par les Américains avec l'aide d'anciens officiers de la Wehrmacht. Pour cela l'auteur n'hésite pas à travestir la réalité. Dans son texte, Staline apparaît comme un personnage lointain et débonnaire qui s'implique peu dans les décisions militaires. Le rôle de Vorochilov, un proche de Staline et membre du Bureau politique, est largement embellie s'agissant de son rôle dans la défense de Léningrad.

 

Au final que retenir de ce texte apocryphe qui ressemble à une compilation d'anecdotes. Peu de choses sur la carrière des maréchaux présentés ou sur l'histoire militaire soviétique. Mais prenons le pour ce qu'il est: un livre plaisant et agréable, qui se lit bien. Une première tentative pour sortir la guerre germano-soviétique du double carcan de l'histoire officielle soviétique compassée et des récits anticommunistes sur les hordes de l'armée rouge déferlant sur l'Europe. Une tentative donc pour briser le german bias qui commençait à se développer et dont l'historiographie se sort à grand peine depuis l'effondrement de l'URSS.  

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 07:08

Jean-François Fayet, Karl Radek (1885–1939), Biographie politique, Peter Lang, 2004.

Entre Allemagne, Pologne et Russie : biographie d'un internationaliste

Karl Radek est une figure majeure et largement méconnue de l'histoire du communisme international. Il incarne pourtant la figure type du révolutionnaire professionnel par ses dons de polyglottes, son parcours qui lui permet de se mouvoir avec aisance au sein des mouvements révolutionnaires polonais, russes et allemands puis ses fonctions au sein de l'appareil soviétique et de l'Internationale communiste.

 

C'est de ce personnage hors-norme et en s'appuyant sur les archives de Moscou que l'historien suisse Jean-François Fayet tire une biographie qui est une somme incontournable sur l'histoire du communisme. Karl Radek naît en 1885 dans une famille juive libérale de la classe moyenne en Galicie alors province de l'Empire austro-hongrois. Lors de ses études universitaires à Cracovie il adhère au parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lihuanie (SDKPiL) conduit par Rosa Luxemburg. Puis Radek s'installe en Allemagne et milite au SPD où il se fait remarquer pour ses talents de journaliste et ses travaux sur l'impérialisme.

 

A la suite du déclenchement de la Première Guerre mondiale, Radek se réfugie en Suisse et rejoint les bolcheviks. Il participe alors au mouvement de Zimmerwald et devient un propagandiste bolchevik. En 1917 il participe au fameux épisode du train plombé qui conduit Lénine à rejoindre Petrograd en passant par le territoire du Reich. L'auteur fait une mise au point claire sur les rumeurs qui entoure cet épisode controversé de la vie de Lénine.

 

Après la Révolution d'Octobre, Radek retourne en Allemagne comme envoyé de Lénine. A Berlin il noue des relations avec les dirigeants allemands afin de promouvoir une alliance entre l'Allemagne vaincue de 1918 et la Russie soviétique tout en participant à la création du Parti communiste allemand (KPD). Sur ce dernier point il joue un rôle essentiel dans les premières années du Komintern et du KPD s'opposant vigoureusement à Paul Levi le dirigeant de ce parti.

 

En 1923, alors que l'Allemagne est submergée par la crise économique et que la France occupe le bassin minier de la Ruhr, il propose au KPD de se rapprocher de l'extrême-droite. Cette ligne est condamnée mais Radek reste néanmoins en Allemagne comme représentant soviétique lors de la tentative de soulèvement communiste du mois d'octobre 1923.

 

Radek est rendu responsable de la défaite du KPD et se voit confier en 1924 la direction de l'Université Sun Yat Sen à Moscou. Dans la lutte qui oppose rapidement la troïka constituée de Zinoviev, Kamenev et Staline et Trotsky, il prend le partie de ce dernier et devient un des dirigeants de l'opposition. Les trotskystes battus par Staline, Radek profite en 1929 du tournant à gauche opéré par Staline pour faire sa soumission.

 

Radek se fait désormais le chantre de Staline dont il devient un conseiller en politique étrangère à partir de 1933. A partir de 1934, Radek sait que, dans l'atmosphère de purges qui se développe, il est en sursis. En août 1936 lors du premier procès de Moscou contre Zinoviev et Kamenev il soutient l'accusation. Malgré cette preuve de soumission à Staline il est arrêté un mois plus tard pour devenir l'une des vedettes du second procès de Moscou en janvier 1937. Là encore, Radek collabore avec l'accusation, dénonçant, selon un script établi à l'avance, la droite boukharinienne ou les chefs de l'Armée rouge. Cette collaboration lui permet d'éviter l'exécution. Il est envoyé au Goulag où il est assassiné par des codétenus de droit commun en 1938.

 

Le livre de Jean-François Fayet est une lecture indispensable pour comprendre les destinées de cet internationalisme révolutionnaire dont le creuset fut la Révolution russe. Un internationalisme qui disparut dans les caves des prisons de Staline ou au Goulag et dont Radek fut une figure emblématique.

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 07:19

2e Guerre Mondiale n°52, janvier-février 2014.

Batailles de chars à l'été 1941

Le dernier numéro du magazine 2eme Guerre Mondiale ne décevra pas, encore une fois, le lecteur. Le dossier central est consacré aux grandes batailles de chars qui se déroulent lors de l'opération Barbarossa à l'été 1941 dans le triangle Brody-Lutsk-Dubno et qui sont largement méconnues en France. Le récit est clair et l'analyse s'appuie sur des sources solides permettant à l'auteur de montrer que l'invasion de l'URSS ne fut pas la promenade de campagne longtemps décrite. Signalons que pour clore ce dossier, Stéphane Mantoux fait un point historiographique, pour expliquer pourquoi ces combats sont tombés dans l'oubli.

 

Vincent Bernard nous livre un article sur les supplétifs soviétiques au sein de l'armée allemande. Un travail bienvenu sur un sujet assez négligé d'autant que l'auteur prend soin, de manière claire et concise, de montrer les divers types d'engagements possibles et les différentes formations d'Osttruppen. Vincent Bernard publie également un excellent article sur Katyn où, après avoir relaté les circonstances de ce massacre mondialement connu, il décrit la mémoire et l'historiographie si particulière et si brûlante de cet événement dont l'ombre plane toujours sur les relations entre la Pologne et la Russie.

 

Franck Ségrétain démontre, dans un article consacré à la répression allemande en France en 1944, l'élaboration d'une doctrine cohérente au sein de l'armée allemande en matière de ce que l'on nommera plus tard la contre-insurrection. Les bases de cette forme de lutte, qui fera florès par la suite, lors des guerres de décolonisation, de conflits civils notamment en Amérique latine, et plus récemment au Moyen Orient, commencent a être expérimentées en France contre les maquis et la Résistance.

 

Signalons également la seconde partie du travail de Stéphane Mantoux sur la défense japonaise dans le Pacifique et l'article de Paul-Yanic Laquerre sur la collaboration entre les militaires américains et les responsables et scientifiques japonais impliqués dans le programme de guerre bactériologique en Chine dans le Japon d'après-guerre.

 

2e Guerre Mondiale confirme sa place bien particulière dans la presse militaire et historique. Magazine grand public, il n'hésite pas à sortir des sentiers battus pour faire découvrir au lecteur des aspects méconnus du second conflit mondial. Surtout et c'est là sa plus forte originalité, il essaye de montrer ce qui se cache derrière la façon dont on écrit ou l'on montre une période si tragique et si propice aux manipulations. Voici donc de la vulgarisation au meilleur sens du terme, celle qui rend plus intelligente et aiguise le sens critique.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 07:57

Orlando Figes, La Révolution russe, 1891-1924, la tragédie d'un peuple, Denoël, 2007.

Une somme sur la Révolution russe

Le livre de Figes est au vrai sens du terme un pavé, mais qui se lit comme un roman tant il est passionnant. Couvrant la période de 1891 à 1924 il présente en détail une tranche fondamentale de l'histoire de la Russie.

 

L'auteur dresse d'abord un tableau de la Russie tsariste au début du 20e siècle, un pays qui a eu l'occasion de devenir une monarchie constitutionnelle ce qu'a refusé Nicolas II, tsar faible, attaché à un idéal obsolète d'autocratie de droit divin. Ce monarque d'un autre temps gouverne un peuple de paysans à la vie extrêmement rude et primitive, des paysans qui ne s’intéressent guère à ce qui se passe au-delà de leur village. Dans cet océan rural, les villes deviennent des îlots de modernité bien isolés. C'est dans ces villes que naît et croit un mouvement révolutionnaire qui, comme le montre bien l'auteur, ne joue aucun rôle dans la révolution de Février, cette explosion de colère populaire contre une guerre trop longue et mal menée.

 

Les soubresauts de la politique russe sous le gouvernement provisoire, symbolisée par la figure pathétique de Kerensky, entraînent l'échec de la première démocratie russe. C'est donc sans effusion de sang que se déroule la Révolution d'Octobre.

 

La guerre civile qui débute au début de 1918 est une tragédie sans nom qui permet à l'auteur de démonter certains mythes. Il montre ainsi que la Terreur rouge ne fut pas seulement imposée au peuple mais parfois impulsée par ce dernier synonyme d'une revanche sociale contre des siècles d'oppression. C'est aussi le peuple, donc la paysannerie, qui détermina le destin de la guerre civile. Entre les Blancs qui représentaient le retour au passé et la disparition des acquis de la révolution de février, dont la terre, et les Rouges qui leur laissaient un certain contrôle sur le village, il a choisi ce qui lui apparaissait comme le moindre mal.

 

La fin de la guerre civile marque un retournement de la paysannerie. Si elle a choisi les Rouges par défaut pendant la guerre civile, une fois les Blancs éliminés, elle se révolte contre les réquisitions bolcheviks. Dans cette véritable guerre contre la paysannerie, l'armée rouge utilise tout l'arsenal de violence qu'elle a à sa disposition. A partir de 1922, Lénine se voit contraint par la maladie de se retirer peu à peu du pouvoir. Au fur et à mesure que sa décrépitude physique augmente, il assiste désemparé aux défaillances de la Révolution et à la montée de la puissance de Staline, ce dont il essaye d'avertir les autres bolcheviks mais en vain. Finalement il s'éteint en 1924.

 

Le récit est foisonnant, fourmillant de détails qui donnent de la substance et de la vie aux analyses de l'auteur. Ce dernier prend soin également de suivre la destinée de nombreux personnages que ce soit Lénine, Trotsky, Kerenski, Nicolas II, Broussilov ou Gorki mais également des anonymes comme le paysan Serguei Semenov. Il livre ainsi une série pertinente d'analyses et d'interprétations tout en offrant également une véritable compréhension des événements sans jamais sacrifier la lisibilité de l'ensemble.

 

Remercions également l'auteur de ne pas sacrifier à la mode historiographique qui présente le régime soviétique comme une entreprise criminelle. S'il n’exonère personne des violences commises, il montre que les grandes forces sociales russes ne sont pas des victimes mais participent pleinement à la tragédie que furent les années 1914-1922.

 

La somme de Figes, plus de 800 pages, est une lecture incontournable pour comprendre ce que fut réellement la Révolution russe.

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 07:36

Vladislav Zubok, A Failed Empire: The Soviet Union in the Cold War from Stalin to Gorbachev, University of North Carolina Press, 2007.

La guerre froide de l'autre coté du Mur

L'ouverture des archives en Russie et en Europe de l'Est est à la base du livre de Zubok qui se propose de raconter l'histoire de la guerre froide du point de vue soviétique. Il analyse les raisons qui ont conduit l'URSS à affronter les États-Unis et ses alliés en mettant en avant l'héritage impérial de la Russie allié au messianisme révolutionnaire du communisme. Le premier reflète la volonté de Moscou d'améliorer la situation géostratégique du pays tandis que le second reprend la mission léniniste de répandre la révolution mondiale. C'est ce cadre dualiste qui selon l'auteur explique la nature changeante de la politique soviétique entre 1945 et 1991.

 

Après 1945 Staline mobilise son peuple au nom de l'idéologie mais dans le but de créer une zone tampon de sécurité. Prendre le contrôle de l'Europe de l'Est doit permettre d’accroître la sécurité de l'URSS. Pour l'auteur Staline ne voulait pas entrer en conflit avec les Américains mais sa politique expansionniste, notamment en Iran et en Turquie c'est à dire en dehors de la zone d'influence accordée à l'URSS à Yalta, rend la confrontation inévitable.

 

L'arrivée au pouvoir de Khrouchtchev en 1953 ouvre une période de détente car le dirigeant soviétique souhaite limiter les effets de la militarisation. Mais pour Zubok, les Soviétiques, solidement installés dans un vaste empire qu'ils ne souhaitent pas abandonner, ne cessent pas de vouloir répandre le communisme. Khrouchtchev accroit son aide au Tiers-Monde, se confronte aux Américains à propos de Berlin mais surtout de Cuba. Cette politique cause de nombreux dommages aux relations entre les deux superpuissances.

 

Pour Zubok, Brejnev est un vrai partisan de la détente. Fort de son expérience durant la Seconde Guerre mondiale il veut éviter la guerre à tout prix en surmontant la politique d'équilibriste de Khrouchtchev par l'établissement de bases solides pour consolider la paix. Cela ne signifie pas que l'URSS abandonne sa politique impériale et révolutionnaire. Brejnev veut assurer une période de stabilité en renonçant à l'usage de la force et en renforçant les relations avec les États-Unis mais sans sacrifier le déploiement militaire ni l'expansionnisme idéologique.

 

En arrivant au pouvoir en 1985 Gorbatchev veut réformer le système soviétique en mettant fin à l'isolement de l'URSS, en démantelant les vieux dogmes idéologiques et en revigorant un pays stagnant. Le projet est ambitieux mais échoue. Gorbatchev ne fait que déstabiliser l'URSS qui n'a plus alors la capacité d'agir en tant que superpuissance. En 1989 le rideau de fer tombe et deux ans plus tard l'URSS cesse d'exister. Pour Zubok c'est Gorbatchev qui a mis fin à la guerre froide. L'effondrement de l'URSS est une implosion: les problèmes économiques forcent le pouvoir à mettre en œuvre des réformes qui érodent le système et les fondements mêmes de la politique impériale et révolutionnaire.

 

Le lecteur peut regretter que Zubok délaisse l'économie ou semble exagérer le rôle des dirigeants soviétiques dans ses analyses. Son point fort est de ne pas se concentrer uniquement sur le conflit entre les superpuissances mais également sur les relations de l'URSS avec d'autres États. Il n'oublie pas non plus de traiter l'impact de la guerre froide à l'intérieur de l'Union soviétique. Surtout il nous montre que la guerre froide sous un angle différents, vu de Moscou.

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Recherche

Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")