Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 07:58

Richard Pipes, L'affaire Degaev, De Fallois, 2012.

Plongée au cœur du terrorisme populiste russe.

Richard Pipes, éminent spécialiste américain de l'histoire de la Russie, fait ici le récit d'un épisode peu connu de l'histoire du mouvement révolutionnaire russe, à travers le destin d'un homme qui fut d'abord un terroriste, puis avait trahi ses camarades avant de refaire sa vie, sous un nouveau nom, aux États-Unis en tant que respectable professeur d'université dans le Dakota du Sud.

 

A parti des années 1860, sous le règne du tsar Alexandre II, le terrorisme jouit de la sympathie de larges fractions de la société russe, y compris dans l'armée. Dostoïevski lui-même, qui dans son roman Les Possédés, dénonce la folie des révolutionnaires, avoue qu'il ne dénoncera jamais un terroriste. Serguei Degaev est issu d'une famille de la bourgeoisie qui partage cette sympathie pour l'action des terroristes de l'organisation de la Volonté du Peuple créé en 1880.

 

A 20 ans il adhère à ce groupe qui prépare alors fébrilement le meurtre du tsar. Plein d'ardeur il crée des cercles de révolutionnaires et espère par son activisme devenir membre de la direction de la Volonté du peuple. Mais Degaev n'a pas la trempe d'un martyr révolutionnaire, il a peur du sang et devient un militant de second rang pour qui la direction de l'organisation reste fermée. S'il se sent frustré et insulté par ce refus, il continue néanmoins sont action au sein de la Volonté du peuple. L'attentat réussi contre Alexandre II en mars 1881 provoque une large rafle policière dans les rangs révolutionnaires. Degaev est arrêté puis relâché. En 1882, la Volonté du peuple l'envoie à Odessa pour monter une imprimerie clandestine. Mais repéré par la police à la suite d'imprudences qu'il impute à Vera Figner, Degaev est arrêté en décembre.

 

C'est en prison qu'il fait la connaissance de Gueorgui Soudeïkin, le meilleur policier tsariste, un maître dans le retournement et l'infiltration des révolutionnaires. Degaev accepte de travailler pour la police, livrant des listes de noms et d'adresse. Une fausse évasion permet à Degaev de reprendre contact avec la Volonté du peuple. Cela permet surtout à la police de surveiller et d'arrêter les révolutionnaires dont Vera Figner. L'organisation est rapidement exsangue. Bientôt, Degaev est soupçonné par ses camarades d'être un indicateur. Il avoue et accepte pour se racheter de tuer Soudeïkin. Le maitre policier est tué en décembre 1883. Traqué par la police, abandonné par les révolutionnaires qui ne lui pardonne pas sa trahison, Degaev erre en Europe puis en Amérique du Nord où il s'installe finalement.

 

Jusqu'à la fin de sa vie, cet homme, qui est devenu professeur d'université respecté par ses collègues et apprécié par ses élèves vivra dans la crainte d'une possible vengeance de ses anciens amis révolutionnaires.

 

Pipes, fait revivre d'une manière claire et vivante la lutte souterraine que se livrèrent la police tsariste et les terroristes révolutionnaires, une lutte impitoyable où se devinent déjà les méthodes et les tragédies des combats clandestins du siècle suivant.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie Terrorisme
3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 07:05

Harold Walter Nelson, Leon Trotsky and the Art of Insurrection 1905-1917, Frank Cass, 1988.

Trotsky, théoricien et praticien de l'insurrection

Voici un petit livre qui présente la pensée du créateur de l'Armée rouge sur un domaine que Lénine estimait faire partie intégrante de l'art militaire, l'insurrection. S'appuyant sur les œuvres complètes de Trotsky, l'auteur, un militaire américain, analyse la contribution de Trotsky aux débats qui agitent après 1905 le monde des révolutionnaires russes sur le meilleur moyen de vaincre l'armée du tsar mais également ses écrits sur les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale et enfin sur son rôle dans la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917.

 

Lors des débats sur les moyens de renverser l'armée tsariste, Lénine et les bolcheviks pensent qu'il est possible de le faire par le biais d'une insurrection armée ce qui explique qu'ils justifient à ce moment-là les actes de terrorisme individuels. Dans ce débat, Trotsky estime quant à lui que le meilleur moyen de vaincre l'armée est de la subvertir de l'intérieur afin de la désagréger au moment propice.

 

Au moment des guerres balkaniques de 1912-1913, Trotsky perçoit que c'est l'ensemble de la société qui désormais participe à la guerre et donc que la distinction entre militaires et civils s'efface progressivement. Il tire une autre leçon de ces guerres: l'idée que si la guerre de partisans peut être efficace dans le cadre d'une guerre de libération nationale elle ne l'est pas dans celui d'une révolution prolétarienne. Il se montre également un stratège accompli quand il explique ce qu'aurait dû faire l'armée bulgare pour l'emporter et s'emparer de Constantinople lors de la seconde guerre balkanique en 1913.

 

La dernière partie du livre raconte et analyse le rôle de Trotsky dans la révolution russe. C'est un bon résumé d'une histoire désormais bien connu et que Trotsky expose lui-même en détail dans son Histoire de la révolution russe.

 

Au final voici un livre clair et bien écrit qui donne des pistes pour comprendre le génie militaire d'un révolutionnaire qui après avoir permis la prise du pouvoir par les bolcheviks, créa une armée et réussit à battre l'ensemble de ses adversaires dans une guerre civile qui dura prés de trois ans.

Repost 0
24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 07:57

Les maréchaux soviétiques parlent, présentation par Laurent Henninger, Tempus, 2013.

"Coup de com" soviétique

Voici un livre dont l'histoire est singulière, un « curieux ouvrage » comme dit Laurent Henninger qui le préface pour à la fois le présenter mais aussi mettre en garde le lecteur. Pourtant le sujet de cet opus n'a rien d'original puisqu'il ne s'agit rien de moins que de la présentation de 17 des maréchaux soviétiques. L'auteur aurait, au cours de sa carrière au sein de l'Armée rouge, rencontré chacun d'entre eux et nous livre les souvenirs qu'il en garde dessinant le portrait d'hommes simples, loin de l'image hautaine et guindée qui s'attache d'ordinaire aux officiers supérieurs. Pas de révélations fracassantes ici sinon que l'auteur, Cyrille Kalinov, n'a jamais existé.

 

Pour Laurent Henninger, le véritable auteur de ce livre paru en 1950 est le transfuge Grigori Besedovski. Ce dernier, diplomate en poste à Paris a fait défection en 1929. Pour gagner sa vie il a commencé à utiliser ses connaissances sur l'URSS pour écrire des livres. Puis il s'est mis au service des Soviétiques pour écrire des faux à destination du public occidental dont il connaît bien les attentes.

 

Pour Laurent Henninger, le livre sur les maréchaux constitue une de ces opérations de communication destinée à donner de l'URSS l'image d'un pays ordinaire et de ses chefs militaires celles d'hommes sympathiques, compétents et proches des simples soldats. Le livre doit surtout permettre de contrebalancer les effets du développement d'une littérature anticommuniste en Occident en cette période de Guerre froide. Il faut casser l'image de l'hydre rouge portée à incandescence par la propagande nazie et reprise mezza voce par les Américains avec l'aide d'anciens officiers de la Wehrmacht. Pour cela l'auteur n'hésite pas à travestir la réalité. Dans son texte, Staline apparaît comme un personnage lointain et débonnaire qui s'implique peu dans les décisions militaires. Le rôle de Vorochilov, un proche de Staline et membre du Bureau politique, est largement embellie s'agissant de son rôle dans la défense de Léningrad.

 

Au final que retenir de ce texte apocryphe qui ressemble à une compilation d'anecdotes. Peu de choses sur la carrière des maréchaux présentés ou sur l'histoire militaire soviétique. Mais prenons le pour ce qu'il est: un livre plaisant et agréable, qui se lit bien. Une première tentative pour sortir la guerre germano-soviétique du double carcan de l'histoire officielle soviétique compassée et des récits anticommunistes sur les hordes de l'armée rouge déferlant sur l'Europe. Une tentative donc pour briser le german bias qui commençait à se développer et dont l'historiographie se sort à grand peine depuis l'effondrement de l'URSS.  

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 07:08

Jean-François Fayet, Karl Radek (1885–1939), Biographie politique, Peter Lang, 2004.

Entre Allemagne, Pologne et Russie : biographie d'un internationaliste

Karl Radek est une figure majeure et largement méconnue de l'histoire du communisme international. Il incarne pourtant la figure type du révolutionnaire professionnel par ses dons de polyglottes, son parcours qui lui permet de se mouvoir avec aisance au sein des mouvements révolutionnaires polonais, russes et allemands puis ses fonctions au sein de l'appareil soviétique et de l'Internationale communiste.

 

C'est de ce personnage hors-norme et en s'appuyant sur les archives de Moscou que l'historien suisse Jean-François Fayet tire une biographie qui est une somme incontournable sur l'histoire du communisme. Karl Radek naît en 1885 dans une famille juive libérale de la classe moyenne en Galicie alors province de l'Empire austro-hongrois. Lors de ses études universitaires à Cracovie il adhère au parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lihuanie (SDKPiL) conduit par Rosa Luxemburg. Puis Radek s'installe en Allemagne et milite au SPD où il se fait remarquer pour ses talents de journaliste et ses travaux sur l'impérialisme.

 

A la suite du déclenchement de la Première Guerre mondiale, Radek se réfugie en Suisse et rejoint les bolcheviks. Il participe alors au mouvement de Zimmerwald et devient un propagandiste bolchevik. En 1917 il participe au fameux épisode du train plombé qui conduit Lénine à rejoindre Petrograd en passant par le territoire du Reich. L'auteur fait une mise au point claire sur les rumeurs qui entoure cet épisode controversé de la vie de Lénine.

 

Après la Révolution d'Octobre, Radek retourne en Allemagne comme envoyé de Lénine. A Berlin il noue des relations avec les dirigeants allemands afin de promouvoir une alliance entre l'Allemagne vaincue de 1918 et la Russie soviétique tout en participant à la création du Parti communiste allemand (KPD). Sur ce dernier point il joue un rôle essentiel dans les premières années du Komintern et du KPD s'opposant vigoureusement à Paul Levi le dirigeant de ce parti.

 

En 1923, alors que l'Allemagne est submergée par la crise économique et que la France occupe le bassin minier de la Ruhr, il propose au KPD de se rapprocher de l'extrême-droite. Cette ligne est condamnée mais Radek reste néanmoins en Allemagne comme représentant soviétique lors de la tentative de soulèvement communiste du mois d'octobre 1923.

 

Radek est rendu responsable de la défaite du KPD et se voit confier en 1924 la direction de l'Université Sun Yat Sen à Moscou. Dans la lutte qui oppose rapidement la troïka constituée de Zinoviev, Kamenev et Staline et Trotsky, il prend le partie de ce dernier et devient un des dirigeants de l'opposition. Les trotskystes battus par Staline, Radek profite en 1929 du tournant à gauche opéré par Staline pour faire sa soumission.

 

Radek se fait désormais le chantre de Staline dont il devient un conseiller en politique étrangère à partir de 1933. A partir de 1934, Radek sait que, dans l'atmosphère de purges qui se développe, il est en sursis. En août 1936 lors du premier procès de Moscou contre Zinoviev et Kamenev il soutient l'accusation. Malgré cette preuve de soumission à Staline il est arrêté un mois plus tard pour devenir l'une des vedettes du second procès de Moscou en janvier 1937. Là encore, Radek collabore avec l'accusation, dénonçant, selon un script établi à l'avance, la droite boukharinienne ou les chefs de l'Armée rouge. Cette collaboration lui permet d'éviter l'exécution. Il est envoyé au Goulag où il est assassiné par des codétenus de droit commun en 1938.

 

Le livre de Jean-François Fayet est une lecture indispensable pour comprendre les destinées de cet internationalisme révolutionnaire dont le creuset fut la Révolution russe. Un internationalisme qui disparut dans les caves des prisons de Staline ou au Goulag et dont Radek fut une figure emblématique.

Repost 0
3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 07:19

2e Guerre Mondiale n°52, janvier-février 2014.

Batailles de chars à l'été 1941

Le dernier numéro du magazine 2eme Guerre Mondiale ne décevra pas, encore une fois, le lecteur. Le dossier central est consacré aux grandes batailles de chars qui se déroulent lors de l'opération Barbarossa à l'été 1941 dans le triangle Brody-Lutsk-Dubno et qui sont largement méconnues en France. Le récit est clair et l'analyse s'appuie sur des sources solides permettant à l'auteur de montrer que l'invasion de l'URSS ne fut pas la promenade de campagne longtemps décrite. Signalons que pour clore ce dossier, Stéphane Mantoux fait un point historiographique, pour expliquer pourquoi ces combats sont tombés dans l'oubli.

 

Vincent Bernard nous livre un article sur les supplétifs soviétiques au sein de l'armée allemande. Un travail bienvenu sur un sujet assez négligé d'autant que l'auteur prend soin, de manière claire et concise, de montrer les divers types d'engagements possibles et les différentes formations d'Osttruppen. Vincent Bernard publie également un excellent article sur Katyn où, après avoir relaté les circonstances de ce massacre mondialement connu, il décrit la mémoire et l'historiographie si particulière et si brûlante de cet événement dont l'ombre plane toujours sur les relations entre la Pologne et la Russie.

 

Franck Ségrétain démontre, dans un article consacré à la répression allemande en France en 1944, l'élaboration d'une doctrine cohérente au sein de l'armée allemande en matière de ce que l'on nommera plus tard la contre-insurrection. Les bases de cette forme de lutte, qui fera florès par la suite, lors des guerres de décolonisation, de conflits civils notamment en Amérique latine, et plus récemment au Moyen Orient, commencent a être expérimentées en France contre les maquis et la Résistance.

 

Signalons également la seconde partie du travail de Stéphane Mantoux sur la défense japonaise dans le Pacifique et l'article de Paul-Yanic Laquerre sur la collaboration entre les militaires américains et les responsables et scientifiques japonais impliqués dans le programme de guerre bactériologique en Chine dans le Japon d'après-guerre.

 

2e Guerre Mondiale confirme sa place bien particulière dans la presse militaire et historique. Magazine grand public, il n'hésite pas à sortir des sentiers battus pour faire découvrir au lecteur des aspects méconnus du second conflit mondial. Surtout et c'est là sa plus forte originalité, il essaye de montrer ce qui se cache derrière la façon dont on écrit ou l'on montre une période si tragique et si propice aux manipulations. Voici donc de la vulgarisation au meilleur sens du terme, celle qui rend plus intelligente et aiguise le sens critique.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 07:57

Orlando Figes, La Révolution russe, 1891-1924, la tragédie d'un peuple, Denoël, 2007.

Une somme sur la Révolution russe

Le livre de Figes est au vrai sens du terme un pavé, mais qui se lit comme un roman tant il est passionnant. Couvrant la période de 1891 à 1924 il présente en détail une tranche fondamentale de l'histoire de la Russie.

 

L'auteur dresse d'abord un tableau de la Russie tsariste au début du 20e siècle, un pays qui a eu l'occasion de devenir une monarchie constitutionnelle ce qu'a refusé Nicolas II, tsar faible, attaché à un idéal obsolète d'autocratie de droit divin. Ce monarque d'un autre temps gouverne un peuple de paysans à la vie extrêmement rude et primitive, des paysans qui ne s’intéressent guère à ce qui se passe au-delà de leur village. Dans cet océan rural, les villes deviennent des îlots de modernité bien isolés. C'est dans ces villes que naît et croit un mouvement révolutionnaire qui, comme le montre bien l'auteur, ne joue aucun rôle dans la révolution de Février, cette explosion de colère populaire contre une guerre trop longue et mal menée.

 

Les soubresauts de la politique russe sous le gouvernement provisoire, symbolisée par la figure pathétique de Kerensky, entraînent l'échec de la première démocratie russe. C'est donc sans effusion de sang que se déroule la Révolution d'Octobre.

 

La guerre civile qui débute au début de 1918 est une tragédie sans nom qui permet à l'auteur de démonter certains mythes. Il montre ainsi que la Terreur rouge ne fut pas seulement imposée au peuple mais parfois impulsée par ce dernier synonyme d'une revanche sociale contre des siècles d'oppression. C'est aussi le peuple, donc la paysannerie, qui détermina le destin de la guerre civile. Entre les Blancs qui représentaient le retour au passé et la disparition des acquis de la révolution de février, dont la terre, et les Rouges qui leur laissaient un certain contrôle sur le village, il a choisi ce qui lui apparaissait comme le moindre mal.

 

La fin de la guerre civile marque un retournement de la paysannerie. Si elle a choisi les Rouges par défaut pendant la guerre civile, une fois les Blancs éliminés, elle se révolte contre les réquisitions bolcheviks. Dans cette véritable guerre contre la paysannerie, l'armée rouge utilise tout l'arsenal de violence qu'elle a à sa disposition. A partir de 1922, Lénine se voit contraint par la maladie de se retirer peu à peu du pouvoir. Au fur et à mesure que sa décrépitude physique augmente, il assiste désemparé aux défaillances de la Révolution et à la montée de la puissance de Staline, ce dont il essaye d'avertir les autres bolcheviks mais en vain. Finalement il s'éteint en 1924.

 

Le récit est foisonnant, fourmillant de détails qui donnent de la substance et de la vie aux analyses de l'auteur. Ce dernier prend soin également de suivre la destinée de nombreux personnages que ce soit Lénine, Trotsky, Kerenski, Nicolas II, Broussilov ou Gorki mais également des anonymes comme le paysan Serguei Semenov. Il livre ainsi une série pertinente d'analyses et d'interprétations tout en offrant également une véritable compréhension des événements sans jamais sacrifier la lisibilité de l'ensemble.

 

Remercions également l'auteur de ne pas sacrifier à la mode historiographique qui présente le régime soviétique comme une entreprise criminelle. S'il n’exonère personne des violences commises, il montre que les grandes forces sociales russes ne sont pas des victimes mais participent pleinement à la tragédie que furent les années 1914-1922.

 

La somme de Figes, plus de 800 pages, est une lecture incontournable pour comprendre ce que fut réellement la Révolution russe.

Repost 0
16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 07:36

Vladislav Zubok, A Failed Empire: The Soviet Union in the Cold War from Stalin to Gorbachev, University of North Carolina Press, 2007.

La guerre froide de l'autre coté du Mur

L'ouverture des archives en Russie et en Europe de l'Est est à la base du livre de Zubok qui se propose de raconter l'histoire de la guerre froide du point de vue soviétique. Il analyse les raisons qui ont conduit l'URSS à affronter les États-Unis et ses alliés en mettant en avant l'héritage impérial de la Russie allié au messianisme révolutionnaire du communisme. Le premier reflète la volonté de Moscou d'améliorer la situation géostratégique du pays tandis que le second reprend la mission léniniste de répandre la révolution mondiale. C'est ce cadre dualiste qui selon l'auteur explique la nature changeante de la politique soviétique entre 1945 et 1991.

 

Après 1945 Staline mobilise son peuple au nom de l'idéologie mais dans le but de créer une zone tampon de sécurité. Prendre le contrôle de l'Europe de l'Est doit permettre d’accroître la sécurité de l'URSS. Pour l'auteur Staline ne voulait pas entrer en conflit avec les Américains mais sa politique expansionniste, notamment en Iran et en Turquie c'est à dire en dehors de la zone d'influence accordée à l'URSS à Yalta, rend la confrontation inévitable.

 

L'arrivée au pouvoir de Khrouchtchev en 1953 ouvre une période de détente car le dirigeant soviétique souhaite limiter les effets de la militarisation. Mais pour Zubok, les Soviétiques, solidement installés dans un vaste empire qu'ils ne souhaitent pas abandonner, ne cessent pas de vouloir répandre le communisme. Khrouchtchev accroit son aide au Tiers-Monde, se confronte aux Américains à propos de Berlin mais surtout de Cuba. Cette politique cause de nombreux dommages aux relations entre les deux superpuissances.

 

Pour Zubok, Brejnev est un vrai partisan de la détente. Fort de son expérience durant la Seconde Guerre mondiale il veut éviter la guerre à tout prix en surmontant la politique d'équilibriste de Khrouchtchev par l'établissement de bases solides pour consolider la paix. Cela ne signifie pas que l'URSS abandonne sa politique impériale et révolutionnaire. Brejnev veut assurer une période de stabilité en renonçant à l'usage de la force et en renforçant les relations avec les États-Unis mais sans sacrifier le déploiement militaire ni l'expansionnisme idéologique.

 

En arrivant au pouvoir en 1985 Gorbatchev veut réformer le système soviétique en mettant fin à l'isolement de l'URSS, en démantelant les vieux dogmes idéologiques et en revigorant un pays stagnant. Le projet est ambitieux mais échoue. Gorbatchev ne fait que déstabiliser l'URSS qui n'a plus alors la capacité d'agir en tant que superpuissance. En 1989 le rideau de fer tombe et deux ans plus tard l'URSS cesse d'exister. Pour Zubok c'est Gorbatchev qui a mis fin à la guerre froide. L'effondrement de l'URSS est une implosion: les problèmes économiques forcent le pouvoir à mettre en œuvre des réformes qui érodent le système et les fondements mêmes de la politique impériale et révolutionnaire.

 

Le lecteur peut regretter que Zubok délaisse l'économie ou semble exagérer le rôle des dirigeants soviétiques dans ses analyses. Son point fort est de ne pas se concentrer uniquement sur le conflit entre les superpuissances mais également sur les relations de l'URSS avec d'autres États. Il n'oublie pas non plus de traiter l'impact de la guerre froide à l'intérieur de l'Union soviétique. Surtout il nous montre que la guerre froide sous un angle différents, vu de Moscou.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 07:30

Matthew Lenoe, The Kirov Murder and Soviet History, Yale University Press, 2010.

Le meurtre de Kirov

L'assassinat de Sergeï Kirov en décembre 1934 est un des grands meurtres mystérieux du 20e siècle et le sujet de nombreuses controverses. Kirov est alors un personnage important. Il dirige le Parti communiste de Léningrad et fait partie du cercle des proches de Staline. Son assassinat par un obscur membre du Parti, Leonid Nikolaev, est un événement majeur de l'histoire de l'URSS. Staline en profite pour accusés ses anciens opposants, Lev Kamenev et Grigori Zinoviev et affirmer que la conspiration qui a débouché sur ce meurtre a des racines profondes dans le PCUS ce qui nécessite une purge massive. Mais les opposants à Staline affirme que le meurtre de Kirov fut organisé par Staline pour à la fois se débarrasser d'un rival et avoir un prétexte pour lancer la Grande Terreur.

 

Cette dernière interprétation prédomina longtemps au sein de l'historiographie occidentale notamment à la suite des ouvrages de Robert Conquest. Malgré le fait que les enquêtes menées à l'époque de Krouchtchev et de Gorbatchev puis celle faites par des historiens russes et occidentaux en s'appuyant sur les archives mises à jour avec la chute de l'URSS n'apportent aucune preuve pour faire de Staline l'instigateur du meurtre, le sujet reste controversés certains accusant les chercheurs de croire un peu trop naïvement les rapports du NKVD.

 

L'auteur, qui a pris soin d'utiliser des documents déclassifier par le FSB, les services de renseignements russes, démontre qu'il n'y a pas eu de complot. Nikolaev a agit seul par désillusion personnelle et politique. Issu d'une famille pauvre, la révolution bolchevique lui offre la possibilité de sortir de sa condition. Il devient un communiste acharné et occupe différentes fonctions administratives. Mais il est querelleur et se trouve rapidement en butte à l'hostilité de ses collègues et de ses supérieurs ce qu'il considère comme une injustice. Quand il est finalement licencié de l'Institut d'Histoire de Léningrad, il songe d'abord à se suicider puis il décide de se venger.

 

L'auteur n'exonère néanmoins pas Staline et replace dans leur contexte les purges. Il rompt avec l'image traditionnelle de purges voulu par un dictateur omnipotent et machiavélique contre des adversaires imaginaires. L'auteur montre bien que Staline n'a pas inventé l'opposition dans une URSS en proie aux tensions sociales. Le meurtre de Kirov est l'occasion idéale pour salir les adversaires même si Lenoe prévient qu'aucune preuve ne démontre que Nikolaev a agit seul. Les interrogatoires du NKVD montre comment les témoins sont intimidés, voire torturés, afin d'impliquer les victimes choisis par Staline. Le cynisme lié à la peur de la sédition explique alors le comportement du chef de l'URSS.

 

Conduit comme un excellent polar historique, ce livre donne un fascinant aperçu de la tension, de la colère et de la peur qui agitent alors la population et les dirigeants. C'est une excellente entrée dans une époque extraordinaire.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie URSS
9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 07:51

Chris Bellamy, Absolute War : Soviet Russia in the Second World War, Vintage, 2008.

L'URSS dans la guerre mondiale

Voici un livre que tous les amateurs de l'histoire de la guerre entre l'Allemagne nazie et l'URSS ne peuvent qu'apprécier. L'auteur, profitant de l'ouverture quasi-complète des archives soviétiques au début des années 1990, avant que le gouvernement Poutine ne les referme à la fin de la décennie, a pu consulter de nombreux rapports militaires originaux, des rapports du NKVD destinés à Staline, des comptes rendus de discussions à la Stavka et de nombreux autres documents non censurés. Cela lui permet de remettre en cause de nombreux mythes, comme celui de la disparition de Staline à l'annonce de l'invasion allemande.

 

L'auteur prend soin également de chiffrer régulièrement les pertes qui affectent chaque camps et les met en parallèle avec ceux des Alliés à la même période. Il démontre ainsi, sans doute possible, que la Seconde Guerre mondiale en Europe a été remportée à l'Est, qui fut le front décisif du conflit. Il souligne qu'aussi impitoyables que furent Staline et ses hommes, ils réussirent à gagner la guerre et que ce fut essentiellement pour des raisons politiques que les Alliés occidentaux refusèrent de reconnaître le sacrifice des Soviétiques.

 

L'intérêt du livre repose également sur l'étude des interactions entre les responsables militaires et politiques soviétiques. L'auteur montre ainsi l'évolution de ce collectif qui souvent provoqua des erreurs tragiques par simple vanité. Il donne aussi un portrait plus nuancé de Staline. Si ce dernier fut à l'origine de pertes soviétiques importantes, il a également permis la victoire finale. La situation de l'URSS l'oblige, à contrecœur, à écouter son entourage et à prendre ses décisions sur la base d'informations vérifiées et non imaginaires. L'auteur utilise également l'agenda du dictateur pour savoir qui il a vu durant le conflit et quand furent prises les grandes décisions pour l'évolution du conflit.

 

Mais l'URSS, même en guerre, reste un État totalitaire qui doit tenir la population bien en main pour ne pas se déliter, notamment lors des défaites initiales. Ce fut le rôle du NKVD et de ses dizaines de milliers d'agents, bien organisés et motivés, d'assurer ce contrôle. Sans cela Staline n'aurait pu exploiter l'ensemble des ressources du pays pour repousser les Allemands

Voici un livre bien écrit qui remet en cause bien des légendes et donne une vision équilibrée de la formidable épreuve qui frappa le peuple soviétique entre 1941 et 1945.

Repost 0
4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 07:32

Norman Stone, The Eastern Front, 1914-1917, Penguin Global, 2004.

1914-1917, le front de l'Est

La Première Guerre mondiale évoque généralement l'image brutale et violente de la guerre des tranchées avec ces enchevêtrements de barbelés, les nids de mitrailleuses, le no man's land grêlé et les montagnes d'obus destinés à l'artillerie. A ces images s'attachent les noms des batailles d'Ypres, de la Somme ou de Verdun. Mais il s'agit là uniquement d'une vision de la guerre qui concerne le front occidental. Longtemps délaissé par l'historiographie, le front oriental est mal connu. Norman Stone livre donc ici une première synthèse sur l'histoire de ce dernier. L'auteur ne traite pas dans son ouvrage de la guerre en Serbie, ni de l'histoire du corps expéditionnaire allié à Salonique et concentre son propose essentiellement sur la guerre vue du point de vue russe.

Pour l'auteur, la Russie était bien mieux équipée pour affronter le conflit que ne le pense la vulgate communément admise. Son incapacité à produire des munitions en grand nombre, le manque d'instruction des soldats ou le retard économique du pays ont certainement joué un rôle dans la défaite mais ce ne sont pour lui que de mauvais arguments forgés après coup par des officiers russes pour cacher la raison principale de l'échec. Celle-ci réside essentiellement dans la mauvaise organisation de l'armée russe et l'incapacité du commandement. Stone montre que le corps des officiers est profondément divisé entre les partisans du ministre de la guerre, le réformateur Soukhomlinov, et ses adversaires. Les deux camps s'opposent violemment et pour Stone le fait que le général Samsonov soit pro-Soukhomlinov tandis que et le général Rennenkampf est anti-Soukhomlinov, est à l'origine de la défaite de Tannenberg en 1914.

L'auteur n'oublie pas de montrer également la mauvaise gestion des ressources du pays et la faiblesse des infrastructures, notamment dans les chemins de fer. Les Russes n'arrivent pas à suivre le rythme de développement des technologies militaires, ils gaspillent des ressources. Surtout le moral de la troupe est mauvais tandis que le commandement est incapable de planifier des actions militaires comme la coordination entre les troupes au sol et l'artillerie. Avant la guerre les Russes ont dépensé pour l'armée assez d'argents pour provoquer la crainte des Allemands mais ces sommes ne furent pas dépensés à bon escient car les autorités privilégièrent l'artillerie de forteresse et la cavalerie.

Le cœur du livre est formé par le récit des opérations militaires qui se déroulèrent sur un front étendu à la géographie complexe entre lacs, plaines, forets et montagnes, même si les principaux combats eurent lieu autour de Varsovie, dans la région de de Riga, celle des Carpates ainsi qu'en Roumanie. En général les combats ne sont jamais décisifs et si les Russes peuvent compter sur leurs réserves humaines, les Allemands sont soutenus par un excellent réseau ferroviaire. L'auteur livre aussi des pages sur l'économie de guerre russe pour montrer qu'en 1916, le pays est la proie d'une inflation galopante, de la mauvaise gestion, de l'exode des ruraux vers les villes et soumis à la pression des dettes de guerre. Cette situation désastreuse conduit à la Révolution de 1917 que l'auteur retrace jusqu'à la prise du pouvoir par les bolcheviks à la fin de l'année.

Le livre de Stone offre donc une vue complète et érudite sur un front largement oublié et qui fut pourtant décisif dans l'histoire de la grande Guerre. Un complément indispensable pour échapper à une vision exclusivement focalisée sur le front occidental du premier conflit mondial.

Repost 0

Présentation

  • : Communisme, violence, conflits
  • Communisme, violence, conflits
  • : Blog destiné à publier des articles et travaux historiques concernant les relations entre communisme et violence au XX°siècle. Ce blog est ouvert à ceux qui voudront publier articles, notes, annonces de publications, de colloques ou autres concernant ce champs d'étude historique.
  • Contact

L'autre coté de la colline

bannerfans 6509167

Rigueur historienne et clarté du propos. A ne pas manquer !

Recherche

Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")