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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 07:40

Catherine Merridale, Lénine, 1917 : le train de la révolution, Payot, 2017.

Le voyage de Lénine

Le 9 avril 1917, au milieu d’une Europe en guerre, un exilé russe, accompagné de son épouse et de trente camarades, monte dans un train à Zurich pour un voyage à travers le continent qui va rapidement entrer dans l’Histoire. Dans son livre, Catherine Merridale offre une description détaillée de ce célèbre voyage en train de Zurich à Petrograd. Il y a déjà bien longtemps que l’on sait que, contrairement à la légende, le wagon de Lénine ne fut pas plombé. Il s’agissait plus simplement de quelques wagons aux portes verrouillées même si le leader bolchevik a demandé un statut d’extraterritorialité pour les compartiments dévolus aux exilés de retour en Russie.

 

Des militaires allemands se trouvent néanmoins dans le wagon de queue mais Lénine prend soin de faire tracer une ligne à la craie qu’il leur interdit de franchir. Il n’hésite pas non plus à régenter la vie de ses compagnons, installant un système de ticket afin que les fumeurs puissent utiliser les toilettes, pour fumer, interdisant les chants et les discussions bruyantes durant certaines heures. Rapidement le lecteur se trouve ainsi plongé au cœur de l’atmosphère étouffante de ce train qui traverse d’abord une Allemagne qui lutte pour sa survie, puis la Suède et la Finlande.

 

Catherine Merridale ne manque pas de replacer le voyage de Lénine dans son contexte historique, la Révolution russe, dont elle retrace longuement les péripéties. Elle fait également plonger le lecteur dans les intrigues qui suivent la chute de la monarchie et dont l’enjeu est le destin de la Russie révolutionnaire et plus largement celui de la guerre mondiale. Si le rôle de Parvus, à la fois révolutionnaire et agent allemand amassant des fortunes, dans ce jeu d’intrigue est bien connu, l’auteur s’intéresse aussi aux multiples agents et espions qui cherchent à la fois à comprendre les événements russes et à en profiter.

 

Le voyage de Lénine s’insère en effet dans ce jeu à l’échelle internationale où l’Allemagne cherche à profiter des troubles russes pour prendre l’avantage dans la guerre. Le gouvernement du Reich n’accepte le passage de Lénine à travers l’Allemagne que dans l’unique but que le retour du chef bolchevik à Pétrograd provoque un chaos suffisant pour faire sortir la Russie du conflit. À ce moment-là, l’Allemagne pourra concentrer toutes ses forces sur le front occidental pour forcer la décision contre les Français et les Britanniques.

 

Le pari allemand est risqué mais il réussit au-delà de toute espérance au point de se retourner contre ses inspirateurs. Arrivé en Russie, Lénine, par sa force de persuasion et sa volonté implacable, reprend la direction d’un parti bolchevik prêt jusque-là à collaborer avec le gouvernement provisoire et le convainc de la nécessité de prendre le pouvoir. La traversée de l’Europe par Lénine et ses compagnons apparaît ainsi comme le prélude au détournement du cours de la Révolution russe et au bouleversement majeur que représente l’instauration du premier État communiste au monde.

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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 07:41

Alexander Rabinowich, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd, La Fabrique, 2016.

Les bolcheviks et la Révolution d’Octobre

Le centenaire, l’an prochain, de la Révolution russe sera certainement l’occasion de nombreuses publications où le meilleur côtoiera le moins bon. Espérons néanmoins que la majorité puisse avoir la qualité du livre d’Alexander Rabinowitch. Cette étude, devenue un classique de l’histoire de la Révolution russe depuis sa publication en 1976, enfin accessible aux lecteurs francophones, bouscule bien des idées reçues sur la prise du pouvoir par les bolcheviks.

 

L’auteur, s’appuyant sur une documentation ample et diversifiée, concentre son étude sur les événements qui se déroulent à Petrograd de juillet à octobre 1917. Dans les premiers jours de juillet, la capitale de la Russie est la proie d’une tentative insurrectionnelle vite maîtrisée par les autorités qui accusent les bolcheviks d’être à l’origine des désordres. En réalité l’insurrection est largement spontanée et les bolcheviks sont fortement divisés quant à son opportunité. Si la majorité des dirigeants des organisations locales du parti ainsi que l’Organisation militaire bolchevik soutiennent et participent au mouvement, la majorité des dirigeants se montre réservée à l’instar de Lénine qui prône le calme. L’échec de juillet entraîne une violente répression contre les bolcheviks de la part du gouvernement provisoire et une condamnation unanime des partis socialistes du Soviet.

 

L’insurrection ratée de juillet entraîne en réaction une effervescence de la droite qui se cristallise autour de la personne du général Kornilov. À la fin août, ce dernier se sent assez fort face à Kerenski pour déclencher un coup d’État. Devant cette situation et alors que le 6e congrès du parti a vu l’adoption des thèses de Lénine refusant toute coopération avec les autres formations socialistes, les bolcheviks de Petrograd s’allient aux socialistes révolutionnaires et aux mencheviks pour lutter contre Kornilov. Ils jouent un rôle important dans l’échec de l’aventure kornilovienne par l’agitation qu’ils mènent au sein des troupes du général et en paralysant le trafic ferroviaire.

 

Remis en selle par sa participation à la défense de Petrograd contre Kornilov, le parti bolchevik reste encore le champ de divergences. D’abord, Lénine, début septembre, adopte des positions jugées trop modérées par certains avant qu’il ne révise son jugement pour appeler à l’insurrection armée immédiate. Cette position est vivement condamnée par le comité central et Lénine est obligé de se rendre en personne à Petrograd pour imposer le vote d’une résolution prônant l’insurrection immédiate.

 

La conjoncture est favorable aux bolcheviks. Leur influence ne cesse de progresser au sein des soviets ce qui leur permet d’ailleurs de prendre la direction de celui de Petrograd. La crainte d’une offensive allemande contre la capitale mobilise la garnison qui multiplie les résolutions en faveur de la défense de la ville et du soviet et condamne fermement le gouvernement provisoire. Pour organiser la défense de Petrograd, le soviet met sur place un comité militaire révolutionnaire que les bolcheviks transforment peu à peu en organe préparant et dirigeant l’insurrection. Finalement, au moment où s’ouvre le 2e Congrès des Soviets, le 25 octobre, les bolcheviks ont de leur côté les troupes de la garnison et une grande partie des ouvriers de la capitale. Sans défenseurs, le gouvernement provisoire s’écroule dans une certaine indifférence lors d’une journée historique dont l’auteur retrace avec soin tous les détails.

 

Précis et détaillé le livre de Rabinowich est véritable référence pour se guider dans les faits qui conduisent à l’Octobre rouge. Il montre également que le parti bolchevik, loin d’être une organisation monolithique, est traversé de débats, de désaccords où souvent Lénine est en minorité. Surtout il fait un sort à l’idée, trop largement répandue et fausse, que la Révolution d’octobre fut un simple coup d’État organisé par une minorité. Au contraire, les ouvriers et les militaires de Petrograd ont reconnu leurs aspirations dans le programme bolchevik et lui ont accordé leurs soutiens sans lequel la prise du pouvoir aurait été impossible.

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 07:57

Orlando Figes, La Révolution russe, 1891-1924, la tragédie d'un peuple, Denoël, 2007.

Une somme sur la Révolution russe

Le livre de Figes est au vrai sens du terme un pavé, mais qui se lit comme un roman tant il est passionnant. Couvrant la période de 1891 à 1924 il présente en détail une tranche fondamentale de l'histoire de la Russie.

 

L'auteur dresse d'abord un tableau de la Russie tsariste au début du 20e siècle, un pays qui a eu l'occasion de devenir une monarchie constitutionnelle ce qu'a refusé Nicolas II, tsar faible, attaché à un idéal obsolète d'autocratie de droit divin. Ce monarque d'un autre temps gouverne un peuple de paysans à la vie extrêmement rude et primitive, des paysans qui ne s’intéressent guère à ce qui se passe au-delà de leur village. Dans cet océan rural, les villes deviennent des îlots de modernité bien isolés. C'est dans ces villes que naît et croit un mouvement révolutionnaire qui, comme le montre bien l'auteur, ne joue aucun rôle dans la révolution de Février, cette explosion de colère populaire contre une guerre trop longue et mal menée.

 

Les soubresauts de la politique russe sous le gouvernement provisoire, symbolisée par la figure pathétique de Kerensky, entraînent l'échec de la première démocratie russe. C'est donc sans effusion de sang que se déroule la Révolution d'Octobre.

 

La guerre civile qui débute au début de 1918 est une tragédie sans nom qui permet à l'auteur de démonter certains mythes. Il montre ainsi que la Terreur rouge ne fut pas seulement imposée au peuple mais parfois impulsée par ce dernier synonyme d'une revanche sociale contre des siècles d'oppression. C'est aussi le peuple, donc la paysannerie, qui détermina le destin de la guerre civile. Entre les Blancs qui représentaient le retour au passé et la disparition des acquis de la révolution de février, dont la terre, et les Rouges qui leur laissaient un certain contrôle sur le village, il a choisi ce qui lui apparaissait comme le moindre mal.

 

La fin de la guerre civile marque un retournement de la paysannerie. Si elle a choisi les Rouges par défaut pendant la guerre civile, une fois les Blancs éliminés, elle se révolte contre les réquisitions bolcheviks. Dans cette véritable guerre contre la paysannerie, l'armée rouge utilise tout l'arsenal de violence qu'elle a à sa disposition. A partir de 1922, Lénine se voit contraint par la maladie de se retirer peu à peu du pouvoir. Au fur et à mesure que sa décrépitude physique augmente, il assiste désemparé aux défaillances de la Révolution et à la montée de la puissance de Staline, ce dont il essaye d'avertir les autres bolcheviks mais en vain. Finalement il s'éteint en 1924.

 

Le récit est foisonnant, fourmillant de détails qui donnent de la substance et de la vie aux analyses de l'auteur. Ce dernier prend soin également de suivre la destinée de nombreux personnages que ce soit Lénine, Trotsky, Kerenski, Nicolas II, Broussilov ou Gorki mais également des anonymes comme le paysan Serguei Semenov. Il livre ainsi une série pertinente d'analyses et d'interprétations tout en offrant également une véritable compréhension des événements sans jamais sacrifier la lisibilité de l'ensemble.

 

Remercions également l'auteur de ne pas sacrifier à la mode historiographique qui présente le régime soviétique comme une entreprise criminelle. S'il n’exonère personne des violences commises, il montre que les grandes forces sociales russes ne sont pas des victimes mais participent pleinement à la tragédie que furent les années 1914-1922.

 

La somme de Figes, plus de 800 pages, est une lecture incontournable pour comprendre ce que fut réellement la Révolution russe.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")