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5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 06:59

Sébastien Albertelli, Histoire du sabotage, de la CGT à la Résistance, Perrin, 2016.

Le sabotage, du politique au militaire

L’industrialisation de l’Europe au 19e siècle permet le développement du machinisme, l’apparition et l’extension de réseaux de transports, de communications, d’énergies. La densité et la complexité de ces réseaux sont pour les États, à la fois gage d’efficacité et de puissance tout en constituant leur talon d’Achille. Cette fragilité est bien perçue par deux milieux profondément différents, le mouvement révolutionnaire et l’armée, qui définissent et conceptualisent, dès la fin du 19e siècle, la pratique du sabotage. C’est l’histoire de ce mode d’action que retrace Sébastien Albertelli dans un ouvrage qui étudie la notion et la pratique du sabotage en France de sa naissance au tournant du siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

C’est dans au sein du mouvement syndicaliste-révolutionnaire que la pratique du sabotage est théorisée, notamment par Émile Pouget auteur d’une brochure célèbre sur le sujet. D’abord conçue comme un moyen de rétorsion contre l’exploitation patronale, elle apparaît vite comme une arme au service du projet révolutionnaire et enflamme l’esprit des militants de la CGT mais également des partisans de Gustave Hervé. Mais très rapidement les partisans du sabotage au sein du mouvement ouvrier se retrouvent isolés face à ceux qui prônent l’action de masse comme Jaurès avant 1914 où les communistes durant l’entre-deux-guerres.

 

La pratique du sabotage intéresse également les militaires depuis 1870 et des actions sont prévus en cas de conflit avec l’Allemagne. La Première Guerre mondiale voit donc l’organisation d’opérations de sabotage effectuées par chaque camp avec plus ou moins de succès. Celles menées par les Français préfigurent par bien des points ce qui se passera durant la Seconde Guerre mondiale avec l’utilisation de l’aviation pour déposer des saboteurs derrière les lignes ennemies. Arme du faible contre le fort, les troupes françaises qui occupent la Ruhr en 1923 sont confrontés au sabotage, préfigurant en quelque sorte la situation qui prévaudra dans l’Europe occupée par les armées allemandes à partir de 1939.

 

Sébastien Albertelli accorde une large place à l’étude du sabotage dans la France occupée de 1940 à 1944. Maîtrisant parfaitement son sujet, l’auteur décrit et analyse le rôle des mouvements de Résistance, des services britanniques, notamment le SOE, et de la France libre dans le développement du sabotage, la place qui lui est assignée dans le cadre de la stratégie alliée, son efficacité dans les combats de la Libération. Un ultime chapitre rend compte des tentatives infructueuses du Reich d’organiser à partir de la fin de 1944 l’envoi de saboteurs dans la France libérée.

 

L’émergence du sabotage sur la scène politique et militaire entraîne simultanément l’apparition de la figure du saboteur dont Sébastien Albertelli se fait aussi l’historien. Il montre ainsi que cette figure est utilisée comme un repoussoir pour discréditer la gauche comme le fait Clemenceau en 1906-1908 pour combattre la CGT ou lors de la Drôle de guerre contre les communistes. Si l’image du saboteur politique est donc largement négative, il n’en est pas de même du saboteur patriotique comme le montre l’exemple de la Résistance.

 

Première histoire du sabotage, le livre de Sébastien Albertelli démontre largement l’intérêt et la richesse qu’il est possible de tirer d’un objet d’étude au croisement de l’histoire politique et militaire. D’une lecture agréable et solidement référencé, cet ouvrage qui fait date ne manque pas non plus d’une certaine actualité au regard de la situation sociale tendue que connaît actuellement la France.

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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 07:08

Julien Papp, De l’Autriche-Hongrie en guerre à la République hongroise des Conseils (1914-1920), Les Bons Caractères, 2015.

La Hongrie, de l’effondrement de l’Empire à la République des Conseils

Si le livre de Julien Papp s’inscrit dans la longue liste des publications engendrées par le centenaire de la Première Guerre mondiale, il s’en distingue néanmoins par deux points. Le premier est l’aire géographique étudiée, l’Autriche-Hongrie. Le second concerne la période chronologique prise en compte puisque l’auteur prolonge son étude au-delà de la fin du conflit en octobre 1918. Il intègre ainsi la vague révolutionnaire de 1918-1919 dans une histoire plus large, démontrant la pertinence à étudier la guerre et l’immédiat après-guerre comme un tout.

 

Après avoir présenté les différentes caractéristiques, ethniques, sociales, économiques et politiques de l’Empire multinational des Habsbourg à la veille de la Grande Guerre, l’auteur expose l’évolution des fronts où combattent les troupes de l’Autriche-Hongrie, en Russie, dans les Balkans, en Italie et pour certaines unités en France. Malgré un certain enthousiasme au début de la guerre, qui s’exprime en particulier par des manifestations populaires antiserbes, les armées de la Double-Monarchie connaissent des difficultés dès les premiers mois du conflit face aux Russes et aux Serbes. Seul le renfort de troupes allemandes permet de venir à bout de la Serbie, de contenir les Russes ou d’infliger aux Italiens la défaite de Caporetto. La poursuite de la guerre entraîne donc une dépendance de plus en plus grande vis-à-vis de l’Allemagne qui s’exprime notamment au moment où le jeune empereur Charles 1er sonde les pays de l’Entente pour ouvrir des négociations de paix.

 

La guerre est également un moment d’épreuves à l’intérieur du pays. Le blocus allié fait rapidement sentir ses effets, provoquant pénuries, rationnements et réquisitions. À travers la correspondance entre les prisonniers austro-hongrois en France et leurs familles, l’auteur montre l’aggravation de la situation intérieure dans la Double-Monarchie qui provoque tout à la fois un désir de paix et une agitation sociale avec le réveil du mouvement gréviste. Les revendications nationalistes se font également de plus en plus pressantes, notamment avec la reconnaissance par les Alliés du Conseil national tchécoslovaque puis avec les 14 points du président Wilson.

 

La décomposition de l’Empire s’accélère au moment où la défaite semble inéluctable. Julien Papp s’attache alors à décrire ce processus pour la seule Hongrie qui aboutit à l’instauration de la République des Conseils en mars 1919. La République est proclamée à Budapest le 16 novembre avec à sa tête le comte Karolyi mais la situation reste toujours révolutionnaire. Le nouveau pouvoir ne parvient pas à faire face aux revendications populaires alors que les Alliés exigent l’application des conditions d’armistice qui amputent la Hongrie des 2/3 de son territoire. Finalement, Karolyi abandonne le pouvoir à un Conseil révolutionnaire de gouvernement réunissant des sociaux-démocrates et des communistes. La République des Conseils dure moins de cinq mois avant l’entrée des troupes roumaines dans Budapest.

 

L’auteur montre bien que les conditions fixées par Lénine pour une prise de pouvoir par les communistes étaient mûres : l’effondrement du pouvoir en place, une situation sociale et économique catastrophique et un mouvement populaire dynamique. Mais il ajoute qu’une quatrième condition a été négligé aussi bien par Lénine que par Bela Kun : l’environnement international. Ce dernier est violemment hostile au bolchevisme et parvient à écraser les mouvements révolutionnaires en Europe. La Russie soviétique n’échappe à ce sort que grâce à son immense territoire et au répit qui lui fut accordé par la paix de Brest-Litovsk.

 

Quelques photographies, une bibliographie sérieuse et des cartes complètent un ouvrage indispensable pour appréhender le bouleversement que représente la Première Guerre mondiale en Europe centrale et replacer dans leur contexte les événements révolutionnaires hongrois de 1918-1919.

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6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 07:52

Alexandre Sumpf, La Grande Guerre oubliée, Russie 1914-1918, Perrin, 2014.

La Russie, entre guerre et révolution

Le centenaire du début de la Grande Guerre est l'occasion d'un déferlement de publication où, hélas, le plus mauvais le dispute au meilleur. Dans la seconde catégorie entre indéniablement le livre qu'Alexandre Sumpf consacre à la Russie dans le premier conflit mondial. Bien mieux et avec raison, il élargit le champ de son étude au-delà du cadre chronologique traditionnel qui veut que la Russie sorte du conflit en 1917 ou 1918 pour embrasser également la révolution et la guerre civile qui frappent le pays de 1918 à 1922. Enfin une grande synthèse sur la Russie durant la Grande Guerre, sujet jusqu'alors ignoré par l'édition francophone.

 

La première moitié du livre d'Alexandre Sumpf montre que malgré ses faiblesses et ses difficultés, la Russie impériale parvient à faire face à cet événement inédit qu'est la Première Guerre mondiale. Si la déclaration de guerre ne suscite pas l'enthousiasme de la population, ni une union sacrée autour de la personne du Tsar, la société russe parvient à se mobiliser pour faire face aux défis de la guerre moderne. Les Russes s'organisent pour venir aux secours des blessés et des réfugiés de guerre, pour soutenir et réinsérer les invalides, pour développer une propagande multiforme et efficace, les femmes de mobilisés se regroupent en associations. La guerre permet ainsi un foisonnement de la société civile qui montre ainsi sa capacité à s'organiser.

 

Malgré les efforts du gouvernement, qui parvient à accroître la production de matériels de guerre et les quelques succès militaires du début du conflit, la Russie s'enfonce dans la débâcle. La « Grande Retraite » de 1915 marque profondément la population. La partie occidentale de l'Empire est perdue, les réfugiés, souvent issus des minorités nationales, s'installent tant bien que mal dans le reste de la Russie. Surtout cette retraite démontre les faiblesses de l'armée russe, incapable, malgré les succès de Broussilov en 1916, de remporter la victoire contre les Empires centraux. Les difficultés économiques, l'éloignement du tsar et les blocages du système impériale finissent par provoquer l'explosion sociale de février 1917. Le gouvernement provisoire ne parvient pas à maîtriser une situation qui ne cesse de s'aggraver avant que les bolcheviks ne s'emparent du pouvoir.

 

Pour parvenir à rétablir l'autorité de l’État sur l'ensemble du pays, les bolcheviks signent la paix de Brest-Litovsk, combattent leurs différents adversaires intérieures au cours de la guerre civile d'une brutalité incroyable. Ils réussissent finalement, aux prix d'une rare violence, à asseoir l'autorité du nouvel État sur l'ensemble du pays même si celui-ci a été amputé sur ses marges occidentales.

 

Le livre d'Alexandre Sumpf, d'une érudition maîtrisée, balaye de nombreux aspects de la Russie en guerre qu'il n'est pas possible de résumer ici. De l'occupation russe de la Galicie à celle de l'ouest de l'Empire russe par les Allemands, en passant par la vie dans les tranchées, l'agitation révolutionnaire dans l'armée, la situation des prisonniers de guerre ou celle des minorités nationales entre autre, ce livre foisonne de découvertes pour le lecteur. L'auteur n'oublie pas de faire le point sur la mémoire de la Grande Guerre en Russie, un conflit qui fut longtemps éclipsé par le souvenir de la Grande Guerre patriotique.

 

Le livre d'Alexandre Sumpf est une vraie réussite qui permet de comprendre les mutations que connaît la société russe en guerre et de réinsérer l'épisode révolutionnaire de 1917 dans un contexte plus large et spécifiquement russe. Une belle cartographie et une bibliographie finissent d'asseoir la solidité de ce livre qui est d'ores et déjà une référence pour ceux qui s’intéressent à la Russie de la première moitié du 20e siècle.

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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 07:32

Norman Stone, The Eastern Front, 1914-1917, Penguin Global, 2004.

1914-1917, le front de l'Est

La Première Guerre mondiale évoque généralement l'image brutale et violente de la guerre des tranchées avec ces enchevêtrements de barbelés, les nids de mitrailleuses, le no man's land grêlé et les montagnes d'obus destinés à l'artillerie. A ces images s'attachent les noms des batailles d'Ypres, de la Somme ou de Verdun. Mais il s'agit là uniquement d'une vision de la guerre qui concerne le front occidental. Longtemps délaissé par l'historiographie, le front oriental est mal connu. Norman Stone livre donc ici une première synthèse sur l'histoire de ce dernier. L'auteur ne traite pas dans son ouvrage de la guerre en Serbie, ni de l'histoire du corps expéditionnaire allié à Salonique et concentre son propose essentiellement sur la guerre vue du point de vue russe.

Pour l'auteur, la Russie était bien mieux équipée pour affronter le conflit que ne le pense la vulgate communément admise. Son incapacité à produire des munitions en grand nombre, le manque d'instruction des soldats ou le retard économique du pays ont certainement joué un rôle dans la défaite mais ce ne sont pour lui que de mauvais arguments forgés après coup par des officiers russes pour cacher la raison principale de l'échec. Celle-ci réside essentiellement dans la mauvaise organisation de l'armée russe et l'incapacité du commandement. Stone montre que le corps des officiers est profondément divisé entre les partisans du ministre de la guerre, le réformateur Soukhomlinov, et ses adversaires. Les deux camps s'opposent violemment et pour Stone le fait que le général Samsonov soit pro-Soukhomlinov tandis que et le général Rennenkampf est anti-Soukhomlinov, est à l'origine de la défaite de Tannenberg en 1914.

L'auteur n'oublie pas de montrer également la mauvaise gestion des ressources du pays et la faiblesse des infrastructures, notamment dans les chemins de fer. Les Russes n'arrivent pas à suivre le rythme de développement des technologies militaires, ils gaspillent des ressources. Surtout le moral de la troupe est mauvais tandis que le commandement est incapable de planifier des actions militaires comme la coordination entre les troupes au sol et l'artillerie. Avant la guerre les Russes ont dépensé pour l'armée assez d'argents pour provoquer la crainte des Allemands mais ces sommes ne furent pas dépensés à bon escient car les autorités privilégièrent l'artillerie de forteresse et la cavalerie.

Le cœur du livre est formé par le récit des opérations militaires qui se déroulèrent sur un front étendu à la géographie complexe entre lacs, plaines, forets et montagnes, même si les principaux combats eurent lieu autour de Varsovie, dans la région de de Riga, celle des Carpates ainsi qu'en Roumanie. En général les combats ne sont jamais décisifs et si les Russes peuvent compter sur leurs réserves humaines, les Allemands sont soutenus par un excellent réseau ferroviaire. L'auteur livre aussi des pages sur l'économie de guerre russe pour montrer qu'en 1916, le pays est la proie d'une inflation galopante, de la mauvaise gestion, de l'exode des ruraux vers les villes et soumis à la pression des dettes de guerre. Cette situation désastreuse conduit à la Révolution de 1917 que l'auteur retrace jusqu'à la prise du pouvoir par les bolcheviks à la fin de l'année.

Le livre de Stone offre donc une vue complète et érudite sur un front largement oublié et qui fut pourtant décisif dans l'histoire de la grande Guerre. Un complément indispensable pour échapper à une vision exclusivement focalisée sur le front occidental du premier conflit mondial.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")