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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 09:12

Geoffrey Roberts, Stalin's Wars: From World War to Cold War, 1939-1953, Yale University Press, 2007.

 

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Disons le d'emblée, voici un grand livre où l'histoire militaire croise l'histoire politique. L'image d'un Staline sanguinaire et incompétent sur le plan militaire est depuis longtemps devenu un lieu commun de l'historiographie. Pourtant Geoffrey Roberts propose de revenir sur cette image, de la soumettre au questionnement historique sans tomber dans le révisionnisme puisqu'à aucun moment il n'est question de nier que Staline fut directement responsable de la mort de millions d'hommes.


L'ouvrage débute avant 1939 puisque l'auteur montre les efforts de l'URSS pour créer des alliances avec la France et la Grande-Bretagne et ainsi se placer dans la meilleure position pour affronter un conflit qui apparaît à tous comme imminent. Le pacte germano-soviétique s'explique alors par cette volonté forcenée de Staline d'éviter que la guerre ne touche son pays. Geoffrey Roberts ne manque pas de montrer que c'est à la suite du refus occidental de la proposition d'alliance faite par Staline et de la mise à l'écart de ce dernier lors de la conférence de Munich que le dirigeant soviétique envisage finalement une alliance allemande. Par la suite Staline fait de son mieux pour éviter la guerre malgré les avertissements. Roberts signale qu'il autorise pourtant les mouvements de troupes et l'appel aux réservistes, mesures qui seront de peu d'utilité au moment de l'invasion de juin 1941.


Geoffrey Roberts décrit également avec détails les origines de l'art de la guerre soviétique qui passe d'une conception offensive au moment de la guerre civile russe à une conception défensive dans les années 1930. Il relate également les différentes phases du conflit sur le front de l'Est avec précision et clarté. Le lecteur a ainsi une étude fouillée de l'URSS dans la Seconde Guerre mondiale, aussi profonde et informée que les études de Glantz. Regrettons qu'une synthèse d'une telle qualité sur l'histoire du conflit à l'Est n'existe pas en français.


L'auteur montre qu'entre le début de l'attaque allemande et la bataille de Stalingrad, Staline, par ses erreurs, est responsable de la perte de centaines de milliers d'hommes. Mais à partir du moment où l'armée rouge met en œuvre des opérations de grandes envergures comme Uranus ou Bagration, Staline est relégué à n'exercer qu'un rôle de contrôle sur ses généraux et maréchaux. Si l'histoire militaire domine le livre, l'aspect politique n'est pas oublié, et Roberts se penche avec minutie sur les relations entre Staline et les Alliés, notamment concernant le partage des zones d'influence en Europe. Il démontre que pour Staline il est indispensable que l'URSS se dote d'un glacis protecteur pour éviter qu'un nouveau juin 41 n'advienne.


Sur de nombreux points où le débat historiographique est tendu, Geoffrey Roberts apportent de précieuses précisions. Ainsi pour lui, l'armée soviétique n'a pu entrer dans Varsovie à l'été 1944 pour des raisons seulement militaires. Sur les origines de la guerre froide, il n'esquive pas les responsabilités de Staline dans la dégradation des relations internationales ou la rupture avec la Yougoslavie de Tito.


Le travail de Geoffrey Roberts s'appuie sur de nombreuses archives, notamment soviétiques tel que les agendas de Staline mais aussi sur sa correspondance ainsi que sur des travaux russes récents. D'une grande clarté, sérieux, impartial et bien documenté le livre de Geoffrey Roberts est une référence incontournable sur l'histoire de l'Union soviétique.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 09:24

Wendy Slater, The Many Deaths of Tsar Nicholas II: Relics, Remains and the Romanov, Routledge, 2007.

 

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Le livre de Wendy Slater n'est pas une nouvelle version de l'histoire de l’exécution des Romanov mais plutôt l'étude d'un fantôme : celui de la dernière famille impériale qui continuent de hanter les affaires politiques et religieuses de la Russie post-soviétique. Il s'ouvre par le récit, à partir des témoignages des gardes de la maison Ipatiev, aussi bien ceux qui témoignèrent face aux enquêteurs de l'armée blanche qui prit Iekaterinbourg que de ceux qui survirent à la Révolution. A partir de ces différents témoignages Slater écrit un récit unique de la mort des Romanov et du sort qui fut réservé à leurs dépouilles. Puis l'auteur se déplace dans l'URSS de la fin des années 1970 elle montre comment une poignée d'individus s’appuyant sur de rares indices et un peu de chance parvinrent à retrouver les restes des Romanov. La découverte resta secrète car le sort des Romanov restait encore un tabou sous Brejnev. Avec la chute du régime communiste le secret fut révelé et les autorités russes procédèrent à l'exhumation des restes. L'auteur relate alors les conditions peu scientifiques de l'opération et les pérégrinations et polémiques entourant l'identification des corps.


Le livre prend alors une tournure nouvelle puisqu'au lieu de chercher à expliquer ce qui s'est réellement passé dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918 à partir des témoignages et découvertes scientifiques, Wendy Slater étudie les différentes versions données de la mort des Romanov. Une des histoires les plus terrifiantes est celle qui raconte que la tête du tsar, voire de la tsarine, fut envoyé à Moscou pour prouver aux dirigeants bolcheviques la réalité de la mort de Nicolas II puis détruit. Pour expliquer la sauvagerie du massacre de la famille impériale, certains récits n'hésitent pas à évoquer un meurtre rituel, explication qui permet de donner un contenu antisémite puissant à l’événement et qui reste encore populaire dans les milieux nationalistes russes.


Lors de l'exhumation des corps de la famille du tsar en 1991 l'on découvrit qu'il manquait deux corps, celui de l'une des filles de Nicolas et surtout celui de l'héritier le tsarevitch Alexeï, ce qui permit de relancer les spéculations sur sa survie. Wendy Slater montre que les faux héritiers se succèdent au début de la période soviétique, certains finir exécuter ou déporter au goulag. La chute de l'URSS permet un retour, sans risque cette fois, des prétendants, ou plutôt de leurs descendants. Pour Slater la floraison de faux fils ou filles du tsar et la fascination du public pour ces histoires répondent à un besoin de la psyché humaine face aux catastrophes notamment quand elles impliquent des jeunes gens.


Le processus de sanctification de Nicolas et de sa famille est également étudié de façon très fine. Après avoir relaté les miracles liés aux icônes de Nicolas Slater montrent que si la piété et les conditions de la mort de la famille impériale justifient la vénération dont elle est l'objet de la part de l'Eglise orthodoxe, la vie de Nicolas ne fut pas un exemple de sainteté.


Si parfois l'ensemble de l'ouvrage peut sembler décousu, l'auteur a réussi le pari d'une histoire totale de la famille du dernier tsar après 1918 et de son impact culturel par le biais du mythe des survivants, les icônes, photographies et la vénération de la famille comme martyre. L'image romantique et sentimentale de la famille Romanov est largement égratignée. L'auteur n’oublie pas d'indiquer que le destin des Romanov s’insère également dans les luttes politiques qui secouent la Russie post-soviétique.


L'ouvrage est accompagné d'un appareil de note, d'un index et d'une bibliographie conséquente qui permettent d'asseoir une étude originale et stimulante. Depuis la parution du livre de Wendy Slater les corps de Marie et Alexeï ont été retrouvé en 2007 et leurs identités confirmés par des tests ADN en 2008.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 11:01

David Stahel, Operation Barbarossa and Germany's Defeat in the East, Cambridge University Press, Cambridge, 2011.

 

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La thèse que développe l'auteur se veut provocante puisqu'il affirme que l'Allemagne a perdu la guerre en août 1941 lors de la bataille de Smolensk. S'appuyant sur de nombreux documents issus des archives militaires allemandes de Freiburg, il délaisse la description des grandes phases de l'opération Barbarossa pour se concentrer sur le groupe d'armée Centre dirigé par von Bock et plus particulièrement sur trois batailles, celles de la poche de Minsk, celle sur la Dvina et celle de la poche de Smolensk.


En disséquant l'action et la composition des corps de panzers l'auteur montre qu'à la mi-aout  1941 ces unités n'ont plus la puissance nécessaire pour affronter les Soviétiques dans une longue guerre d'attrition. Les pertes en blindés subis par les Allemands et l'insuffisance de la production des usines du Reich condamnent à terme la Wehrmacht. A ces faiblesses s'ajoute le manque de divisions motorisés capable de transporter l'infanterie sans laquelle les panzers peuvent difficilement tenir contre les Soviétiques comme le montre la bataille de Minsk. L'action d'un Guderian qui pousse à aller troujours plus loin en avant sans se préoccuper d'éliminer les poches de résistance a également un effet désastreux en fragilisant les voies de ravitaillements. La sous-estimation du soldat russe et le traitement brutal des populations civiles, qui favorise l'émergence du phénomène partisan, jouent aussi contre la machine de guerre allemande.


Si l'ensemble du propos se place du seul coté allemand, Stahel n'oublie pas de mettre en valeur les atouts soviétiques. Il montre ainsi que les armements reçus par les troupes soviétiques à l'été 1941 et la résistance de ces unités ont coûté énormément en temps et en hommes à l'armée allemande. Il décrit ainsi comment l'Armée rouge s'est beaucoup mieux battu qu'on ne l'a répété par la suite. La supériorité technique des KV1 et des T34 jouent également en faveur des Russes.


Le passage en revue des déficiences allemandes est impitoyables et pour l'auteur l'inaptitude des responsables allemands à reconnaître leurs erreurs et à les corriger signent leurs pertes. Il ajoute meme qu'aprés août il est déjà trop tard pour apporter les corrections et les changements nécessaires afin de renverser la situation.


Ce livre est une contribution importante à l'étude du front de l'Est durant la Seconde Guerre mondiale. C'est un outil de travail indispensable puisqu’il dispose d'un impressionnant appareil de note et d'une bibliographie conséquente. Il contient également une centaine de communiqués ou d'extraits de journaux de généraux allemands qui montrent que ces derniers doutent rapidement de la possibilité des forces allemandes à venir à bout de l'Armée rouge.


Pour Stahel, les victoires allemandes de la fin 1941 et de 1942 sont donc trompeuses. Elles affaiblissent toujours un peu plus un potentiel militaire que l'économie et la démographie allemandes sont incapable de reconstituer. Les insuffisances n'apparaissent au grand jour qu'à l'occasion des grandes défaites de Stalingrad et Koursk en 1943.


La thèse que défend Stahel est convaincante. Le seul fait qu'il démontre les faiblesses de l'armée allemande et les causes de son échec en s'appuyant sur un ensemble documentaire riche justifie amplement la lecture de son livre.

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communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 08:08

Robin Higham, Frederick W. Kagan (sld), The Military History of the Soviet Union, Palgrave Macmillan, New York, 200,. (nouvelle édition en 2011).

 

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Robin Higham et Frederick Kagan, deux experts de l'histoire des forces militaires russes et soviétiques ont réuni différentes contributions pour brosser une synthèse de l'histoire militaire de l'ancienne Union soviétique. Cette démarche est aussi à l'origine de l'édition de The Military History of Tsarist Russia paru également en 2002.


Les 17 contributions, écrites par des universitaires, ne cherchent pas à donner une histoire de l'armée rouge mais plutôt à analyser la politique, les institutions et la stratégie de l'URSS du point de vue militaire et cette démarche est appliquée de la guerre civile russe jusqu'à la période qui suit immédiatement la chute de l'Union soviétique.


Il faut signalé deux contributions de Frederick Kagan sur l'art opérationnel particulièrement éclairant qui montre l'essor des discussions sur les doctrines de guerre moderne dans l'URSS des années 1920 qui contraste terriblement avec l'atrophie de la pensée et de l'art militaire soviétique à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le thème du rôle funeste joué par l'idéologie dans les affaires militaires est récurrent tout au long de l'ouvrage. Ainsi c'est l'idéologie qui est à l'origine de la disparition des doctrines sur la guerre de manœuvre avant 1939 et, en dépit des terribles leçons de la Seconde Guerre mondiale où l'art opérationnel a dû être réappris au prix de millions de morts, elle conserve une rôle dominant après 1945. Scott McMichael soutient ainsi de façon convaincante que l'idéologie empêche l'Armée Rouge d'élaborer une véritable doctrine de contre-insurrection en Afghanistan.


Le lecteur peut regretter que la Seconde Guerre mondiale ne fasse pas l'objet d'une partie qui lui soit propre. Le caractère « grandiose » du conflit, l'importance géostratégique de la victoire soviétique et le développement des recherches récentes sur cette période auraient dû justifier un traitement particulier. Au lieu de cela le lecteur doit se contenter de deux contributions qui brossent rapidement le déroulement des opérations. Bien qu'écrites par John Erickson et Frederick Kagan elles ne disent pas un mot sur les grandes batailles de 1944 et 1945 quand l'armée rouge a donné toute la mesure de sa puissance.


L'absence de contributions concernant les forces aériennes soviétiques est à signaler. L'article sur les forces nucléaires stratégiques se résume quand à lui à une chronologie des armements et laisse le lecteur sur sa faim contrairement à l'article sur la marine durant la guerre froide qui montre l'ampleur des débats sur l'utilisation de la flotte au sein de l'amirauté mais également du bureau politique du PC soviétique.


Malgré ces lacunes, l'ensemble des contributions est d'une haute tenue et répond aux critères universitaires et scientifiques. Chaque contribution est accompagnée de notes ainsi que d'une liste des principaux ouvrages en anglais. The Military History of the Soviet Union est un ouvrage de référence indispensable à celui qui veut appréhender l'expérience militaire soviétique.

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 08:59

Prit Buttar, Battleground Prussia: The Assault on Germany's Eastern Front 1944-45, Osprey General Military, Osprey Publishing, 2010.

 

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Le livre de Prit Buttar raconte la défense du territoire de la Prusse-Orientale par les forces allemandes de la fin 1944 à mai 1945. Les premiers chapitres décrivent l'histoire de cette région allemande, l'impact de la guerre pour ses habitants et dressent un portrait des personnalités qui jouent un rôle important dans sa défense notamment Erich Koch, le gauleiter de la région. Le reste de l'ouvrage raconte en détail les différentes offensives soviétiques pour s'emparer de la Prusse et les efforts désespérés des forces allemandes pour les repousser et permettre à la population civile de fuir et d’échapper aux exactions.


De l'attaque de Memel à la prise de Königsberg, l'auteur décrit également le siège des villes que Hitler a décidé de transformer en forteresses et qui ont reçu l'ordre de tenir jusqu'à leur destruction totale: Königsberg, Elbing, Danzig, Gotenhafen, Heilgenbeil, Lotzen, Kolberg, Konitz, Bromberg, Fischhausen, Samland, Pillau. Prit Buttar prend soin de donner vie à son récit en y intégrant de nombreux témoignages de ceux qui ont vécu cette terrible bataille que ce soit des civils que militaires. Par ce biais l'auteur cherche à placer le lecteur au plus près du champ de bataille et à éviter de se cantonner à une simple description stratégique des combats. Sur ce plan Prit Buttar montre que l'effort de guerre soviétique se fait souvent dans la confusion et que les principaux choix stratégiques répondent plus à des considérations politiques que militaires.


Prit Buttar met en évidence tout au long de son récit les erreurs et les négligences des autorités civiles et militaires allemandes qui n'autorisent l'évacuation des civils qu'au dernier moment alors qu'il est déjà trop tard ou qui refusent d'évacuer les troupes enfermées dans les poches de Courlande, troupes qui permettraient de renforcer le front en Prusse. L'erreur la plus funeste fut certainement de forcer les troupes à défendre jusqu'à la mort une soi-disant forteresse au lieu de les retirer à temps et en bon ordre. Si l'auteur n'avance pas l'hypothèse que cette mesure aurait pu stopper les Soviétiques il montre néanmoins qu'elle aurait pu rendre la conquête de la Prusse plus coûteuse en vie humaine pour les Russes. Les ordres contradictoires d'Hitler jouent aussi un rôle important pour expliquer les pertes humaines de cette défense de la Prusse-Orientale.


Le livre montre aussi l'importance du contrôle de la mer Baltique pour chaque camp. Pour les Allemands la voie maritime représente alors le seul moyen de communication pour ravitailler troupes et les civils coincés en Prusse-Orientale et dans les pays baltes. Les efforts soviétiques pour obtenir la maîtrise de la mer et qui se traduisent par le torpillage de dizaines de navires allemands dont le Wihlelm Gustloff, montrent, côté soviétique l'importance de la guerre navale sur le front de l'Est.


Le livre est d'une lecture facile et extrêmement détaillée. L'auteur quand à lui se veut impartial dans le traitement de son sujet. Ainsi s'il décrit les atrocités soviétiques contre les civils, notamment le massacre de Nemmensdorf, il prend soin de les contextualiser et de ne pas décrire de manière sombre l'ensemble de l'armée soviétique. Pourtant le lecteur ne peut que regretter que le sujet ne soit la plupart du temps vue que du seule côté allemand et rarement côté soviétique, le déséquilibre dans les sources utilisés est aussi patent.


Battleground Prussia est au final un ouvrage qui donne une foule de détails sur un front généralement négligée comparativement au traitement de l'opération Bagration ou de la prise de Berlin. Un regret concerne les cartes qui accompagnent le récit. Une douzaine de carte de piètre qualité c'est bien peu pour suivre les opérations et les combats qui ont pour théâtre une région dont la géographie est largement méconnue du lecteur.

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 10:17

Gary Kern, A Death in Washington: Walter G. Krivitsky and the Stalin Terror, Enigma Books, 2004.

 

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Walter Krivitsky est une légende dans le monde de l'espionnage et l'un des plus célèbres transfuges de l'avant-guerre. Le livre de Gary Kern est une biographie de ce personnage et décrit de manière minutieuse le parcours de ce maitre espion nait dans une famille juive de Galicie et qui pendant la guerre civile russe intègre les renseignements militaires soviétiques afin de servir la cause communiste. Krivitsky, véritable bourreau de travail, s'élève dans la hiérarchie du renseignement de l'armée rouge jusqu'en 1937 où il devient le chef du GRU pour l'Europe occidentale. Gary Kern décrit avec précision les différents postes qu'il occupe et les missions qui lui sont confiées lors de ses séjours dans différents pays d'Europe.


Krivitsky parvient à survivre aux purges staliniennes qui sont particulièrement impitoyables au sein de l'armée. En poste à La Haye depuis mai 1937, il essaye alors de retenir son ami d'enfance Poretsky qui, face aux ravages du stalinisme, veut faire défection. Poretsky, de son vrai nom Ignace Reiss, est lui aussi originaire de Galicie et comme Krivitsky il a rejoint le renseignement militaire au début des années 1920 par idéal politique. Le destin des deux est intimement liés jusque dans la mort. Reiss fait défection et le 17 juillet 1937 envoie à Staline une lettre fracassante où il dénonce les crimes du régime. Par ce geste il signe son arrêt de mort. Reiss est assassiné prés de Lausanne par le NKVD en septembre 1937.


Le meurtre de Reiss touche profondément Krivitsky qui décide à son tour de faire défection à Paris en octobre 1937. Il se rapproche alors des trotskystes dont le propre fils de Trotsky, Léon Sedov. Mais le milieu trotskyste parisien est largement infiltré par les agents du NKVD et Krivitsky échappe de peu à des tentatives d'assassinat ou d'enlèvement en France. A la fin de 1938 il se rend aux États-Unis. C'est là avec l'aide de Isaac Don Levine qu'il écrit ses souvenirs qui paraissent en 1939. Krivitsky devient alors la bête noire des communistes mais également d'une partie de l’intelligentsia progressiste, qui le dénoncent comme traitre au socialisme.


Bien qu'il reste un fervent communiste, Krivitsky décide de collaborer avec les autorités américaines. Il est auditionné par la commission Dies de la Chambre des Représentants qui deviendra par la suite la commission sur les activités antiaméricaines en octobre 1939. Au début 1940, il se rend à Londres auprès du MI5 à qui il aurait donné le nom de prés d'une centaine d'agents soviétiques en activité dans le monde dont une soixantaine en Grande-Bretagne ainsi que des indices qui auraient permis de faire tomber le célèbre réseau de Cambridge dirigé par Kim Philby.


Krivitsky est de retour à New-York en novembre 1940. Il envisage alors de s'installer paisiblement en Virginie mais il est retrouvé mort, tué d'une balle dans la tempe, dans son hôtel, le 10 février 1941. Meurtre ou suicide ? Kern cherche à établir la vérité et conclu que la thèse du suicide paraît la plus fondée.


Gary Kern parvient à rendre palpable l'angoisse des transfuges de la génération de Krivitsky, cette première génération du renseignement soviétique qui a mis en place un ensemble de réseaux particulièrement performants, et dont certains membres ont néanmoins acceptés de détruire ce travail parce que Staline a trahi leur espérance dans le communisme. Il parvient ainsi à donner vie, de manière très documentée, à un destin où l'idéalisme se heurte au machiavélisme dans une des périodes les plus dangereuses de l'Histoire.


Les lecteurs que fascine ce jeu du chat et de la souris qu'est l'espionnage ne seront pas déçu par ce livre foisonnant. Quand à ceux qui désireraient aller plus loin ils peuvent lire le compte-rendus des entretiens de Krivitsky avec le MI5 dans Walter Krivitsky, Gary Kern, MI5 Debriefing & Other Documents on Soviet Intelligence, Xenos Books, 2004. En français le lecteur peut se tourner vers le livre de Krivitsky, J'étais un agent de Staline, Paris, Champ Libre, 1979, mais également vers les souvenirs de la veuve d'Ignace Reiss, Elisabeth K. Poretski, Les nôtres, Actes Sud, 1997.

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 09:22

war_soviet_KV1_1941.jpgSignalons la parution sur le blog Militum Historia d'Adrien Fontanellaz (que nous ajoutons à la liste des liens) d'un article de Stéphane Mantoux sur le rôle des chars KV-1 lors de l'attaque allemande de l'été 1941: "Kolobanov le Valeureux: les KV-1 dans la tourmente". L'auteur démontre brillamment, à travers l'action que mène le lieutenant Kolobanov devant Léningrad (épisode quasiment inconnu en France), que les tankistes soviétiques se sont valeureusement battu et que dès l'été 1941 les germes d'un renouveau de l'Armée rouge sont déjà présents. Ce travail est d'autant plus précieux qu'il tranche avec une historiographie qui donne encore la part belle au camp allemand lors de l'opération Barbarossa et donne à voir les premiers mois de la guerre du coté russe. A lire !


Nous découvrons également la parution ce jour, sur le site Historicoblog(3) de la première partie d'un article de Stéphane Mantoux sur la bataille de Khalkhin-Gol en Mandchourie où s'affrontent en juillet 1939 forces soviétiques et japonaises: "Bloody Rising Sun: les Japonais et le combat tactique à Khalkhin-Gol/Nomonhan". Dans ce premier opus l'auteur présente de manière claire et informée les enjeux de cette bataille, les forces en présence et les premiers affrontements. Même si, comme l'indique le titre de ce travail, la bataille est vue essentiellement du coté japonais, la suite de l'article est attendu avec impatience !

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 09:35

François Kersaudy, Staline, Perrin, coll. Maitres de guerre, 2012.

 

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François Kersaudy, professeur à Oxford et à Paris I, spécialiste de l'histoire diplomatique et militaire, auteur de biographies sur Churchill, De Gaulle ou Roosevelt livre ici une biographie de Staline. Mais cette biographie est particulière puisqu'elle se concentre sur les relations entre Staline et le fait militaire.


Le lecteur suit donc les pas du jeune Staline dans son Caucase natal où son action révolutionnaire mêle également terrorisme et banditisme. François Kersaudy signale que dès cette époque se laisse deviner deux traits de caractère de Staline : la cruauté et l'aveuglement.


La cruauté explique le déroulement des purges en 1937-1938, qui déciment en particulier les cadres de l'Armée rouge. Durant la guerre, elle s'exprime d'une autre façon par les ordres contradictoires que donne Staline alors que la désobéissance est punie par la mort. L'aveuglement de Staline, son refus d'affronter la réalité est une autre constante de son caractére. Elle est à l'origine de l'effondrement soviétique de l'été 1941 après que le maitre du Kremlin a refusé de croire les avertissements concernant une attaque allemande. Cet aveuglement se voit aussi dans les décisions militaires absurdes que Staline prend et qui coutent la vie à des milliers de soldats par la suite.


Ces traits de caractère déjà bien connus que sont la cruauté et l'aveuglement, dominent donc les relations de Staline avec une sphère militaire où ses interventions sont désastreuses et cela de la guerre civile à la fin de la Grande guerre patriotique. Mais plus que la cruauté et l'aveuglement que met en exergue François Kersaudy, il nous semble que ce qui caractérise le rapport de Staline au monde militaire est un mélange de méfiance et de crainte. Staline, comme l'ensemble des révolutionnaires russes, a été nourri par l'histoire de la Révolution française, et la crainte de l'apparition d'un Bonaparte russe est largement partagée chez les bolcheviks. Le sort de Joukov après 1945 en est la preuve.


Mais plus fondamentalement l'exaltation de la force et d'un militantisme guerrier par l'idéologie bolchevique donne aux communistes qui se sont illustrés dans le domaine militaire une légitimité qui n'émane pas seulement du Parti communiste. Ainsi dans les années 1920 l'incroyable popularité de Trotski ne vient pas seulement de ses idées mais de son image de bâtisseur de l'Armée rouge. Pour Staline, homme de l'appareil, cette légitimité guerrière qui échappe au contrôle du Parti est une menace. Trotski et les généraux de la guerre civile, Joukov le héros de la Seconde guerre mondiale, les responsables des Brigades internationales, Tito et les dirigeants des mouvements de résistance communiste en Europe sont tous à un moment donné, car ils sont porteurs de cette légitimité guerrière, les victimes des purges et procès staliniens.


Le livre de François Kersaudy est d'une lecture agréable et s'appuie sur un ensemble iconographique riche avec notamment de nombreuses cartes qui permettent de suivre les différentes batailles sur le front de l'Est.

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 09:21

Pierre Znamensky, Guy Gallice, Sous les plis du drapeau rouge, éditions du Rouergue, 2010.

 

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Voici un superbe ouvrage qui est également une étude sur un sujet rarement traité : l'histoire du drapeau rouge. Ce symbole de la révolution et du communisme international a fait en effet l'objet de peu de travaux à l'exception du livre déjà ancien de Pierre Dommanget, Histoire du drapeau rouge.


Il ne s'agit pas ici d'une histoire universelle du drapeau rouge puisque Pierre Znamensky privilégie plus particulièrement l'espace soviétique ainsi que les divers pays « socialistes ». Les reproductions sont magnifiques et le texte particulièrement captivant. Le lecteur apprend ainsi, outre le fait qu'un magasin boulevard de la Villette fut dans les années 1920 l'un des principaux pourvoyeurs de drapeaux rouges et que l'avant-garde russe des années 1920, représentée par Malevitch ou Chagall, mis son talent au service de la Révolution en illustrant plusieurs drapeaux.


Et c'est à travers cette histoire visuelle du drapeau rouge que peut se lire l'histoire de l'URSS puisque ce symbole révolutionnaire qui domine les défilés, les salles de réunion, les cérémonies est orné de slogans et d'effigies qui changent à mesure des évolutions politiques. Ainsi quand Staline impose sa domination, se multiplie la reproduction de son visage sur les drapeaux et s'affirme dans les motifs représentés le réalisme socialiste contre les expériences artistiques antérieures. Avec la Seconde guerre mondiale, le drapeau rouge se militarise. Après 1945 le conformisme caractérise une production qui donne à voir les réalisations techniques et industrielles d'un régime qui s'enfonce dans la stagnation sous Brejnev. L'auteur n'oublie pas de faire également des incursions au sein des démocraties populaires et de la Chine de Mao pour le plus grand plaisir du lecteur.


Sous les plis du drapeau rouge est donc à la fois un bel objet et une anthologie de référence concernant l'histoire de ce symbole révolutionnaire indissociable de l'histoire du communisme mondial au XX° siècle que fut le drapeau rouge.

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 14:17

Kenneth Slepyan, Stalin's Guerillas, Soviet Partisans in World War II, University Press of Kansas, 2006.

 

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Kenneth Slepyan a eu la chance de se trouver en Union soviétique pendant l'année scolaire 1991-1992 dans le cadre de ses recherches pour sa thèse de doctorat à l'Université du Michigan sur le mouvement des partisans pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a pu alors profiter d'une période relativement brève d'ouverture des archives soviétiques qui par la suite se sont vite refermées aux historiens.


De cette manne documentaire il a tiré un livre, Stalin's Guerillas, qui étudie le mouvement partisan pour mieux appréhender les conséquences de la guerre sur la société et l’État soviétique mais également sur le stalinisme. En dépit du recul de l'Armée rouge lors de l'invasion allemande à partir de juin 1941, des Soviétiques forment en effet des unités de partisans qui se battent farouchement contre les occupants en organisant des coups de main, des sabotages et en faisant du travail de renseignements. Si cela peut sembler assez ordinaire dans une Europe occupée où existent d'autres mouvements de résistance, notamment les partisans yougoslaves, l'inédit dans le contexte soviétique c'est que ces mouvements politiques et militaires se font en dehors de la surveillance et de la tutelle de Staline et de l’État.


Kenneth Slepyan montre que les partisans soviétiques sont alors les héritiers d'une longue lignée de guerriers où se mêlent, outre les partisans rouges de la guerre civile, les communautés militaires des Cosaques et l'égalitarisme des anciennes insurrections paysannes. Mais c'est Staline qui le 3 juillet 1941 appelle à créer des formations de partisans pour mener la guerre de guérilla. Rapidement le mouvement va prendre de l'importance et jouer un rôle militaire de poids.


Ces mouvements de partisans sont alors composés non seulement de civils mais également de soldats de l'Armée rouge dépassés par l'avance de la Wehrmacht ainsi que de membres des minorités nationales. Kenneth Slepyan montre d'ailleurs que les conditions de vie et de combat des partisans sont loin de correspondre à ce que montre les romans et les films de propagande. Il aborde aussi la question de la représentation qu'avaient d'eux-même les partisans et de leur place dans la société soviétique.


Le livre de Kenneth Slepyan privilégie donc l'analyse du mouvement partisan en tant que phénomène social et délaisse de ce fait l'étude de son apport militaire. Il est donc ici peu question des opérations militaires et des faits d'armes. Kenneth Slepyan se penche plutôt sur les relations nouvelles qui se mettent alors en place entre les partisans et l’État dans un contexte d'autonomie des premiers et comment ses liens nouveaux ont été consolidées et ont été sapé par l'appareil soviétique pendant et après la guerre.


Le mouvement partisan a ainsi été tout à la fois une légitimation du parti communiste, capable de vaincre l'ennemi, et un souffle de liberté dans une sorte de destalinisation spontanée, une « dissidence organisée » comme dit l'auteur. Pourtant Kenneth Slepyan reconnaît qu'à aucun moment il n'a formé un mouvement libéral aspirant à la démocratie. La guerre a selon lui plutôt confirmer aux yeux des Soviétiques la justesse de l’idée stalinienne que l'URSS vivait dans un monde rempli d'ennemis intérieurs et extérieurs. Cette vision du monde, que partagent les partisans, tend à montrer que ces derniers acceptent pleinement eux aussi les valeurs soviétiques.


Voici donc un ouvrage brillant et bien écrit qui décrit et analyse avec soin et perspicacité un pan largement méconnu de l'histoire à la fois militaire et sociale de l'Union soviétique durant ce que les Russes nomment encore la Grande guerre patriotique.

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")