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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 07:34

Jean Vigreux, Histoire du Front populaire. L’échappée belle, Taillandier, 2016.

La vie est à nous

Les commémorations d’événements historiques sont depuis quelques années systématiquement accompagnées d’une floraison éditoriale où la quantité n’est pas toujours synonyme de qualité. Les 80 ans du Front populaire n’échappent pas à ce phénomène même si dans ce cas le nombre de publications est moindre que pour d’autres événements et la qualité des ouvrages publiés bien meilleurs. Parmi ces derniers, celui de Jean Vigreux apparaît comme la synthèse la mieux réussie.

 

Le livre de Jean Vigreux, s’adressant au plus grand nombre, apparaît au premier abord d’une facture assez classique, adoptant un plan chronologique qui, après un tableau de la crise à la fois économique, politique et sociale qui touche la France dans la première moitié des années 1930, retrace la genèse et le développement de la coalition de Front populaire jusqu’à la victoire électorale de mai 1936. La suite de l’ouvrage étudie le Front populaire au pouvoir, donnant une large place aux grèves de juin et aux différentes réformes initiées par le gouvernement Blum, puis son déclin et sa fin avec l’arrivée de Daladier au pouvoir. Pour terminer, les deux derniers chapitres analysent l’ampleur du phénomène de politisation ainsi que la façon dont les différents secteurs de la société ont vécu la période.

 

Si l’auteur, à la lumière des travaux historiques les plus récents, retrace les différentes étapes, déjà bien connues, de l’histoire du Front populaire, il élargit son propos bien au-delà du simple horizon de l’histoire politique ou sociale traditionnelle concernant cette période. Ainsi, sur le plan social, si Jean Vigreux consacre une part importante de son livre au monde ouvrier, il offre de nombreux passages traitant de la situation et des conflits au sein de la société rurale. Le rôle des intellectuels, de l’Église, du patronat, des femmes n’est pas oublié de même que la façon dont l’expérience du Front populaire est vécue dans les régions et dans les colonies françaises. A ce titre, Jean Vigreux innove dans l’historiographie du Front populaire en nous offrant la première histoire globale du Front populaire de ce moment clef de l’histoire française contemporaine.

 

La démarche de Jean Vigreux permet ainsi de « casser » certains mythes concernant le Front populaire. Ainsi, si cette période fut marquée par de nombreuses espérances et une certaine joie de vivre, elle fut aussi un moment de grandes tensions, de haines et de violences. Elle fut aussi celle de profondes restructurations politiques. Si à gauche, l’unité des débuts laisse la place à des divisions, aussi bien entre les formations politiques qu’à l’intérieur de celles-ci, notamment au sein de la SFIO et du parti radical, la droite voit l’émergence du Parti social français, véritable parti de masse. Jean Vigreux montre d’ailleurs que l’attraction exercée par le PSF sur de larges franges de l’électorat radical pousse le parti radical à se rapprocher de la droite, conduisant ainsi à mettre fin à la coalition de Front populaire.

 

Le livre de Jean Vigreux, claire et accessible aux non-spécialistes, magistrale synthèse sur ce moment clef de l’histoire politique et sociale française où l’État s’arroge un rôle régulateur et interventionniste, est un passage obligé pour tous ceux qui veulent découvrir ou redécouvrir, au-delà des mythologies et des simplifications cette « échappée belle » que fut le Front populaire.

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 07:49

Les saisons d’Alsace, n° 68, printemps 2016, « 1936. Des grandes grèves aux premiers congés payés. »

« Frieden, Arbeit und Brot », le Front populaire en Alsace

A l’occasion de l’anniversaire de l’élection du Front populaire, Les saisons d’Alsace publient un excellent dossier sur l’année 1936 dans la région alsacienne. Cette dernière, redevenue française en 1918, est marquée par certaines spécificités issues à la fois de son passé allemand et des modalités de son retour dans le giron français. Les années 1920 ont été marquées par une profonde incompréhension. Les autorités françaises ont en effet essayé de remettre en cause ces spécificités, notamment le régime condordataire, entraînant en retour le développement d’un mouvement autonomiste puissant en Alsace. Le début des années 1930 est marqué par la crise économique qui touche particulièrement la région, notamment avec le rattachement de la Sarre à l’Allemagne en 1935.

 

C’est dans ce contexte particulier que s’organise et se développe le Front populaire en Alsace. Les craintes provoquées par l’avènement du nazisme en Allemagne sont particulièrement sensibles dans une région qui accueille de nombreux antifascistes allemands. Les réseaux d’entraides avec les camarades d’outre-Rhin pour publier et diffuser dans le Reich une propagande antifasciste sont à ce titre un ciment essentiel du Front populaire alsacien. Si ce dernier obtient des succès lors d’élections locales comme lors des cantonales à Colmar en 1934 ou des municipales à Mulhouse en 1935, les élections législatives de mai 1936 sont un échec, la région reste à droite et seul un communiste est élu député à Strasbourg. Le mois de juin 1936 est marqué par une vague de grève avec occupation d’usine sans précédent en France. Si le mouvement touche tardivement l’Alsace, il prend néanmoins un caractère massif, qui s’exprime notamment à l’occasion de grandes manifestations organisées les 14 juin et 14 juillet 1936.

 

L’été 1936 est marqué par les premiers congés payés. Si de nombreux ouvriers alsaciens bénéficient déjà de cet acquis avant 1936, certains depuis des dizaines d’années, sa généralisation inaugure la société des loisirs. Si la grande majorité des ouvriers alsaciens n’est pas partie en vacances durant l’été 1936, ce nouveau temps de repos est vécu comme une libération qui renforce les solidarités populaires et familiales. Les gens se retrouvent dans les Biergarten ou les jardins ouvriers, certains en profitent pour retourner dans leur famille à la campagne et participer aux travaux des champs. Une minorité quitte la ville pour partir en excursion, notamment dans les Vosges, profitant du développement des auberges de jeunesse et d’un réseau d’hébergement mis en place par les mouvements sportifs et de loisirs ouvriers mais également par les organisations catholiques.

 

Après le bel été 36, l’automne 1936 les opposants au Front populaire relever la tête. En Alsace, ce sont les catholiques qui se mobilisent contre le décret du gouvernement qui relève l’age de la scolarité obligatoire. Ils voient dans cette décision une attaque directe à la fois contre l’enseignement de l’allemand et celui de la religion. La figure de Léon Blum est alors l’objet de nombreuses attaques qui flirtent parfois avec un antisémitisme ouvert avant que le conflit ne s’éteigne avec la chute du gouvernement Blum au printemps 1937, prélude à la fin du Front populaire.

 

Au confluent de l’histoire nationale et locale, le dossier des Saisons d’Alsace montre tout l’intérêt qu’il y a à relire les grands événements nationaux dans un cadre régional et d’examiner les interactions qui se produisent entre les deux échelles. Au-delà des aspects sociaux et politiques du Front populaire, il offre également un instantané de la vie en Alsace à la fin des années 1930 explorant aussi bien les spécificités de la société rurale, les innovations dans l’industrie automobile ou le développement du cinéma amateur. L’ensemble est accompagné de nombreuses illustrations qui donnent à voir l’Alsace à la veille de l’immense catastrophe que fut pour elle la Seconde Guerre mondiale.

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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 07:26

Georges Vidal, Une Alliance improbable. L’armée française et la Russie soviétique, 1917-1939, Presses universitaires de Rennes, 2015.

L'armée française face à l'URSS

Avec Une Alliance improbable Georges Vidal nous offre la seconde partie de son impressionnant travail, issu de son HDR, sur la perception du communisme par l’armée française durant l’Entre-deux guerres. Alors que son précédent ouvrage, L’Armée française et l’ennemi intérieur, examinait cette question dans le cadre national, dans celui-ci l’auteur s’attache à scruter et à analyser le regard porté par les militaires français sur l’URSS et notamment l’Armée rouge. Pour cela, il met à profit de nombreuses sources que ce soit les archives du 2e Bureau, de l’État-major ou la collection de La France Militaire. À cela s’ajoute des fonds peu connus comme celui des attachés militaires ou des officiers stagiaires dans l’armée soviétique.

 

Dans un premier temps l’auteur analyse la représentation de l’URSS par les militaires. Si ces derniers sont unanimement hostiles au régime politique soviétique, ils parviennent néanmoins à faire la distinction entre le régime et son potentiel militaire et stratégique. C’est notamment le cas en 1918 où la mission militaire française en Russie négocie avec Trotski une alliance militaire contre l’Allemagne. Ils perçoivent également les bouleversements qu’induit l’industrialisation stalinienne sur le plan militaire.

 

Georges Vidal étudie ensuite la perception que l’armée française a de son homologue soviétique. Durant les années 1920, l’Armée rouge est vue comme un instrument essentiellement défensif dont les limites techniques empêchent qu’elle puisse sortir de ses frontières. Ce point de vue change durant les années 1930 notamment en ce qui concerne les progrès de l’aviation ou la professionnalisation de l’encadrement. Les purges de l’Armée rouge en 1937-1938 réactivent néanmoins les appréciations négatives sur le potentiel militaire soviétique qui reste toujours perçu comme essentiellement défensif.

 

Dans une dernière partie, l’auteur étudie la place de l’URSS dans la vision stratégique de l’armée française. Pendant longtemps c’est la crainte d’une alliance entre l’Union soviétique et l’Allemagne qui domine avant que le rapprochement diplomatique de 1934-1935 n’entraîne l’émergence de l’idée d’une alliance militaire contre le IIIe Reich. Mais la France dispose déjà d’une alliance de revers contre ce dernier avec la Pologne. Une division se fait alors jour au sein de la direction de l’armée entre ceux qui privilégient l’alliance polonaise et ceux qui lui préfèrent une alliance soviétique. L’URSS n’ayant pas de frontière commune avec l’Allemagne, c’est le choix polonais qui est finalement préféré et cela dès 1935. En 1939, quand la France cherche un appui à l’Est contre Hitler il est déjà trop tard, les Soviétiques ne font plus confiance aux Français.

 

L’étude de Georges Vidal fait date, car elle balaye une idée largement répandue, celle d’un aveuglement anticommuniste des militaires français. L’appréciation de l’URSS et de son potentiel militaire n’est pas déformée par les préjugés idéologiques même s’il n’existe aucune complaisance pour le régime communiste. Elle répond essentiellement à des critères stratégiques qui placent comme ennemi principal l’Allemagne et confèrent donc un rôle marginal à l’Union soviétique. Voici donc un livre essentiel pour comprendre l’image de l’URSS dans la France de l’Entre-deux guerres et sa place dans la réflexion stratégique française à la Seconde Guerre mondiale.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")