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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 07:00

L’Armée rouge bavaroise.

Sur la question militaire, le gouvernement de Toller n’a jamais réellement cherché à organiser une force armée bien que le 9 avril le Conseil central ait décidé de former une armée rouge. L’inactivité de l’USPD et des anarchistes dans ce domaine est l’objet de vives critiques de la part des communistes. Quand ces derniers prennent finalement le pouvoir, ils commencent donc à organiser des forces de sécurité, placées sous le commandement d’un jeune marin de 22 ans, Rudolf Egelhofer, arrivé à Munich avec une Division de matelot qui soutient depuis le début la révolution. Egelhofer originaire de Schwabing a servi durant la guerre comme matelot dans la Kriegsmarine. À la fin octobre 1918, il est l’un des meneurs de la révolte des marins de Kiel. Arrêté et condamné à mort, il n’est sauvé que par la victoire de la révolution de novembre. De retour en Bavière, il mobilise les soldats afin de soutenir la révolution.

La situation semble favorable pour créer rapidement une armée rouge puisque le pays compte de nombreux soldats démobilisés qui ne se sont pas encore réadaptés à la vie civile et forment un vivier de recrutement important aussi bien pour les mouvements nationalistes que révolutionnaires. Pourtant dans un premier temps les révolutionnaires bavarois se méfient de cette masse de démobilisés qui leur semblent politiquement peu sûre tandis que les communistes n’ont pas confiance dans le soutien des conseils de soldats. Anarchistes et communistes sont également plutôt favorables à la formation de détachements de gardes ouvriers, formés de prolétaires conscients, et destinés à être le socle de l’organisation de la défense du pouvoir soviétique. Mais cette solution montre rapidement ses limites, notamment sur le plan des effectifs. Egelhofer, responsable de la formation des troupes rouges, reconnaît également la nécessité de se doter d’une véritable structure militaire et de restaurer la traditionnelle discipline. Le choix entre une armée de milice et une armée traditionnelle, qui est l’objet de débats dans la Russie soviétique au début de 1918, se retrouve au moment où la Bavière soviétique est placée devant la nécessité de se doter d’un outil militaire.

Rudolf Egelhofer

Rudolf Egelhofer

Comme l’Armée rouge soviétique à ses débuts, son homonyme bavaroise est construite sur la base du volontariat. Si les démobilisés qui s’engagent ne font pas l’objet d’un contrôle particulier, les candidatures d’officiers sont quant à elles soumises à une inspection. Parmi les engagés se trouvent de nombreux soldats du régiment de la Garde et du premier régiment d’infanterie où sert d’ailleurs à ce moment-là le caporal Hitler. Mais l’essentiel des volontaires sont des soldats démobilisés au chômage alors que les ouvriers des grandes entreprises munichoises préfèrent rejoindre les rangs de la Garde rouge, la milice ouvrière, afin de ne pas perdre leur emploi. Ainsi l’armée rouge recrute surtout dans les secteurs les plus marginalisés de la population qui rejoignent ses rangs principalement pour les repas réguliers et la solde. Elle recrute également parmi les prisonniers de guerre de l’Entente présents en Bavière principalement des Italiens et des Russes. Les unités constituées par ces prisonniers se distinguent d’ailleurs par leur plus grande combativité et sont donc utilisées pour les opérations les plus importantes et difficiles. Rapidement l’armée rouge compte de 10 000 à 20 000 hommes équipés grâce aux stocks réquisitionnés dans les casernes.

La formation de l’armée rouge ne se fait pas non plus sans tension, notamment entre Egelhofer, le commandant de l’armée et Wilhelm Reichart le commissaire militaire de la République. Egelhofer, plus radical, souhaite en effet transformer l’armée en un outil offensif révolutionnaire tandis que Reichart est plus conservateur et espère attirer d’anciens officiers de l’armée impériale pour la construire et l’encadrer. Pour régler ce conflit, Egelhofer fait cerner le commissariat militaire par ses troupes. Il s’oppose à la présence de « spécialistes militaires » dans l’armée et refuse même que des socialistes, qu’il juge trop modéré, accèdent au commandement. Pour dénouer la crise, qui n’est pas sans rappeler celle que connaît le Parti bolchevik avec « l’opposition militaire, c’est le communiste Max Levien qui devient commissaire militaire.

La principale faiblesse de l’armée est son hétérogénéité. Si son épine dorsale est formée par des militants communistes, quelques prisonniers de guerre russes et des anciens du front, la majorité de la troupe est composée de jeunes marginaux de Munich désireux d’échapper au chômage et de s’assurer des conditions de vie plus supportable. Bien entendu, la combativité de ces volontaires attirés par la ration alimentaire est faible comme allait bientôt le montrer les combats pour la défense de la République. L’armée rouge souffre également de l’absence de chefs expérimentés. Que ce soit Egelohfer, Toller qui commande les troupes de Dachau ou son adjoint Gustav Klingelhöfer, aucun n’a jamais été officier. Seul Erich Wollenberg, le chef de l’état-major, a servi comme lieutenant dans l’armée impériale. Leur autorité sur la troupe est donc faible d’autant que les soldats n’hésitent pas à agir de leur propre initiative.

Détachement de l'Armée rouge bavaroise

Détachement de l'Armée rouge bavaroise

La chute de la République des Conseils.

À la mi-avril 1919, les adversaires de la République des Conseils se sont renforcés. Le premier ministre Hoffman a réussi à obtenir l’appui du ministre de la Guerre du Reich, le social-démocrate Gustav Noske, qui accepte l’envoi en Bavière d’unités régulières mais également de détachements de corps francs, c’est-à-dire des milices paramilitaires, l’ensemble représentant un total d’environ 35 000 hommes.

Face à la menace qui grandit, la Bavière rouge se mobilise. Tous les moyens de transport sont réquisitionnés, la levée en masse est proclamée et une zone de défense établie autour de Munich. Les bâtiments publics sont armés de mitrailleuses et de lance-mines et l’armée rouge mise sur le pied de guerre. Tandis que la Garde rouge reste à Munich pour maintenir l’ordre, les troupes quittent la ville sous les ordres de Toller et Egelhofer. Elles se rendent vers Freising et Dachau déjà occupés par les avant-gardes ennemies. Le 16 avril, les Rouges bombardent les positions contre-révolutionnaires qui ripostent. Sous les ordres de Toller, un bataillon de volontaires enfonce les lignes ennemies tandis que les ouvriers de Dachau se ruent sur les troupes d’Hoffmann qui sont désarmées et expulsées de la ville. Les 2 000 hommes de Toller occupent alors Dachau tandis que ce dernier fait libérer les prisonniers en espérant que, repentis, ils ne s’opposeront plus par les armes à la République des Conseils, une mansuétude dont ne feront pas preuve les corps francs victorieux.

La victoire à Dachau est célébrée comme un triomphe par les Rouges. C’est oublier que les forces gouvernementales se sont aventurées trop loin et trop vite, sous-estimant également la force véritable de l’armée rouge. Noske ordonne alors l’intervention de l’armée régulière. Berlin a longuement hésité avant d’envoyer l’armée en Bavière, craignant que l’arrivée de troupes venant de Prusse ne suscite l’hostilité de la population. Dorénavant, Noske décide de pacifier l’ensemble de l’Allemagne par les armes. Pour que l’attaque contre la République des Conseils n’apparaisse pas comme une agression extérieure, l’opération est confiée à des corps francs bavarois commandés par un natif du pays, Franz von Epp. Ce dernier est un soldat de métier qui a participé en Chine à la répression de la révolte des Boxers en 1900-1901. En 1904, il part dans la colonie du Sud-Ouest africain où il commande le 1er régiment d’infanterie de la Garde impériale qui prend part à la répression du soulèvement des Hereros. De retour en Allemagne, il sert dans l’armée bavaroise et durant la Première Guerre mondiale, il commande un régiment d’infanterie sur le front occidental, puis en Serbie avant de revenir en France participer à la bataille de Verdun. Au début de 1919, von Epp forme un corps-francs bavarois pour défendre les frontières orientales avant de s’installer au Wurtemberg pour préparer l’assaut contre la Bavière des Conseils.

Soldats rouges

Soldats rouges

Le 27 avril, partant d’Augsbourg, les forces gouvernementales atteignent le Lech et se déploie en demi-cercle à l’ouest de Munich. Des contingents se concentrent au même moment en Thuringe en bordure de la frontière sud de la Bavière qui est franchie le 28. Face au 30 000 combattants rassemblés par Noske, l’armée rouge bavaroise comprend théoriquement entre 50 000 à 60 000 hommes. Mais sur cet effectif, Egelhofer ne peut véritablement compter que sur 12 000 soldats éprouvés. Il établit une ceinture de défense autours de Munich qui s’appuie au nord sur Freising et Dachau, sur la Würm à l’ouest et sur Starnberg et Rosenheim au sud.

Le plan de Noske vise à encercler la capitale bavaroise et à resserrer peu à peu l’étau. Malgré la défense acharnée des Rouges, le 29 avril, les gouvernementaux prennent Freising, Erding, Wasserburg et Gars. Le même jour, Starnberg, défendue par 200 soldats rouges et 150 gardes rouges, est capturée après de violents combats par les militaires qui arrêtent 21 communistes, fusillés sur place. Le 30, les troupes de Noske sont à 15 km de Munich. Seule Dachau tient encore et riposte par un feu roulant. Mais bientôt, manquant de munitions, la ville est prise d’assaut par les corps-francs. Au soir du 30, les gouvernementaux sont aux portes de la capitale après avoir pris le contrôle du sud de la Bavière.

Combattants de la République des Conseils

Combattants de la République des Conseils

Les combats de rue pour la prise de Munich commencent le 1er mai. Pour conjurer l’inéluctable, les communistes organisent une terreur rouge et fusillent 10 otages dont des membres de la Société de Thulé ce qui n’empêche pas l’effondrement du pouvoir des Conseils. Des groupes d’anciens officiers et d’étudiants s’emparent de bâtiments publics alors que les soldats de Noske entrent dans la ville. Si le quartier des ministères est occupé sans combat, des affrontements sanglants se déroulent dans les quartiers nord et est. La bataille dure longtemps autour de la gare et du Palais de Justice. Le 2 mai, des combats sporadiques ont encore lieu et le quartier général des révolutionnaires est nettoyé aux lance-flammes. Le 3 mai, le dernier bastion des Rouges, Rosenheim, un nœud de communication important entre Munich, Salzbourg et Innsbruck,.est emporté par les troupes de Noske.

 

Le temps de la répression.

Les contre-révolutionnaires, afin de gagner le soutien de la population rurale, ont fait circuler l’idée que le pouvoir à Munich était détenu par des communistes russes et des Juifs. Cette rhétorique anticommuniste et antisémite est indissolublement liée aux actions de répression qui touchent la Bavière avec l’arrivée des corps francs. Ces derniers, qui comptent dans leurs rangs de nombreux militants et sympathisants de l’extrême-droite, sont les agents d’une répression particulièrement brutale qui fait environ 550 victimes, principalement des militants communistes mais également des « civils » surtout des Juifs. Ainsi le 2 mai 1919, les corps-francs arrêtent et assassinent sauvagement Landauer qui, s’il a joué un rôle important dans les premiers temps de la République des Conseils, s’est retiré de la politique avec la prise de pouvoir par les communistes.

Corps francs à Munich

Corps francs à Munich

La cruauté des corps-francs à Munich et en Bavière du Sud s’appuie également sur la fracture confessionnelle qui traverse le pays. La plupart des combattants des corps-francs sont en effet issus du nord de la Bavière majoritairement protestante. Ils traitent donc durement les catholiques, dont beaucoup ont soutenu la gauche. Ainsi, ce sont eux qui font irruption dans un café de Munich où se réunissent une trentaine de catholiques de la paroisse Saint-Joseph qui sont immédiatement fusillés. Environ 600 combattants rouges sont morts au combat et 400 en raison de la répression dont 55 prisonniers de guerre russes fusillés dans une gravière de Gräfelfing. Prés de 2 200 personnes sont arrêtés pour activité révolutionnaire. Il est possible que parmi eux se soit retrouvé Hitler, membre d’un conseil de soldats.

Leviné est quant à lui capturé, jugé et fusillé le 5 juillet 1919. Le 5 juin, Erich Mühsam est appréhendé et condamné à 15 ans de prison. Ernst Toller parvient à prendre la fuite et vit caché durant les semaines où la répression est la plus féroce. Lorsqu’il est finalement arrêté, en juin, il n’est condamné qu’à 5 ans de prison. Max Levien, le commissaire militaire de la République et l’un de ses principaux dirigeants réussit à fuir la Bavière.

Un soldat rouge capturé

Un soldat rouge capturé

Si Laudauer et Leviné trouvent la mort durant la répression qui suit la fin de la République des Conseils, le sort de leurs camarades n’en sera pas moins tragique. Mühsam profite d’une amnistie en 1924 pour retrouver la liberté et reprendre sa carrière d’écrivain. En 1933, il est arrêté par les nazis et se retrouve dans le camp de concentration de Sonnenbourg puis dans celui d’Oranienburg. Soumis à des mauvais traitements et à la torture, il est finalement assassiné le 10 juillet 1934. Ernst Toller parvient à échapper à la Gestapo et trouve refuge en Suisse, puis en France et en Grande-Bretagne avant d’arriver aux États-Unis. Il se montre particulièrement actif dans l’organisation de l’aide aux républicains espagnols. La victoire des nationalistes le plonge donc dans une profonde dépression et il se donne la mort à New-York le 22 mai 1939, le jour où les troupes de Franco défilent dans Madrid. Max Levien qui a fui la Bavière après la chute de la République des Conseils trouve refuge en URSS où il travaille au sein de l’Université de Moscou. Le 17 juin 1937, il est fusillé suite au verdict du collège militaire de la Cour suprême de l’URSS qui l’a reconnu coupable d’activités antisoviétiques.


 

Bibliographie :

Erich Mühsam, La République des conseils de Bavière, La Digitale-Spartacus, 1999.

Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005.

Allan Mitchell, Revolution in Bavaria, 1918-1919: The Eisner Regime and the Soviet Republic. Princeton University Press, 1965.

Ralf Höller, Der Anfang, der ein Ende war. Die Revolution in Bayern 1918/19, Aufbau Taschenbuch, 1999.

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 07:38

L’Europe tremble sur ses bases en 1919, une année qui voit se multiplier les tentatives d’étendre la révolution soviétique en Europe occidentale. L’épicentre de ces bouleversements se trouve en Europe centrale, sur les territoires des Empires qui s’effondrent sous le poids de leur défaite dans le conflit mondial et de la crise politique et sociale qui en découlent. De Budapest à Munich, de Vienne à Berlin, les diverses tentatives d’instaurer des pouvoirs soviétiques se terminent néanmoins par des échecs qui marquent profondément l’histoire du mouvement révolutionnaire tout en écrivant quelques-unes de ses pages les plus tragiques.


 

La révolution en Bavière.

En Allemagne, où l’unité nationale ne date que de 1871, la défaite militaire du IIe Reich réveille les forces centrifuges, notamment dans les régions où les particularismes locaux sont restés vivaces. En Bavière, une région qui a conservé sa monarchie et une armée propre sous le IIe Reich, l’aspiration révolutionnaire se greffe à une montée du séparatisme. À Munich, ces tendances fragilisent la dynastie royale des Wittelsbach. Le roi Louis III, considéré comme un monarque libéral depuis qu’il a soutenu, en 1906, l’instauration du suffrage universel, doit affronter des manifestations de masse en novembre 1918. Avec la défaite, la population lui reproche en effet d’avoir suivi la Prusse dans la guerre sans prendre en compte les intérêts de la Bavière.

Manifestation à Munich en novembre 1918

Manifestation à Munich en novembre 1918

Lors de la grande manifestation du 7 novembre, sous la conduite du dirigeant du Parti social-démocrate indépendant (USPD) Kurt Eisner, les soldats rejoignent les manifestants, s’emparent de l’École militaire, de postes de police, de la prison et arrêtent des officiers. Le soir même le premier conseil d’ouvriers et de soldats est formé. Dans la nuit du 8 novembre, Eisner, leader de l’insurrection, annonce devant le conseil des ouvriers et soldats de Munich la déposition de Louis III et la fin de la monarchie en Bavière. Des conseils apparaissent alors dans l’ensemble des villes bavaroises, à Passau, Augsbourg, Rosenheim ou Nuremberg tandis que le drapeau rouge flotte sur la Frauenkirche, la plus haute cathédrale de Munich. La révolution se réalise sans effusion de sang.

La république ainsi proclamée se dote d’un gouvernement provisoire dirigé par Eisner qui prend également la direction des Affaires étrangères. Dans le même temps a été formé un Conseil central des soldats de Bavière. Si ce dernier est loin de partager les positions du gouvernement d’Eisner, il représente les nombreux conseils de soldats qui se sont multipliés dans le pays. Ces derniers qui représentent une force réelle capable de s’emparer du pouvoir, jouissent d’une grande influence et l’USPD comme les communistes sont contraints de prendre des décisions qui répondent aux aspirations de la masse des soldats. Au sein de l’armée, les conseils deviennent la principale structure du pouvoir et supplantent la hiérarchie traditionnelle. Eisner doit donc composer avec eux mais également avec les modérés du Parti social-démocrate (SPD) dirigés par le ministre de l’Intérieur, Erhard Auer. Ce dernier, hostile au pouvoir des conseils et favorable à l’instauration d’un régime parlementaire, propose la création d’une Garde civique où pourraient s’engager d’anciens officiers.

L’aile radicale des révolutionnaires, les anarchistes et les communistes, souhaite quant à elle que l’ensemble des pouvoirs soit transmis aux conseils sur le modèle soviétique. Le 7 janvier 1919, pour appuyer cette revendication, 4 000 chômeurs descendent dans la rue et essayent de prendre d’assaut le siège du ministère du Travail. Lors de ces incidents, trois personnes sont tuées et huit blessés. Eisner, qui n’est pas favorable à l’instauration d’un régime de type soviétique, demande l’arrestation des instigateurs de la manifestation, c’est-à-dire le communiste Leviné et l’anarchiste Mühsam. Leurs partisans descendent alors dans la rue et obtiennent leur libération.

Kurt Eisner

Kurt Eisner

Malgré l’activisme des révolutionnaires, lors des élections au Landtag bavarois du 12 janvier 1919, c’est le Parti populaire bavarois qui arrive en tête des suffrages, suivi par le SPD tandis que l’USPD d’Eisner ne recueille que 2,5 % des voix et 3 sièges. Les communistes ont, quant à eux, boycotté le scrutin. Le 21 février, après avoir donné sa démission du gouvernement suite à sa cuisante défaite électorale, Eisner sort du Landtag pour être abattu dans la rue par le comte Anton von Arco-Valley, un aristocrate monarchiste membre de la Société de Thulé. En tant que Prussien, intellectuel, juif et socialiste, Eisner est depuis longtemps la cible de la presse et des milieux de droite, où se distingue la Société de Thulé. Cette dernière est devenue l’un des centres de la contre-révolution en Bavière. Elle forme même une cellule militaire deux jours seulement après la proclamation de la République et se dote, le 5 janvier, d’une vitrine politique, le DAP (Parti ouvrier allemand) dirigé par Anton Drexler qui deviendra en 1920 le NSDAP, le Parti nazi.

Le meurtre d’Eisner provoque la stupéfaction et la colère qui se transforment vite en émeutes. Le Landtag est pris d’assaut et Auer, jugé responsable du meurtre d’Eisner est grièvement blessé par un militant communiste alors qu’il se trouve à la tribune. Les funérailles d’Eisner, le 26 février, sont l’occasion de grandes manifestations dans tout le pays et entament une phase plus radicale de la révolution. Le 22 février, les conseils de Munich ont formé un Conseil central des conseils, dirigé par l’USPD Niekisch, le futur théoricien du national-bolchevisme, qui demande au Landtag de proclamer l’instauration du pouvoir soviétique, proposition qui est rejetée. Les députés bavarois nomment néanmoins à la tête du gouvernement le social-démocrate Hoffmann dont les pouvoirs sont de plus en plus réduits face au chaos qui s’empare du pays.

Le 4 avril, les conseils d’Augsbourg demandent l’instauration d’une république des conseils et lancent une grève générale qui fait tache d’huile les jours suivants dans de nombreuses autres villes. Finalement, le 7 avril, le conseil central de Munich annonce la déposition du gouvernement Hoffmann et proclame la République des Conseils. Quand le Landtag est dispersé par les soldats révolutionnaires de la garnison, Hoffmann est contraint de se réfugier à Bamberg avec un contre-gouvernement socialiste avant de demander l’aide de Berlin. La Bavière soviétique peut alors prendre pour modèle la Hongrie voisine où le 20 mars a été proclamé une République soviétique. Certains se prêtent même à rêver d’une alliance entre la Russie, la Hongrie et la Bavière rouge, prélude à l’extension de la révolution socialiste en Europe centrale et occidentale.

Ernst Toller

Ernst Toller

Du gouvernement Toller à la prise du pouvoir par les communistes.

Le premier président de la République des Conseils est un poète de 25 ans, Ernst Toller. Originaire de Prusse, il se porte volontaire pour le front en 1914. L’expérience de la guerre change de façon spectaculaire les idées du jeune homme. Après 13 mois au front, il devient un pacifiste convaincu. Malade, il est démobilisé et rejoint Berlin avant de s’inscrire à l’Université d’Heidelberg où il fonde un cercle pacifiste. Surveillé par la police, le cercle est dispersé, ses membres expulsés de l’Université et envoyés au front. Toller qui est démobilisé se retrouve dans une prison militaire. Libéré, il se rend à Munich où il fait la connaissance du militant pacifiste, Kurt Eisner. De nouveau emprisonné, Toller ne retourne en Bavière qu’après la fin de la guerre. Après le meurtre d’Eisner, il prend une part active à l’agitation populaire et devient le chef de la République des Conseils.

Toller s’entoure d’intellectuels dont deux militants anarchistes, Gustav Landauer et Erich Mühsam. Le premier a fait des études de philosophie et de philologie à Heidelberg et Berlin où il a commencé à s’intéresser aux idées libertaires en étudiant Proudhon et Kropotkine. Pour ses écrits anarchistes il est emprisonné en 1893 puis en 1899. C’est en tant que savant et spécialiste de l’histoire de la Révolution française qu’il est appelé comme délégué populaire à l’Éducation de la Bavière soviétique. Mühsam est quant à lui un poète et dramaturge d’extrême gauche. Il a fréquenté dans sa jeunesse la bohème littéraire et artistique d’inspiration libertaire où il fait la rencontre de Landauer. Au début de la guerre, il prend des positions nationalistes mais sous l’influence de ses amis anarchistes il devient un farouche opposant au conflit. En raison de ces activités pacifistes, il est emprisonné en avril 1918 et ne retrouve sa liberté qu’en novembre pour rejoindre Munich. Ces trois intellectuels, Toller, Landauer et Mühsam, forment l’ossature du gouvernement des Conseils du 6 au 12 avril.

Jusqu’au 12 avril, la République des Conseils est caractérisée par le rôle dominant de l’USPD ainsi que par la participation active des anarchistes. Les communistes restent en retrait et n’hésitent pas d’ailleurs à entraver l’activité des forces qui la dirigent. Ce n’est que face à l’impéritie du gouvernement Toller et au risque de renversement du régime qu’ils se décident à y prendre une position dominante. Dans la nuit du 11 au 12 avril, les soldats de la garnison et les gardes républicains ralliés à Hoffmann s’emparent des principaux points de Munich. Mais le 12, les ouvriers révolutionnaires alliés aux Gardes rouges reprennent par les armes le contrôle de la ville. Les conseils se réunissent alors pour élire un nouveau gouvernement révolutionnaire où les communistes détiennent tous les pouvoirs.

Erich Mühsam

Erich Mühsam

Bien qu’ils n’aient pas demandé l’accord de la direction du PC allemand avant de s’emparer du pouvoir, les communistes peuvent s’appuyer sur les conseils que Lénine leur a fait transmettre par télégramme. L’une des premières instructions du dirigeant de la Révolution russe est de désarmer la bourgeoisie pour armer le prolétariat, de nationaliser les banques et de prendre des otages parmi la bourgeoisie. Ce que font les communistes bavarois en demandant à la population de remettre ses armes, en supprimant les journaux hostiles aux Conseils et en prenant des otages dont certains membres de la Société de Thulé.

Le principal dirigeant de la République des Conseils sous contrôle communiste est Eugen Leviné. Ce dernier est né en 1883 à Saint-Pétersbourg dans une famille de marchands juifs. À la mort de son père, sa mère s’installe avec lui à Wiesbaden. Leviné fait des études universitaires de droit où il rencontre de nombreux révolutionnaires russes en exil. Il se rend alors en Russie et participe à la révolution de 1905 dans les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. De retour en Allemagne, il adhère au SPD avant de servir comme traducteur dans l’armée allemande durant la guerre et de rejoindre le KPD. Le bras de droit de Leviné est Max Levien. Ce dernier est né à Moscou en 1885 dans une famille de riches commerçants allemands. Après des études universitaires en Allemagne, il retourne en Russie où il participe à la Révolution de 1905 dans les rangs du Parti socialiste-révolutionnaire. Arrêté par les autorités tsaristes et emprisonné, il part en exil en Suisse à sa libération où il établit des contacts avec les sociaux-démocrates russes notamment Lénine. Durant la guerre, il sert dans la garde royale bavaroise avant de rejoindre en novembre 1918 les spartakistes et de participer au congrès de fondation du Parti communiste allemand comme délégué de la section de Munich.

Eugen Leviné

Eugen Leviné

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")