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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 07:11

Martin Malia, Histoire des révolutions, Taillandier, 2008, (version poche : Points Histoire, 2010).

L'ére des révolutions

Martin Malia, décédé en 2004, fut une des figures de proue des historiens conservateurs spécialisés dans l'histoire de l'URSS. Auteur d'un Comprendre la révolution russe paru en France en 1980 puis de La tragédie soviétique en 1995, il ne cache pas que pour lui la Révolution russe fut une catastrophe, non seulement pour la Russie mais aussi pour le reste du monde. Son dernier ouvrage L'Histoire des révolutions, paru en anglais en 2006, ne déroge pas à ce point de vue.

 

L'auteur tente ici d'appréhender sur cinq siècles l'histoire du phénomène révolutionnaire, une histoire essentiellement européenne. Pour Malia la révolution est en effet un concept et une pratique intrinsèque à la civilisation occidentale. Les révolutions extra-européennes ne sont pour lui que le fruit de l'influence de l'Europe sur le reste du monde. C'est aussi essentiellement une histoire politique ou plutôt d'une pensée politique, ce qui permet à l'auteur de trouver des similitudes, des inflexions, des évolutions entre chaque événement qu'il étudie de la révolution hussite à Octobre rouge.

 

L'analyse de Malia débute par l'étude de révolutions qui sont d'abord des hérésies religieuses. La première est la révolution hussite de 1415 à 1436 dont la force provient du fait qu'elle amalgame à la fois idées religieuses et motifs politiques. Pour Malia la question du pouvoir, de sa remise en cause et de sa transformation, est en effet au cœur du phénomène révolutionnaire. Sans cet ingrédient le hussisme ne serait qu'un millénarisme comparable à ceux qui ont déjà embrasés l'Occident médiéval. C'est à partir de ce prisme que l'auteur étudie ensuite la Réforme luthérienne puis le protestantisme français. Il termine cette partie en s'attardant sur la révolte des Pays-Bas de 1566 à 1609 où selon lui la question religieuse, si elle reste présente, passe au second plan derrière celle des libertés politiques.

 

La seconde partie de l'ouvrage traite des révolutions atlantiques des 17e et 18e siècles. La révolution anglaise accomplis pleinement le passage de la révolte religieuse à la révolution politique mais cette dernière reste encore dans un cadre traditionnelle, la défense des libertés anciennes. La révolution américaine débute aussi comme une révolte au nom des libertés traditionnelles contre les empiétements d'une monarchie centraliste. Sa nouveauté réside dans l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. La révolution française reprend à l'Amérique l'idée d'une constitution garantissant la liberté du citoyen. Mais le radicalisme qui la caractérise débouche sur l'idée d'une nécessaire égalité entre citoyen.

 

Pour Malia, cette irruption de l'égalité conduit fatalement à la Révolution russe et à son cortège de malheur. Le socialisme se veut en effet le mouvement qui doit conduire à l'égalité politique mais aussi sociale. L'échec des révolutions de 1848 permet au marxisme de devenir hégémonique au sein de la famille socialiste. L'impossibilité de concilier socialisme et libéralisme disqualifie la social-démocratie d'avant 1914 ouvrant ainsi la porte au léninisme.

 

Le livre est clair, bien écrit, d'une lecture agréable et fluide. Les analyses sont brillantes et portent le lecteur à la réflexion. Néanmoins nous ne pouvons que regretter que l'auteur privilégie systématiquement les dimensions idéologiques du phénomène révolutionnaire, négligeant de façon délibéré les facteurs économiques et sociaux. Surtout l'ombre de 1917 recouvre l'ensemble de l'étude comme si le phénomène révolutionnaire devait nécessairement aboutir à cette acmé. Cette posture aboutit à oublier le contexte propre à chaque événement et à privilégier une vision téléologique de l'histoire dans le seul but d'expliquer pourquoi la Révolution russe et le régime soviétique.

 

Un livre avec des qualités et des défauts donc. Mais un livre stimulant et qui pousse à la réflexion, donc un livre à découvrir.

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communismeetconflits - dans Révolution russe Revolutions
3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 07:05

Harold Walter Nelson, Leon Trotsky and the Art of Insurrection 1905-1917, Frank Cass, 1988.

Trotsky, théoricien et praticien de l'insurrection

Voici un petit livre qui présente la pensée du créateur de l'Armée rouge sur un domaine que Lénine estimait faire partie intégrante de l'art militaire, l'insurrection. S'appuyant sur les œuvres complètes de Trotsky, l'auteur, un militaire américain, analyse la contribution de Trotsky aux débats qui agitent après 1905 le monde des révolutionnaires russes sur le meilleur moyen de vaincre l'armée du tsar mais également ses écrits sur les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale et enfin sur son rôle dans la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917.

 

Lors des débats sur les moyens de renverser l'armée tsariste, Lénine et les bolcheviks pensent qu'il est possible de le faire par le biais d'une insurrection armée ce qui explique qu'ils justifient à ce moment-là les actes de terrorisme individuels. Dans ce débat, Trotsky estime quant à lui que le meilleur moyen de vaincre l'armée est de la subvertir de l'intérieur afin de la désagréger au moment propice.

 

Au moment des guerres balkaniques de 1912-1913, Trotsky perçoit que c'est l'ensemble de la société qui désormais participe à la guerre et donc que la distinction entre militaires et civils s'efface progressivement. Il tire une autre leçon de ces guerres: l'idée que si la guerre de partisans peut être efficace dans le cadre d'une guerre de libération nationale elle ne l'est pas dans celui d'une révolution prolétarienne. Il se montre également un stratège accompli quand il explique ce qu'aurait dû faire l'armée bulgare pour l'emporter et s'emparer de Constantinople lors de la seconde guerre balkanique en 1913.

 

La dernière partie du livre raconte et analyse le rôle de Trotsky dans la révolution russe. C'est un bon résumé d'une histoire désormais bien connu et que Trotsky expose lui-même en détail dans son Histoire de la révolution russe.

 

Au final voici un livre clair et bien écrit qui donne des pistes pour comprendre le génie militaire d'un révolutionnaire qui après avoir permis la prise du pouvoir par les bolcheviks, créa une armée et réussit à battre l'ensemble de ses adversaires dans une guerre civile qui dura prés de trois ans.

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 07:57

Orlando Figes, La Révolution russe, 1891-1924, la tragédie d'un peuple, Denoël, 2007.

Une somme sur la Révolution russe

Le livre de Figes est au vrai sens du terme un pavé, mais qui se lit comme un roman tant il est passionnant. Couvrant la période de 1891 à 1924 il présente en détail une tranche fondamentale de l'histoire de la Russie.

 

L'auteur dresse d'abord un tableau de la Russie tsariste au début du 20e siècle, un pays qui a eu l'occasion de devenir une monarchie constitutionnelle ce qu'a refusé Nicolas II, tsar faible, attaché à un idéal obsolète d'autocratie de droit divin. Ce monarque d'un autre temps gouverne un peuple de paysans à la vie extrêmement rude et primitive, des paysans qui ne s’intéressent guère à ce qui se passe au-delà de leur village. Dans cet océan rural, les villes deviennent des îlots de modernité bien isolés. C'est dans ces villes que naît et croit un mouvement révolutionnaire qui, comme le montre bien l'auteur, ne joue aucun rôle dans la révolution de Février, cette explosion de colère populaire contre une guerre trop longue et mal menée.

 

Les soubresauts de la politique russe sous le gouvernement provisoire, symbolisée par la figure pathétique de Kerensky, entraînent l'échec de la première démocratie russe. C'est donc sans effusion de sang que se déroule la Révolution d'Octobre.

 

La guerre civile qui débute au début de 1918 est une tragédie sans nom qui permet à l'auteur de démonter certains mythes. Il montre ainsi que la Terreur rouge ne fut pas seulement imposée au peuple mais parfois impulsée par ce dernier synonyme d'une revanche sociale contre des siècles d'oppression. C'est aussi le peuple, donc la paysannerie, qui détermina le destin de la guerre civile. Entre les Blancs qui représentaient le retour au passé et la disparition des acquis de la révolution de février, dont la terre, et les Rouges qui leur laissaient un certain contrôle sur le village, il a choisi ce qui lui apparaissait comme le moindre mal.

 

La fin de la guerre civile marque un retournement de la paysannerie. Si elle a choisi les Rouges par défaut pendant la guerre civile, une fois les Blancs éliminés, elle se révolte contre les réquisitions bolcheviks. Dans cette véritable guerre contre la paysannerie, l'armée rouge utilise tout l'arsenal de violence qu'elle a à sa disposition. A partir de 1922, Lénine se voit contraint par la maladie de se retirer peu à peu du pouvoir. Au fur et à mesure que sa décrépitude physique augmente, il assiste désemparé aux défaillances de la Révolution et à la montée de la puissance de Staline, ce dont il essaye d'avertir les autres bolcheviks mais en vain. Finalement il s'éteint en 1924.

 

Le récit est foisonnant, fourmillant de détails qui donnent de la substance et de la vie aux analyses de l'auteur. Ce dernier prend soin également de suivre la destinée de nombreux personnages que ce soit Lénine, Trotsky, Kerenski, Nicolas II, Broussilov ou Gorki mais également des anonymes comme le paysan Serguei Semenov. Il livre ainsi une série pertinente d'analyses et d'interprétations tout en offrant également une véritable compréhension des événements sans jamais sacrifier la lisibilité de l'ensemble.

 

Remercions également l'auteur de ne pas sacrifier à la mode historiographique qui présente le régime soviétique comme une entreprise criminelle. S'il n’exonère personne des violences commises, il montre que les grandes forces sociales russes ne sont pas des victimes mais participent pleinement à la tragédie que furent les années 1914-1922.

 

La somme de Figes, plus de 800 pages, est une lecture incontournable pour comprendre ce que fut réellement la Révolution russe.

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Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")