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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:00

Figure mythique de la guerre civile russe, héros national, autodidacte qui se hisse dans le haut commandement de l’Armée rouge en dépit de son absence de formation militaire, Tchapaev incarne la figure du chef partisan dans la mythologie communiste.

Tchapaev, le partisan rouge

Sous-officier dans l’armée impériale.

Vassili Tchapaev est né dans une famille paysanne du village de Budaïka dans la province de Kazan. Petit-fils de serfs et fils d’un charpentier, il grandit ensuite dans la ville de Balakovo dans la province de Samara. Sa famille est pauvre et le jeune Vassili ne passe que deux années à l’école paroissiale. Il commence à travailler à l’âge de 12 ans et enchaine les petits emplois chez un marchand, puis dans un restaurant mais également comme assistant d’un joueur d’orgue de barbarie avant d’aider son père dans une menuiserie.

 

Après son service militaire, Tchapaev reprend son emploi de menuisier, se marie, fonde une famille et quand la Première Guerre mondiale éclate, il est déjà père de trois enfants. Mobilisé en 1914, il devient sergent et participe à la fameuse offensive Broussilov de juin 1916 où il est blessé. C’est alors un sous-officier consciencieux qui sait faire preuve de courage et obtient ainsi trois Croix de Saint-Georges et la médaille de Saint-Georges.

 

À l’été 1916, en raison de ses blessures, Tchapaev est envoyé à l’arrière dans la garnison de Saratov. Là, il participe aux troubles révolutionnaires de 1917 et, selon son ami Koutiakov, se montre proche des anarchistes. Preuve de son activisme politique, il est élu président du soviet de sa compagnie et membre du soviet de son régiment. Il adhère finalement au parti bolchevik le 28 septembre 1917 et se retrouve chef militaire du détachement de la Garde rouge de la ville de Nikolaievsk (actuelle Pougatchev).

Tchapaev, sous-officier dans l'armée tsariste

Tchapaev, sous-officier dans l'armée tsariste

Premières armes révolutionnaires.

Après la Révolution d’Octobre, Tchapaev est l’un des militaires professionnels sur lequel les bolcheviks de Nikolaievsk mais aussi de la province de Samara comptent pour réprimer les révoltes de paysans et de cosaques qui éclatent spontanément. Il est donc nommé commissaire militaire du district et au début de 1918, il met sur pied les 1er et 2e régiments de Nikolaievsk qui s’intègrent à l’Armée rouge du soviet de Saratov. En juin, ces deux régiments sont réduits pour former la brigade de Nikolaievsk sous les ordres de Tchapaev.

 

Tchapaev se trouve rapidement confronté à la révolte de la légion tchécoslovaque dont les capacités militaires sont bien plus élevées que celles des cosaques ou des paysans révoltés qu’il a dû affronter jusque-là. Face à ses adversaires redoutables, il montre qu’il est un excellent tacticien, habile à évaluer une situation et à dégager la meilleure solution possible. Il se montre également courageux, dirigeant personnellement la troupe dans les combats et jouit donc d’un grand prestige parmi ses hommes. À l’automne 1918, il dirige la brigade de Nikolaievsk qui en raison de sa petite taille est parfois appelé le détachement Tchapaev.

 

Le commandant de la 4e armée rouge et ancien général de l’armée impériale, AA Baltisk remarque que Tchapaev « manque de formation militaire ce qui affecte son commandement ». Mais il estime que s’il reçoit la formation adéquate, il pourra devenir un commandant de qualité. En novembre 1918 Tchapaev est donc envoyé à Moscou à l’Académie militaire que vient de former l’état-major général de l’Armée rouge.

 

Il semble que la formation reçue ne soit pas au goût de Tchapaev qui au bout de quelques semaines et sans autorisation quitte l’Académie pour retourner sur le front. Il prend alors le commandement du groupe d’Alexandrovo-Gaïsk qui combat les cosaques de l’Oural.

Tchapaev, le partisan rouge

Commandant de la 25e division.

À la fin mars 1919, Tchapaev devient commandant de la 25e division d’infanterie sous les ordres du groupe sud du front oriental commandé par Mikhaïl Frounze. Cette division affronte le gros des troupes blanches qui ont repris leurs offensives sous la direction de l’amiral Koltchak au printemps 1919. La division que commande Tchapaev se distingue dans les opérations sur Bougourouslan, Belebeï et Oufa qui conduisent à l’échec de l’offensive de Koltchak. Dans ces opérations, l’unité de Tchapaev fait preuve d’un grand sens tactique et d’une grande souplesse, des qualités qui sont reconnues par ses adversaires blancs qui soulignent les talents d’organisateur du commandant rouge.

 

Le plus grand succès de la 25e division reste le passage de la rivière Belaïa qui conduit à la prise d’Oufa le 9 juin et à la retraite des armées blanches. Si Tchapaev, qui se trouve en première ligne, est blessé à la tête, il reste sur le front où il reçoit l’Ordre du Drapeau rouge tandis que sa division reçoit un drapeau rouge honorifique.

 

Tchapaev illustre alors la figure de ces sous-officiers de l’ancienne armée qui vont donner de grands chefs militaires à l’Armée rouge comme Boudienny ou Joukov. Aimé de ses hommes, sa division est l’une des meilleures du front oriental. Privilégiant les méthodes de la guérilla, il sait faire preuve d’un grand sens tactique, d’énergie, d’esprit d’initiative, se tenant souvent au plus près des combats. Il possède en outre l’avantage de combattre toujours dans la même zone, sur l’aile droite du front oriental, son excellente connaissance de la région lui permettant ainsi d’illustrer ses talents dans la guerre de partisans.

 

Si l’unité que commande Tchapaev est intégrée au sein de l’Armée rouge, elle accuse des traits qui la rapprochent des unités de partisans telle que les problèmes de discipline ou les mauvaises relations entre commandants et commissaires qui se terminent parfois par des passages à tabac. Les relations sont ainsi houleuses et difficiles entre Tchapaiev et le commissaire politique de sa division, Dimitri Fourmanov.

 

Après l’opération d’Oufa, la division de Tchapaev est renvoyée en première ligne pour affronter les cosaques de l’Oural. La zone d’opération est alors la steppe aux limites de la Russie et du Kazakhstan, loin des grandes voies de communication ce qui gêne l’arrivée du ravitaillement notamment en munitions, dans la chaleur et face à un ennemi redoutable, les cosaques, qui font preuve d’une indéniable supériorité en matière de cavalerie. Ces derniers menacent ainsi constamment les flancs et les arrières de la division de Tchapaev. La lutte est acharnée, les combats sont sans pitié et la brutalité est le lot qui frappe tous les prisonniers.

 

Le 5 septembre 1919, un raid de la cavalerie cosaque s’abat sur le siège de l’état-major de la 25e division qui se trouve à Lbichtchensk dans un secteur dangereusement éloigné du gros des troupes. C’est en cherchant à fuir les cosaques que Tchapaev trouve la mort durant cette attaque. Selon certaines sources, il aurait péri noyé en cherchant à traverser l’Oural à la nage, selon d’autres, il aurait succombé à ses blessures durant la fusillade. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Tchapaev, commandant de l'Armée rouge

Tchapaev, commandant de l'Armée rouge

La légende.

Tchapaev est rapidement entré dans la légende, une légende fabriquée pour servir le régime. Le mythe s’élabore en effet dès le début des années 1920 avec la publication en 1923 du roman de Dimitri Fourmanov. Avec le film des frères Vassiliev en 1934, Tchapaev apparaît comme la figure emblématique choisie par le pouvoir dans la cohorte des héros de la guerre civile, un groupe qui comprend alors quelques dirigeants politiques et certains commandants de l’Armée rouge comme Frounze, Kotovski ou Nikolaï Shchors qui sont pour la plupart déjà morts. Ces héros sont mythifiés par une propagande qui ne cesse d’exalter leurs exploits et leurs caractères positifs.

 

La propagande autour de Tchapaev dépasse le cadre de l’Union soviétique puisque le livre de Fourmanov est traduit dans plusieurs langues et diffusé par des maisons d’édition communistes ou de gauche à travers le monde tandis que le film fait l’objet de projections organisées par les PC. Signe de cette internationalisation du mythe de Tchapaev, en décembre 1936, au sein de la 13e Brigade internationale qui combat en Espagne auprès des républicains se forme un bataillon Tchapaev.

 

Dans le cas de Tchapaev, la mythologie finit par éclipser le personnage historique réel. Ainsi en 1919, selon la légende, ce serait grâce à la fermeté de Frounze et de Tchapaev que les Rouges n’auraient pas abandonné Samara contre l’avis des spécialistes militaires, ce qui ne correspond en rien à la réalité. La légende veut aussi que Trotski fût un adversaire acharné de Tchapaev. Dans la réalité, Trotski remis à ce dernier une montre en or pour le distinguer d’une manière particulière par rapport aux autres commandants. Le mythe est renforcé par le fait que de nombreux anciens compagnons de Tchapaev occupent durant de nombreuses années des postes de direction dans l’armée. Près de 12 généraux soviétiques sont ainsi issus de la division que commandé Tchapaev et forment une sorte de fraternité qui entretient la légende.

 

La figure de Tchapaev pénètre également le folklore populaire en devenant le centre de nombreuses anecdotes et plaisanteries. La croyance est même largement répandue qui veut qu’il ait aussi combattu directement le général Kappel, ce qui est historiquement faux, mais dans la mentalité populaire, seul un héros de la trempe de Tchapaev pouvait vaincre un adversaire de la réputation de Kappel qui apparaît ainsi comme l’alter-ego blanc du chef partisan rouge.

Affiche du film de 1934

Affiche du film de 1934

Bibliographie.

-B. O. Дайнес, Чапаев, [V. O. Daïnes, Tchapaev], Вече, 2010.

-A. Симонов, « Первый отряд Чапаева » [A. Simonov, Le premier détachement Tchapaev], Родина., n°2, 2011, pp. 69-72.

-D. Fourmanov, Tchapaev, Éditions sociales, 1971.

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")