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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 06:52

Henri Locard, Pourquoi les Khmers rouges, Vendémiaire, 2016.

La tragédie Khmer rouge

Le régime des Khmers rouges et les monstruosités qu’il perpétra sont considéré par beaucoup comme le symbole de l’extrême violence du communisme en action, un super-stalinisme en somme. Si cette vision n’est pas totalement fausse, elle laisse de côté les spécificités propres de ce régime qui s’insère dans un contexte culturelle, ethnique, historique et international particulier. C’est tout le talent d’Henri Locard de rendre intelligible cet environnement et par là même le régime khmer rouge et ses crimes.

 

Si les influences étrangères jouent un rôle important dans la politique des Khmers rouges, l’humus cambodgien en constitue également le terreau. La période qui suit l’indépendance du pays en 1953 est politiquement chaotique. En 1955, le roi Norodom Sihanouk abdique afin de prendre la tête du gouvernement et instaure un régime autoritaire, mélange à la fois de socialisme, de bouddhisme et de neutralisme, qui n’hésite pas à réprimer durement ses opposants, parmi lesquels de nombreux futurs dirigeants khmers rouges. Ces derniers se réfugient alors dans le maquis en 1960 et sous la direction de Pol Pot, ils fondent le Parti ouvrier du Kampuchea. Le Cambodge indépendant fait ainsi ses premiers pas dans un climat de violence qui ne cesse de s’accentuer tout au long des années 1960. La prise du pouvoir par Lon Nol en 1970 ne fait qu’empirer la situation. Sihanouk, désireux avant tout de reprendre le pouvoir, s’allie alors avec les Khmers rouges tandis que le Cambodge s’enfonce dans la guerre civile. Peu à peu la guérilla khmère rouge prend le contrôle des campagnes avant de s’emparer des villes dont la capitale Phnom Penh en avril 1975.

 

Au-delà de l’histoire politique du Cambodge indépendant, Henri Locard montre également que certaines caractéristiques de la société cambodgienne comme la faiblesse de la notion d’État, la violence sociale, les superstitions, la culture de l’obéissance ou le rejet de l’individualisme propre au bouddhisme ont formé un substrat favorable à l’application du programme khmer rouge.

 

Une fois au pouvoir, le régime khmer rouge se met à l’école de la Chine rouge d’autant que les liens sont anciens entre les Chinois et le mouvement de Pol Pot. Sur le plan économique, les Khmers rouges s’inspirent ainsi du Grand Bond en avant en créant des communes populaires tandis que les purges au sein du mouvement rappellent l’expérience de la Révolution culturelle. Ce lien privilégié ne répond pas seulement à une affinité idéologique mais s’inscrit également dans un contexte géopolitique particulier. Ainsi, le conflit séculaire entre les Cambodgiens et les Vietnamiens se greffe sur le conflit sino-soviétique. La tension ne cesse alors de croître entre les deux voisins indochinois débouchant finalement sur un conflit armé et l’invasion, en 1979, du Cambodge par les troupes vietnamiennes qui chassent les Khmers rouges du pouvoir.

 

L’invasion vietnamienne met ainsi fin à une forme de communisme de guerre, prônée et mise en place par les Khmers rouges, et dont la radicalité se donne à voir dès la prise de Phnom Penh qui, en quelques heures, se voit vidée de ses trois millions d’habitants tandis que les élites et les collaborateurs de l’ancien régime sont systématiquement exécutés. Le maoïsme poussé à l’extrême des Khmers rouges débouche rapidement sur un volontarisme qui nie les individus. Les familles sont ainsi séparées tandis que les jeunes sont obligés de se marier puisque le régime souhaite voir la population du pays passée de 8 millions à 20 millions de personnes. Les enfants sont enlevés aux parents dès l’age de 5 ans pour recevoir une éducation médiocre dispensée par le régime. Les traditions sont rejetées et le seul droit qui est octroyé à la population est celui d’obéir dans un climat de disette et de répression.

 

Si Henri Locard décrit avec précision les fondements et le fonctionnement du régime khmer rouge et offre un saisissant portrait de ses dirigeants, il n’oublie de rappeler que le mouvement de Pol Pot ne disparaît pas en 1979 et continue à peser sur la vie cambodgienne jusqu’à la fin des années 1990. Il montre également que le régime installé en 1979 par les Vietnamiens et qui est toujours au pouvoir de nos jours fut formé d’anciens Khmers rouges, une situation qui a pour résultat d’empêcher la société de porter un regard serein sur le passé tragique du pays alors que la transition démocratique en cours est laborieuse.

 

Accessible, nourri par une documentation riche et une connaissance sûre du sujet, le livre d’Henri Locard est une lecture indispensable pour appréhender ce que fut réellement le régime khmer rouge et plus largement l’histoire du Cambodge depuis son indépendance.

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communismeetconflits - dans Cambodge Khmer rouge

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")