Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 07:56

Radu Portocala, L’exécution des Ceaucescu. La vérité sur une révolution en trompe-l’œil, Larousse, 2009.

Retour sur la révolution roumaine de 1989

Le livre de Radu Portocala est pour le moins iconoclaste. Pour l’auteur, la révolution roumaine de décembre 1989 ne fut en effet qu’une énorme manipulation mêlant à la fois un coup d’État local et une opération de désinformation à l’échelle mondiale.

 

L’auteur débute en retraçant les étapes de l’ascension de Nicolae Ceaucescu, un personnage médiocre, sans grande culture mais aussi un ambitieux brutal et rusé. Rien ne le désigne néanmoins pour prendre la tête de la Roumanie à la mort de Gheorghiu-Dej en 1965. Ceux qui le placent à la direction du pays pensent qu’ils pourront le manipuler facilement mais Ceaucescu est plus fin tacticien et réussit en quelques années à asseoir son pouvoir. Il parvient également à se distinguer sur la scène internationale par son refus de s’aligner systématiquement sur les positions soviétiques et bénéficie ainsi pendant longtemps d’une image positive en Occident.

 

La situation est bien différente en 1989. Le régime roumain est isolé sur la scène internationale alors que, selon Portocala, l’URSS organise sciemment la fin des régimes communistes en Europe oriental. L’ouverture de la frontière hongroise en mai 1989 est, toujours selon lui, le premier acte d’un plan soviétique qui conduit en novembre à la chute du Mur de Berlin. Si l’essentiel de cette désovietisation de l’Europe de l’Est se fait sans heurts et pacifiquement, les Soviétiques savent que tout changement en Roumanie doit passer par l’éviction d’un Ceaucescu hostile à toute remise en cause de son pouvoir.

 

Les Soviétiques organisent donc la chute de Ceausescu. Pour cela ils bénéficient de la complicité d’une partie des services de renseignements militaires roumains et de la police politique, la Securitate qui se livrent à un véritable double jeu, privant peu à peu Ceausescu de tout pouvoir sans que ce dernier s’en rende compte. La relève politique s’organise autours de cadres du PC roumain comme Iliescu mais aussi Militaru, un agent des services de renseignement de l’armée soviétique ou encore Radulescu, un dirigeant proche de Moscou.

 

Portocala raconte ensuite la mise en marche de ce coup d’État qui débute à Timisoara où des « touristes » soviétiques sèment le chaos, poussant les manifestants à devenir agressif pour entraîner une réaction violente des autorités. Les tueries de Timisoara doivent légitimer la suite du coup d’État tandis que l’opération de désinformation autour du charnier de la ville doit rallier l’opinion internationale. La révolution se poursuit ensuite, en direct, dans les studios de la télévision à Bucarest où se retrouvent les instigateurs de l’opération pour former la nouvelle équipe gouvernementale. C’est ce groupe qui décide la mise à mort de Ceaucescu dans une atmosphère étrange où des tireurs de la Securitate, supposés fidèles au dictateur déchu, tirent sur les foules mais sans qu’aucun d’entre eux ne soit jamais arrêté.

 

Au final la « révolution roumaine » apparaît comme une révolte populaire spontanée, provoquée et manipulée pour justifier un coup d’État au sein de l’appareil dirigeant. Et pour Portocala l’ensemble de l’opération a était supervisé par les Soviétiques. Cette relecture de la chute du pouvoir communiste n’est certes pas nouvelle, mais elle permet d’envisager autrement l’histoire des bouleversements en Europe orientale à la fin des années 1980.

Repost 0
communismeetconflits - dans communisme roumain 1989
27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 07:11

Au matin du 21 décembre 1989, le dirigeant de la Roumanie communiste, Nicolae Ceausescu s'adresse à la foule rassemblée au centre de Bucarest alors qu'il vient juste de rentrer d'un voyage officiel en Iran. La situation est grave. Depuis la chute du Mur de Berlin le 9 novembre, le bloc soviétique s'effondre inexorablement en Europe de l'Est. Et la contagion touche désormais la Roumanie que dirige depuis la fin des années 1960 le génie des Carpates, Ceausescu. Les jours précédents ont connu des manifestations et des troubles dans de nombreuses provinces du pays, notamment à Timisoara. Le 21 décembre Ceausescu souhaite plutôt calmer les mécontents par un discours conciliant qui doit annoncer les futures réalisations de la République populaire roumaine. Afin de s'assurer un accueil favorable, des bus remplis d'ouvriers sont conduits, sous peine de perdre leurs emplois, sur la Place du Palais pour applaudir le dirigeant du pays et agiter des drapeaux.

 

Ceausescu commence, devant prés de 100 000 personnes, un discours sans relief, le début d'un de ces longs monologues reprenant les poncifs de la rhétorique communiste. Mais au bout de huit minutes une rumeur venant de la place monte et s'amplifie. La foule scande « Timisoara ! », le nom de la ville qui fut le théâtre de manifestations sur lesquelles les forces de sécurité ont tiré provoquant un carnage quatre jours plus tôt. Ceausescu se tait, stupéfait, lui qui attendait l'habituelle foule des fidèles du Parti. Du fond de la place émergent des drapeaux roumains sur lesquelles ont été arrachés les armoiries communistes. Ceausescu n'est aucunement prêt à affronter un auditoire hostile et une foule en colère. Confus, il commence à paniquer. Il tente alors de faire des concessions mais s'arrête à nouveau au milieu d'une phrase. La foule continue à hurler et des coups de feu se font entendre. Les Roumains prennent alors pleinement conscience de la faiblesse du régime communiste et à contrario de la force du mouvement populaire.

Le dernier discours de Ceausescu

Le dernier discours de Ceausescu

Un garde du corps surgit alors sur le balcon pour faire rentrer Ceausescu dans le bâtiment alors que dehors la situation se dégrade rapidement. A ce moment le dirigeant de la Roumanie peut encore éviter le pire s'il prend la fuite immédiatement. Mais il préfère rester dans le Palais présidentiel tandis que bientôt l'ensemble du pays bascule dans la révolution. Ceausescu passe donc la nuit dans l'immense bâtiment sans bien comprendre vraiment ce qui se passe autour de lui et va se coucher, comme à son habitude, vers 23 heures.

 

Le 22 au matin, la radio annonce le suicide de Milea le ministre de la Défense. La violence s'étend dans Bucarest. Des éléments fidèles de l'armée et de la Securitate, la police politique, tentent par les armes de briser, en vain, la révolte populaire. Ceausescu convoque auprès de lui le général Victor Stanculescu. Ce dernier, qui aurait fait tirer sur la foule à Timisoara commence déjà à se rallier à la révolution, ce qu'ignore Ceausescu. Il arrive au siège du comité central où règnent la peur et la panique. Ceausescu lui annonce alors qu'il le nomme commandant en chef de l'armée avec pour mission de rétablir l'ordre. Mais dès qu'il a quitté le Conducator, Stanculescu ordonne à la troupe de rentrer dans les casernes avant de prendre contact avec les nouvelles autorités par le biais de Ion Iliescu un des membres du Front de Salut national. Néanmoins le général propose à Ceaucescu et à son épouse de les exfiltrer par les airs en direction de la Bulgarie.

 

Le siège du comité central risque en effet de n'être bientôt plus un abri mais surtout une prison cernée par des foules insurgées. Vers 10 heures un groupe de manifestants réussit ainsi à pénétrer dans le bâtiment. Les insurgés parviennent à maîtriser les gardes du corps de Ceausescu avant de se précipiter sur le balcon pour faire face à une foule en ébullition. A ce moment là, Nicolae Ceausescu et son épouse Elena sont toujours dans le Palais et ils ont échappé de peu à la capture en prenant un ascenseur pour se cacher sur le toit de l'immeuble.

 

A 10h20, Vasile Malutan, le pilote de l'hélicoptère personnel de Ceausescu, reçoit l'ordre d'exfiltrer le dirigeant communiste. Il parvient à atterrir, avec difficulté, sur le toit de l'immeuble du comité central et le couple dirigeant réussis rapidement à monter à l'intérieur accompagné de garde du corps pour prendre la direction de Snagov à 40 km au nord de Bucarest.

La fuite en hélicoptère.

La fuite en hélicoptère.

Nicolae Ceausescu et sa femme sont alors hors de danger. Le chef communiste demande au pilote de prendre contact avec les autorités militaires afin qu'elles lui fournissent d'autres hélicoptères et des gardes armés pour assurer sa protection. Malutan obéit mais il s'entend répondre par son commandant que la révolution est victorieuse et qu'il ne peut plus compter que sur lui seul en terminant par lui souhaiter bonne chance. A ces mots, Ceausescu comprend qu'il est désormais seul. Pris de panique il ordonne au pilote de partir vers Targoviste au sud du pays, une cité industrielle dans la plaine pétrolifère où Ceausescu est persuadé de recevoir le soutien des ouvriers fidèles à l'idéal de la lutte des classes.

 

Mais Malutan, qui a compris que la situation est sans issue, souhaite désormais se libérer du fardeau qu'il transporte. Il entame donc une série de plongées et explique à Ceausescu qu'il essaye ainsi d'éviter des coups de feu. Ceausescu qui craint que l'appareil ne soit abattu, demande alors de se poser. La fuite se fait désormais à terre. Le couple est désormais seul dans la campagne roumaine le long de la nationale 7 à Salcuta. Des paysans s'approchent et les reconnaissent. C'est alors que pour échapper à cette foule hostile ils font arrêter une voiture et s'engouffrent à l'intérieur. Mais les paysans ont déjà prévenu les autorités révolutionnaires.

 

Le conducteur du véhicule « réquisitionné », un médecin, comprend vite à qui il a à faire et prétexte des ennuis de moteur pour affirmer qu'il ne peut aller plus loin. Les Ceausescu interpellent alors une nouvelle voiture conduite par un réparateur de bicyclettes, Nicolae Petrisor. Ce dernier prétend qu'il connaît une cachette dans un institut d'élevage en bordure de Targoviste. Il y conduit les Ceausescu qui pensent être alors en sécurité. Petrisor verrouille la porte de la cachette et s'en va prévenir l'armée. L'ancien dictateur et sa femme sont arrêtés peu après. Ils sont alors détenus dans la caserne d'une unité antiaérienne où il passe la nuit du 22 au 23 décembre.

 

Le 23 décembre, Nicolae Ceausescu tente de corrompre ses geôliers par des promesses d'argents ou d'honneurs en échange de sa libération. Les militaires quant à eux ne savent que faire de lui, craignant tout à la fois que l'ancien dirigeant ne soit lynché par la population ou bien l'objet d'une tentative de libération depuis l'extérieur. Son sort se joue finalement à Bucarest où le Front de salut national se divise sur ce qu'il faut faire de l'ancien Conducator. Finalement les nouvelles autorités optent pour un procès. Le nouveau gouvernement signe alors un décret créant un tribunal militaire extraordinaire. Les Ceausescu sont les premiers à passer en jugement devant ce nouvel organe.  

Les juges du couple Ceausescu.

Les juges du couple Ceausescu.

Le 25 au matin, cinq hélicoptères transportant les juges, les greffiers, des militaires, dont un peloton d'exécution, ainsi que le général Stanculescu décollent de Bucarest. Le procès a lieu dans la journée, en moins d'une heure, en présence de Ion Iliescu. Accusé de génocide, crime contre l'humanité et destruction de l'économie nationale, le procureur du parquet militaire obtient sans peine la condamnation à mort de l'ancien dictateur malgré les protestations de ce dernier sur l'illégalité de la procédure. Sa femme connaît le même sort. 

Les Ceausescu face au tribunal militaire.

Les Ceausescu face au tribunal militaire.

Une heure plus tard, trois parachutistes exécutent Nicolae Ceausescu et sa femme. La besogne est si rapide que les condamnés n'ont même pas les yeux bandés et que le cameraman chargé de filmer l'exécution rate la presque totalité de la fusillade. Les corps sont ramenés dans la capitale, enveloppés dans des toiles de tentes. La confusion est alors telle que les cadavres sont même égarés pendant quelques heures. Le 30 décembre les corps de l'ancien dirigeant de la Roumanie communiste et de sa femme sont enterrés dans le cimetière de Ghencea à Bucarest.

 

Cette justice expéditive ne tarde pas à provoquer un certain malaise en Roumanie. Pour certain, Ceausescu a été éliminé afin de préserver le pouvoir des apparatchiks qui accaparent rapidement la révolution à l'image du général Stanculescu mais surtout de celle de Ion Iliescu. Un vrai procès n'aurait pas manqué d'impliquer des responsables du Parti communiste et de l'armée dans le désastre économique du pays et dans la violente répression de 1989. Mais plus profondément l'absence d'un réel jugement du communisme roumain a empêché le pays de regarder son passé en face. Depuis, le fantôme du Conducator revient périodiquement hanté la mémoire roumaine conduisant à l'exhumation de son corps en 2008, afin de de démentir les doutes concernant son éventuelle survie, et aux accès de nostalgie qui s'emparent régulièrement d'une partie de la population.

La tombe de Nicolae Ceausescu à Bucarest.

La tombe de Nicolae Ceausescu à Bucarest.

Repost 0
communismeetconflits - dans Roumanie Ceausescu 1989

Présentation

  • : Communisme, violence, conflits
  • Communisme, violence, conflits
  • : Blog destiné à publier des articles et travaux historiques concernant les relations entre communisme et violence au XX°siècle. Ce blog est ouvert à ceux qui voudront publier articles, notes, annonces de publications, de colloques ou autres concernant ce champs d'étude historique.
  • Contact

L'autre coté de la colline

bannerfans 6509167

Rigueur historienne et clarté du propos. A ne pas manquer !

Recherche

Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")