Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 09:31

Ben Shepherd, War in the Wild East: The German Army and Soviet Partisans, Cambridge MA., Harvard University Press, 2004.

 

9780674012967_p0_v1_s260x420.jpg

Le livre de Ben Shepherd s'inscrit dans une lignée déjà solide, celle des monographies sur les forces d'occupation allemandes en Russie durant la Seconde Guerre mondiale en s'appuyant sur l'étude d'une unité militaire particulière. Christopher Browning a ainsi étudié le 101° bataillon de police et, en France, Christan Ingrao s'est penché sur la brigade Dirlewanger. Ici c'est la 221° division de sécurité anti-partisane qui est auscultée.


A travers cette unité du groupe d'armée Centre, qui est perçue comme une micro-société, l'auteur analyse la formation, l'évolution et l'application de la doctrine contre-partisane de l'armée allemande, mais également les motivations des soldats qui ont appliqué les ordres brutaux reçus. A la croisée des travaux de Christopher Browning et d'Omer Bartov, pour Shepherd l'étude des actions de cette unité est un moyen d'analyser et de comprendre les ressorts de l'escalade de violence et de brutalités des forces allemandes envers les populations civiles.


Il montre comment dans la tradition militaire allemande, la guerre de partisans, que ce soit en France en 1871, en Afrique au moment de la conquête coloniale ou en Belgique en 1914, est considérée comme criminelle et doit donc être traitée d'une manière exclusivement brutale. Le Kommissarbefehl de 1941 et l'influence de l'idéologie nazie renforcent cette tendance et donc la propension des militaires allemands a utilisé la force contre les combattants irréguliers, favorisant les atrocités contre les civils.


L'auteur décrit ensuite l'activité anti-partisane de la 221° division à travers trois périodes. La première correspond à l'été 1941 où, dans la perspective d'un conflit de courte durée, l'armée ne cherche qu'à sécuriser ses voies de communication et d'approvisionnement. Mais les moyens consacrés à cette mission sont faibles. Quand la 221° division se voit donc confier la tache de sécuriser un territoire immense autour de Gomel ses effectifs sont insuffisants. Pour pallier cette faiblesse, elle déclenche alors des vagues de violences dans un seul but de prévention. La seconde période que met en évidence l'auteur débute à l'hiver 1941-1942 quand il devient évident que la guerre sera longue. Les cadres de la division mettent alors en place une politique de répression plus sophistiquée, notamment à travers une sorte d'action psychologique, pour reprendre un terme qui fera florès en Indochine ou en Algérie. Les réquisitions de bétails sont limitées tandis que ceux qui désertent les rangs des partisans sont dorénavant considérés comme des prisonniers de guerre et non plus comme des bandits. La dernière période étudiée débute après les défaites de Stalingrad et Koursk et se distingue caractérise par la mise en place d'une politique de terre brûlée systématique. Les forces allemandes balayent alors les zones contrôlées par les partisans, confisquent les ressources disponibles, déportent la main-d'œuvre et détruisent les bâtiments et les infrastructures.


Pour Ben Shepherd, si l'antisémitisme, le mépris des populations slaves, l'anti-bolchevisme déterminent l'attitude allemande, il montre que des facteurs plus matériels influent également sur les comportements. La faiblesse des moyens pour tenir de vastes étendus oblige progressivement les Allemands à élaborer une politique plus constructive que la simple répression brutale. Il montre également le rôle fondamental joué par l'encadrement: si les officiers issus de l'Allemagne orientale sont souvent les plus brutaux, ceux issus des provinces occidentales ou les anciens officiers de l'armée impériale font preuve de plus de retenue dans la répression. Il met également en évidence l'existence d'autres acteurs que l'armée dans la politique d'occupation et les brutalités commises en URSS que ce soit la SS mais aussi les services de la main-d'œuvre de Sauckel dont l'action doit être prise en compte.


Le livre de Shepherd est bien écrit et prend en compte l'historiographie la plus récente. L'auteur a également consulté un nombre important de documents issus des archives allemandes. C'est ici aussi l'un des reproches que l'on peut faire au livre, l'absence d'un point de vue soviétique que ce soit par le biais de témoignages ou de documents d'archives. Le paradoxe de l'ouvrage est en effet que les partisans en sont, à nos yeux, les grands absents.

 

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 09:49

Stuart D. Goldman, Nomonhan, 1939: The Red Army's Victory That Shaped World War II, Naval Institute Press, 2012.

 

511DM1RfSHL._SL500_AA300_.jpg

Il est maintenant largement admis que la Seconde Guerre mondiale débute en réalité en 1931 avec l'agression japonaise contre la Chine. L'attaque nippone se développe vers le sud mais également au nord en Mandchourie où rapidement elle se heurte aux Soviétiques. C'est à cet confrontation périphérique entre Japon et URSS que Stuart Goldman consacre une étude fouillée.


L'auteur expose d'abord la situation dans le nord de la Chine et les ambitions territoriales japonaises qui s'y déploient. Mais rapidement les infiltrations nippones sur le territoire soviétique déclenchent les premiers affrontements. Le premier a lieu en août 1938 autour du lac Khassan où l'armée rouge, malgré des pertes lourdes, met en déroute les Japonais. La confrontation décisive a lieu un an plus tard quand les troupes du général Joukov défont l'armée du Kwantung dan un lieu nommé Nomonhan plus connue en français sous le nom de Khalkhin-Gol.


Le point de départ de l'escalade guerrière dans la région est presque futile: un conflit entre cavaliers mongols, alliés des Soviétiques et des cavaliers du Manchoukouo sur la rivière Halha, conflit qui dégénère rapidement en opération militaire d'envergure. La description de la bataille est particulièrement réussie. L'auteur montre comment l'armée japonaise du Kwantung et l'armée rouge manœuvrent dans les plaines sèches et torrides de la Mongolie. Il démontre surtout que le manque d'appui-feu, une logistique défaillante et un code militaire japonais inadapté à la guerre moderne condamnent les Japonais face à une guerre éclair où les blindés lancent une vaste manœuvre d'encerclement qui a pour résultat l'anéantissement.


Si l'affrontement est mineur, Goldman montre bien qu'il s'agit malgré tout de la première opération combinée tactique utilisant conjointement l'aviation, des formations blindée, de l’infanterie et de l'artillerie motorisée. La bataille de Nomonhan est ainsi le moment où pour la première fois une masse importante de chars et de véhicules blindés soviétique affrontent une force blindée japonaise moins importantes, se livrant à un test grandeur nature de l'usage de l'arme blindé et préfigurant les grandes opérations soviétiques de la Seconde Guerre mondiale.


La bataille de Nomonhan a été éclipsée par les événements qui au même moment touchent l'Europe sur laquelle les regards du monde sont alors braqués. La bataille est pourtant le point culminant d'une rivalité qui dure depuis plus de cinquante ans entre la Russie et le Japon concernant le contrôle de l'Extrême-Orient. Depuis la guerre de 1904-1905 et l'occupation de la Corée par le Japon, puis l'intervention en Sibérie de ce dernier au moment de la guerre civile russe, la rivalité n'a fait que s’accroître entre les deux puissances. Elle devient explosive avec l'occupation de la Mandchourie en 1931 qui créait prés de 5000 km de frontières communes entre l'URSS et le Japon. La victoire de Joukov à Nomonhan apparaît alors comme un coup d’arrêt aux succès japonais dans la région avant que la reprise des hostilités en 1945 n'impose l'hégémonie soviétique dans une sorte de revanche de la défaite russe de 1905.


Stuart Goldman analyse de manière précise les conséquences politiques et militaires de ce conflit mineur. Il a ainsi, selon lui, poussé Staline à conclure le pacte germano-soviétique tandis que les Japonais ont de leurs cotés privilégiés à partir de ce moment une stratégie navale en direction du Pacifique Sud. La bataille a aussi révélé un talent militaire, celui du futur conquérant de Berlin, le général Joukov. Surtout, conscient du potentiel soviétique, le Japon a décidé de ne plus s'en prendre à l'URSS, même après l'invasion allemande de juin 1941, permettant aux Russes d'éviter une guerre sur deux fronts.


A la croisée de l'histoire diplomatique et militaire, le livre de Stuart Goldman est indispensable pour mieux comprendre le déroulement de la Seconde Guerre mondiale tant en Europe que dans le Pacifique mais aussi pour mieux appréhender l'art de la guerre soviétique.

 

Pour mieux connaitre la bataille de Khalkin-Gol nous ne pouvons que conseiller la lecture d'un article en deux partie de Stéphane Mantoux onsacré à cet affrontement et accesible ici pour la première partie et ici pour la seconde.

 

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:01

cigogne dans son nid, hansi (roland muller, chez.comhansi)C'est avec un grand plaisir que nous annonçons l'arrivée, à compter du 1er mars, d'un nouveau blog concernant l'histoire militaire. Ce nouveau venu, fruit d'un travail collectif, se donne pour but, en alliant rigueur historienne et clarté du propos, de faire découvrir aux lecteurs des épisodes délaissés de l'histoire militaire ou de redécouvrir mais sous des angles nouveaux certains conflits ou batailles connus.


Une vidéo de présentation de ce nouveau blog est visible ici ou ici.


A bientot.

Repost 0
communismeetconflits - dans Divers
25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 09:31

Michel Kérautret, Histoire de la Prusse, Le Seuil, Paris, 2010.

2122195584.jpg

La Prusse, ce nom évoque généralement une société militarisée, un régime de caserne où l'uniformité est la règle. En France, le Prussien c'est dans l'imaginaire le « Prusco » de la guerre de 1870 et des récits de Maupassant, celui qui resurgit en 1914 sous la forme du ulhan et du casque à pointe. Et puis, même la RDA, avec sa grisaille et son conformisme, apparaissait comme le dernier avatar de cet esprit prussien que l'on oppose à une Allemagne rhénane joyeuse, espiègle et libérale.


C'est à ce pays que Michel Kérautret consacre une histoire qui débute avec la naissance du Saint Empire romain germanique et se termine avec la décision des Alliés en 1947 de mettre fin à l'existence d'une entité prussienne. Il commence par faire le récit parallèle des deux territoires qui donnent naissance à la Prusse. D'un coté le Brandebourg, une marche aux confins de l'empire qui, au début du XV° siècle, est confié à la famille des Hohenzollern, de l'autre la Prusse création de l'ordre des chevaliers teutoniques. Il montre ensuite qu'une série de hasards heureux et une politique avisée d'agrandissement territorial permettent peu à peu d'unifier cet ensemble. Le génie des Hohenzollern qui s'incarne dans quelques grandes figures comme le Grand Électeur Frédéric-Guillaume, le Roi-Sergent Frédéric-Guillaume 1er ou Frédéric II réussit à hisser le royaume de Prusse de sa position marginale pour en faire une puissance capable de rivaliser avec l'autre puissance germanique de l'époque, l'Autriche des Habsbourg.


Mais la Prusse n'est pas seulement une puissance militaire. Si Michel Kérautret, consacre une large place à cette dimension ainsi qu'à l'évolution politique du pays, il n'oublie pas de raconter l'histoire sociale originale de ce pays. En effet, contrairement à l'Europe occidentale, la paysannerie prussienne, composée à l'origine de nombreux colons libres, passe progressivement sous le régime du servage qui n'est aboli officiellement qu'au début du XX° siècle. Mais si cette évolution rapproche la Prusse d'un modèle social russe, c'est également dans ce pays que s'enracine la révolution industrielle allemande qui fait de ce pays une puissance économique majeure. Le Junker et l'industriel sont ainsi deux visages contradictoires mais également complémentaires de la Prusse.


Sur le plan politique et culturel cette dichotomie s'exprime aussi. Si l'Europe admire Frédéric II, le roi éclairé partisan des Lumières, la Prusse ne connaît un véritable régime parlementaire que sous la République de Weimar. La Prusse est également un foyer intellectuel brillant où naisse et bouillonne des idées libérales et socialistes.


En s'appuyant sur la longue durée, Michel Kérautret montre la complexité d'une histoire qui ne se résume pas à des stéréotypes répétés génération après génération. La Prusse fut à la fois une puissance militariste et réactionnaire mais aussi un pays de tolérance religieuse et de culture.


Le livre érudit de Michel Kérautret, servi avec une bibliographie conséquente, des cartes, un index et une chronologie, est indispensable pour connaître et comprendre l'Allemagne à travers ce pays disparu, la Prusse, qui fut l'épine dorsale de l'unité allemande.

 

Repost 0
communismeetconflits - dans Divers
22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 09:15

Robert Stephan, Stalin's Secret War: Soviet Counterintelligence Against the Nazis, 1941-1945, University Press of Kansas, 2011.

9780700612796_p0_v1_s260x420.jpg

C'est une dimension ignorée de la guerre sur le front de l'Est qu’étudie Robert Stephan: les opérations des services de contre-espionnage soviétiques durant la Seconde Guerre mondial et leurs impacts sur le déroulement du conflit. Le détail de ces actions sont ici précisément décrits en s'appuyant sur des sources solides en provenance des archives américaines, allemandes et russes. Si nous savons depuis longtemps que les Soviétiques ont été des maitres dans l’infiltration de l'appareil militaire et politique allemands, pensons au célèbre Orchestre rouge, Stephan privilégie d'étudier ici un combat moins héroïque: la lutte des Soviétiques contre les tentatives d'infiltration allemandes.


L'auteur décrit avec précision l'organisation et les méthodes du contre-espionnage soviétique. Le lecteur apprendra ainsi que le mythe des prisonniers de guerre soviétiques exécutés ou déportés après s'être échappés des griffes allemandes ou ayant rejoint leurs lignes après un encerclement est un mensonge. Après avoir été débriefé par les agents du NKVD, 90% sont renvoyés sur le front, le reste est destiné aux bataillons disciplinaires ou au Goulag.


L'organisation des services de renseignements allemands sur le front de l'Est n'est pas oubliée et un chapitre lui est entièrement consacré. L'auteur relate également les tentatives allemandes pour infiltrer l'armée rouge ou le NKVD par le biais entre autres de prisonniers ce qui pousse les agents de sécurité soviétiques à accroître leurs résultats sous peine d’être soupçonné.


Généralement les agents allemands capturés sont généralement retournés par les Soviétiques et servent à des opérations offensives. Par ce biais les Soviétiques ont intoxiqué le commandement allemand sur la portée, l'ampleur et la direction des offensives de l'armée rouge, notamment au moment de l'opération Bagration à l'été 1944. Mais pour établir la fiabilité des renseignements transmis à l'ennemi les services soviétiques, avec l'accord de Staline, ont parfois donné de vrais renseignements mettant en péril des opérations comme le plan Mars déclenché par le général Joukov en novembre 1942 en direction de Rjiev et qui finit en fiasco. Sabotage et assassinat font aussi partie des modes d'action employés.


Pour l'auteur, les succès du contre-espionnage soviétique jouent un rôle non négligeable dans la défaite finale allemande. Si cette affirmation est extrêmement hardie il n'en reste pas moins que les Soviétiques ont largement démontré leur maîtrise de l'espionnage et des opérations secrètes. Ils ont incontestablement dans ce domaine surpassé de loin leurs adversaires allemands. Pourtant le lecteur ne doit pas oublier que la sous-estimation de la puissance allemande par les Soviétiques est une des causes des désastres de l'été 1941.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 09:22

Geoffrey Robert, Stalin's General: The Life of Georgy Zhukov, Random House, 2012.

 

41YirDGKC6L. SL500 AA300

Joukov, le plus décoré et le plus influent des généraux soviétiques de la Seconde Guerre mondiale est aussi celui que le public occidental connaît le mieux. Pourtant la biographie que lui consacre Geoffrey Roberts est la première à prendre en compte la documentation archivistique ouverte à la suite de la chute de l'URSS.


Après avoir décrit l'ascension du fils de paysan, qui s'engage dans l'armée tsariste pour devenir officier de l'armée rouge, l'auteur montre l'importance décisive de la bataille de Khalkhin-Gol en 1939 où Joukov écrase l'armée japonaise. A la suite de cette défaite, le Japon abandonne ses velléités d'expansion vers le nord pour porter ses regards vers le Pacifique sud. Par cette victoire, Joukov sauve l'URSS qui n'aurait pas supporter de lutter sur deux fronts en 1941. Il montre également, en organisant une attaque coordonnée d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, sa maîtrise du champ de bataille.


Robert expose avec minutie le rôle de Joukov durant la Seconde Guerre mondiale et met clairement en évidence le rôle primordial des Soviétiques et de leurs chefs dans la défaite de l'Allemagne nazie. Il ne cache pas non plus les côtés sombres du personnage qui envoient à la mort des milliers de soldats sans armes ni formations et fait exécuter prés de 100 000 hommes pour diverses fautes.


Le lecteur suit ensuite Joukov dans l'URSS de l'après 1945, de la mort de Staline au règne de Brejnev en passant par l’ère de Khrouchtchev, alternant les périodes de disgrâce et celle des faveurs. Le soldat échappe aux purges des années 1930, parvient à plaire à Staline mais sa gloire le fragilise. Si durant la guerre, ce dernier se rend compte qu'il a besoin des talents du militaire, dès la paix revenue il le congédie. Mais la disgrâce ne va pas plus loin tant Joukov est populaire parmi l'armée et dans la population. Le maréchal devient ainsi un acteur et un pion dans la lutte pour le pouvoir, surtout après la mort de Staline. Son envergure est telle qu'il aurait même pu s'en emparer pour établir une dictature militaire.


Mais si Joukov, par sa stature devient un acteur politique après 1945, c'est avant tout l'un des meilleurs généraux du XX° siècle dont l'influence sur l'armée soviétique se fait sentir bien après son départ de la vie militaire et sa mort en 1974.


Geoffrey Roberts livre ici une remarquable biographie de l'un des plus grands généraux de l'Union soviétique, celui qui a joué un rôle clef dans la fin de l'Allemagne nazie. Le personnage est surtout fascinant car il ressemble à une sorte de Cincinnatus soviétique, un général qui aurait pu s'emparer du pouvoir mais préfère rester dans l'ombre. A travers ce destin c'est l'histoire de l'URSS qui défile et du rôle joué par les militaires. A lire.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 09:12

Geoffrey Roberts, Stalin's Wars: From World War to Cold War, 1939-1953, Yale University Press, 2007.

 

9780300136227FS.gif

Disons le d'emblée, voici un grand livre où l'histoire militaire croise l'histoire politique. L'image d'un Staline sanguinaire et incompétent sur le plan militaire est depuis longtemps devenu un lieu commun de l'historiographie. Pourtant Geoffrey Roberts propose de revenir sur cette image, de la soumettre au questionnement historique sans tomber dans le révisionnisme puisqu'à aucun moment il n'est question de nier que Staline fut directement responsable de la mort de millions d'hommes.


L'ouvrage débute avant 1939 puisque l'auteur montre les efforts de l'URSS pour créer des alliances avec la France et la Grande-Bretagne et ainsi se placer dans la meilleure position pour affronter un conflit qui apparaît à tous comme imminent. Le pacte germano-soviétique s'explique alors par cette volonté forcenée de Staline d'éviter que la guerre ne touche son pays. Geoffrey Roberts ne manque pas de montrer que c'est à la suite du refus occidental de la proposition d'alliance faite par Staline et de la mise à l'écart de ce dernier lors de la conférence de Munich que le dirigeant soviétique envisage finalement une alliance allemande. Par la suite Staline fait de son mieux pour éviter la guerre malgré les avertissements. Roberts signale qu'il autorise pourtant les mouvements de troupes et l'appel aux réservistes, mesures qui seront de peu d'utilité au moment de l'invasion de juin 1941.


Geoffrey Roberts décrit également avec détails les origines de l'art de la guerre soviétique qui passe d'une conception offensive au moment de la guerre civile russe à une conception défensive dans les années 1930. Il relate également les différentes phases du conflit sur le front de l'Est avec précision et clarté. Le lecteur a ainsi une étude fouillée de l'URSS dans la Seconde Guerre mondiale, aussi profonde et informée que les études de Glantz. Regrettons qu'une synthèse d'une telle qualité sur l'histoire du conflit à l'Est n'existe pas en français.


L'auteur montre qu'entre le début de l'attaque allemande et la bataille de Stalingrad, Staline, par ses erreurs, est responsable de la perte de centaines de milliers d'hommes. Mais à partir du moment où l'armée rouge met en œuvre des opérations de grandes envergures comme Uranus ou Bagration, Staline est relégué à n'exercer qu'un rôle de contrôle sur ses généraux et maréchaux. Si l'histoire militaire domine le livre, l'aspect politique n'est pas oublié, et Roberts se penche avec minutie sur les relations entre Staline et les Alliés, notamment concernant le partage des zones d'influence en Europe. Il démontre que pour Staline il est indispensable que l'URSS se dote d'un glacis protecteur pour éviter qu'un nouveau juin 41 n'advienne.


Sur de nombreux points où le débat historiographique est tendu, Geoffrey Roberts apportent de précieuses précisions. Ainsi pour lui, l'armée soviétique n'a pu entrer dans Varsovie à l'été 1944 pour des raisons seulement militaires. Sur les origines de la guerre froide, il n'esquive pas les responsabilités de Staline dans la dégradation des relations internationales ou la rupture avec la Yougoslavie de Tito.


Le travail de Geoffrey Roberts s'appuie sur de nombreuses archives, notamment soviétiques tel que les agendas de Staline mais aussi sur sa correspondance ainsi que sur des travaux russes récents. D'une grande clarté, sérieux, impartial et bien documenté le livre de Geoffrey Roberts est une référence incontournable sur l'histoire de l'Union soviétique.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 09:10

François Marcot (sld), Dictionnaire historique de la Résistance et de la France libre, Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 2006.

 

9782221099971_1_75.jpg

Fruit du travail de 114 historiens de six nationalités différentes sous la direction de François Marcot, professeur à l'université de Franche-Comté, ce dictionnaire est d'abord une grande synthèse sur l'histoire de la Résistance française. Depuis celle écrite par Henri Noguères à la fin des années 1960, la recherche sur la Résistance n'a cessé de progresser, élargissant ses champs d'investigation et renouvelant ses problématiques par une ouverture de plus en plus grande vers la sociologie, l'anthropologie, l'histoire des mentalités et des représentations. La Résistance est ainsi considérée comme un processus social complexe qui s’insère dans un réseau de complicités loin de l'image convenue d'une société française massivement passive voire complice de l'occupant. L'image des résistants sort profondément modifiés de ce traitement nouveau. L'image du héros résistant s'efface alors pour laisser la place à un être profondément plus humain et enserré dans des relations multiples avec le monde qui l'entoure.


Le dictionnaire est aussi une somme extraordinaire de connaissances réunis en 1003 articles présentant les acteurs, les territoires, les mouvements et réseaux, les organisations civiles et militaires, les actions et combats de la Résistance intérieure et de la France libre. Si les différents mouvements et réseaux ont leurs entrées ainsi que les principaux acteurs, chaque région a également une notice, ainsi que les grandes dates de la geste résistante, les modes d'action et les valeurs de la Résistance. Une partie de l'ouvrage consacrée à l'anthropologie et la mémoire de la Résistance est particulièrement novatrice et stimulante. L'ensemble est accompagné d'une sélection de documents et d'une bibliographie approfondie.


Ce dictionnaire est devenu un classique pour l'histoire de la Résistance, à la fois outil de travail et porte d'entrée indispensable pour redécouvrir ou mieux comprendre un phénomène complexe et protéiforme mais si fascinant qui a marqué l'histoire nationale.

Repost 0
communismeetconflits - dans Communisme français
18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 09:24

Wendy Slater, The Many Deaths of Tsar Nicholas II: Relics, Remains and the Romanov, Routledge, 2007.

 

9780415427975.jpg

Le livre de Wendy Slater n'est pas une nouvelle version de l'histoire de l’exécution des Romanov mais plutôt l'étude d'un fantôme : celui de la dernière famille impériale qui continuent de hanter les affaires politiques et religieuses de la Russie post-soviétique. Il s'ouvre par le récit, à partir des témoignages des gardes de la maison Ipatiev, aussi bien ceux qui témoignèrent face aux enquêteurs de l'armée blanche qui prit Iekaterinbourg que de ceux qui survirent à la Révolution. A partir de ces différents témoignages Slater écrit un récit unique de la mort des Romanov et du sort qui fut réservé à leurs dépouilles. Puis l'auteur se déplace dans l'URSS de la fin des années 1970 elle montre comment une poignée d'individus s’appuyant sur de rares indices et un peu de chance parvinrent à retrouver les restes des Romanov. La découverte resta secrète car le sort des Romanov restait encore un tabou sous Brejnev. Avec la chute du régime communiste le secret fut révelé et les autorités russes procédèrent à l'exhumation des restes. L'auteur relate alors les conditions peu scientifiques de l'opération et les pérégrinations et polémiques entourant l'identification des corps.


Le livre prend alors une tournure nouvelle puisqu'au lieu de chercher à expliquer ce qui s'est réellement passé dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918 à partir des témoignages et découvertes scientifiques, Wendy Slater étudie les différentes versions données de la mort des Romanov. Une des histoires les plus terrifiantes est celle qui raconte que la tête du tsar, voire de la tsarine, fut envoyé à Moscou pour prouver aux dirigeants bolcheviques la réalité de la mort de Nicolas II puis détruit. Pour expliquer la sauvagerie du massacre de la famille impériale, certains récits n'hésitent pas à évoquer un meurtre rituel, explication qui permet de donner un contenu antisémite puissant à l’événement et qui reste encore populaire dans les milieux nationalistes russes.


Lors de l'exhumation des corps de la famille du tsar en 1991 l'on découvrit qu'il manquait deux corps, celui de l'une des filles de Nicolas et surtout celui de l'héritier le tsarevitch Alexeï, ce qui permit de relancer les spéculations sur sa survie. Wendy Slater montre que les faux héritiers se succèdent au début de la période soviétique, certains finir exécuter ou déporter au goulag. La chute de l'URSS permet un retour, sans risque cette fois, des prétendants, ou plutôt de leurs descendants. Pour Slater la floraison de faux fils ou filles du tsar et la fascination du public pour ces histoires répondent à un besoin de la psyché humaine face aux catastrophes notamment quand elles impliquent des jeunes gens.


Le processus de sanctification de Nicolas et de sa famille est également étudié de façon très fine. Après avoir relaté les miracles liés aux icônes de Nicolas Slater montrent que si la piété et les conditions de la mort de la famille impériale justifient la vénération dont elle est l'objet de la part de l'Eglise orthodoxe, la vie de Nicolas ne fut pas un exemple de sainteté.


Si parfois l'ensemble de l'ouvrage peut sembler décousu, l'auteur a réussi le pari d'une histoire totale de la famille du dernier tsar après 1918 et de son impact culturel par le biais du mythe des survivants, les icônes, photographies et la vénération de la famille comme martyre. L'image romantique et sentimentale de la famille Romanov est largement égratignée. L'auteur n’oublie pas d'indiquer que le destin des Romanov s’insère également dans les luttes politiques qui secouent la Russie post-soviétique.


L'ouvrage est accompagné d'un appareil de note, d'un index et d'une bibliographie conséquente qui permettent d'asseoir une étude originale et stimulante. Depuis la parution du livre de Wendy Slater les corps de Marie et Alexeï ont été retrouvé en 2007 et leurs identités confirmés par des tests ADN en 2008.

Repost 0
communismeetconflits - dans Union soviétique et Russie
15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 10:28

Gianni Donno, La Gladio rossa del PCI, (1945-1967), Rubbettino editore, 2001.

 

17544.jpg

L'Italie a été l'un des champs clos de la guerre froide où les antagonismes idéologiques ont pris souvent des formes violentes extrêmes mettant en péril une jeune démocratie encore fragile. Le souvenir des années de plomb où le terrorisme néo-fasciste le dispute à celui de l'extrême-gauche est le symbole de cette lutte impitoyable. La place centrale de ces années de plomb qui gross-modo correspondent aux années 1970 a occulté que durant les deux premières décennies de la République italienne le danger pour la démocratie est venue du communisme italien.


Il est vrai que l'historiographie est fortement inspirée par le paradigme de duplicité théorisé par Palmiro Togliatti qui est une méthode qui permet de gérer l'impatience insurrectionnelle de la base militante, reflet de la dualité du Parti communiste italien (PCI) ou à une aile révolutionnaire s'oppose une aile politique. La domination de cette dernière, qu'incarne d'ailleurs Togliatti, a mis dans l'ombre les activités et les structures insurrectionnelles du PCI.


Il revient à Gianni Donno de publier un certain nombre de documents, principalement issus des archives des forces de sécurités italiennes y compris les rapports et circulaires du PCI, sur l'existence de l'appareil paramilitaire communiste du PCI. Donno explique d'abord que les communistes italiens ont longtemps nié l'existence d'un tel appareil avant que l'ouverture des archives soviétiques ne les oblige a reconnaître la vérité qu'ils ont tenté de minimiser en affirmant que cet appareil avait été dissous en 1953 sur décision de Giorgio Amendola. Mais Donno qui affirme que cet appareil a fonctionné au moins jusqu'en 1967.


Il est incontestable que les communistes ont, jusqu'en 1948, envisagé l’hypothèse d'une insurrection armée pour s'emparer du pouvoir et se sont dotés d'une organisation clandestine pour cette tache. Après 1955, et la signature du Pacte de Varsovie, l'appareil militaire du PCI se compose d'équipes secrètes de spécialistes formés dans les pays de l'Est, surtout en Tchécoslovaquie, qui doivent pratiquer le sabotage et la guérilla. Le but de cette structure est insurrectionnel, il s'agit d’être prêt pour la Révolution, mais aussi d'agir comme une cinquième colonne en cas de conflits entre les deux blocs.


Si les documents que présentent Donno sont irréprochables il n'en est pas de même du traitement qu'il leur fait subir. Il n'y a aucune analyse du poids de l'organisation paramilitaire au sein du PCI, ni de son évolution et encore moins des tensions qui ont pu exister entre l'action subversive et une stratégie politique modérée. Donno veut montrer avant tout que le PCI a conservé jusqu'en 1967 un appareil militaire qui représenta la plus sérieuse menace contre la démocratie italienne. Il va meme jusqu'à affirmer que parmi les communistes italiens ayant reçu une formation militaire en Tchécoslovaquie se trouve un certains nombre de futurs membres des Brigades rouges.


Le contexte dans lequel Donno a réalisé son travail fait peser un sérieux doute sur les analyses de Donno ainsi que sur sa sélection de documents. Il a réalisé ses recherches en tant que consultant pour la commission Mithrokine qui fut instituée en 2002 pour enquêter sur les liens entre les services soviétiques et les hommes politiques italiens. Cette commission, qui fut supprimée en 2006 sans avoir démontré l'existence de liens a surtout fait l'actualité pour ses tentatives de discréditer les opposants à Silvio Berlusconi, notamment Romano Prodi, accusé d'avoir été un agent du KGB. Le titre de l'ouvrage, qui fait ouvertement référence aux réseaux des Stay-Behinds, est à lui seul un marqueur idéologique.


Si le livre de Donno fournit une base documentaire de qualité pour répondre à certaines questions sur la « politique militaire » du PCI, le contexte de rédaction de l'ouvrage invite le lecteur à exercer un œil critique sur les conclusions de l'auteur.

Repost 0
communismeetconflits - dans Communisme italien

Présentation

  • : Communisme, violence, conflits
  • Communisme, violence, conflits
  • : Blog destiné à publier des articles et travaux historiques concernant les relations entre communisme et violence au XX°siècle. Ce blog est ouvert à ceux qui voudront publier articles, notes, annonces de publications, de colloques ou autres concernant ce champs d'étude historique.
  • Contact

L'autre coté de la colline

bannerfans 6509167

Rigueur historienne et clarté du propos. A ne pas manquer !

Recherche

Publications de David FRANCOIS

GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")