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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 08:00

Jean-Marce Berlière, Franck Liaigre, L'affaire Guy Moquet. Enquête sur une mystification officielle, Larousse 2009.

Guy Môquet: une mystification ?

Le livre du duo Liaigre-Berlière s'inscrit dans une actualité qui prend sa source dans l'élection à la présidence de la République de Nicolas Sarkozy en mai 2007. Le jour de son investiture le nouveau président annonce que la dernière lettre de Guy Môquet sera lue dans tous les lycées le 22 octobre, jour de l'anniversaire de l’exécution du jeune communiste en 1941. Cette décision a provoqué une série de débats et de polémiques relayés par la presse, la télévision et Internet. De nombreux professeurs refusèrent de lire cette lettre devant leurs élèves. Les arguments pour justifier cela furent souvent faibles : refus de devenir l'instrument du pouvoir exécutif, de céder à l'émotionnel, de décontextualiser un document historique. Refuser de lire la dernière lettre d'un lycéen de 17 ans qui allait être fusillé fut alors considéré comme un acte de résistance. Qu'un président de droite a réussi à ce que des enseignants plutôt à gauche refusent de lire la lettre de Guy Môquet, chapeau l'artiste !

 

Un argument plus sérieux fut néanmoins avancé : Guy Môquet ne fut jamais un résistant à l'occupation allemande puisque le PCF ne fut pas résistant jusqu'au 22 juin 1941. Là est le cœur de la démonstration qui est l'objet du livre de Liaigre et Berliére qui se veut également une opération de salubrité historique.

 

Les deux auteurs sont particulièrement féroces contre leurs pairs qu'ils accusent de désinformations, de négligences professionnelles puisqu'ils ne fréquentent plus les centres d'archives, et d'incompétence en reprenant sans examen critique les légendes forgées par le PCF à la Libération. Ces reproches prennent parfois la forme d'un règlement de comptes qui laisse le lecteur mal à l'aise.

 

Guy Môquet est le fils du député communiste Prosper Môquet arrêté par la police républicaine le 10 octobre 1939. Ce dernier soutient le pacte germano-soviétique et la ligne qu'impose le Komintern. Cette dernière estime que la guerre en Europe qui a débuté en septembre 1939 est une guerre impérialiste dont les responsables principaux sont les démocraties occidentales. Elle n'est en aucune manière une guerre antifasciste. Avec la guerre soviétique contre la Finlande, les communistes en viennent à prôner le sabotage de l'effort de guerre. Les auteurs montrent aini la réalité des sabotages dans les usines de guerre.

 

Quand Guy Môquet est arrêté en octobre 1940, la ligne communiste n'a pas fondamentalement changé bien que la France soit désormais vaincue et occupée. Les tracts qu'il distribue dénoncent toujours la guerre impérialiste et prennent soin de ne pas attaquer les Allemands. Pour les auteurs une conclusion s'impose : Guy Môquet n'a jamais été un résistant. Il ne peut donc incarner la Résistance.

 

Mais les auteurs ne s'arrêtent pas là. Si l'attitude du PC entre septembre 1939 et juin 1941 est largement connue et ne fait plus l'objet de contestations, ils condamnent les tenants de la théorie des deux lignes. Cette dernière postule que si la ligne officielle de la direction fut celle prônée par le Komintern, en province certains dirigeants locaux comme Charles Tillon et Georges Guingouin ont très tôt lancés des appels à la résistance. Sur ce point Berlière et Liaigre montrent qu'il n'en est rien et que ces dissidents sont restés durant longtemps des militants disciplinés.

 

Appréhendé par la police française, jugé par un tribunal français, le jeune Môquet, bien qu'acquitté, est interné administrativement par les autorités de Vichy au camp de Choisel à Chateaubriand près de Nantes. Avec l'attaque de l'URSS le 22 juin 1941 par l'Allemagne, le PCF adopte une nouvelle stratégie et se lance dans la lutte armée. Le 20 septembre, le Feldkommandant de Nantes est abattu. Les autorités allemandes décident d'appliquer le code des otages. Le ministre de l'Intérieur, Pierre Pucheu fournit aux Allemands deux listes d'otages et sur ces listes ces derniers ne retiennent que 17 noms et en ajoutent 10 autres dont celui de Môquet. Il est choisi parce qu'il est jeune et que des témoins de l'attentat ont affirmé que les terroristes étaient jeunes. Quatre mineurs seront fusillés à Chateaubriand et 7 à Nantes le 22 octobre.

 

Berlière et Liaigre développent leur argumentation de manière fluide et claire. A l'issue de ce livre, le lecteur ne peut être que convaincu que Môquet ne fut pas un résistant à l'occupant. Si sa fin tragique a fait l'objet d'une récupération politique par le PCF après-guerre, nous ne pouvons malgré tout que déplorer les polémiques partisanes qui entourent le souvenir d'un jeune garçon de 17 ans dont le seul crime ne fut que de distribuer des tracts.

Guy Môquet: une mystification ?

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")