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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 09:07

Les ouvrages soviétiques sur la guerre civile, suivis sur ce point par la plupart des historiens occidentaux, présentent la prise de Perm par les armées blanches à la veille de Noël 1918 comme un événement majeur, ouvrant la route d'une Moscou sans défenses aux troupes de l’amiral Koltchak. L'examen des opérations militaires sur le front oriental à l'hiver 1918-1919 permet de fortement nuancer cette analyse. Si la chute de Perm ne fut pas une catastrophe militaire, les dirigeants bolcheviks en tirèrent un certain nombre de leçons et engagèrent une série de réformes fondamentales pour l'avenir de l'Armée rouge.

 

Au printemps 1918, les dirigeants de la Société du chemin de fer de l’Est chinois et l'ambassadeur de Russie à Pékin, le prince Koudatchev, demandent à l'amiral Alexandre Koltchak, de retour de mission aux États-Unis, de prendre le commandement des forces russes qui dominent la zone du chemin de fer de l'Est chinois, soit la Mandchourie et la Sibérie Orientale. Koltchak, sous la pression des Britanniques, accepte. Ces derniers promettent aussitot des armes et des instructeurs pour la formation d'une puissante armée blanche en Sibérie. La situation est alors favorable aux anti-bolcheviques depuis qu'en mai 1918 le soulèvement de la Légion tchèque a soustrait la plus grande partie de la Sibérie au pouvoir soviétique. En juin 1918 se constitue à Omsk le Directoire anti-bolchevik unifié, un gouvernement où dominent les socialistes révolutionnaires. Le directoire intègre Koltchak comme ministre chargé du commandement de la marine militaire. Mais le 18 novembre 1918, Koltchak renverse par un coup d’État militaire le directoire et installe une dictature. Il fait ensuite réprimer brutalement toute forme de contestation.

 

Pour combattre les forces soviétiques, Koltchak peut compter sur l'appui des Alliés. Ces derniers contrôlent Vladivostok qui devient leur centre logistique. La garde du Transsibérien, artère vitale reliant les territoires de l’océan Pacifique à la Russie d'Europe, est confiée à l’armée américaine tandis que les navires alliés débarquent à Vladivostok le matériel ensuite acheminé par le Transsibérien vers Omsk puis le front. Fort de cet appui, les armées de blanches de Koltchak peuvent attaquer vers l'ouest.

map russian civil war

 

Les positions soviétiques paraissent encore solides sur le front oriental et l'Armée rouge poursuit toujours son avance vers l'Est commencée au printemps après avoir repris le contrôle du bassin de la Volga. Dans le sud, les 1° et 5° armées rouges avancent en direction d'Oufa. La 3° armée rouge, la plus au nord, commandée par Mikhail Lashevitch, et qui comptent 36 000 soldats et cavaliers avancent quand à elle en direction de Kungur et Iekaterinbourg. La 2° armée rouge, au centre, commandé par Vassili Shorine se trouve à Kazan entre la 3° et la 5° armée. Mais le front oriental est alors victime de ces succès. L'essentiel des ressources disponibles pour l'armée est désormais destiné à d'autres fronts, jugés plus précaires, tandis qu'il lui est demandé de toujours continuer à avancer vers l'Est. Les Soviétiques sont pourtant alors conscients du danger que représentent les forces de Koltchak et le comité central du Parti bolchevik, en accord avec le commandement de l'Armée rouge, décide, en novembre 1918, de lancer une nouvelle offensive sur le front oriental contre les Blancs de Sibérie. Mais les forces soviétiques sont alors épuisées par des mois de combat dans des régions qu'elles ne maitrisent pas totalement et alors que l'hiver commence à faire sentir sa rigueur.

 

L'offensive blanche démarre le 29 novembre 1918 avec le 1° corps d'armée de Sibérie central commandé par le Major-général Anatoly Pepelyayev qui comprend environ 45 000 fantassins et cavaliers. Ce dernier a pour mission d'écraser la 3°armée rouge, de s'emparer de Perm, puis de traverser la Kama pour prendre de flanc les troupes rouges qui s'avancent sur Oufa. Les troupes soviétiques de la 3° armée reçoivent l'assaut de plein fouet. Elles se défendent pieds à pied mais sont rapidement obligées de battre en retraite. Lashevitch a en effet perdu plus de la moitié de ses hommes et il ne peut plus tenir un front de prés de 400 km. La 3° armée en retraite ne peut attendre de soutien de la part de la 2° armée qui ne compte que 9000 soldats. La ville de Perm est donc abandonnée par l'Armée rouge le 24 décembre.

 

L'annonce de la perte de Perm est un choc pour les dirigeants soviétiques. Le comité central du Parti bolchevik nomme alors une commission d’enquête dirigée par Felix Dzerjinski, le chef de la Tcheka, et Staline. Elle arrive à Viatka le 6 janvier 1919. Sa première tache consiste à rétablir la situation militaire en reconstituant les forces de la 3° armée et en renforçant celles de la 2° armée. La commission commet l'erreur de considérer que Koltchak a porter l'essentiel de son effort sur Perm, ce qui signifie qu'elle ne va pas manquer d'exploiter ce succès et avancer vers l'ouest. Pourtant l'armée blanche a également subi de lourdes pertes dans les combats autour de Perm et doit stopper son offensive. L'avance, au sud, de la 5° armée rouge en direction d'Oufa oblige en effet l'armée sibérienne de Koltchak à passer à la défensive et de regrouper ses forces. Oufa est d'ailleurs prise par Soviétiques le 31 décembre, puis tombent Uralsk et Orenberg.

8bb7ae99ee72.jpgTroupes blanches de l'amiral Koltchak.

 

Sur le plan militaire, la perte de Perm, que l'historiographie soviétique qualifiera ultérieurement de catastrophe de Perm est donc de peu d'importance. Le succès de Koltchak est limité puisqu'il doit stopper son attaque et regrouper ses forces pour pouvoir reprendre l'initiative. De leur coté les bolcheviks vont au essayés de tirer les leçons de l'épisode de Perm. La commission d’enquête de Dzerjinski et Staline a en effet mis en évidence les lacunes dans l'organisation des unités de l'Armée rouge, mais également des problèmes au niveau des effectifs, de l'entrainement des soldats et du travail des états-majors. Les conclusions de la commission servent de base au rapport sur la chute de Perm établi par le comité central du Parti et qui fait l'objet d'une intense discussion lors du 8° congrès du parti bolchevik qui se déroule du 18 au 22 mars.

 

Ce congrès joue un rôle fondamental dans l'histoire de la jeune Armée rouge. Le rapport sur les questions militaires demande de mettre fin au système du volontariat dans le recrutement afin de créer une armée régulière basée sur la discipline. Il insiste sur la nécessité d'utiliser les spécialistes militaires de l'ancien régime sous le strict contrôle du Parti communiste à travers le système des commissaires politiques. Le congrès décide d'examiner ces questions lors d'une séance à huis clos. Lors de cette session Lénine défend la thèse du rapport du comité central et se montre partisan d'une administration centralisée de l'Armée rouge, du renforcement de la discipline et souligne l'importance des commissaires politiques au sein de l'armée. Le congrès joue un rôle important dans le renforcement de la puissance de l'Armée rouge. En effet, les bolcheviks décident alors d'étendre la conscription à l'ensemble de la paysannerie et pas seulement aux paysans pauvres et aux ouvriers et de renforcer le poids des officiers de métier. L'idée marxiste d'une armée de milices autonomes socialement « pure » est abandonnée au profit d'une armée de type classique dont la pureté idéologique sera assurée par le renforcement de l'administration des commissaires politiques.

 

Pendant ce temps le commandement du front oriental a préparé une offensive dans le but de reprendre Perm. La 3° armée avec 20 000 soldats lance une attaque frontale en direction de l'ouest tandis que la 2° armée avec 18 000 hommes développe une attaque de flanc par le sud. La 5° armée, qui ne compte que 4 000 soldats doit faire une attaque de diversion sur Krasnoufimsk. L'opération est lancée le 19 janvier 1919. Mais la hâte avec laquelle elle a été préparé et surtout le manque d'effectifs nécessaire à sa réussite empêche l'Armée rouge d'atteindre les objectifs fixés. Le 28 janvier, la 2°armée n'a avancée que de 20 à 40 km, le 3°armée de 10 à 20 km et la 5° armées de 35 à 40 km. Mais l'offensive a malgré tout retardé le regroupement des troupes blanches autour d'Oufa.


Quand ce regroupement s’opère enfin, la faiblesse des troupes rouges, apparue au moment de la catastrophe de Perm, devient plus criante et les conséquences plus graves pour le pouvoir bolchevik. En mars 1919, les armées blanches de Koltchak ont définitivement repris l'initiative et prennent Oufa et Kazan, contrôlant ainsi l'Oural occidental. Elles ne sont plus alors qu'à 600 km de Moscou tandis que dans le sud de la Russie les troupes de Denikine marchent vers le nord.

ac09b14b97d1.jpgTroupes soviétiques sur le front oriental.

 

Les Soviétiques ne reprennent Perm qu'à l'été 1919. Lors de la grande contre-offensive que lance alors l'Armée rouge sur le font oriental pour briser Koltchak, les 2° et 3° armées rouges, fortes de prés de 50 000 soldats et cavaliers, repoussent l'armée du général Gaida qui se retranche derrière la Kama juste devant Perm. Selon les plans prévus, la 3° armée, commandée par Mezheninov, doit attaquer Perm par l'ouest et le nord-ouest tandis que la 2° armée doit mener l'attaque sur Kungur. Cette armée, soutenue par la flottille de la Volga, parvient le 21 juin à franchir la Kama à Osa et atteint Kungur le 29, menaçant les liaisons entre les troupes blanches à Perm et Iekaterinboug. Avec l'aide la flottille de la Volga, les 29° et 30° divisions de la 3° armée franchissent la Kama le 30 juin. Le 1° juillet, Kungur est prise par la 2° armée tandis que la 29° division de la 3° armée par un mouvement d'enveloppement par le nord s'empare de Perm qui est définitivement perdue pour les Blancs.

 

Les Soviétiques reprennent ainsi le contrôle de l'Oural, fermant toute possibilité aux Blancs d'avancer vers l'ouest. La maitrise des régions industrielles de l'Oural ne peut que renforcer le régime soviétique. Le 14 juillet, Iekaterinbourg est prise par l'Armée rouge, puis Tcheliabinsk tombe le 24. Le 3 janvier avec la prise de Krasnoiarsk, le front oriental cesse d'exister.

 

La Catastrophe de Perm est largement un mythe fabriqué par l'historiographie soviétique, certainement pour plaire à Staline, membre de la commission d’enquête envoyée sur place et accabler Trotski le chef de l'armée durant la guerre civile. La perte de Perm fut néanmoins un coup rude pour les bolcheviks car elle mit en évidence les faiblesses du système militaire soviétique élaboré depuis la naissance de l'Armée rouge au début de 1918. La commission d’enquête envoyée sur place puis les décisions prises au 8° congrès du Parti bolchevik tirèrent les conséquence de ces faiblesses et engagèrent une réforme en profondeur de l'armée pour en faire l'instrument indispensable à la victoire. A ce moment là, en mars 1919, la situation est précaire pour les bolcheviks. Koltchak a repris son offensive dans l'Oural et Denikine progresse du sud vers Moscou. Il faut attendre le printemps pour que les réformes décidées à la suite de la chute de Perm fassent sentir tous leurs effets. A ce moment l'Armée rouge repasse à l'offensive et balaye Koltchak puis Denikine. La guerre civile est alors gagnée et l'organisation de l'Armée rouge stabilisée pour plusieurs années.

 

Bibliographie:

Francesco Benvenutti, The Bolsheviks and the Red Army, Cambridge University Press, 2009.

Evan Mawdsley, The Russian Civil War, Pegasus Book, 2007.

Serge Petroff, Remembering a Forgotten War: Civil War in Eastern European Russia and Siberia, 1918-1920, Columbia University Press, 2001.

Pour les russophones:

Н. Е. Какурин, И. И. Вацетис, Гражданская война. 1918-1921, Полигон, 2002.

Collectif, История гражданской войны в СССР, Государственное издательство политической литературы, 1935-1960.

 

David FRANCOIS

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")