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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 16:25

9782360130764François Audigier, Pascal Girard, Se battre pour ses idées. La violence militante en France des années 1920 aux années 1970, Riveneuve, Paris, 2011.

 

 

          Voici un ouvrage indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à cet objet historique émergeant dans l'historiographie française qu'est la violence politique et militante. Fruit d'une journée d'étude qui a eu lieu en juin 2010, l'ensemble des contributions est mis en perspective par une introduction de François Audigier qui livre, tout à la fois, une définition pertinente de la violence militante et quelques réflexions sur les raisons du retard de l'historiographie française dans ce domaine comparativement aux historiographie allemandes et italiennes. Il ne s'agit pas ici de poser les fondations d'une école française de la « brutalisation » mais plutôt de donner toute sa place à un objet historique longtemps dédaigné sous le prétexte qu'il incarnerait un extrémisme politique et sociale, certes spectaculaire, mais éminemment minoritaire et surtout complètement dépassé dans une France en voie de pacification avancée pour qui le XX° siècle aurait été celui de « la civilisation des moeurs ».

            Les différentes contributions réunies illustrent au contraire la place importante que tient la violence militante dans la vie politique française. Elle est ainsi, selon Sylvain Boulouque, un moyen de reconnaissance et de sélection des militants par l'appareil communiste. Ces cadres se retrouvent d'ailleurs en première ligne quand la guerre froide prend des allures de combats de rue entre 1947 et 1952. Jean Philippet montre la place centrale de la violence dans l'idéologie de l'Action française où elle est à la fois un exercice littéraire mais également une pratique à travers l'action des Camelots du Roy. Cette violence maurassienne, qui reste essentiellement verbale, nourrit en réaction le terrorisme de la Cagoule, puis plus tard l'imaginaire des activistes de l'Algérie française (Olivier Dard). Cette tradition ligueuse se retrouve également dans les violences poujadistes de la fin des années 1950 (Nathalie Pistre) ou les violences paysannes des années 1930 (Edouard Lynch). Comme on le voit, les principales composantes partisanes impliquées dans la violence militante sont donc évoqués, que ce soit le communisme (Sylvain Boulouque, Pascal Girard), l'extrême-droite (Jean Philippet) ou le gaullisme (François Audigier).

            Mais l'intérêt de l'ouvrage est aussi d'offrir des contributions sur des mouvements politiques à priori peu suspect de manier la barre de fer. Ainsi Anne-Laure Ollivier offre un aperçu très stimulant de la violence militante socialiste en étudiant le cas marseillais tandis qu'Alexis Vrignon dépeint des écologistes qui dans les années 1970 sont tentés par l'utilisation de la force. Des études locales, celle d'Aude Chamouard sur le rapport qu'entretient la municipalité socialiste de Toulouse avec la violence politique entre 1919 et 1939 ou celle de Gilles Morin sur les affrontements qui touchent Bordeaux le 7 décembre 1931, approfondissent ces approches tout en démontrant également l’intérêt de s'attacher à faire une histoire locale qui permette de dégager une géographie de la violence militante. La contribution de Jean El Gammal sur la violence verbale ouvre des perspectives de recherches nouvelles, déjà défrichées par Thomas Bouchet dans le domaine de l'insulte.

           Voilà donc un ouvrage riche, divers, à l'intérieur duquel nait aussi le débat. Pour preuve la question de la pacification de la vie militante. Si François Audigier, est par exemple d'accord avec Serge Berstein1, sur l'existence d'une séquence historique de fortes tensions à partir des années 1930, il estime, en s'appuyant sur l'étude de la violence gaulliste et communiste, qu'elle prend fin aux débuts des années 1960 et non en 1974 comme le pense Berstein. Pourtant, quelques pages plus loin, Alexis Vrignon montre que les mouvements écologistes, rejetons de Mai 1968, n'abandonnent les tentations violentes qu'après 1977, tandis qu'Edouard Lynch décrit, dans sa contribution, une montée de la violence paysanne encore très présente dans les années 1980 et 1990. La question reste ouverte.

           On pourra regretter l'absence d'études sur certains mouvements politiques, certains secteurs de la société comme la jeunesse ou les anciens combattants, certaines périodes comme celle de l'Occupation et de la Libération ou certains concepts, comme celui de brutalisation aux lendemains du premier mais aussi du second conflit mondial.

          Mais on ne peut toutefois demander à un seul ouvrage de répondre aux multiples questions posées par la violence militante en France. Se battre pour ses idées apparaît plutôt comme une étape, un jalon dans un champs de recherche encore jeune et en plein développement. Mais le lecteur doit savoir qu'il est ici en présence d'un ouvrage de référence, comparable à celui paru sous la direction de Philippe Braud en 19932, un livre qui s'impose à tout chercheur travaillant sur la violence politique et plus largement aux lecteurs qui s'interrogent sur l'histoire et le présent politique de la France.

 

Notes.

1Serge Berstein, Consensus politique et violences civiles dans la France du 20° siècle, Vingtième Siècle. Revue d'Histoire, n° 69, 2001, pp. 51-60.

2Philippe Braud (sld), La violence politique dans les démocraties européennes occidentales, Paris, L'Harmattan, 1993.

 

David FRANCOIS

 

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")