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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 14:26

    De nombreux points distinguent ces deux mouvements révolutionnaires que sont l'anarchisme et le communisme de type léniniste, que ce soit le rapport à l'organisation, à l'Etat, aux élections mais également à la pratique de la violence. L'historiographie insiste, à juste titre, sur le rejet de l'action violente individuelle par les communistes, cette propagande par le fait qui nourrie la geste anarchiste depuis les années 1880 et qui s'incarne dans l'assassinat politique ou l'utilisation de la dynamite. Mais le communisme kominternien n'est pas toujours resté insensible à la tentation terrorsite comme le montre l'attentat de la Bülowplatz en aout 1931. Si ce geste s'inscrit dans une période très précise et limitée de l'histoire du communisme allemand, il n'en démontre pas moins l'existence d'un processus de radicalisation terroriste n'épargnant pas une organisation de stricte obédience léniniste et étroitement controlée par le Komintern. Cet événement souligne également la présence au sein du mouvement communiste d'individus qui se spécialisent peu à peu dans l'usage de la violence à l'image d'Erich Mielke qui de membre du service d'ordre en 1930, devient par la suite tueur, puis policier et enfin chef de l'une des plus formidable organisation de surveillance et de répression du monde.


     Le double meurtre de Berlin.

     Berlin, le dimanche 9 aout 1931. Devant le Babylone circulent trois officiers de police1. Le cinéma se trouve à l'angle la Kaiser-Wihlelm Strasse et de la Bülowplatz, en plein cœur de Berlin. La place est dominée par le Volksbühne, le Théâtre du Peuple, construit en 1913, pour offrir aux ouvriers des pièces de théâtre pour prix modérés, et par la Karl-Liebknecht-Haus, le siège central du Parti communiste allemand (KPD) depuis 1926.


 300px-Bundesarchiv Bild 183-09424-0006, Berlin, Karl-LiebknLa Karl-Liebknecht Haus en 1930 (BundesArchiv bild 183-09424 006)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Le capitaine Anlauf, qui sort toujours accompagné du sergent Max Willig, chemine avec son homologue le capitaine Franz Lenck. Anlauf a 49 ans dirige le poste de police n°7 ce qui signifie qu'il est le responsable policier du district dont dépend la Bülowplatz. Le quartier n'a d'ailleurs pas une bonne réputation, dominée qu'il est à la fois par les communistes et la petite pègre. Anlauf, le rude Silésien, essaye donc de faire régner l'ordre et son zèle lui attire de nombreux ennemis2.

     Soudain, quand les trois hommes atteignent les portes du cinéma un cri se fait entendre derrière eux: « Face de cochon ! ». Au moment où le capitaine Anlauf se retourne pour reconnaitre l'auteur du cri des coups de feu éclatent à moins d'un mètre. Le sergent Willig, surnommé le Hussard, s'effondre, touché au bras gauche et à l'estomac. Il parvient néanmoins à sortir son Luger et décharge son chargeur sur les assaillants. Le capitaine Lenck est touché à la poitrine et meurt devant la porte du cinéma3. Willig parvient à ramper vers le capitaine Anlauf qui a reçu quand à lui deux balles dans le cou et agonise. Son subordonné ne peut que recueillir ses derniers mots, « Au revoir … à bientôt... »4.

     Les policiers présents sur la place réagissent vigoureusement à la fusillade. Un passant est tué et une dizaine de militants communistes sont blessés par des armes à feu. A l'annonce de la mort d'Anlauf et Lenck, la police, lourdement armée, boucle le quartier de la Bülowplatz. Elle procède à des arrestations dans la rue et à de nombreuses perquisitions. Le siège du KPD, la Karl-Liebknecht-Haus n'échappe pas à la règle. Il est fouillé de fond en comble. La nuit, des projecteurs éclairent les façades des immeubles. Pourtant malgré cette mobilisation et la récompense de 23 000 marks offerte, somme énorme dans une Allemagne en crise, les meurtriers restent introuvables5.

     Le choc de l'attentat est tel que les funérailles des deux officiers prennent un caractère officiel. Les autorités de Berlin et les responsables de la police berlinoise sont présent ainsi que plusieurs milliers de Berlinois, émus par le drame de la petite Rosa Anlauf qui en l'espace d'un mois a perdu ses deux parents. Un monument est par la suite érigé sur la Bülowplatz en mémoire des deux policiers assassinés.


Bundesarchiv Bild 102-12161, Berlin, Trauerzug für ermordeFunérailles des capitaines Anlauf et Lenck. Aout 1931 (Bundesarchiv bild 102 12161).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Malgré l'émotion qui entoure les évènements de la Bülowplatz l'enquête n'avance guère. Mais pour les autorités il ne fait pourtant guère de doutes que les responsables de l'attentat sont issus des rangs communistes. Une revendication est envoyée à la préfecture de police sous la forme d'une carte postale laconique: « Nous sommes encore en vie », signé par un Groupe ouvrier terroriste qui a également expédié le 10 août, du même bureau de poste, une carte au quotidien social-démocrate Worwats ainsi libellée: « Nous vous informons que nous sommes confrontés aux voyous du pouvoir. Nous n'avons pas peur de continuer le combat les armes à la main»6. Que cette revendication émane de gauchistes exaltés ou d'anticommunistes, elle ne pèse guère sur des enquêteurs qui sont déjà largement convaincus de la culpabilité communiste.

 

     Le KPD contre la police « social-fasciste ».

     La tension politique est alors à son comble à Berlin. Le dimanche 9 août, jour de l'attentat, est également celui du référendum portant sur la dissolution du parlement prussien. L'initiative de ce référendum vient de la droite extrême, c'est à dire des conservateurs du DNVP alliés aux anciens combattants du Stahlhelm et aux parti nazi d'Hitler. Il ne s'agit rien de moins par ce scrutin de faire tomber le gouvernement social-démocrate du Land de Prusse, le plus important de toute l'Allemagne et de porter ainsi un coup mortel à une République de Weimar incapable de juguler les effets politiques et sociaux de la crise économique. Si au départ les communistes allemands ont refusé de soutenir cette initiative, Staline, par le biais du Komintern, a ordonné au KPD de changer de position. La direction du PC allemand a donc, dès le 22 juillet, annoncée son ralliement à un référendum qu'elle rebaptise référendum rouge pour essayer de faire oublier son origine. Il n'en reste pas moins que nazis et communistes, alliés de circonstance, se lancent dans une même bataille avec comme objectif la chute du gouvernement démocratique de Prusse7.


00002b97 bigAffrontement entre manifestants et policiers à Berlin en 1933.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Berlin, capitale du Reich mais également du land de Prusse est au cœur de la bataille électorale qui s'engage. La police est en permanence mobilisée pour maintenir l'ordre face aux manifestants communistes mais également aux chemises brunes des SA de Josef Goebbels. Le 8 aout, le capitaine Anlauf fait ainsi évacuer à coup de matraque la Bülowplatz, provoquant la mort de Fritz Hauge, un jeune sympathisant communiste de 18 ans. Si le contentieux entre policiers et communistes est ancien il a pris une acuité nouvelle avec l'adoption par le Komintern de la stratégie « classe contre classe » en 1928 et surtout le mai sanglant (Blutmai) de 1929. Le 1° mai 1929, la police berlinoise n'a en effet pas hésité à utiliser des automitrailleuses pour tirer sur les manifestants, déclenchant trois jours de combats de rue qui se sont soldés par 32 morts8.

     Les affrontements physiques sont depuis permanents entre force de l'ordre et activistes communistes. Cette tension s'accroit bien évidemment en période électorale, notamment pour ce référendum de 1931 où communistes et nazis partagent la rue pour dénoncer les dirigeants social-démocrates de Prusse dont le ministre de l'Intérieur et le préfet de police de Berlin. Les jours précédents l'attentat des slogans vengeurs sont d'ailleurs apparus sur les murs de la capitale: « Pour un ouvrier tué, deux officiers de polices tombent !!! Le Front rouge se venge ». Sur la Bülowplatz l'avertissement est clair: « Attention policiers de Bülow ! Prenez garde à vous ! Maintenant votre heure est venue ! »9. Pour les autorités, l'attentat de la Bülowplatz est le preuve que, suite à la dissolution du RFB10, le KPD a mis en place des groupes terroristes chargés de s'attaquer aux représentants de l’État. Elles ne se trompent guère quand elles affirment qu'existe une organisation-T (pour terreur) recevant ses ordres d'une direction centrale.

     La genèse de l'attentat remonte au 2 aout 1931 quand Walter Ulbricht, membre du bureau politique du KPD, sermonne les dirigeants communistes berlinois, Heinz Neumann et Hans Kippenberger, leur reprochant de n'avoir encore rien fait contre la police. Il insiste pour que celle-ci soit frappée le plus vite possible « à la tête »11. Les deux dirigeants berlinois choisissent rapidement pour cible Paul Anlauf l'un des policiers les plus haïs par les communistes.

     Pour commettre l'attentat, ils se tournent vers le Parteiselbstschutz (l'autodéfense du parti). Cette formation clandestine d'une vingtaine de militant, mise sur pied au début 1931 et dirigée par Kippengerger, a pour tache principale la protection armée des dirigeants et des locaux du KPD mais aussi l'accomplissement de missions spéciales12. Les deux militants choisis au sein de ce groupe sont Erich Mielke et Erich Ziemer. Si ce dernier va sombrer dans l'anonymat du fait d'une mort précoce, Mielke va devenir un homme d'État. Il est né en 1907 dans un quartier ouvrier de Berlin : Wedding. C'est là, au cœur de la capitale du Reich, qu'il se familiarise rapidement avec la politique puisque ses parents sont dès la fin 1918 adhérents d'un KPD naissant. Le jeune Erich rejoint l'organisation des jeunesses communistes allemandes en 1921 puis le KPD en 1927. Il milite également au sein du Secours rouge et des groupes d'agitprop. Ses mentors sont alors Heinz Neumann et Hermann Remmele, qui lui permettent en 1931, alors qu'il est au chômage, de devenir, sans succès, rédacteur à la Rote Fahne, le quotidien du Parti, et d'incorporer le Parteiselbstschutz.

     Le 9 aout au matin, à la brasserie Lassant, Kippenberger et Neumann donnent les dernières recommandations à Mielke et Ziemer après que Max Matern, un des responsables du Parteiselbstschutz, leur ait remis à chacun un pistolet Luger13. Kippenberger leur demande alors s'ils sont prêts. Mielke répond qu'il connait bien Anlauf pour l'avoir souvent vu lors des perquisitions du siège du Parti. Kippenberger termine en leur donnant pour instruction de se tenir prêt dans une brasserie proche d'où ils pourront avoir une vue complète de la Bülowplatz. Une fois le coup perpétré les deux jeunes doivent retourner à leur domicile et attendre les instructions14. L'opération se déroule comme prévue et dès le lendemain, le 10 aout 1931 à la Lichtenberger Hof, la brasserie préférée des militants du RFB, Erich Mielke régale ses camarades pour célébrer son geste15.

 

     La tentation terroriste.

     Il peut malgré tout sembler étonnant que la direction du parti communiste allemand alors solidement contrôlé par un Komintern dirigé par les Soviétiques, choisissent la voie du terrorisme, une voie largement condamnée par Lénine. La dénonciation du terrorisme individuel jugé inefficace car d'essence anarchiste et petit-bourgeois, est un leitmotiv du discours et de la propagande kominternienne. Pour Lénine, le terroriste est une personne coupée des masses dont l'action tend plutôt à démoraliser les ouvriers et à désorganiser le mouvement révolutionnaire. Cette critique, que partage l'ensemble des partis communistes, a pourtant déjà connu une certaine atténuation dans la pensée léniniste et cela à un moment très particulier, les lendemains de la Révolution de 1905, événement qui, pour Lénine, n'est que le prélude à une explosion révolutionnaire de plus grande envergure qu'il juge imminente. Dans un texte intitulé « la guerre des partisans »16, et publié en 1906, le chef du parti bolchevik en vient donc à justifier le terrorisme lorsque celui-ci prend la forme des attaques de banques, les célèbres expropriations17, mais également celui des assassinats de policiers. Cette acceptation du terrorisme est donc circonscrit à des types d'action précis qui ne sont justifiés que par l'existence d'une période de crise politique et économique pré-insurrectionnel. Ce climat révolutionnaire provoque l'accroissement de la violence contre-révolutionnaire à laquelle répondent des actes terroristes, qui là, ne sont pas commis, selon Lénine, par des petit-bourgeois idéalistes, « mais par des militants ouvriers ou simplement par des ouvriers en chômage »18. Il ne s'agit rien moins pour Lénine d'approuver, dans le cadre de ces « années de plombs » de l'après 1905, une véritable « stratégie de la tension ».

     Il n'est que trop facile pour les communistes allemand d'appliquer cette « guerre de partisans » à la situation de l'Allemagne de 1931. S'ils ne font aucune référence explicite au texte de Lénine, il ne fait aucun doute que le discours et la stratégie « classe contre classe » entretiennent un climat activiste particulièrement propice au passage à l'acte terroriste. Cette effervescence est largement partagée dans les rangs du Parti.Margarete Buber-Neumann qui travail alors au siège de l'Inprekorrraconte l'enthousiasme de ses collègues à l'annonce de l'attentat de la Bülowplatz, y compris chez les plus pacifiques de ces intellectuels et chez ceux qui restent critique envers la politique sectaire du KPD19. Si certains cadres, tout en déclarant que la direction approuve l'acte, tiennent à souligner que la terreur individuelle doit en générale être condamné, la majorité se félicite d'une action qui a intimidé et démoralisé la police. Car au-delà des raisons conjoncturelles qui peuvent expliquer l'attentat, que ce soit le désir de montrer que le KPD est capable de venger ses militants, d'accroitre l'effet perturbateur du plébiscite voire de détourner l'attention du public devant l’échec prévisible de ce plébiscite, l'assassinat de la Bülowplatz est avant tout un acte de guerre dans un combat sans merci contre ce rempart de l'ordre établi qu'est la police. D'ailleurs l'attentat cet attentat n'est que le plus notable d'une série d'attaque contre les policiers, puisque quatre sont tués et deux sévèrement blessés entre mai et août 193120.

     La tentation terroriste est, malgré tout, de courte durée. Dès la fin de l'été 1931, le KPD est conscient de son isolement et de sa vulnérabilité à l'accusation de terrorisme21. En novembre de cette même année, le comité central adopte une résolution qui dénonce « l'état d'esprit gauchiste » et les « tendances terroristes »22. Mais à ce moment, Ziemer et Mielke, les deux tireurs de la Bülowplatz, sont déjà loin.

 

     La fuite des tireurs et le procès de 1934.

    Quand il apprend que le sergent Willig a survécut à l'attentat, Hans Kippenberger comprend que ce dernier pourrait identifier les tueurs. Il fait chercher en toute urgence Mielke et Ziemer et leur annonce qu'ils doivent d'urgence prendre la fuite. Son épouse Théa conduit les deux jeunes jusqu'à la frontière belge où il sont pris en charge par un agent du Komintern qui les conduit à Anvers et les fait monter dans un cargo en partance pour Léningrad. A leur arrivée en URSS un représentant du Komintern les accueille et les escorte jusqu'à Moscou23.

     Une fois arrivée dans la capitale soviétique, Mielke et Ziemer reçoivent un logement. Mais selon la responsable du foyer qui les accueille, Mielke se plaint, prétendant qu'il serait mieux dans les locaux de la police centrale de Berlin où les détenus reçoivent un bain et de la nourriture saine contrairement à Moscou où il n'a rien à manger et où il vit dans une chambre petite et sale. Il menace même de rentrer en Allemagne. Alarmé par de tels propos, Wilhelm Pieck, membre de la direction du Komintern, demande au KPD de Berlin et à la mère de Mielke de lui envoyer du savon, du dentifrice, un nécessaire de rasoir, des gants, une casquette et un chapeau. Ziemer, qui a commencé à économiser en vue de retourner à Berlin, ne demande qu'un compas, des règles et des livres. Les deux jeunes communistes reçoivent également de Berlin, par l'intermédiaire de Pieck, une mise en garde du KPD qui les informe que leur retour en Allemagne ne serait une bonne chose ni pour eux ni pour le Parti. La direction du KPD craint surtout que les deux jeunes ne soient amenée à parler s'ils se trouvaient face aux policiers allemands. Pour éviter qu'ils ne souhaitent rentrer en Allemagne, Pieck les fait admettre à l'école militaire Frounze puis, sur recommandations de Neumann, à l'Ecole léniniste internationale, pépinière de cadres pour les différentes sections nationales du Komintern24.

     Pendant ce temps, en Allemagne, l’enquête sur le meurtre de la Bülowplatz s'enlise. Il faut attendre le printemps 1933, c'est à dire quelques mois après l'arrivée de Hitler à la Chancellerie, pour qu'elle progresse enfin. Cette impulsion nouvelle est fournie par un ancien membre du Parteiselbstschutz communiste. Ce dernier a rejoint les SA en avril 1933 et a avouer a ses nouveaux camarades ce qu'il sait du meurtre de 1931. Il est alors entendu par la police le 19 juillet, puis le 11 aout 1933, et là il donne aux enquêteurs le nom des tireurs et de leurs complices25. Des membres du KPD et du Parteiselbstschutz sont alors arrêtés par la police et soumis à de rudes interrogatoires à l'instar de Helmuth Krug en septembre. Les autorités judiciaires parviennent à obtenir des aveux de certains emprisonnés en particulier de Michael Klause, dirigeant du RFB pour le quartier de Wedding et du Parteiselbstschutz de la région Berlin-Brandebourg, qui devient alors un témoin clé26.

     L'enquête terminée, l'année 1934 est celle du procès des responsables de l'attentat de la Bülowplatz. Le tribunal chargé de ce dossier condamne à mort Michael Klause, Friedrich Bröde, l'expert en arme et Max Matern, initiateur de l'attentat. Le recours en grâce des deux derniers est rejeté tandis qu'Erich Mielke est reconnu coupable de meurtre par contumace. Fritz Bröde parvient peu de temps après à se pendre dans sa cellule avec la sangle de sa jambe de bois. Max Matern est quand à lui décapité à la hache à la prison de Plötzensee le 22 mai 1935. Concernant Michael Klause, dont la coopération a permit de trouver les coupables, le juge d'instruction demande la clémence. Il est entendu et en mai 1935 Adolf Hitler décide de commuer sa condamnation en peine de prison à vie27.


Rotmord Avis de recherche publié par la police berlinoise en septembre 1933 concernant l'attentat de la Bülowplatz (Berlin Document Centre).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Erich Mielke: destin d'un tueur.

     Pendant ce temps à Moscou les choses évoluent rapidement. L'inflexion de la stratégie communiste consécutive à l'arrivée au pouvoir d'Hitler, puis le tournant vers la politique de Front populaire à partir de 1934 amène le KPD, à l'instar de Pieck et Ulbricht, à écarter les militants gauchistes, devenus les boucs-émissaires de la débâcle du communisme allemand. Parmi ces derniers se trouvent les responsable de l'affaire de la Bülowplatz : Heinz Neumann et Hans Kippenberger. Ils sont quelques années plus tard arrêtés lors des purges stalinienne de 1937-1938 et exécutés. Par la suite ces deux dirigeants seront présentés dans l'historiographie est-allemande comme des partisans de la terreur individuelle pourtant condamnée par le Parti. Dans L'Histoire du mouvement ouvrier allemand paru en 1969 sous l'égide de l'Institut du marxisme-léninisme et du comité central du SED, il sera ainsi rappelé qu' « Heinz Neumann engage une sérieuse activité anti-parti, organisant en aout 1931 en collaboration avec Hans Kippenberger un attentat contre deux policiers particulièrement détesté des travailleurs »28.

     Malgré les condamnations de leurs mentors, Mielke et Ziemer sont épargnés. Ils n'échappent pourtant pas, au moment de la condamnation politique de Neumann, à des séances d'interrogatoires alors qu'ils sont élèves de l'ELI. Mielke en militant discipliné fait son autocritique. S'il reconnaît ne pas avoir eu un grand bagage théorique avant son arrivée à l'école, il affirme avoir toujours été opposé au gauchisme. Concernant le groupe Neumann, il prétend l'avoir toujours combattu ainsi que les tendances favorables à la terreur individuelle. Pourtant vingt ans plus tard, dans un questionnaire biographique officielle, Mielke reconnaitra qu'il était dans ses jeunes années un déviant d'ultra-gauche mais qu'il était vite devenu politiquement conscient, c'est à dire un communiste orthodoxe sinon un bon stalinien. Il semble que c'est à partir de ce moment qu'il est repéré et recruté par le NKVD. Les années de purges aux sein du KPD, prélude aux exécutions sommaires à partir de 1936, jouent également un rôle fondamental dans la formation de Mielke qui gravit les échelons du Parti communiste allemand tout en étant au service du NKVD29.

     En 1936, Mielke ainsi que Ziemer partent pour l'Espagne et intègrent les Brigades internationales. Mielke est affecté à la police politique de la République espagnole, le SIM, une police totalement contrôlée par les Soviétiques et qui fait surtout la chasse aux dissidents politiques. Ziemer part sur le front d'Aragon comme commissaire politique où il trouve la mort en 1937.

     Avec la défaite de la République espagnole Mielke part pour la Belgique. Il collabore alors au Neuen Rheinischen Zeitung, un bulletin d'information de la communauté émigrée allemande en Belgique. En mai 1940, alors que la Wehrmacht envahit la Belgique puis la France, il est interné par les autorités françaises au camps du Vernet dont il parvient à s'échapper. Il aurait alors travaillé comme bucheron dans le sud de la France, tout en participant aux activités de la direction clandestine du KPD en France.

     Mielke est arrêté en décembre 1943 par la Milice française, mais cette dernière ne le remet pas à la Gestapo ce qui lui permet de garder secrète sa véritable identité. Il est néanmoins obligé d'intégrer au début 1944 l'organisation Todt, un organisme officiel nazi chargé de la réalisation de projet de construction dont le Mur de l'Atlantique. C'est grace à cette organisation qu'il parvient à regagner l'Allemagne fin 194430. C'est certainement pour effacer le caractère compromettant de son passage par l'organisation Todt que Mielke, devenu apparatchik de la RDA, laisse s'entretenir certaines rumeurs fantaisistes sur ses années de guerre Selon ces légendes, après son passage en France, il aurait rejoint l'URSS et aurait, comme agent du NKVD, servi dans les rangs des partisans derrières les lignes allemandes, ce qui expliquerait le nombre important de décorations reçue ainsi que le fait qu'il sache par cœur de nombreux chants de partisans. Toujours selon cette version il serait rentrée en Allemagne en 1944 avec les blindés de l'Armée rouge31.

     Si les années de guerre de Mielke restent plongées dans une certaine obscurité, ce qui est certain c'est que ce dernier refait surface à Berlin en juin 1945 comme inspecteur de police dans la zone d'occupation soviétique. Protégé par le NKVD, il est chargé de mettre sur pied une force de sécurité qui doit permettre aux communistes de s'assurer la domination sur la zone d'occupation soviétique. C'est là le début d'une ascension qui va le mener à la direction de la RDA32.

     Mais bientôt les fantômes de la Bülowplatz refont leur apparition quand, à la suite de la demande du procureur général de la Cour suprême de Berlin, Wilhelm Kühnast, un tribunal de district lance, le 7 février 1947, un nouveau mandat d'arrêt contre Mielke concernant l'affaire de 1931. Ce mandat est envoyé aux autorités soviétiques qui demandent en retour au procureur de leur transmettre les documents appuyant sa demande. Il ne s'agit rien moins que de l'ensemble du dossier pénal ayant conduit au procès de 1934. Le 28 février, Kühnast envoie ces dossiers au service juridique du commandement militaire soviétique. Ils sont alors confisqués et disparaissent. Lorsqu'en 1949, le procureur demande aux autorités soviétiques la restitution de ces documents, il ne reçoit aucune réponse33. Et pour cause puisque les Soviétiques les ont remis à Mielke lui même. Ce dernier enferme alors les volumes de transcriptions d'interrogatoires, de rapports de police et de documents judiciaires sur le meurtre de la Bulowplatz dans une valise qu'il conserve dans une cave voutée à son domicile de Wandlitz. Dans cette cave se trouve également une seconde valise qui contient des documents de l'époque nazie concernant Erich Honecker et qui tende à montrer que ce dernier, lorsqu'il tomba au main de la Gestapo en 1935, ne fut pas le résistant héroïque vanté par la propagande et qu'il n'hésita pas à dénoncer certains camarades. Ces deux valises ne retrouveront la lumière qu'en 199034.

200px-Bundesarchiv Bild 183-R0522-177, Erich Mielke

Erich Mielke en 1976 (Bundesarchiv bild 183 R0522 177).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Fort du soutien des camarades soviétique, Mielke continue son ascension au sein de l'appareil policier de la jeune RDA. Ainsi quand le 8 février 1950 est créé le ministère de la Sécurité d’État, la célèbre STASI, il devient l'adjoint de son premier dirigeant, Wilhelm Zaisser. Cette même année le bureau politique du SED décide de faire détruire le monument commémorant la mort d'Anlauf et de Lenck qui existe toujours sur l'ancienne Bülowplatz, devenue entre temps la Horst-Wessel-Platz puis la Rosa-Luxemburg-Platz.

     Mielke poursuit sans encombre sa carrière au sein de la Stasi, participant activement à la mise en place du réseau de surveillance quadrillant l'ensemble de la RDA. Il prend la direction de la Stasi en 1957 et en conserve la maitrise jusqu'en 1989. Dans le même temps il fait carrière au sein du SED, le parti communiste de l'Allemagne de l'Est, devenant à partir de 1950 membre de son comité central, puis de son bureau politique à partir de 1971. Il est alors l'un des hommes les plus puissant mais aussi les plus haï de la RDA35.

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Embleme de la Stasi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Le retour des fantômes de la Bülowplatz.

     L'agonie de la RDA, qui débute à l'automne 1989, entraine rapidement la chute de Mielke. Le 7 novembre, soit deux jours avant la chute du Mur de Berlin, ce dernier démissionne du gouvernement et perd ainsi le contrôle de la Stasi, laquelle disparaît officiellement le 18 novembre 1989. Le 3 décembre il est exclut du SED et le 7 il est arrêté pour répondre des accusations de corruption et d'enrichissement personnel. Mielke est alors emprisonné à Berlin-Est de janvier à mars 1990 avant d’être finalement libéré pour raison de santé. Il est néanmoins de nouveau en prison à partir de juillet où il assiste à la disparition de la RDA.

     En octobre 1990, avec la réunification allemande, Mielke fait toujours l'objet de poursuites judiciaires pour des crimes et délits punis selon les lois de l'ancienne RDA. Mais il va également être rattrapé, 60 ans après, par le double assassinat de 1931. La valise contenant depuis la fin des années 1940 l'ensemble de la procédure judiciaire de 1934 a en effet été saisie dans une cave au domicile de Mielke par le Procureur général de la RDA à la suite d'une perquisition le 23 février 1990. Cette découverte permet de relancer la procédure concernant l'attentat de la Bülowplatz. En novembre 1991, Mielke est officiellement placé en état d'arrestation pour les meurtres de 193136.

A partir du 10 février 1993 débute devant le tribunal de Berlin-Moabit, à la demande de Rosa Zimmerman, la fille du capitaine Anlauf, le procès de Mielke concernant l'affaire de la Bülowplatz. Les débats s'appuient principalement sur le dossier d'instruction de 1934, ainsi que sur des documents nouveaux issus des archives soviétiques et de nouveaux témoignages37.

     La défense de Mielke, s'appuyant sur le fait que l'accusation repose en grande partie sur la procédure de 1934, affirme que les aveux contenus dans cette dernière ont été extorqués sous la torture par des policiers nazis et ne peuvent donc être recevables devant un tribunal démocratique38. Sur ce point John Koehler prétend que si les suspects ont été arrêté par des membres de la SA et certainement battus par eux, ils ont par la suite été remis au bureau d'enquête criminel de Berlin où de nombreux inspecteurs avaient été membres du SPD. Selon lui la procédure judiciaire menée alors a été régulière, c'est à dire conforme aux usages en vigueur sous la république de Weimar. Le tribunal de Berlin partage cet avis mais prend néanmoins en compte les arguments de la défense et écarte délibérément certains aveux qui lui semblent suspects39. Il est vrai aussi que les juges ne s'appuient pas seulement sur la procédure de 1934 pour démontrer la culpabilité de l'ancien chef de la Stasi mais également sur des documents trouvés dans les archives de Moscou.

     Ces derniers, qui émergent alors d'un océan documentaire longtemps inexplorés, sont accablant pour Mielke. Ainsi dans un questionnaire biographique antérieur à 1938, ce dernier écrit qu'il a réalisé de nombreuses actions en tant que membre du service d'ordre : protection des manifestations et rassemblements, transport d'armes, « la dernière mission, réalisé avec un camarade, fut celle de la Bülowplatz. Mes parents ont deviné que j'étais impliqué mais ils sont fiables pour ces choses ». Dans un autre questionnaire du 6 mars 1932 il indique: « dernière action à la Bülowplatz ». Dans un document de 1951 il est même plus précis : « à la suite de ma participation à l'action de la Bülowplatz j'ai été envoyé par le comité central du KPD en Union soviétique (août 1931) »40. Les documents autobiographiques de Ziemer sont tout aussi accablant. En 1937, peu avant de mourir, de dernier raconte : « En août 1929 j'ai travaillé dans le groupe terroriste. J'ai appris le maniement des pistolets (08, Ortgies, Mauser) et du fusil 98. Le travail consistait dans la protection des manifestations et rassemblements publics, le transport et l'entretien des armes, la garde des locaux... Mon dernier travail dans le groupe fut celui de la Bülowplatz, réalisé avec un autre camarade »41.

     C'est avant tout sur la base de ces documents venus directement des archives du Komintern, qu'après 87 jours d'audience, le 26 octobre 1993, Mielke est reconnu coupable de meurtre et condamné à 6 ans de prison42. Il est néanmoins libéré pour raison de santé en aout 1995 et meurt dans une maison de soins à Berlin le 21 mai 2000 à l'age de 92 ans. Il est inhumé dans la capitale allemande au cimetière de Friedrichsfelde où reposent les dignitaires du communisme allemand depuis Rosa Luxembourg43.


Mielke2

Erich Mielke peu avant sa mort (Dynamosport Home).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


1 Robert Ide, « Erich Mielke : Der Mörder als Opfer », Tagesspiegel, 10 décembre 2002.

2 Dora Zimmerman, « 'Ich darf Mielke Mörder nennen' Interview von Philipp Gessler und Tina Hüttl», Tageszeitung, 10 octobre 2005.

3 Ulrich Zender, « Rot Front nimmt Rache », Wiener Zeitung, 12 août 2011.

4 John Koehler, Stasi, The Untold Story of the East German Secret Police, Westview Press, 1999, p. 39.

5 Ulrich Zender, « Rot Front nimmt Rache », op. cit.

6 Jens Inti Habermann, « Doppelmord im Namen einer großen Sache », www.dokumedienproduktion.de/.../Mielke.htm

7 Eric Weitz, Weimar Germany : Promise and Tragedy, Princeton University Press, Princeton, 2007.

8 Chris Bowlby, « Blutmai 1929: Police, Parties and Proletarians in a Berlin Confrontation », The Historical Journal, 29, 1° mars 1986, pp 137-158.

9 Ulrich Zender, « Rot Front nimmt Rache », op. cit.

10 Le Röte Frontkampferbund est une organisation paramilitaire fondée en 1924 par les communistes allemands. Elle est dissoute par le gouvernement allemand en 1929.

11 John Koehler, op. cit, p. 36.

12 Eve Rosenhaft, Beating the Fascists ? The German Communists and Political Violence, 1929-1939, Cambridge University Press, Cambridge, 1983, p. 104.

13 John Koehler, The Stasi, p. 38-39.

14 Ibidem.

15 Ibidem .

16 Lénine, « La guerre de partisans » Proletari, n°5, 30 septembre 1906, in Œuvres complètes, Moscou-Paris,

17 Sur le rôle joué par Staline et son complice Kamo dans le mouvement des expropriations dans le Caucase avant 1914 vois, Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline, Paris, Calmann-Lévy, 2008.

18 Lénine, « La guerre de partisans », p. 220.

19 Margarete Buber-Neumann, La Révolution mondiale, Bruxelles, Casterman, 1971, p 276.

20 Eve Rosenhaft, op cit, p. 114.

21 Ibidem.

22 Pierre Broué, Histoire de l'Internationale communiste, Fayard, Paris, 1997, p. 526.

23 John Koehler, The Stasi, pp. 42-43.

24 Jens Inti Habermann, « Doppelmord im Namen einer großen Sache », op cit.

25 Urteil vom 10. März 1995, BGH 5 StR 434/94. Consultable sur www.hrr-strafrecht.de

26 Jens Inti Habermann, « Doppelmord im Namen einer großen Sache », op cit.

27 Ibidem. Pour des raisons obscures, Klause est décapité le 7 février 1942 à la prison de Plötzensee.

28 Ibidem.

29 Ibidem.

30 Wolfgang Zank, « Der Mann, der alle liebte », Die Zeit, 14 novembre 2007.

31 John Koehler, The Stasi, pp. 42-43.

32 Wolfgang Zank, « Der Mann, der alle liebte », op cit.

33 Robert Ide, « Erich Mielke : Der Mörder als Opfer », op cit.

34 Urteil vom 10. März 1995, BGH 5 StR 434/94, op cit.

35 Wolfgang Zank, « Der Mann, der alle liebte », op cit.

36 Ibidem.

37 Dora Zimmerman, « 'Ich darf Mielke Mörder nennen' Interview par Philipp Gessler et Tina Hüttl», op cit.

38 Stephen Kinzer, « German Ex-Police Chief is guilty in 1931 Murders », New-York Times, 27 octobre 1993.

39 John Koehler, The Stasi, page 416.

40 Documents cité in Urteil vom 10. März 1995, BGH 5 StR 434/94, op cit.

41 Ibidem.

42 Urteil des Landgerichts Berlin vom 26. Oktober 1993; Az: (523) 1 Kap Js 1655/90 Ks (10/91).

43 Jens Inti Habermann, « Doppelmord im Namen einer großen Sache », op cit.

 

David FRANCOIS (Docteur en Histoire).

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")