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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 18:50

À la fin de 1924, après qu'Albert Treint a appelé lors de la cérémonie du transfert de Jaurès au Panthéon à former des centuries prolétariennes, le ministère de l'Intérieur interroge les préfets sur l'éventuelle existence de telles groupes dans leurs départements. La plupart des réponses font état de l'absence d'organisation militaire du PCF, les seules centuries existantes sont le fait de communistes italiens réfugiés en France qui ont répondu au manifeste de l'IC appelant à créer des centuries prolétariennes à la suite de l'assassinat de Matteoti1. Cette initiative reçoit d'ailleurs le soutien de la direction du PCF. Doriot demande ainsi que la CGTU créée un comité antifasciste pour pousser les ouvriers italiens à participer à la manifestation du 28 septembre 1924 « par un défilé semi-militaire » et que de telles manifestations soient organisées aussi à Lyon, Marseille, Tourcoing, Longwy2. Ces propositions sont adoptées lors d'une réunion réunissant la commission exécutive du groupe italien du PCF et des représentants du PCI qui prévoit également d'organiser une campagne de recrutement militaire, d'encadrer les sans-partis dans des centuries, de donner une préparation militaire à ces centuries et d'ouvrir une école politique et militaires pour les commandants3.

Le 14 septembre, dans l'Humanité, paraît un appel du comité ouvrier antifasciste qui décide la création de centuries pour grouper les ouvriers italiens et d'organiser des réunions dans les villes où résident des Italiens pour expliquer la nécessité de cette mesure4. Le PCF et la commission centrale exécutive des groupes italiens, avec l'accord du PCI, créent alors un comando général des centuries composé de militants ayant des connaissances militaires. Les communistes italiens créent à partir de septembre 1924 des comités ouvriers antifascistes sous l'égide desquelles des centuries prolétariennes sont constituées.

Une quinzaine de centuries existent dans la région parisienne rassemblant chacune 100 hommes qui se montrent en public lors de manifestations à Puteaux le 28 septembre 1924 où 500 d'entre eux défilent en uniforme avec un drapeau5 et à Luna-Park le 9 novembre.6. Il en existe bientôt dans toutes les régions d'implantation italienne comme à Marseille avec deux centuries dont l'un des chefs est Giovanni Buti, impliqué dans la manifestation violente du 9 février 19257. À Troyes, selon une lettre anonyme, une centurie est créée fin décembre8. À Audincourt une tentative de création échoue9, tandis que des instructions sont données en novembre aux communistes italiens de Nancy pour créer des centuries et que Cirillo Vecchi et Ignazio Ferri sont responsables de la zone de Meurthe et Moselle10. Des centuries sont mises sur pied dans la région de Briey et des tentatives sont également faites en Moselle. À Amiens, bien qu'ils soient inconnus de la police locale, le Ministère de l'Intérieur soupçonne Umberto Bonettini, Maria Aleotti et Marcel Zmuda de participer à l'organisation des centuries11. Dans la région amiénoise les communistes italiens tentent également de créer des centuries dont le centre est à Albert autour de Mengani12.

Si les centuries sont ouvertes aux non-communistes leur direction doit en principe rester aux mains du parti. Les volontaires sont invités à signer un formulaire d'enrôlement accompagné d'un serment. En même temps le volontaire remplit un formulaire où il indique l'arme dans laquelle il a accompli son service militaire, son grade, s'il possède une arme, une chemise rouge et un béret. Cet enrôlement doit être approuvé par les commandants militaires locaux. Dans le serment le volontaire s'engage à assumer le titre de soldat des centuries prolétariennes, d'étudier l'art militaire, de défendre les intérêts des ouvriers, d'observer la discipline, d'être convaincu que la libération des ouvriers n'est possible que par la force et l'insurrection et s'engage « toutes les fois que je serais appelé à lutter pour le renversement violent du fascisme et de toutes les formes d'oppression du prolétariat, pour la défense de l'Union soviétique, pour l'affirmation du communisme et pour la fraternité mondiale des peuples. » Le lien entre l'antifascisme et la révolution prolétarienne est nettement affirmé, le premier apparaissant comme le prélude à la seconde13.

Un document de septembre 1924 expose l'organisation du système des centuries. Un comando général dirige les centuries au niveau national. Au niveau local existe les fiduciaires qui ont autorités sur les chefs militaires locaux et sont chargés de l'encadrement et du règlement. Le fiduciaire joue un rôle central dans la création des centuries puisqu'il doit former les premières escouades puis une unité en sélectionnant les meilleurs éléments en tenant compte à la fois de leurs attitudes politiques et de leurs dispositions militaires.

La centurie est composée de trois pelotons divisés en escouades avec un commandant. Chaque centurie dispose de son drapeaux rouge et de sa « feggia » donnée par le comando ainsi que d'un nom de baptême. Près du comando est formé un conseil de discipline qui examine les infractions et propose aux organes politiques des sanctions. La centurie fait partie d'un comando, d'un bataillon, d'un régiment, d'une division. Au sommet de cette organisation pyramidale existe un état-major possédant une section sanitaire, des techniciens militaires et des commissaires politiques et militaires sous le contrôle du parti. Au côté de cet état-major existe des éléments techniques spécialisés : mitrailleurs, artilleurs, lance-flammes, aviateurs, chimistes14. Chaque membre doit disposer d'une chemise rouge avec un béret noir alpin et d'une arme dont il n'est pas le propriétaire et qui lui sera donné personnellement quand sera donné l'ordre de mobilisation. Les militants sont aussi libre de s'armer par leurs propres moyens.

Le but des centuries est avant tout de s'entraîner pour pouvoir se rendre ultérieurement en Italie. Le texte d'un cours dispensé aux membres sur la guerre civile et l'insurrection indique que la fonction principale des centuries est de marcher de la frontière française sur Milan puis Rome en cas d'insurrection en Italie, tandis que des instructions sont données pour éviter toute violence en France où la responsabilité de la sécurité des manifestations doit être assuré uniquement par des militants français15. Héritière du garibaldisme de l'expédition des Milles, les centuries italiennes se veulent donc le noyau d'une armée rouge, mais une armée qui n'a comme finalité que d'intervenir sur le territoire italien comme l'aile révolutionnaire du combat antifasciste.

Cette organisation, qui calque sa structure sur celle de l'armée, n'a guère de traduction concrète d'autant que les autorités françaises se chargent rapidement de la démanteler. L'expulsion par la police des dirigeants italiens comme Bernulfo expulsé vers la Belgique en décembre, est le moyen privilégié pour briser l'organisation et réduire à néant son activité, surtout en région parisienne, car en mai 1925 la police signale que dans la région de Nancy, Murazzi alias Guérin tente encore de mettre sur pied des centuries16.

 

Sources:

1 Circulaire en italien de la commission exécutive centrale des groupes communistes italiens aux comités régionaux du 21 juillet 1924, Archives nationales F7 13248.

2 Bureau politique du PCF du 10 septembre 1924.

3 Rapport du 31 janvier 1925 envoyé au CEIC, AN F7 13188.

4 L'Humanité du 14 septembre 1924.

5 Rapport de police du 22 octobre 1924, AN F7 13248.

6 Rapport de police de mai 1930, APP Ba 1916.

7 Rapport de police du 13 février 1925, AN F7 13313.

8 Rapport de police du 30 décembre 1924, AN F7 13248.

9 Rapport de police du 12 décembre 1924, AN F7 13248.

10 Rapports de police des 28 mars et 11 avril 1925, AN F7 13248.

11 Lettre du Ministère de l'Intérieur du 16 mars 1925, AN F7 13248.

12 Rapport de police du 2 mars 1925, AN F7 13248.

13 Rapport de police du 25 mars 1925, AN F7 13248.

14« Disposition pour l'encadrement militaire dans les centuries prolétariennes » du 13 septembre 1924, AN F7 13248.

15 Rapport de police du 15 avril 1925 et « École militaire des centuries prolétariennes. Résumé de la 1er leçon. Les caractéristiques de la guerre civile et de l'insurrection », AN F7 13248.

16 Rapport de police du 9 mai 1925, An F7 13248.

 

David FRANCOIS, doctorant en Histoire contemporaine.

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")