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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 07:23

Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Fayard, Paris, 2002.

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Depuis une vingtaine d'années l'historiographie dominante, c'est à dire celle qui remplit les rayons des librairies et les pages des grands magazines d'histoire, n'est pas tendre avec les Révolutions française et russe. Pour en juger il suffit de relire les œuvres de deux de ses plus éminents représentants: François Furet et Richard Pipes. Pour ce courant où s'illustre aussi l'emblématique Livre noir du communisme, la violence révolutionnaire n'est ni accidentelle, ni le fruit de circonstances particulières mais plutôt l'essence même du phénomène révolutionnaire. Pour les tenants de cette école de pensée les dirigeants révolutionnaires attisent cette violence par idéologie, par volonté de faire plier le réel et de le contraindre à correspondre aux desseins utopiques espérés mais également par haine de leurs adversaires.


Arno Mayer, historien à Princeton, tempère cette analyse dans son livre qui se veut une étude comparative des révolutions françaises et russes, avec une idée simple: il ne peut y avoir de révolution sans contre-révolution ce qui entraine inévitablement un déchainement de violence qu'il nomme les Furies. L'explosion de haine et de violence qui surgit alors n'est pour lui que le résultat du choc sismique qui s'opère entre l'ordre ancien et le nouveau. Mayer met ainsi en avant ces acteurs trop souvent ignorés du moment révolutionnaire que sont les défenseurs de l'ancien régime.


Pour Arno Mayer ce combat entre les idées et les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires est donc le premier et le principal responsable de la violence que déclenchent les révolutions françaises et russes. Si cette affirmation semble tomber sous le coup du bon sens, elle contredit néanmoins fortement certains travaux publiés ces vingt dernières années qui affirment que les révolutionnaires inventèrent eux-même des complots contre-révolutionnaires et des adversaires mythiques dans le seul but de conforter leur pouvoir. Mayer affirme le contraire. Les révolutions françaises et russes ont affronté des ennemis bien réels et surtout déterminés. Et cet ennemi ce n'est pas seulement l'étroit cercle de la noblesse et des privilégiés mais souvent un mouvement social complet à l'instar des paysans de l'Ouest français en 1793. Cette dimension sociale rend ainsi la lutte encore plus acharnée et brutale. Arno Mayer note par exemple que dans les deux cas, en France et en Russie, une paysannerie attachée à son univers traditionnel, a formé la troupe de la contre-révolution contre des révolutions nait dans les villes. A ces conflits internes aux sociétés s'ajoute également une dimension internationale. Les principes universels dont se réclament ces révolutions, droits de l'Homme en France et internationalisme prolétarien en Russie éveillent rapidement la méfiance puis l'intervention des puissances étrangères.


Face à l'ensemble de ces adversaires, il n'est donc plus étonnant que les révolutionnaires utilisent la force, notamment dans les périodes où à la guerre civile s'ajoute la guerre avec le reste du monde dans un paroxysme de violence. Le syndrome de forteresse assiégée qui naît à ce moment tend même à se perpétuer et explique ainsi selon Mayer la logique des purges de 1936-1937 alors que l'URSS voit la montée de l'anticommunisme en Europe.


Arno Mayer reconnaît aussi qu'il existe dans chaque révolution un potentiel intrinsèque de violence indépendante des circonstances. Mais pour lui, il s'agit là avant tout du surgissement d'une violence archaïque, issue du passé où affleurent des décennies voire des siècles de ressentiments et de rancœurs. Dans les moments révolutionnaires où les pouvoirs établis s'effondrent ces inimitiés et haines anciennes quelle soit d'origine sociale, économiques ou religieuses, refont surface avec une ampleur décuplée par les bouleversements en cours. Une violence cathartique se déploie alors, celles des catholiques contre les protestants dans la région cévenole en 1790 ou encore celle des paysans russes contre les propriétaires terriens. Cette violence est aussi dissuasive et doit mettre en garde ceux qui voudraient choisir le camp adverse. Le cycle de violence et de vengeance qui s'enclenche alors est pour Mayer un retour à une prémodernité sauvage et non le symbole d'une volonté prométhéenne de défier les lois de la nature et de la société.


L'ouvrage d'Arno Mayer est salutaire. Il replace l'action révolutionnaire de 1789-1793 et 1917-1920 dans ses différents contextes et surtout il met en valeur cette figure fondamentale de la Révolution qu'est la Contre-Révolution. Le combat entre ses deux forces n'est autre qu'une lutte à mort d'autant plus cruelle qu'elle prend ses racines au cœur des différents clivages qui gangrènent les sociétés pré-révolutionnaires. On est ici bien loin des divagations sur la nature profondément criminelle de tout projet révolutionnaire. L'approche de Mayer rompt avec le consensus historiographique quasi-dominant et cette originalité, pour ne pas dire dissidence, justifie amplement la lecture des Furies, un ouvrage désormais incontournable pour mieux comprendre la passion révolutionnaire.

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")