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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 09:04

Adriano Sofri, Les ailes de plomb, Verdier, Paris, 2010.

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Le livre d'Adriano Sofri n'est pas un livre d'histoire, ni même un témoignage mais un roman. Pourtant c'est là une espèce de roman particulier puisque l'auteur relate des faits réels en s'appuyant sur la presse de l'époque mais surtout sur le dossier de l'affaire judiciaire.


L'histoire débute dans la nuit du 15 au 16 décembre 1969 dans un commissariat de Milan avec la mort d'un militant anarchiste Giuseppe Pinelli, tombé d'un bureau au 4° étage après trois jours d'interrogatoire. Pinelli a été emprisonné car la police le soupçonne alors d’être le responsable de l'attentat de la Piazza Fontana, le 12 décembre 1969, qui marque l'entrée de l'Italie dans ce que l'on nomme les années de plomb. En 1972, l'inspecteur Calabresi, qui pour l'extreme-gauche est l'assassin de Pinelli, est exécuté par le groupe Lotta Continua. En tant que dirigeant de ce groupuscule terroriste, Adriano Sofri fut condamnée par la justice italienne à 22 ans de prison en 1997.


Sofri reprend l'enquête sur la mort de Giuseppe Pinelli, un fervent libertaire mais surtout un adversaire de la violence. A cet homme, face lumineuse de l'anarchie s'oppose une face sombre, celle de Pietro Valpreda, un partisan de l'action violente par les bombes, à la Ravachol.


Les liens entre les deux hommes poussent la police à les accuser tous deux d'un attentat qui fit 12 morts et 88 blessés et dont ils sont innocents car l'on sait depuis qu'il fut l'œuvre de l'extrême-droite. Pour Sofri, la thèse du suicide d'un Pinelli, qui acculé par la police à avouer l'horreur, se serait défenestrée, ne tient pas. Les conclusions du juge D'Ambrosio pour qui Pinelli a été victime d'un malaise lui semblent encore plus ridicule.


Sofri pointe alors un certain nombre d'irrégularités. La durée de la garde à vue de Pinelli est illégale. Après la chute du militant libertaire aucun des policiers présents dans la pièce ne s’est précipité dans la cour et la première déposition de chacun est étonnamment concordante, au mot près. Et puis il y a le mystère de la chaussure. Une dès chaussures de Pinelli serait restée dans la main d’un policier qui a tenté de l’arrêter au moment fatal. D’après certains elle était par terre à côté du corps. Mais Pinelli est arrivé à l’hôpital avec les deux chaussures, les siennes ? Si peu à peu, Sofri accumulent les éléments accusant des policiers, qui au bout de plusieurs jours n'avaient pas réussi à obtenir des aveux, il ne porte aucune accusation personnelle et conclu son ouvrage de curieuses manières en affirmant qu'il ne sait pas ce qui s'est passé dans le commissariat de Milan avant et pendant la chute de Pinelli.


Sans jamais être catégorique, Sofri distille pourtant peu à peu sa vérité, sur les raisons de la mort de Pinelli mais surtout sur le climat de l'époque, époque de radicalisation révolutionnaire, où des ouvriers et étudiants firent le choix de la lutte armée. Et ce choix fut alimenté par une presse révolutionnaire où les appels au meurtre étaient fréquents. Sofri, dirigeant à l'époque du journal de Lotta Continua, avoue sa responsabilité dans l'émergence de cette violence des mots qui se transforme rapidement en violence tout court.


La lecture attentive du livre montre que Sofri a réalisé un vrai travail d'enquête, décortiquant les milliers de pages des actes des instructions et des procès, prouvant que les explications de la police et de la justice n'étaient que de vaines manipulations. Mais surtout l'auteur nous invite à une réflexion sur la puissance des mots en se demandant comment la langue de l'émancipation, de la lutte pour la justice peut se transformer et devenir appel au meurtre et au terrorisme.

 

Et cette réflexion dépasse de loin le cadre de l'Italie des années 1970 puisqu'elle touche l'ensemble de l'histoire du discours révolutionnaire. Elle est aussi contemporaine au moment où la crise économique est un prodigieux accélérateur de radicalisation des esprits.

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communismeetconflits - dans Communisme italien

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")