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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 08:00

Ronald Smelser, Edward J. Davies, The Myth of the Eastern Front : The Nazi-Soviet War in American Popular Culture, Cambridge University Press, 2007.

A l'origine du "german-bias"

Le livre de Ronald Smelser et Edward Davies est une lecture indispensable pour tous ceux qui portent quelque interet à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement au front de l'Est. Et ce propos ne s'adresse pas seulement aux « dévoreurs de bouquins » mais également aux passionnés de figurines ou de wargames, que ces derniers soient sur plateau ou sur écran. Si les auteurs étudient la place que tient le front de l'est dans la culture populaire américaine, l'influence de cette dernière sur la culture occidentale, donc aussi française, aboutit à ce que le propos du livre dépasse de loin le cadre des seuls États-Unis.

 

Les premiers chapitres décrivent l'image de l'Union soviétique dans les médias américains pendant la guerre et au moment des procès de Nuremberg. Les auteurs montrent ainsi que très vite après la fin des combats l'image de l'URSS en guerre se dégrade rapidement dans les médias américains. Les révélations sur les crimes nazis en URSS lors du procès de Nuremberg sont vite oubliées alors que les Américains se rapprochent des Allemands et assistent à la mainmise soviétique sur l'Allemagne de l'Est.

 

Un chapitre est consacré au rôle joué par les officiers supérieurs allemands dans la perception que le public américain a de la guerre à l'Est. La pensée du général Halder, qui a échappé avec l'aide des Américains à un procès pour crime de guerre en Bavière, synthétise cette image que les vaincus veulent donner de leur combat. La guerre à l'Est est présentée comme une guerre contre le bolchevisme dans laquelle l'honneur des officiers est sauf car les militaires n'ont jamais participés aux crimes hitlériens. Ces deux idées forces sont à la base des nombreux récits publiés en Occident par d'anciens officiers de la Wehrmacht qui fondent les mythes qui dominent la perception du front de l'Est en Occident. Elles se développent d'abord à travers des écrits sur la stratégie et la tactique destinés aux officiers occidentaux mais rapidement elles se diffusent dans l'opinion publique.

 

Cette diffusion est au centre des chapitres suivants où les auteurs étudient des ouvrages très divers, que ce soit les Mémoires de Manstein, les livres de Guderian, von Mennenthin mais aussi ceux de Rudel, Carell ou Sven Hassel. Ces ouvrages fournissent les lieux communs sur le front de l'Est, profitant de relais dans la presse et du silence approbateur des historiens. Ce qui caractérise la majorité de ces productions est de se cantonner au seuls aspects militaires du conflit et de délaisser son aspect génocidaire. La Werhmacht est présentée comme un ensemble de braves soldats qui luttent pour leur nation sous les ordres d'un dictateur brutal et ignorant. Si les anciens officiers et soldats s'attachent à présenter une Werhmacht courageuse et sans tache, des auteurs américains participent également de ce courant comme Mark Yerger ou Franz Kurowski. Certains font de même avec la Waffen SS comme Richard Landwehr et flirtent avec le révisionnisme.

 

Le dernier chapitre traite des wargames et sites Internet consacrés au front de l'Est. Les wargames qui permettent aux joueurs de rejouer des batailles du conflit germano-soviétique donnent naissance à une presse spécialisée qui publie à destination des joueurs des articles expliquant les contextes des batailles jouées. Internet donne un nouvel élan à la curiosité envers le front de l'Est par le biais de sites et de forums spécialisés.

 

L'idée centrale du livre est que les vétérans allemands ont donné une version biaisée de l'histoire du front de l'Est oubliant délibérément ses aspects politiques. Les généraux qui avaient connaissance et pour certains ont participé au génocide ont niés toute complicité avec des troupes comme les Einsatzgruppen. Le public occidental s'est contenté durant des décennies d'ouvrages où seule la dimension militaire du front de l'Est était décrite, ignorant son caractère de guerre d'annihilation du peuple soviétique. Il faut les années 1990, notamment les travaux d'Omer Bartov pour que les choses commencent à changer.

 

Le livre de Smelser et Davies nous apparaît comme une lecture indispensable pour tous ceux, amateurs ou professionnels, qui s’intéressent à l'histoire du front de l'Est. Le lecteur ne peut ensuite que porter un regard nouveau et critique sur le contenu des livres et revues que contient sa bibliothèque. Cette plongée à l'origine du german-bias si elle est fascinante, laisse néanmoins le lecteur francophone sur sa faim et surtout songeur sur ce que pourrait être une étude similaire avec la France comme lieu d'observation.

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")