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24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 07:00

Paul Preston, Une guerre d’extermination. Espagne, 1936-1939, Belin, 2016.

La tragédie espagnole

Les guerres civiles sont toujours des tragédies atroces, des conflits totaux propices aux massacres et à la vengeance. Une fois terminée, elles sont également l’objet d’une rivalité des mémoires où les héritiers de chaque camp se disputent sur la responsabilité des crimes commis, leur ampleur et leur légitimité. La guerre civile espagnole n’échappe bien entendu pas à ce tropisme sanglant, ni à cette lutte des mémoires d’autant que le vainqueur a, pendant près de 40 ans, pu imposer sa vision de l’histoire et que la démocratisation post-franquiste du pays s’est construite sur une forme d’oubli du passé et de ses taches sombres.

C’est tout le mérite du livre de Paul Preston, grand historien de l’Espagne contemporaine, de retracer et d’analyser les massacres qui eurent lieu en Espagne à la suite du soulèvement militaire du 18 juillet 1936. Il en retrace la genèse dans la guerre sociale dont les campagnes espagnoles furent le théâtre au début des années 1930, dans le développement et la théorisation d’un racisme social à l’égard des ouvriers et des paysans pauvres qui s’accompagne d’une démonisation de la gauche, symbole d’une anti-Espagne manipulée par la franc-maçonnerie, les juifs et Moscou. Les massacres s’enracinent aussi dans les pratiques utilisées par l’armée espagnole au Maroc contre les populations colonisées.

Ces pratiques coloniales, l’armée de Franco les importent dans la péninsule dès les premiers jours de la guerre civile. Les massacres ont alors deux objectifs complémentaires. Le premier est de terroriser la population, la frapper d’épouvante afin d’asseoir le pouvoir des militaires et d’imposer l’ordre nouveau. Le second est d’éliminer toute opposition, même potentielle, de purifier les zones conquises de ceux et celles qui représentent l’anti-Espagne, en somme les partisans de la République. Cette volonté d’éliminer physiquement l’adversaire prime même les impératifs stratégiques. Ainsi, quand un objectif militaire est atteint, il arrive que les nationalistes, plutôt que de profiter de leur succès pour s’emparer rapidement du suivant, préfèrent ratisser la région conquise pour procéder à l’élimination de leurs adversaires.

La zone républicaine n’est pas exempte de massacres, notamment dans les premiers mois de la guerre. Mais ces derniers ne procèdent pas d’une volonté délibérée des autorités et sont plutôt le résultat de l’effondrement de l’État à la suite du soulèvement militaire. Ce contexte chaotique, incarnée dans le domaine répressif par la multiplication des checas, ces prisons privées aux mains des partis du Front populaire, favorise les vengeances, les fusillades suscitées par la crainte devant l’avancée nationaliste, la peur d’une cinquième colonne. Au fur et à mesure que l’État se reconstruit et se renforce, la violence tend à s’atténuer pour laisser la place à une répression encadrée juridiquement. Cela ne signifie pas, bien sur, la fin des abus et des crimes en zone républicaine que ce soit contre les franquistes ou bien contre les militants du POUM après les journées de Barcelone en mai 1937. Mais l’État républicain cherche dans tous les cas, dans la mesure de ses moyens, à contrôler la répression et n’a jamais une volonté exterminatrice contre ses ennemis. Cette différence profonde explique que le nombre de victimes de la répression en zone républicaine est trois fois inférieur à celui de la zone franquiste que Paul Preston estime à environ 130 000.

Une fois la guerre civile terminée, en avril 1939, la volonté exterminatrice des franquistes se mue en terreur d’État contre les vaincus qui sont asservis dans le cas des prisonniers de guerre, poursuivis devant les tribunaux, emprisonner, dépouiller de leurs biens et impitoyablement traquer y compris dans leur exil avec la complicité de l’Allemagne nazie et de la France de Vichy.

L’ouvrage de Paul Preston, somme de près de 900 pages, avec une abondante bibliographie, des notes, des cartes, des graphiques est un puissant travail de recherche et de vulgarisation, une référence incontournable. Sa lecture, parfois difficile par la succession de massacres et de crimes qu’il relate, est indispensable pour tous ceux qui veulent comprendre l’histoire de l’Espagne contemporaine et d’un conflit qui hante toujours la société espagnole.

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communismeetconflits - dans Guerre d'Espagne

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")