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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 07:19

Paul Boulland, Des vies en rouge. Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981), Editions de l’Atelier, 2016.

Les communistes français des Trente glorieuses.

Issu de sa thèse de doctorat en Histoire, Paul Boulland, nous offre dans son livre une véritable plongée au cœur du monde communiste français au moment de son apogée. Dépassant la simple étude sociologique des militants et cadres, l’auteur, à travers l’analyse des modifications de la composition du PCF, propose une lecture originale et stimulante de l’histoire de ce dernier.

 

Pour les communistes, la composition sociale du corps militant et de son encadrement représente un enjeu politique majeur. Parti de la classe ouvrière, le PCF veut incarner concrètement cette spécificité aussi bien à la base qu’aux différents niveaux de sa hiérarchie. Pour cela, il a élaboré au cours des années 1930 le modèle du cadre thorézien qui conjugue à la fois l’origine ouvrière, la capacité à assimiler de nouvelles connaissances et l’autorité du meneur et de l’organisateur, ce modèle assurant la légitimité politique des cadres et dirigeants qui l’incarnent. Afin de maintenir ce modèle au centre de son dispositif, le PCF s’est doté à partir de 1932 d’une section des cadres renommée après-guerre section de montée des cadres. Cette dernière, à travers des questionnaires biographiques et des enquêtes, doit d’abord protéger le Parti de l’infiltration par des provocateurs, des policiers, des adversaires et, après-guerre, le purger de ceux dont la conduite sous l’Occupation ne fut pas irréprochable. La section de montée des cadres doit également sélectionner ceux et celles jugés aptes à tenir des fonctions d’encadrements à tous les niveaux du Parti. C’est donc elle qui est en première ligne pour perpétuer le modèle du cadre thorèzien.

 

Après la guerre, la légitimité politique incarnée par la conformité à ce modèle se heurte à une autre légitimité, celle issue de la Résistance. Cette concurrence débouche sur une série de crises interne mais permet de réaffirmer la primauté du modèle thorèzien, le plus à même d’assurer la cohésion du Parti en période de Guerre froide. Ce sont les changements politiques initiés à la fin des années 1950 et qu’incarne à partir de 1964 Waldeck-Rochet, le successeur de Thorez, qui vont profondément ébranler son caractère central dans l’organisation communiste. L’ouverture vers les socialistes et la volonté d’élargir les rangs du PCF débouchent dans les années 1970 sur la signature du Programme commun et la montée des effectifs. Les classes moyennes, c’est-à-dire les techniciens, fonctionnaires, ingénieurs et employés prennent alors une place de plus en plus importante alors que les ouvriers qualifiés, au cœur du modèle thorèzien, s’effacent, victimes de la crise économique des années 1970. Face à cette évolution, la direction du PCF, incarnée par Georges Marchais, réaffirme la primauté du modèle ancien, cette forme de conservatisme provoquant la rupture avec la fédération de Paris en 1979. Cette crise apparaît de manière rétrospective comme le premier signal du déclin communiste dans les années 1980.

 

Si Paul Boulland dans son ouvrage ne parle jamais des théories du sociologue Roberto Michels, le lecteur qui connaît les thèses de ce dernier ne peut manquer de constater que le PCF, à travers le modèle thorèzien, a cherché à contrecarrer une des lois que Michels a mis en évidence en étudiant le mouvement socialiste du début du 20e siècle, la tendance pour les militants disposant d’un capital culturel élevé à s’imposer comme dirigeant. Pris entre le phénomène de démocratisation de l’enseignement supérieur et la disparition de pans de la classe ouvrière traditionnelle, le PCF n’a pas su renouveler son modèle militant et s’est recroquevillé sur un schéma qui n’était plus en phase avec la société issue des Trente glorieuses.

 

Le livre de Paul Boulland, c’est là aussi tout ce qui fait son intérêt, ne se limite pas à l’étude de la composition du Parti ou des moyens pris par la direction pour la contrôler. Il offre également de nombreux aperçus du quotidien des militants et cadres. Les pages consacrées à l’étude de l’agenda d’une secrétaire de section de la région parisienne sont particulièrement éloquentes sur l’aspect chronophage du militantisme. L’auteur montre également la difficulté d’être permanent, non seulement sur le plan matériel, mais aussi dans les rapports avec les militants. Il y a aussi les cadres qui choisissent volontairement de devenir ouvrier pour être en conformité avec le modèle militant mis en avant par la direction et ceux qui refusent les promotions sans oublier les tensions qui existent pour chacun entre la vie militante et la vie familiale. Paul Boulland montre ainsi toute la diversité des militants et des cadres communistes, un univers où se côtoient abnégation et faiblesse, un monde à l’image de la nature humaine en somme. 

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communismeetconflits - dans Communisme français

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")