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26 mai 2016 4 26 /05 /mai /2016 06:49

Philippe Pons, Corée du Nord, un État-guérilla en mutation, Gallimard, 2016.

Au cœur de la Corée du Nord

La Corée du Nord est certainement le pays le plus déroutant qui soit pour un observateur étranger. Dictature stalinienne régie par une dynastie familiale, nation repliée sur elle-même mais doter de l’arme nucléaire et adepte des rassemblements de masse et des défilés grandioses, les stéréotype sur la Corée du Nord sont nombreux et rarement sympathiques. À l’observer à travers l’image donnée par les médias on se demande par quelle aberration un tel État peut-il encore tenir debout de nos jours ?

 

Le livre de Philippe Pons répond à cette interrogation, mais il va plus loin en nous faisant comprendre la logique et les ressorts d’un pays qui paraît si étrange. À la fois travail de journaliste, de sociologue, de politiste, d’histoire, ce livre explore les différentes facettes du monde nord-coréen, de l’histoire politique du régime à la condition de la femme, des nouvelles technologies à la famine des années 1990, rien n’est laissé de côté pour nous faire comprendre ce qu’est la Corée du Nord.

 

L’histoire de la Corée du Nord depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale se confond avec celle de la famille des Kim. Inconnu lors de son retour en Corée, dans les fourgons de l’Armée rouge, Kim Il-sung parvient peu à peu à asseoir son pouvoir, éliminant les différentes factions qui composent le Parti du Travail, pour ne s’appuyer que sur les anciens partisans dont il fut le commandant. C’est sous son égide que s’opère la mutation idéologique qui conduit à l’abandon progressif du marxisme-léninisme des débuts au profit d’un nationalisme ethnique exacerbé théorisé par la doctrine du Juche. S’appuyant sur le sentiment national construit à la fois à travers une histoire mythologique et l’humiliation de la colonisation japonaise, Kim il-Sung développe l’idée que le pays a retrouvé son indépendance par ses propres forces, grâce à la lutte de la guérilla antijaponaise puis face à l’agression américaine lors de la guerre de Corée. Sur ce point, la Corée du Nord appartient bien à ce communisme asiatique qui s’est construit avant tout comme lutte de libération nationale et dont le régime tire en grande partie sa légitimité et le soutien de la population.

 

Comme le souligne avec justesse Philippe Pons, si le combat indépendantiste rapproche le régime nord-coréen de ses homologues chinois ou vietnamiens, sur le plan économique, la Corée du Nord est plus proche, lors de sa création, des démocraties populaires d’Europe de l’Est. En effet, le pays a connu un début d’industrialisation lors de l’occupation japonaise et, en 1945, l’agriculture y tient une place moins importante que dans le sud. C’est sur la base de cette économie déjà moderne que le régime connaît une remarquable croissance jusqu’aux années 1970, une croissance qui d’ailleurs tranche avec la stagnation économique de la Corée du Sud durant la même période et contribue à la popularité de Kim il-Sung.

 

C’est cette modernité économique qui, paradoxalement, va conduite à la famine des années 1990. L’industrie nord-coréenne a longtemps fourni les engrais et le matériel agricole nécessaire au développement d’une agriculture intensive. La décision de la Russie et de la Chine de faire payer à la Corée du Nord ses importations énergétiques au coût du marché au début des années 1990 provoque la crise de ce modèle et entraîne la famine. C’est au cœur de ce drame qu’une partie de la société forge peu à peu une économie parallèle, une économie de marché en marge de la légalité mais que les autorités tolèrent pour éviter l’effondrement total. Philippe Pons montre que si le régime essaye de l’encadrer et de la contrôler, l’émergence de cette économie parallèle signifie que la société nord-coréenne est en mouvement ainsi les croyances idéologiques d’antan s’effritent et les inégalités sociales se creusent. Pour l’auteur, la communauté internationale doit s’appuyer sur ces changements pour faire évoluer le régime et non lancer des menaces qui renforcent le sentiment d’insécurité en Corée du Nord et servent auprès de la population, qui garde en mémoire les ravages des bombardements américains entre 1950 et 1953, à justifier la nécessité du programme nucléaire.

 

Philippe Pons n’oublie pas dans son ouvrage de recenser les horreurs du régime nord-coréen, les exécutions, le système concentrationnaire, la propagande agressive, la militarisation du pays, les souffrances de la population. Malgré cela, il montre que le régime nord-coréen est encore solide, aussi bien pour des raisons internes que géopolitiques.

 

Voici donc un livre remarquable d’intelligence et d’érudition, une véritable somme incontournable pour connaître à la fois l’histoire et le présent de la Corée du Nord. À lire absolument.

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communismeetconflits - dans Corée du Nord

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")