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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 07:37

Fabrice Genard, Tulle, enquête sur un massacre, 9 juin 1944, Tallandier, 2014.

Tulle, 9 juin 1944

Si la mémoire collective accorde une large place au massacre d'Oradour-sur-Glane, symbole de la barbarie nazie en France, celui de Tulle, le 9 juin 1944, est plus mal connu. Si le nombre de victimes n'atteint pas celui d'Oradour, il reste néanmoins l'un des plus grands opérés par les Allemands en France en 1944. Il est emblématique de la politique terroriste appliquée par les nazis envers les populations civiles dans le cadre d'une lutte contre les partisans qui reprend les méthodes expérimentées en URSS. Mais au-delà de l'événement l'auteur montre également les soubresauts d'une mémoire conflictuelle qui ont contribué à le cantonner dans un cadre uniquement local.

 

Les faits sont bien connus. Le 7 et le 8 juin 1944, au lendemain du débarquement en Normandie, les maquis FTP de Corrèze lancent une offensive sur Tulle pour libérer la ville. Après des combats difficiles, la garnison allemande se rend dans une ville en liesse. Mais cette libération est de courte durée puisque dès le 8 juin au soir, des éléments de la division SS Das Reich, lourdement armés, investissent Tulle, provoquant la retraite des maquisards. Le lendemain, les soldats SS organisent une rafle parmi la population, rassemblant près de 3 000 habitants, avant de pendre 99 personnes aux balcons et aux réverbères puis de déportés 149 autres.

 

Si Fabrice Grenard retrace de manière fine, en s'appuyant sur de nombreuses archives et des témoignages, cette tragédie, il prend soin de la réinsérer dans un contexte plus large, permettant ainsi de remettre en cause certaines idées reçues.

 

L'auteur montre ainsi que la Corrèze fut une terre de maquis plus importante que la Haute-Vienne où dominait pourtant Georges Guingouin. A partir du printemps 1944, les maquisards lancent des actions d'envergure et n'hésitent pas à effectuer des opérations spectaculaires à Tulle. Pour endiguer ces actions une division allemande appuyée par des supplétifs français ratissent la région en avril. Sans résultat puisque les maquisards ont eu le temps de se disperser. Courant mai 1944, les dirigeants FTP décident d'organiser une vaste opération sur Tulle afin d'occuper cette ville, comme ils l'ont déjà fait précédemment, notamment le 1er mai, dans des localités moins importantes. Cette décision est prise avant le débarquement du 6 juin, et n'a donc aucun lien, comme le montre Fabrice Grenard, avec ce dernier contrairement à ce qui a été souvent écrit. Cette opération a été réfléchi, préparé et n'avait rien d'une improvisation répondant à l'appel à l'insurrection nationale lancée par le PCF. Mais les organisateurs ne savaient pas que la division Das Reich avait reçu l'ordre de ratisser le Limousin.

 

L'auteur tord le cou également à une autre légende, celle qui voudrait que la Das Reich commette ces exactions sur le chemin qui la conduit à rejoindre le front de Normandie. Il montre ainsi que cette division, qui stationne dans la région de Montauban, est volontairement utilisée pour une opération de lutte contre les partisans, préparée et organisée bien avant le 6 juin. Pour le général Lammerding, commandant de la Das Reich il s'agit d'appliquer en France les méthodes expérimentées sur le front de l'Est, à savoir terroriser la population afin de la désolidariser des maquis pour mieux asphyxier ces derniers. La prise de Tulle par les FTP offre à la Das Reich l'occasion de mettre en œuvre ces pratiques afin de rendre les résistants responsables des représailles subies par la population, représailles qui s’opèrent avec un absolu arbitraire.

 

L'auteur constate que les Allemands ont atteint leur objectif. La population de Tulle accuse en effet les FTP d’être directement responsables du massacre. Ce sentiment a ensuite donné naissance à des mémoires diverses, voire conflictuelle. Celle des proches des victimes ou des rescapés des camps, celle, emprunte de culpabilité, de ceux qui ont échappé à la rafle ou à la sélection, enfin celle des FTP qui cherche à légitimer leur combat. Cette mémoire divisée a empêché que le massacre de Tulle prenne pleinement sa place dans le martyrologe national.

 

Voici donc un beau livre d'Histoire que complète des notes, des annexes, un index et une bibliographie conséquente.

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communismeetconflits - dans Seconde Guerre mondiale Résistance Répression

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")