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30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 07:56
Le général Pilsudski.

Le général Pilsudski.

La Grande Guerre, par son ampleur, ses destructions incommensurables, son étendue géographique, sa durée, a presque totalement éclipsée le souvenir des multiples petits conflits qui, entre la fin de 1918 et 1920 touchent l'est de l'Europe. C'est le sort que connaît la guerre soviet-polonaise de 1920, souvent traitée comme l'appendice final de la guerre civile russe. Guerre de libération nationale ou croisade révolutionnaire, ce conflit présente un mélange de pratiques obsolètes et d’éléments stratégique novateurs, les charges de cavalerie se font au service d'une tactique qui préfigure la guerre éclair.

 

Le conflit entre la Pologne et la Russie prend racine en 1815 quand le congrès de Vienne entérine les différents partages de la Pologne opérés au XVIII° siècle par la Russie, la Prusse et l'Autriche. Depuis, l'aspiration à la résurrection d'une Pologne indépendante marque profondément l'identité nationale polonaise. Et ce que trois insurrections et des décennies de résistance aux entreprises de russification ou de germanisation n'ont pu accomplir, la guerre de 1914-1918 va le réaliser. En 1916, les Allemands qui ont envahi la Pologne russe acceptent la formation d'un Royaume de Pologne semi-autonome. Les Alliés ne peuvent alors aller aussi loin sans mécontenter la Russie de Nicolas II. Mais quand celle-ci se retire du conflit au début de 1918, le président américain Woodrow Wilson peut inscrire dans ses 14 points, qui deviennent les buts officiels de guerre des Alliés, la création et l'indépendance de la Pologne. En octobre 1918 quand, face à l'effondrement des Puissances centrales, le conseil de régence à Varsovie proclame l'indépendance de la Pologne, les Alliés entérinent la naissance du nouvel État.

 

Il faut pourtant attendre la conférence de Versailles, où les grands vainqueurs de la guerre, redessinent la carte de l'Europe pour connaître le contour du jeune État polonais. Mais les Alliés font alors face à une difficulté de taille. La Russie, devenue depuis 1917, le premier État communiste au monde, n'a pas été invité à participer à la conférence. Si les Alliés ne désespèrent pas de la chute prochaine des Soviets et soutiennent de nombreux efforts en ce sens, ils sont malgré tout incapables de déterminer les frontières à l'est de l'Europe, notamment celle qui doit séparer la Pologne de son voisin russe.

 

Pendant ce temps les Polonais se donne pour chef de l’État, Jozef Pilsudski. Ce dernier, ancien membre du Parti socialiste polonais, fut exilé par les autorités tsaristes pendant 5 ans en Sibérie. Farouchement anti-russe, il devient un fervent nationaliste. Pendant la Grande Guerre, il n'hésite pas à prendre la tête d'une légion polonaise qui combat sur le front oriental au sein de l'armée autrichienne. Refusant de prêter une allégeance totale aux Puissances centrales ils se retrouvent en prison à Magdebourg pour deux ans. Libéré en novembre 1918, il devient le héros national de la Pologne.

 

Pilsudski a alors pour objectif de faire retrouver à la Pologne ses frontières de 1772, frontières qui englobe non seulement la Pologne mais également l'Ukraine, la Biélorussie et la Lithuanie. Il envisage donc de former une fédération des petits États issu de l'éclatement de l'empire tsariste qui puisse freiner les aspirations impérialistes de la Russie et de l'Allemagne. Cette ambition se heurtent à la volonté des Alliés qui veulent imposer comme frontière avec la Russie la ligne fixée par lord Curzon, ministre britannique des Affaires étrangères. Cette ligne qui laisse des milliers de Polonais à l'est du Bug en dehors de la Pologne n'est pas acceptée par cette dernière alors qu'à l'ouest les Alliés hésitent à lui donner la région minière de Silésie pour ne pas mécontenter les Allemands. Les Ukrainiens et les Lithuaniens qui viennent juste d'accéder à une indépendance encore précaire rejette tout autant le projet polonais de fédération que les ambitions territoriales de la Pologne. Les Français et les Britanniques mettent en garde les Polonais contre ces projets impérialistes et leur demandent de se contenter des territoires ethniquement polonais.

 

Au moment où l’État polonais renait, Lénine ordonne à l'armée rouge d'avancer à l'ouest reprendre les territoires occupés jusque là par les armées allemandes. Cette marche vers l'ouest fait face rapidement à l'émergence de pouvoir locaux, expressions des aspirations nationales des peuples de l'ancien domaine des Tsars. Les Soviétiques se heurtent donc aux Ukrainiens, aux Lettons, Estoniens, Lithuaniens et évidemment aux Polonais. Ces derniers affrontent l'armée rouge au printemps 1919. Mais les Soviétiques doivent à nouveau faire face à la menace des armées blanches soutenues par des détachements militaires alliés. La menace de Denikine est plus sérieuse que celle de Pilsudski. Profitant de la faiblesse russe, les Polonais poursuivent leur avance en Biélorussie. Ils s'emparent de Vilnius dont les Lithuaniens avaient fait la capitale de leur jeune république et atteignent la Daugava. Pour les Polonais, il s'agit surtout de mettre les Alliés devant le fait accompli afin qu'ils reconnaissent des frontières orientales polonaises élargies. A la fin de 1919 les Polonais occupent ainsi de larges parties de la Biélorussie, de la Galicie et de l'Ukraine.

 

Au début de 1920, la situation a évoluée. La guerre civile russe connait ses derniers soubresauts au profit des bolcheviks. Ces derniers peuvent de nouveau tourner leur regard vers l'ouest. Ils concentrent prés de 700 000 hommes prés de la Berezina en Biélorussie. Persuadé, à juste titre, que les Russes s'appretent à passer à l'attaque, les Polonais veulent les prendre de vitesse en attaquant les premiers en Ukraine. Ils comptent s'appuyer pour réussir sur le soutien de l'ataman ukrainien Semyon Petlioura. Ce dernier, qui se bat depuis 1918 pour l'indépendance de l'Ukraine signe en décembre 1919 un accord avec la Pologne. Il accorde à celle-ci la Galicie orientale et la Volhynie occidental en échange de son aide afin qu'il puisse reprendre Kiev et étendre l'Ukraine indépendante jusqu'au Dniepr.

 

Pilsudski ordonne d'abord a ses troupes de marcher sur le nord, aider l'armée lettone à chasser les Soviétiques des rives de la Dvina. Les Polonais parviennent ainsi à s'emparer du point clé que constitue la forteresse de Dvinski le 3 janvier 1920 obligeant les Soviétiques à négocier. Mais Pilsudski, convaincu que les bolcheviks ne cherchent qu'à gagner du temps, fait trainer les pourparlers sur la définition de la frontière. Durant les mois d'hiver, il prépare son pays à la guerre. Les services de renseignements polonais concentrent l'essentiel de leur activité à suivre les mouvements des troupes soviétiques tandis qu'environ 100 000 soldats polonais sont déployés sur un front de près de 1000 km.

 

Les Alliés, apprenant les préparatifs polonais, mettent en garde Pilsudski. Lord Curzon le prévient le 9 février qu'il ne doit pas compter sur le soutien britannique. Le Conseil suprême Allié transmet une déclaration identique. Mais les services de renseignements polonais ne cessent d'annoncer l'arrivée quotidienne sur le front occidental de nouvelles troupes soviétiques. Pilsudski décide alors de passer à l'attaque. Son plan consiste à d'abord battre les Soviétiques au sud pour permettre la formation d'une République indépendante d'Ukraine sous la direction de Petlioura. L'armée que ce dernier doit mettre sur pied permettra alors aux troupes polonaises de remonter dans le nord où Pilsudski prévoit que doit se dérouler la bataille décisive. Avec la conclusion le 21 avril d'un accord militaire avec Petlioura, les Polonais sont enfin prêts pour passer à l'offensive.

L'avancée polonaise en Russie.

L'avancée polonaise en Russie.

Opération Kiev

Le 25 avril 1920, la 3° armée polonaise, commandé par le général Rydz-Smygli et accompagnée par deux divisions d'infanterie ukrainiennes, s'engage dans une offensive en profondeur en Ukraine. Face à elle se trouvent les 12 et 14° armées rouges commandées par le général Alexandre Iegorov. Les lanciers polonais, après avoir bousculé les troupes frontalières soviétiques, détruisent la 12° armée rouge, foncent en direction du Dniepr et s'emparent facilement de Kiev le 7 mai. Le gouvernement polonais proclame alors qu'il est venu apporter sa protection aux Ukrainiens qui doivent s'armer pour combattre les bolcheviks et gagner leur liberté avec l'aide de la Pologne.

 

Mais les Soviétiques se rassissent rapidement. D'abord ils n'ont pas été battu mais se sont replié en ordre derrière le Dniepr. Les Polonais n'ont d'ailleurs pu établir qu'une petite tête de pont sur la rive orientale du fleuve et dès la fin mai ils doivent affronter les contre-attaques soviétiques. Le 26 mai 1920, des unités soviétiques appuyées par la 1° armée de cavalerie rouge attaquent autours de Kiev. Après une semaine de combat les Polonais rétablissent leurs positions. Au nord la 1° armée polonaise est battu et doit évacuer les territoires entre la Dvina et la Berezina pour stabiliser le front sur la rivière Auta.

 

Les Polonais se montrent rapidement incapable d'être à la hauteur de l'ambitieux plan stratégique de Pilsudski. Leur avance rapide sur Kiev a ainsi démesurément étendu leur ligne de ravitaillement. De plus ils ne trouvent guère de soutien parmi les populations ukrainiennes qui sont autant ant-russe qu'anti-polonaises. Alors que les Polonais espéraient la formation d'une armée ukrainienne nombreuses leurs espérances sont vite déçus. Les forces ukrainiennes sont incapables de tenir le front face aux Soviétiques obligeant les unités polonaises à rester en Ukraine.

 

Les troupes polonaises doivent alors tenir un front de plus de 300 kilomètres avec seulement 120 000 hommes appuyé par 460 pièces d'artillerie. Les généraux polonais s'inspirant de la guerre sur le front occidental souhaitent établir une ligne de défense linéaire couvrant l'ensemble du front. Mais à la différence du front occidental saturé de mitrailleuses, de canons et de troupes, le front polonais est pauvre en homme et en artillerie et ne dispose d'aucun ouvrage fortifié. A cela s'ajoute le fait que les Polonais ne dispose d'aucune réserve stratégique pour pallier une éventuelle percée ennemie.

 

De leur coté les Soviétiques ne cessent de se renforcer. Le fer de lance de l'armée rouge, la première armée de cavalerie rouge, commandé par le général Semyon Boudienny, et qui rassemble prés de 16 000 cavaliers appuyés par 5 trains blindés rejoint ses positions de départ sur le front ukrainien à la fin mai. Au nord, prés de 100 000 soldats rouges sont mobilisés. Il ne fait pas de doute que les Soviétiques veulent frapper un grand coup mais veulent-ils seulement infliger une correction aux Polonais ?

 

Au début de 1920, conscient que la guerre civile est gagnée Lénine développe l'idée d'exporter la révolution en Europe occidentale par le biais des soldats de l'armée rouge. Et le plus court chemin pour atteindre Berlin puis Paris passe par Varsovie. Sinon, la Russie soviétique restera une forteresse isolée, d'autant plus fragile qu'elle est ruinée par des années de guerre.

 

A suivre...

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9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")