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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 07:06

Charles Heimberg, Stéfanie Prezioso, Marianne Enckell (sld.), Mourir en manifestant. Répressions en démocratie, Éditions d'en bas, 2008.

Quand le sang coule à Genève.

Ce livre est la publication des différentes contributions d'un colloque international qui s'est tenu à Genève en 2007 à l'occasion du 75e anniversaire de la fusillade du 9 novembre 1932. Cette date n'évoque pas grand chose pour le commun des mortels en dehors de la Suisse. D'ailleurs, la Confédération helvétique n'a-t-elle pas pas l'image d'un pays calme et profondément pacifique tant sur le plan intérieur qu'extérieur. Pourtant ce 9 novembre 1932, l'armée suisse n'a pas hésité à tirer sur une manifestation ouvrière non armée causant la mort de 13 personnes. C'est l'histoire et la mémoire de cet événement qui a marqué la conscience helvétique qui se trouve au cœur de cet ouvrage.

 

Les événements du 9 novembre sont bien connus dans leurs grandes lignes. Alors que la Suisse est touchée par la grande dépression des années 1930, le Parti socialiste genevois, dirigé par Léon Nicolle, accroît son influence et tend à se radicaliser. En réaction se développe une organisation fascisante, l'Union nationale qui décide d'organiser un procès public du dirigeant socialiste à l'occasion d'un meeting. Pour les socialistes il ne s'agit rien de moins qu'une provocation et ils décident en réaction d'organiser une manifestation de protestation. Cette manifestation est interdite par les autorités qui font alors appel à l'armée pour assurer l'ordre et éviter que le meeting de l'Union nationale ne soit empêché par les manifestants. Mais dans la soirée l'armée tire sur la foule.

 

Dès le lendemain les autorités dénoncent une tentative d'insurrection organisée par Léon Nicolle d'autant que l'enquête menée par l'armée, si elle n'arrive pas à établir qui a donné l'ordre de tirer, affirme que les soldats n'ont fait que se défendre. Prends ainsi naissance un mensonge d'État qui va permettre d'inculper et de juger Léon Nicolle en 1933.

 

Les contributions concernant ce drame mettent en avant la peur grandissante de la bourgeoisie et des milieux dirigeants face au développement du mouvement ouvrier considéré comme intrinsèquement bolchevik. Cette peur du rouge, assimilé aux bandits et aux étrangers, plonge ses racines au 19e siècle et se trouve lors de la répression des grèves générales de 1918 et 1919. Au début des années 1930, la figure du socialiste Léon Nicolle devient la cible de toutes les attaques des adversaires du communisme et du socialisme pour qui il est l'organisateur d'une vaste conspiration visant à bolcheviser la Suisse. Il devient l'homme à abattre et il semble que la classe dirigeante genevoise, sachant que Nicolle faisait alors l'objet de fortes critiques de la part de la direction du Parti socialiste suisse, a cherché délibérément à le faire tomber en refusant d'interdire le meeting de l'Union nationale et en faisant appel à l'armée. La manœuvre fut un échec puisqu'en 1933, Nicolle est élu au Conseil d'État.

 

Il faut également noter la présence dans ce livre de contribution sur le maintien de l'ordre dans la République espagnole de 1931 à 1936, sur la fin de la démocratie en Autriche entre 1927 et 1934, sur le phénomène des agents provocateurs au sein des groupes gauchistes dans les années 1960 et 1970 ainsi que sur la répression des manifestations en Italie et en France depuis 1945.

 

Mourir en manifestant est un livre indispensable et de haute tenue pour mieux comprendre un événement majeur de l'histoire sociale et politique suisse mais plus largement pour saisir et réfléchir aux les liens complexes qui existent entre le droit de manifester consubstantielle à tout système démocratique et les nécessités du maintien de l'ordre. Une problématique qui reste toujours d'actualité, notamment en temps de crise.

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communismeetconflits - dans Suisse Violence urbaine Répression

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GuideICSerge Wolikow, Alexandre Courban, David François, Christian Oppetit, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943, Archives nationales-MSH Dijon, Paris-Dijon, 2009. 

9782749110356Serge Wolikow (sld), Pierre Sémard, Le Cherche-Midi, Paris, 2007, (Rédaction du chapitre "La mise à l'écart (1929-1932)")